Posts Tagged: The lunatics arrive

2h29 – 4h56 Sounds of night

Switchblade Symphony – Gutter Glitter

Les os en tessons de verre
Depuis quand ?

La dissolution se fait lente et efficace. Le corps s’alourdit autant qu’il s’efface. Le corps supplie autant qu’il oublie. Et toi au milieu tu comptes les tessons de verre. La conscience en charpie. Les larmes dans la gorge. Le temps vrille à la périphérie.Tu vois les images, ou plutôt tu les devines. Tu les sens sur ta peau. À leur contact tes muscles se raidissent et la nausée monte.

It’s Monster Time
Darling
Hide your kids hide your wives
The monsters are coming for you sweatheart

Les sons rebondissent et s’abîment. Toi au milieu tu ne peux plus bouger. Le corps se traîne d’un poids incalculable, et toi toujours à la traîne, tu ne parviens pas à rassembler les images. Au loin les incendies ravagent ce qui peut l’être. Au loin la mémoire gronde, la menace se précise. La peau retrouve les sensations. Les tessons de verre se multiplient. Il y a quelque chose à la périphérie de la conscience. Tu sais qu’il faudra en passer par là, qu’il faudra affronter les monstres et se frayer un chemin au milieu des rangées de dents qui n’attendent que toi.

Du wartest für ein Horizont, der nicht kommt.

La peau se souvient. Les langues de feu bien coincées dans ta gueule, lovées tout au fond de ta gorge. À attendre que tu étouffes, à attendre que tu ne puisses plus jamais prononcer le moindre mot. Les tiens vont mourir tu sais. les langues de feu brûleront tout et tes mots mourront. En cendres éparpillées dans l’estomac. En pourriture glissant dans les veines. Les langues de feu brûleront tout et tes mots mourront. Et toi avec.

It’s Monster Time
And you’re one of them
It’s Monster Time
Burn down the bridge
Rip your skin off
Der Horizont wachtet nicht
Der Horizont will dir nicht
Die Nacht kann nicht mehr enden

De loin en loin les échos. De près en près la douleur. Le noir et la solitude. Le froid et la solitude se confondent. Les muscles s’atrophient. L’appel du sang toujours plus fort. Peut-on éteindre l’incendie avec du sang ? Combien faudra-t-il que tu en verses pour espérer calmer la brûlure ? Les échos se mélangent se perdent et tes mots avec. Déjà tu ne vois plus les lignes dans ta tête. Les phrases se superposent se confondent et tout disparaît. The London Bridge did fall. Alors les langues de feu progressent, atrophiant ta syntaxe et ta mémoire, réduisant tes pronoms à néant. Les langues de feu bientôt jusque dans la conscient t’auront détruit de l’intérieur. Leur langue de feu. Dans ta tête.

Et la terre s’éloigne. Et le coeur n’y est plus.
Et le bruit grandit. Sans source naturelle.
Et le corps se dissout. Pas de limite garantie.
London Bridge is falling down
Falling down
Falling down

Take the key and walk along
walk along
Et les langues de feu brûlent. Et ta langue fond
À vue d’oeil
Bientôt plus rien

Dis moi pourquoi année après année elle pleure dans les murs sans que jamais tu ne trouves la réponse à ses larmes ? Dis moi quels mots te manquent-ils pour l’arrêter ? Dis moi quand ils t’auront tout brûlé, qu’est-ce que tu lui diras ? Quand ils t’auront brûlé toute entière, ils écriront quoi sur ta pierre ? Dans leur langue de feu qui mangera alors et la pierre et tes restes, pour que jamais ô grand jamais tu ne puisses plus dormir.

Alors au coeur de la nuit, la solitude te crible d’éclats de verre, et tu attends. Attends que le jour se lève, que le pont s’effondre pour de bon, que l’incendie meurt tout seul, que la douleur s’arrête de ne plus rien avoir à amoindrir. Que les monstres peut-être choisissent un autre disciple. Et s’il était déjà trop tard ? London Bridge is falling down. Si déjà leurs langues de feu t’avaient brûlé toute entière, te laissant coquille vide en proie aux échos de passage ? Si déjà leurs langues de feu avaient détruit tous les ponts et que plus jamais elle ne puisse arrêter de pleurer dans les murs ? Si déjà leurs langues de feu avaient réduit le jour à néant ?

Si seulement tu avais des mots suffisamment forts pour dire tout ça. Si seulement tu avais une grammaire suffisamment solide pour porter ton corps à ta place. Si seulement une syntaxe parfaite pouvait donner sens à ta conscience. Si seulement le jour pouvait manger la nuit.

Mais ton corps brûlé au milieu de la nuit cherche des mots en cendres pour cacher le goût du sang qui lui brûle la langue. La nuit s’éternise, les échos gonflent, les ponts s’écroulent au loin, elle pleure dans les murs, et à petits feux, tu meurs de solitude de n’avoir pas su dire. Tu sais que la mémoire va s’ouvrir, bientôt. Qu’elle videra des images d’un temps où les mots n’existaient pas. Et alors à ce moment, à ce moment uniquement, tu sauras ce que leurs langues de feu t’ont vraiment fait.

Take the key and walk along
Walk along

walk along…

4h12 Monster Time

Tic tac
Monster time
Hide yourself
Hide your scars
Don’t breathe
Don’t say a word
They’ll find you anyway
They’ll always find you

Tic tac
Monster attak
Watch for your feet
Watch for your breathe
They can smell fear
They can smell blood
For they are fear and blood
For you are nothing but fear and blood

Tic tac
Monster’s back
Hear the sound
Hear the crack
Hear the laugh
Hear the scream
Hear the tear
But where the hell are you ?

Tic tac
Monster’s right
Where are your pride ?
Where is your name ?
Where’s your shadow ?
Where’s your past ?
Where are your words ?
Where the hell are you ?

Tic tac
Monster time
You can’t wake up
You can’t end it up
You can’t move
Night is not over
Until monters are back under the bed
You’re nothing but fear and blood…

00h30min24s She can’t remember she’s me

Blackmore – 3 Ballets

Are you here ? Please, don’t leave me

Premier mouvement quand la pensée s’emballe. Désordonnée, accablante accablée. Premier mouvement quand on découvre Je morte sur le sol, bavant dans son propre sang. Premier mouvement quand on cherche un coupable. Nous vous elle et tout y passe. Vent de panique. Ne pas respirer trop fort, ils vont vous entendre. Premier mouvement quand la grammaire se fait la malle. Tombent au pied du corps déchiré les conjugaisons impuissantes à réparer le crime commis. Scalpel dans la main gauche rustine dans la droite. Mais plus personne ne connaît la gauche de la droite.

Premier mouvement quand
tu sais pourquoi
ça recommence
encore

Premier mouvement quand
les vents en approche
les lignes déliées
les pendus au pied
encore

Premier mouvement
et tu sais
et ils savent
et nous savons
et tout le monde sait
en vrai

En vrai ?

Pull me under with the rich pull me under with poor pull me under with the right and wrong

Deuxième mouvement vous allez voir ça devient drôle. La phrase suivante est déjà perdue avant d’avoir commencé. Pas de sujet pas de sujet. Base grammaticale erronée prière de réitérer l’opération. Deuxième mouvement vérification. Sauver ce qui peut être sauvé. Deuxième mouvement après vérification vous allez voir ça va être drôle c’est juste que pour le moment elle a oublié que pour le moment elle sait plus mais vous allez voir ça devient drôle ça l’est forcément puisque quelqu’un ça fait des heures que quelqu’un rit on l’entend alors attendez ça devient drôle il faut juste qu’on retrouve deuxième mouvement qui est drôle. Qui ?

vous
en avez
de bonnes

Remember me I am you you are me don’t let them do that to us I know you can make it please don’t leave me I am you you are me don’t leave me here I want to go home

Qui ?
Deuxième mouvement vous allez voir promis c’est drôle. Quand elle entend ses os craquer et qu’elle convulse en mi bémol, le gémissement parfaitement accordé à la tierce. Quand elle contemple son propre cadavre traînant par terre en se demandant pourquoi le plafond pleure du sang. Deuxième mouvement encore un peu.
Qui ?
Deuxième mouvement à la recherche du coupable. Il vous faut déjà le nom de l’assassin quand nous n’avons toujours pas compris qui est mort. Je est mort mais ça ne vous suffit. pas assez cinématographique. Deuxième mouvement pour les foules en mal de savoir. Deuxième mouvement quand on peut encore poser la question. Deuxième mouvement quand la grammaire se meurt.

Pull me under with the sick pull me under with the strong pull me under make it QUICK TAKE IT ALL

Troisième mouvement et nous ne parlons plus la même langue.
Je a vu ma tête rouler sur le sol, que quelqu’un lui rappelle son texte, que quelqu’un me rappelle à son bon souvenir
Pas possible
Je est mort
Je n’a plus le droit
Je n’a plus mal
Bonne ou mauvaise nouvelle ?
Je est cassée
Mais vous savez ça va vous coûter plus cher de réparer que d’en acheter un autre
Ère consumériste
Rachetons un je… un je de compagnie qu’on dressera mieux. Promis on lui apprendra cette fois… et vous serez fiers de je….
Vous auriez dû acheter l’extension de garantie
Est-ce que les je sont recyclables ? Quelle couleur de poubelle pour un je ?

Qu’on la brûle. Qu’elle en crève une bonne fois pour toute. Qu’on la brûle qu’on la crève qu’on la jette aux ordures et qu’on l’oublie. Putain faîtes qu’on l’oublie.

Burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry Burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry Burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry me burry ME burry BURRY ME

Troisième mouvement
Qu’on la brûle qu’on l’oublie. Putain s’il vous plaît, faîtes qu’elle crève et qu’on l’oublie. Que quelqu’un arrête la douleur…

SI je n’est pas remboursé, pas sûr qu’on puisse se le permettre
C’est remboursé par la sécu un je ? Ça s’achète en supermarché ou il faut une ordonnance ?
Vous avez des je jusqu’à quelle taille ?
Ce n’est pas mon problème…
Un je vaut-il qu’on sacrifie une population ?
Faut-il sauver je au risque de détruire nous ?
Faut-il oublier je pour renforcer nous ?

Rythmique de la bête, holocauste à trois temps
Est-ce qu’on peut ravoir un eau de javel des sentiments ? La blancheur qu’on croyait éternelle, avant…

TSUNAMI

Le corps est toujours là et l’odeur monte les os craquent le sang boue elle ne convulse plus à la tierce le monde a vibré une fois trop fort et tout a éclaté le sang coule mais c’était pas nous on n’a pas fait exprès
Dis moi de quel côté de la réalité tu es je te dirai qui tu crois être
Et la douleur grossit grandit gémit il ne reste plus que ça je est mort bientôt elle aussi et bientôt nous et ça ne vous suffit toujours pas pourtant c’est drôle parce que le rire ne s’arrête plus les murs ne suffisent plus ma tête non plus c’est toujours drôle de voir que vous n’entendez rien que votre réalité continue tandis que la nôtre est tellement fracturée que nos yeux ne peuvent plus contenir

Elle a dit nos ?

MENTEUSE
Tsunami take it all…

Don’t let them do that to us don’t let them kill us don’t let them

Rythmique de la bête holocauste à trois temps… préférer la douleur à la mort
Quand les dents craquent et grincent et que sa bouche se remplit de poussière
qu’elle sent les incisives poindre
que le goût du sang prend toute la place
que la tête refuse de croire
alors qu’on lui dit qu’on lui répète
ça ferait tellement moins mal si elle ne résistait pas comme ça
on se sentirait presque désolés pour elle
si on avait mal à crever avec elle
à cause d’elle
je ne sait plus

MAKE IT QUICK TAKE IT ALL

Quatrième mouvement, demain vous poserez encore les mêmes questions. Demain vous poserez encore les mauvaises questions. Elle a retrouvé son texte, la douleur aura laissé bien ancré dans la chair le sourire convenu. Elle dira c’est pas grave et vous la croirez. De toute façon, dans les deux cas qu’est-ce que ça change. Je est morte, vous demandez qui et personne répond.

Stop asking who, start asking why.

You’re safe now.
We’re safe now
Please
Sleep
Don’t leave me, we’re safe now…


citations (dans l’ordre)(ou presque) :

Blackmore : Tsunami
Eths : Holocauste en trois temps
Alain Souchon : L’amour à la machine
Orphan Black S03E08 (si ma mémoire est bonne…)

00h55 Alcoolémie

La solitude se creuse
s’encrasse
L’incohérence se love au creux du coude
À la fois exubérante
et dissimulé
L’illogisme à même
les veines
Vous savez…
moi pas
La voix admet enfin
les sons sortent
s’avouent
se dénoncent
L’insidieuse sensation se propage
Il faudra bien briser
quelque chose
La bête a du sang sur les mains
depuis longtemps déjà
mais pas assez
Il faudra bien briser quelque chose
Mais ça ne suffit pas
La main se défile
refuse la netteté du trait
se proclame innocente

Au matin le visage
sous les ongles
Menteuse
clament les lambeaux.
Et toujours le monde se dissipe
C’est facile vous savez

Do I make it look easy….

Il suffit simplement
de laisser parler le sang sur les murs
Les murs savent mieux
Les murs savent toujours
Ils prononcent les mots
que la voix refuse
Les murs savent

Le problème, ce n’est pas de parler aux murs.
C’est quand ils répondent.

La note

K change d’histoire tous les jours s’il le désire. À chaque question que je lui pose, il est un autre. « We are friend right ? » Je réponds oui, parce que je crois que oui. En vrai je ne sais pas. La peur rampe au fond des tripes, quelque chose cloche. Mais il n’y a pas de mot pour dire. Distance oblige, je choisis la facilité, ne rentre jamais dans le vif du sujet.

Mais K change d’histoire. Travaille, renvoyé, mère abusif, fiancé, libertin, solitaire. Je peine à suivre. Je voudrais voir un esprit volage, une âme qui se cherche au milieu des contradictions qu’on connaît tous. C’est autre chose qui se révèle. Quelque chose qui cloche et sonne faux. Une dissonance profonde. Jet de fumée et murs en miroir. K ne se défile pas, K se déforme sous mes yeux pour ne pas être vu. Si je vois la mascarade, je ne peux que lui concéder une effroyable efficacité. Frileuse, je garde mes distances. Méfiante quand l’autre s’approche trop près trop vite, je me défile à l’étreinte virtuelle. « Psych budy ! are we best friend ? » Je ne peux pas répondre oui, ça serait mentir, mais comment répondre non ? Que veut dire pareille question ?

K change d’histoire continuellement, je l’aime bien quand même. Je m’habitue à ce défilé d’existence, finis par comprendre qu’il se voit aussi clairement que je le vois. Il fait face au même miroir déformant que celui qu’il renvoie. Mécanisme de défense, s’il ne sait pas qui il est, personne ne saura. « Hey skiz buddy, we live the same right ». Right. La peau frissonne. La réponse est oui sans hésitation. Il y a une simplicité à lui parler. Si le mécanisme de défense est différent, le fondement est le même. Je comprends ses raisonnements, je n’ai pas à lui expliquer mes réactions. Il n’a pas à se justifier comme il doit toujours le faire, je n’ai pas à traduire mes propos dans une langue névrotiquement acceptable. La ressemblance est troublante. On n’est jamais aussi unique qu’on le croit. Je voudrais reculer, mais ne peux déjà plus renoncer à la simplicité de ces échanges. Ne pas avoir à traduire mon monde intérieur constamment est un soulagement à nul autre pareil. « Are we friend ? » Yes we are. Je comprends enfin la précipitation et me vois contrainte d’admettre dans le même temps l’infâme solitude dans laquelle je suis condamnée à vivre et qu’il vient un instant dissiper.

Et puis au matin, la lettre de suicide. Le blanc. Le silence. Quelque part, une voix voudrait crier « I thought we were friends ». Il n’y a pas de réponse, il n’y a aucun endroit où lâcher pareil message. La chasse à courre est lancée. Je ne peux rien faire. Rien d’autre que regarder l’écran défiler de nouvelles qui n’en sont pas. À quel moment je peux décider d’arrêter l’ordinateur ? Éteindre l’ordinateur, est-ce l’abandonner encore une fois ? Je ne suis même pas sur le bon continent, qu’est-ce que ça change ? « Are we best friend ? » Je ne sais plus. La question résonne dans la vide. Répondre non c’est l’abandonner, répondre oui c’est mentir, dans tous les cas c’est trahir. Le monde continue sa course mais je ne suis pas là. J’attends que l’écran dévide autre chose que le silence.

Une journée passe et le silence se brise enfin. K est quelque part, hospitalisé de bonne grâce. Le soulagement dans la communauté. Moi aussi. Je respire à nouveau. Mes lettres lui sont parvenus. Quelque part il est toujours là. « hey psych buddy, thanks, I really thought it was over for me » Je souffle.

Finalement la vie suit son cours. Les nouvelles de K arrivent découpées au sécateur dans la communauté. Les histoires se suivent et ne coïncident pas. Histoire après histoire, l’écran de fumée est à nouveau en place. Je ne dis rien. D’une certaine façon, elles sont toutes vraies. Sans exception. K se cache, recolle ses plumes. Nous sommes amis, alors je ne dis rien, et laisse les écrans de fumée en place. On ne peut pas obliger quelqu’un à se montrer.

« Are we friend ? »

À retardement.

Dans le miroir les dents bavaient. Les mains avaient eu du mal à admettre cette réalité. Toutes les nuits, elles revenaient vers le sourire désormais figé pour vérifier. Les dents étaient bien là, bavant tout le long du sourire, coulant sur le menton, les incisives en avant, prête à bondir. Les mains remontaient ensuite les bras. Les muscles étaient bandés, les ongles prêts à déchirer. Les mains devaient se rendre à l’évidence, elles étaient le Monstre.

Hier j’ai vu ma tête rouler sur le sol, mais elle ne faisait aucun bruit. Ou peut-être que si. Mais le craquement des os empêchaient n’importe quel bruit de passer le mur du son. Le craquement à lui seul déchirait la peau, les poumons, les veines. Le sang déjà s’écoulait d’interne en renfermement. Hier j’ai vu ma tête rouler sur le sol mais je ne pouvais plus l’entendre.

Cassandre riait encore, de façon sporadique. Quand on ne s’y attendait plus. Le Marchand de sable avait réussi à se persuader que tout ceci était normal. La vie suivait son cours et le bateau coulait normalement. Pourquoi aurait-il dû s’inquiéter ? À quoi bon ? Tout ceci était prévu depuis des années. Rien n’étais surprenant. Alors pourquoi perdre de l’énergie à paniquer quand on pouvait tout simplement s’enfiler cocktails d’endorphine sur illusions décolorées ? N’était-ce pas là une perte d’énergie inconsidéré ? N’était-il pas le mieux placé pour savoir que bientôt, elle serait ressource précieuse à utiliser avec parcimonie ? Il allait bientôt falloir drainer la carcasse un peu plus fort, un peu plus loin. Il n’était pas sûr qu’elle pourrait supporter.

Mes doigts ont cherché en vain à arracher les dents qui luisaient dans la nuit, m’empêchant de dormir. Les incisives vibraient sans fin, remontant les os du crâne lentement. Chaque plaque d’os une à une explorée jusqu’à la migraine. Jusqu’à l’impossibilité définitive de tenir la paupière en place. Mes mains déjà doutent… Où commence le Monstre ?

Le Marchand de sable se faisait autruche. Cassandre et la Femme Pendule continuaient leur duel muet. Elles se jaugeaient. L’une volant toujours son nom à l’autre, l’autre cherchant encore et encore à désamorcer les projets de l’une. Il voulait ne pas voir, ne pas savoir. Il avait une tâche à accomplir. Il se devait de saturer l’ambiance d’endorphine. Endorphine jusqu’à la lie. Car plus que jamais la Morte se refusait à rester crevée sous les tapis. Sa respiration rauque reprochait la poussière et la crasse. On ne l’oublierait pas sous les lits. Elle avait un jour été aux commandes. Qu’avait fait la Femme Pendule finalement pour mériter la tête des opérations ? Qu’y avait-il de si merveilleux à pouvoir mener à bien l’indexation du temps qui passe ? Alors le Marchand de sable sans cesse sans arrêt et sans repos continuait… endorphine après endorphine… ne pas laisser une goutte de pensée s’échapper… ne pas laisser le temps à la carcasse de rouiller… ne pas laisser les dents prendre trop de place dans le sourire… ne pas laisser la bave se répandre sur les bras déchirés… les mains ne tiendraient pas indéfiniment sous la démence des ondes.

Alors ma tête roulait alors que tous mes os craquaient. Et quelqu’un a demandé qui était le Monstre dans le miroir. Et quelqu’un a répondu « c’est elle ».

Après le fracas vint le silence.

Say my name

Quelque chose grattait. Dans le couloir, le son se répercutait sans fin. On avait beau avoir rempli l’espace de musique, on l’entendait encore. La boulimie sonore ne suffisait pas à remplir le vide et la grattement refusait qu’on l’ignore. On grattait à la mémoire, quelqu’un serait bien obligé d’ouvrir. La peau démangeait par endroit, signe que la Morte s’était réveillée. À nouveau. Mais plus inquiétant, le rire s’était arrêté. Le rire s’était arrêté pour prendre cette forme crainte de tous. Son regard savait. La forme savait depuis sa disparition que ce n’était qu’éphémère répit. Les sursis n’étant pas fait pour être reconduits, son rire s’était mu en sourire satisfait. Il allait falloir ouvrir, qu’on le veuille ou non. La Femme Pendule tendit alors la main.

« Tu as changé de nom.
_Tu n’en as toujours pas.
_Cassandre ? »

N’ayant pas de nom par lequel Cassandre puisse l’appeler, seul le vide du sourire répondit à la Femme Pendule. Le grattement continuait. La Femme Pendule savait qu’un jour ou l’autre son nom, ou plutôt son absence, finirait par être un problème. Elle avait voulu faire comme si ce n’était rien. Elle avait voulu faire comme si on pouvait survivre au vide. Sauf qu’on ne pouvait pas : le silence avait déjà rongé nos chairs jusqu’à la mémoire, il fallait un nom. Pandore se mit à rire sans plus pouvoir s’arrêter. Elle ouvrit la boîte et plongea ses mains à l’intérieur. L’effroi remplit la salle de bain dans la seconde qui suivit. Incapable de savoir si elle riait ou pleurait, le Marchand de sable restait là, immobile, sans même avoir le courage d’avoir peur.

Et maintenant ? et maintenant ? et maintenant ? et maintenant ?
La musique s’est arrêté ? Il faut changer le disque
oui mais quoi ?
je sais pas
vite vite
Remets
on peut pas pas le même pas deux fois de suite c’est de la triche on peut pas

Le silence rongeait, le grattement devenait hurlement. Les échos se creusaient un chemin royal au coeur même des tympans. La marche arrière serait compliquée. Elle viendra bien, la seconde où Pandore devra sortir les mains de la boîte et découvrir les lambeaux de peau avec lesquels il lui faudra vivre pour le reste de l’éternité. Le Marchand de sable pétrifié ne trouvait plus de mélodie à offrir à l’hécatombe. La Femme Pendule gardait les yeux rivés sur Cassandre qui ne se départissait pas de son sourire. Elle savait.

On connaissait déjà le film. Le scénario était convenu, la bande usée à s’en trouer. Que quelqu’un arrête de rembobiner, la fin n’en finissait pas de recommencer…