Timbre au format économique

La factrice s’ennuie. Toujours la même tournée, année après année. Toujours les mêmes adresses ou presque. Bien sûr, les noms sur les enveloppes changent. Mais ça, c’est pas tellement son affaire. L’important c’est le numéro de rue, de bâtiment, d’appartement. On est loin des petits villages où tout le monde s’appelle par son prénom et où le facteur ramène son pain -et la monnaie- à la vieille dame du coin.
C’est son grand-père qui lui racontait ça. Comment c’était quand lui il tournait avec son vélo. Amer, il racontait aussi qu’à ce moment-là, il n’y avait pas de « boîte à lettre ». On sonnait à la porte et on donnait leur courriers aux gens en main propre. Le facteur c’était comme le médecin, il connaissait tous les potins. Et comme il voyait tout le monde, les nouvelles allaient vite. Du coup, au passage, il pouvait demander s’il pouvait récupérer les timbres, pour sa collection. Les gens disaient oui la plupart du temps. Comme ça très vite, la collection a grandi, les albums se sont empilés. La factrice s’en souvient bien. Le grand-père racontait encore comment sa gorge se nouait quand il voyait qu’on déchirait sans précaution le coin de l’enveloppe, arrachant au passage une dent au timbre, parfois un coin entier. « Voilà monsieur ! _Merci… » et avec le sourire. Mais il disait qu’on ne pouvait pas en vouloir aux gens. C’était déjà gentil de leur part d’accepter. Il n’allait pas en plus leur demander de faire baigner l’enveloppe et le timbre dans l’eau chaude pour décoller le tout.

Sur son vélo, quand elle s’ennuie, elle repense à tout ça. Ca la fait sourire. Si elle a repris la casquette, elle n’a pas continué la collection. Elle n’en avait pas la patience. Elle aussi, elle aurait sans doute arracher le coin du timbre. Et puis, un timbre c’est un timbre. Elle en voit tous les jours. Elle en voit beaucoup. Un timbre c’est juste un truc minuscule qu’on tamponne pour que l’enveloppe en dessous aille jusqu’à quelqu’un. Parfois c’est joli, souvent… c’est juste un timbre.
Elle, elle préfère collectionner les cartes téléphoniques. C’est plus grand, alors on voit mieux l’image. On ne met pas des jours pour transmettre un message. C’est un peu plus compliqué à stocker par contre. Les albums sont plus épais, et on en met moins dedans. De toute façon, le problème sera bientôt réglé. Les cabines téléphoniques disparaissent, emportant avec elles les cartes nécessaires à leur usage. Le progrès a mis fin à sa collection. Les timbres existent encore, mais il n’y a plus de grand-père pour les collectionner.

Elle pense à tout ça sur son vélo. Tout ça l’ennuie. Alors quand elle croise une collègue, elles partent en slalom au milieu des rues en travaux. Elles évitent les plots, les trous, les tas de graviers. Elles font leur route, la tête au vent, espérant qu’il ne se mette pas à pleuvoir.  Dans les descentes elles font des courses dignes des gamins du quartier qui parfois se joignent à elles.
Les deux factrices se racontent leurs histoires. Car si les villes ont grandi de sorte qu’on ne rencontre plus l’habitant, les postes aussi ont grandi. Alors des histoires maintenant, on les trouve au bureau.

Finalement, elle ne s’ennuie pas tant que ça, la factrice. N’en déplaise à son grand-père.


Vous pourrez lire ici un superbe texte d’Ulvinne, factrice estivale, sur ce même sujet…

8 Comments

  1. Répondre
    Ulvinne 5 juillet 2012

    Eh, toi aussi tu travailles à la Poste?
    Jajaja!

    🙂

  2. Répondre
    Ulvinne 5 juillet 2012

    (Je penserai à toi, à ce très chouette texte lorsque je remontrai sur le vélo de la Poste en septembre!)

    • Répondre
      NsL 5 juillet 2012

      Non non je n’y travaille pas ^^
      L’histoire du grand-père du texte est bien celle de mon grand-père récemment décédé (un petit hommage). Celui de la factrice vient d’un truc que j’ai vu depuis la fenêtre de mon bus : deux postière en train de slalomer entre des plots dans une descente.
      J’aimais bien l’idée de mêler tout ça : D

      Mais bon courage quand même pour le vélo de la poste 🙂 (en vacances pour l’été ?)

      • Répondre
        Ulvinne 10 juillet 2012

        Eh bien… C’est là un très bel hommage, ton texte m’émeut beaucoup et me fait sourire, surtout. Il me parle, me rappelle de doux souvenirs lovés. 🙂

        Yep, vacances pour moi, qui n’auront en fait de vacances que le nom… Beaucoup de démarches en perspective. Mais… c’est pour la bonne cause! 😉

        Je penserai à toi, c’est sûr! On m’a confirmé que la tournée que l’on me prête se fera en vélo! \o/

        • Répondre
          NsL 10 juillet 2012

          Merci beaucoup alors, je suis contente qu’il te plaise et fasse cet effet 🙂 (j’avoue que je ne m’attendais pas à trouver une factrice dans mes lecteurs !)
          Des démarches pour quoi si ce n’est pas indiscret ?
          J’espère pour toi qu’il ne pleuvra pas dans ce cas là !

  3. Répondre
    Ulvinne 16 juillet 2012

    Je compte créer mon entreprise d’ici quelques mois, d’où les innombrables démarches. –‘ Oh et… je remonte sur le vélo de la Poste demain, finalement! Dans deux semaines, je marche sur les genoux, j’en suis sûre, jajaja!

    • Répondre
      NsL 16 juillet 2012

      Entreprise de quoi ? (oui je suis curieuse, mais il me semble aussi t’en avoir vu parler avec quelqu’un sur ton site, ça m’intrigue :D)

      Bah un scooter tu te fatigues quand même moins, mais t’es mouillée pareille s’il pleut par contre ! Et bien bon courage pour demain en tout cas ^^

  4. Répondre
    Ulvinne 16 juillet 2012

    * en fait, c’est un scooter, mais c’est pareil! \o/

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