Vers à verre

La pièce est tellement vide que même les murs en sont absents. Pourtant pas de sortie. Pas d’éclairage. Nul part. Le vide. Être ici sans y être puisqu’il n’y a pas vraiment d’ici. On pourrait dire tes mains absentes. De toute façon, tu ne les vois pas, et elles sont incapables de toucher ton visage. Alors finalement, peut-être n’en as-tu pas. Peut-être que tu n’es qu’une pensée égarée, perdue dans un ici qui n’est nul part. On ne dira pas que tu flottes dans l’air, déjà pour éviter le cliché littéraire, mais surtout parce que tu es lourde, tellement lourde. Tu dois être une pensée coulée dans du plomb, on a dû t’abîmer à la sortie du moule car tu n’as pas de formes consistantes. S’en est ridicule. Mais là à cet instant, on ne peut pas le voir. Alors ce n’est rien. Ne t’inquiète pas. Le vide a ça de rassurant. Il faut bien qu’il serve à quelque chose.

Et puis tu entends le son. Celui de quelque chose qui tombe. C’est une bonne nouvelle, ça veut dire qu’il y a un sol, qu’il y a un fond. Peut-être même que si tu te concentres assez, tu pourras le sentir sous tes pieds. Alors tu essaies. Tu te concentres, tu envoies tout ce que tu peux de plomb dans tes pieds pour sentir le sol. L’effort est épuisant. Mais tu continues. Il faut que tu saches. Si tu trouves le sol, alors tu pourras trouver les murs, et si tu trouves les murs, peut-être que tu pourras sortir d’ici. Alors tu essaies, encore et encore. C’est là que tu la sens. La première goutte tombe sur ta main. La surprise t’arrête. Ce n’était pas prévu. Cela prouve tout de même que tu as des mains. Tu te dis que si jamais tu as une bouche, des lèvres, elles doivent être en train de sourire, parce que du tas de plomb, tu te rapproches de plus en plus du genre humain.

La deuxième goutte tombe encore. Pas loin de la première, comme si dans ce vide étouffant elle l’avait suivi. Tu te demandes ce que c’est. La goutte est épaisse, visqueuse. Une troisième tombe à son tour, plus grosse. Toujours aussi visqueuse, elle court le long de ta main. Tu bouges la main, tu sens les gouttes bouger en fonction de tes mouvements. Tu te sens tout puissant. Peu à peu, le trajet des gouttes dessinent ta main, ton bras. Cette fois tu sais que tu souris. Parce que c’est une victoire. D’autres gouttes continuent de tomber et tu ne sais toujours pas ce qu’elles sont. Peu importe. Plus elle tombe et plus tu découvres ton corps. Chaque terminaison nerveuse se réveille au contact des gouttes qui passent. Se révèlent à ta conscience bras, jambe, ventre. Un rire se fait entendre. C’est peut-être le tien mais tu n’es pas bien sûr.

Tu prends ton courage à deux mains, après tout maintenant tu peux, tu as des mains, et tu te décides à remonter les gouttes. Tes doigts retracent doucement la piste qu’elles ont laissée comme un chemin de petits cailloux. Tu découvres la sensation de tes cordes vocales qui vibrent le long de ta gorge. C’était donc toi qui produisait ces sons. Tu remontes encore et tu trouves ta bouche, tes dents. Tu t’y égares un peu, prend le temps de découvrir la forme de chacune. Tes doigts reprennent leur route et remontent encore. Ils passent ton nez, et là ce ne sont plus des gouttes éparses, c’est un flot, une masse de cette substance visqueuse accumulée ici, arrêtée par la protubérance de cet appendice. Tu recommences à t’inquiéter. Tu sais qu’il faut remonter encore. Mais maintenant tu as peur. Tu commences à comprendre que ce que tu vas trouver n’a rien d’une bonne nouvelle. Pendant un instant infini, tu es paralysé.

Fais le.

Cette voix-là ne t’appartient pas. Tu ne saurais dire pourquoi mais tu en as la certitude. Tu sais aussi qu’il faut obéir. Maintenant qu’elle s’est faite entendre, tu ne peux plus faire autrement. Alors tes doigts remontent encore et découvrent enfin l’origine des rivières qui t’ont sauvé du vide. Là, au dessus de ton nez, devaient se trouver tes yeux. Mais il n’y a en a qu’un. Une orbite est vide, vide de l’oeil qui aurait dû être là. Et ce vide dégueule ces larves qui grouillent. Tu sens maintenant ton corps qui essaie aussi fort qu’il peut d’évacuer la purulence. Le sang coule, mais les larves restent accrochés. Tu les sens grignoter tout ce qui passe à portée. Et maintenant que tu as retrouvé un corps, tu retrouves la douleur. Tu la sens ramper, remplir chaque interstice de ton cerveau. De ta bouche sort un gémissement étranglé. Tu manques d’air. Tu essaies de retrouver la sensation du sol, mais c’est trop tard.

Fais le.

La voix se fait plus insistante, plus pressante. Tu sais ce qu’elle attend. Parce que tu n’as plus le choix. Si tu veux vraiment gagner le droit d’être humain, il va falloir que tu y plonges la main. Il va falloir que tu enfonces ta main dans le vide de l’orbite pour en arracher la gangrène. C’est ta seule chance. Mais tu ne peux pas. L’effort est trop grand. Le liquide est trop visqueux, trop épais. Il te brûle. Les larves hurlent dès que tu les effleures. Tu ne peux pas faire ça. Tu ne sais même pas où s’est logé la gangrène. Il faudrait te retourner entièrement, te déchirer de but en blanc pour la trouver. Et tu ne sais pas. Pourquoi ? Alors que tu as mis tant de temps à obtenir ce corps, il faudrait maintenant le passer par le feu pour avoir le droit de le garder ? Ca n’a aucun sens. Et la douleur se répand. Et tant que la gangrène te dévorera de l’intérieur, tu n’auras pas le droit d’être humain. Tu resteras ici, monstre de plomb défoncé dont l’oeil crache sa pourriture jour après jour. Si seulement tu trouvais le courage de le faire…

Fais le.

La voix se durcit.
Mais ta main reste en suspens.
Combien de temps encore ?

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