Posts Tagged: pas de question idiote ?

It should be obvious…

Fiction Plane – Out of my face

Maman,
Je suis fatiguée. Parce que je ne dors plus. Je regarde le monde courir et le monde ne dort jamais, alors moi non plus. Je regarde le monde courir à sa perte et moi avec. Je regarde les articles qui tombent tout le temps, les nouvelles qui ne sont plus si nouvelles tellement elles sont toujours pareilles mais quand même il faut connaître la dernière. Sauf que la dernière n’est jamais la dernière tu sais… Un peu comme les rappels au concert, tout le monde sait que c’est programmé.

I feel alright, just get out of my face

Maman,
Je suis fatiguée. J’ai l’impression que c’est toujours pareil, que ça se répète encore et encore. Mais peut-être que c’est juste moi qui vois flou, moi qui comprends pas, moi qui ai encore raté un épisode. Peut-être que j’ai passé trop de temps dans les livres et les histoires, que j’ai tendance à croire que les choses peuvent bouger, s’arranger. Sans doute que je suis stupide, que je crois qu’il y a des solutions comme pour les énigmes et les romans policiers.

I feel alright, just let me have my space

Maman,
Je suis fatiguée. J’ai crachée de la colère tellement partout et tout le temps que j’ai la bouche en papier de verre. J’ai le verbe acéré et la sémantique en angle droit. Je bouffe mon propre cynisme à tous les repas. J’adoucis comme je peux à l’humour noir mais ça ne trompe plus personne. Ça ne cache plus l’amertume. L’acidité finit par ressortir et ça me bouffe l’estomac.

Don’t have the patience to explain myself to you

Maman,
J’en ai marre. De ramasser les potes suicidés, violés, battus, camés, alcoolisés, qui a même pas 30 ans se traînent déjà toutes les addictions du monde à force de vouloir oublier tout ça. J’en ai marre de retourner toutes mes poches de jean en fin de mois pour trouver 5€ à filer à une amie pour qu’elle puisse acheter des pâtes à ses gosses. Marre d’entendre toujours les mêmes histoires de boulots de merde, de patrons abusifs, de loyers qu’on peut plus payer, de tafs qui te défoncent la santé. Marre parce que c’est même pas des exceptions, juste le monde qui s’en fout. J’en ai marre de leur dire que ça ira mieux demain alors que putain j’en sais rien.

I don’t need to listen to your good advice, my friend

Papa,
Je suis fatiguée. C’était déjà la merde comme ça quand t’avais mon âge ? Ou c’est de pire en pire ? Et c’est quoi la pire des deux réponses ? Putain papa pourquoi, comment ça se fait que je sois déjà une vieille conne ? Pourquoi j’ai déjà l’impression que ça sert à rien ? Que toute façon c’est foutu ? Ça aussi c’était déjà comme ça quand t’avais mon âge ? Ou bien on est encore plus con ? Est-ce que la vie c’est jamais qu’une boule de neige qui file en avalanche jusqu’au prochain roc qui l’explosera ? Et de génération en génération on s’ajoute en flocons conglomérés, on se congèle jusqu’à l’immobilisme total, jusqu’à ce que la boule devienne inarrêtable, jusqu’à ce que le mur devienne la seule option. « Emportez moi dans la tourmente les freins ont lâché dans la pente« … Dis moi depuis le temps qu’on roule, combien de temps avant l’implosion finale ? Dis moi ça vaut encore le coup de s’extirper les jambes du bordel pour freiner pieds nus ?

It should be obvious…

Papa,
Pourtant on essaie. Mais ça marche pas. Ça tourne en rond. Ça revient au même. Le serpent se mord la queue alors même que vous nous avez tout raconté des serpents, de leurs pièges et astuces.Papa toi aussi t’as essayé non ? Vous aussi vous avez voulu que ça s’arrête. Vous avez bien vu, le mur les serpents et les conneries qu’on raconte et qu’on finit par croire parce que toute façon rien d’autre n’est possible. C’est comme ça faut s’y faire on peut rien y faire et toutes ces salades qu’on nous sort parce que soit disant on s’adapte pas. Putain papa, pourquoi on s’adapterait à un truc pensé pour nous démolir ? On est cons ou bien ? Pourquoi on devrait croire que c’est normal ? Pourquoi est-ce que tout le monde veut croire que c’est normal alors qu’on est tous putain de malheureux à se remplir d’illusions ? On nous dit « soyez heureux ! » pour nous vendre des miracles, pas pour qu’on le soit. Et maintenant on est tous malade à crever de pas y arriver.

I feel alright just get out of my face

Papa,
Je suis fatiguée. On voudrait bouger les choses, on voudrait changer le monde. On est jeune et con alors on voudrait y croire. On voudrait croire que peut-être on va trouver la formule magique qui va tout résoudre. C’est à ça que ça sert d’avoir 20 ans non ? Sauf qu’on est con. Et ils le savent. Parce que tu vois, on fait les mêmes conneries qu’avant. On prend les mêmes et on recommence alors même qu’on vient de gueuler que c’était des conneries. Putain papa on voulait qu’on nous entende et voilà qu’on se gueule dessus les uns les autres.

I feel alright I feel alright

Papa,
J’en ai marre. Marre de voir ma génération foncer dans les murs têtes baissées alors même qu’on les a repérés comme dangereux. Marre que celles d’avant viennent gentiment nous expliquer qu’on se fatigue pour rien, que ça sert à rien. Marre qu’ils viennent nous défoncer nos rêve pour notre bien. Marre des moulins à vent. Marre de plus pouvoir rêver. C’était déjà comme ça quand t’avais mon âge ?

And there is silence, and you know that it means that there is violence

Maman, papa, c’était déjà la merde quand vous aviez mon âge ? C’était déjà foutu quand vous aviez mon âge ? Pourquoi on nous parle de progrès quand rien a changé depuis que vous n’avez plus mon âge ? Et moi, quand j’aurai votre âge, est-ce que ça sera toujours la merde ? Est-ce que ça sera toujours foutu ? Parce qu’on est la génération sacrifiée, déprimée, blasée. On nous le répète tout le temps. Que même si c’est pas vrai, tous les articles le disent. Même si on veut pas les lire, on se les bouffe en pleine gueule tout le temps, alors on peut pas s’enfuir, on peut pas se choisir un autre avenir que cette génération pourrie qu’ils nous promettent. Maman, papa, le monde ne s’arrête jamais, le monde court toujours et nous on court après. On court après parce qu’il nous attend pas. On court après parce qu’on voudrait une place dedans. On court au risque d’en crever. Parce que depuis que vous avez eu mon âge, la boule de neige a continué de grandir, l’avalanche a grossi. L’avalanche continue de grandir mais pas nous. Alors on court pour l’éviter, la rattraper, ou la dévier. On court tellement et depuis tellement longtemps qu’on sait plus trop. Tout ce que qu’on sait, c’est qu’on n’a aucune chance si on s’arrête. On finit même par croire qu’on aime ça. À force ça finira peut-être pas être vrai, mais je sais pas si c’est une bonne nouvelle. Maman, papa, à partir de quel âge on a une place dans le monde ? Est-ce qu’on a encore longtemps à courir ?

It should be obvious to you…


Citation additionnelle : Damien Saez – Sonnez tocsin dans les campagnes.

À mes parents
Aux amis qui en chient
Aux inconnus qui en chient
À tout ceux qui continuent d’y croire quand même, d’essayer quand même.

Ray Charles et le Gâteau Géant – Fantasmagorie #3

Ray Charles était donc passé de l’autre côté du box. La chute avait été longue, comme toute chute qui se respecte et qui peut valoir la peine d’être racontée. Au contact des cartons, bleus et coupures s’étaient multipliés sur sa peau. Il s’était vaguement demandé jusqu’où il allait descendre. Le long des parois du box, il voyait de multiples chiffres inscrits, gravés à même le carton au stylo bic bientôt mort. Mais pouvaient bien signifier ces étranges hiéroglyphes ? « 12 – 73 – 66 » « 662 – 661 – 663 – 640 » ? Plusieurs séries se cotoyaient ainsi. Elles se multipliaient, grossissaient au fur et à mesure de sa chute. Si bien que les parois finirent par disparaître, il ne restait déjà plus que les chiffres. L’étrange code s’incrustait en lui à chaque mètre descendu et bientôt, il savait. À chaque chiffre, une image s’offrait à son cerveau en un battement de cil, sans même qu’il ait eu besoin de la solliciter. Au 52 répondaient 5 kilos de pommes de terre, au 414 un bébé pastèque se présentait à lui. Soudainement, il eut l’impression d’avoir accès à toutes les vérités du monde. Comme si, enfin, le secret de l’univers venait de lui être dévoilé…

« Il est passé mon mari ? »

En fait non. Apparemment, il existait toujours pour lui d’immenses zones d’ombre. Qui était cette femme, et qui pouvait bien être son mari ? Plus important encore, où était-il passé ? Ray Charles n’en avait absolument aucune idée. Néant. D’ailleurs, qu’est-ce qui faisait croire à cette brave qu’il pouvait détenir pareille information ? Son passage de l’autre Côté du Box avait-il laissé quelque marque sur son corps ? Une aura différente peut-être ? Tout était à l’envers pour lui maintenant. Il sentait l’accusation dans le regard de la femme qui ne le lâchait pas d’une semelle, attendant sa réponse. Comment faire ? Comment s’en débarrasser ?

« C’est à ce moment que Buster a réalisé que le trampoline n’était pas son fort… »

Quand soudain, un bruit. Face à cette diversion inespérée, Ray Charles s’enfuit, traînant toujours à sa suite son box de cartons. Alors qu’il errait comme une âme en peine du côté des épices, se demandant si oui ou non il était nécessaire d’avoir autant de paquets de basilic d’ouverts – surtout quand on sait qu’il y en a du frais pas si loin que ça sur la route des fruits et légumes -, il croisa la route de Nicolas Cage, occupé à se battre avec une palette de sucre. En effet, l’homme laissait à sa suite une longue traînée blanche de sucre… Évidemment, il était inquiet : tel le petit Poucet, la femme à la recherche de son mari risquai de le suivre à la trace, et ce alors que Nicolas Cage n’avait rien à voir avec la femme en question. Il lui fallait une solution et vite.

« Peut-être qu’on peut lâcher les oeufs dessus ? »

Mais oui ! Ils avaient trouvé. Ces putains d’oeufs de merde allaient enfin servir à quelque chose ! N’ayant besoin de l’aide de personne d’autre pour trouver les précieux foetus de poules abandonnés – de ce côté du box, ils avaient toutes les réponses de l’univers -, ils allaient pouvoir se lancer dans la confection d’un gâteau géant. Il y avait suffisamment de sucre sur le sol pour en faire profiter toutes les personnes présentes. La farine était elle aussi à portée de main. Et comme semble-t-il, c’était un jour de chance, il y avait même de ces petits machins colorés sans goût mais qui font très joli sur un cupacke, surtout si celui-ci n’a lui non plus pas de goût. La fête serait grandiose ! Ils pourraient se nourrir pendant des jours et tout le monde serait heureux, car tout le monde aime les gâteaux, c’était bien connu. Quand soudain, de l’autre côté du rayon, une voix grave s’éleva :

« Et vous allez le faire cuire comment bande de nouilles ? »

Aussitôt, les deux compères s’immobilisèrent. Ainsi freinés par la Compteuse, ils ne savaient plus quoi faire. Elle était pourtant occupée à compter les boîtes de conserve de son côté de l’allée… Comment savoir ? De quel côté du box était-elle ? Voulait-elle anéantir tout projet de gâteau géant au nom d’une alimentation saine et équilibrée ? Ou bien s’inquiétait-elle de la réussite de pareil projet ? Après tout, QUI pouvait résister à un gâteau géant à base de sucre évadé de son paquet et de feotus de poules jetés sur le sol ? Une telle chose était inconcevable. D’autant que la pause café semblait une oasis de plus en plus lointaine… Non, la Compteuse devait simplement être inquiète. Et tel le guide dans n’importe quel voyage initiatique qui se respecte, il fallait qu’elle remette les aventuriers dans le droit chemin, sans laisser voir son intérêt flagrant pour le gâteau géant et ses petits machins colorés.

Où es-tu gâteau géant ?

Le Souriant arriva alors dans l’allée. Déterminé, fier, le port altier de celui qui sait exactement ce qu’il veut. Dans ses mains, il tenait fermement une jeune pastèque. Une bébé pastèque. Dans d’autres pays, il était interdit de les chasser. Trop jeunes pour survivre. Il était nécessaire de les préserver afin que la pastèque ne disparaisse pas. Mais ici, nul pitié pour les foetus de poule ou pour les bébés pastèques. Les bébés pastèques contenaient moins de pépins, c’était donc beaucoup plus confortable pour le chaland. Dans une voix posée, mais ferme, le Souriant posa sa question :

« La bébé pastèque. Le code. 414 ? »

L’incantation était prononcée. Sa détermination avait déclenché le processus : le sucre coula en abondance, l’emballage de la farine avait un défaut, l’empêchant ainsi de passer correctement en caisse, les oeufs se révélèrent cassés les uns après les autres, on fut bientôt en rupture de bière, en rupture de sangria, en rupture de baguettes… le monde se vida de tous ces éléments. Partout, du vide. Il n’y avait même plus de cartons. Juste le vide entre quelques produits laissés pour compte. La Compteuse fut terrifiée. L’envoyée de Dieu elle-même en perdait son latin. Et puis, au milieu du néant, une petite voix se fit entendre…

« Mais moi, je vous ai suivi parce que je pensais que vous vous occupiez de moi ! Où il est le rhum en promotion ? »

Peut-être pour ça que le sucre fuyait et que tous les oeufs étaient cassés ?

Mais c’est vrai ça, où était le rhum ?

Borgne to be wild !

Ca commence à faire un moment que je n’ai pas écrit d’articles sur mon passionnant quotidien. Alors laissez moi vous conter l’aventure qui m’est arrivé lundi ! (et qui n’est techniquement pas encore finie…)

J’ai dû tenir 5 minutes…

Comme vous le savez, ou pas, je suis borgne, et ce depuis la naissance. Cataracte congénitale, 1 cas sur 10 000. Je vous passe les cours de bio, mais toujours est-il que mon oeil droit s’est ainsi vu privé de cellules de vue. Ce qui fait que si on a enlevé la tâche avec succès et qu’il fonctionne très bien (ou presque) il ne voit rien. Petite précision : non, il ne voit pas noir. Noir, c’est déjà quelque chose. Imaginez un cyclope si vous voulez, pour mon cerveau, niveau vision, c’est à peu près ça. Un des résultat non prévu de tout ça, c’est que je dois faire renouveler mon permis tous les 5 ans en passant une petite visite médicale pas du tout bidon. La blague ? Cette visite coûte 33€ à sortir de ta poche. Quand je l’ai passée au moment de mon permis il y a 5 ans, elle en coûtait 23. Quand on vous dit qu’une voiture est un gouffre sans fond…

En décembre, je réalise avec surprise que mon permis n’est pas valide jusqu’en juin, soit 5 ans après mon permis, comme je le pensais au début, mais jusque fin janvier. Ha. J’allais pour tout préparer quand ma grand-mère décéda soudain ce qui entraîna un sacré bordel familial, ce qui entraîna un retard de rendu de mémoire, ce qui entraîna une mise entre parenthèse de bon nombre de choses. Dont ceci. Fichtre. Une fois le mémoire rendu et ma vie à nouveau stabilisée, j’entame les démarches. Direction le site de la préfecture pour voir quels papiers sont nécessaires à tout cela. Fichtre le retour. Ni plus ni moins que deux formulaires à remplir, carte d’identité, permis actuel, justificatif de domicile vieux de moins de 3 mois, deux photos. Le justificatif, c’est quand même une grosse blague. Parce que du coup, mon premier réflexe quand on m’en demande un, c’est mon bail. Or, mon bail date du mois d’août. Donc c’était mort et enterré.Je contacte ma proprio afin de lui demander de me faire une quittance de loyer. Bon. Fière d’avoir tous les papiers, je prends rendez-vous avec un des médecins de la liste agréé. La secrétaire me demande de venir un quart d’heure à l’avance pour faire les papiers. Soit.

Le rendez-vous est donc pris pour un lundi matin. Je manque de me perdre. En plein milieu de la rue, je pousse un soupir contrarié genre « putain mais j’en ai marre de ces conneries ça commence à me faire chier et puis j’ai pas demandé à venir au monde moi » (oui rien que ça)(comprenez, on était lundi 9h, et au bout de 25 ans de borgnisme, tu sens forcément venir l’embrouille). A ce moment-là, il s’est produit une chose incroyable : une femme s’est arrêtée d’elle-même pour me demander si j’étais perdue et si elle pouvait m’aider. Ceci m’a confortée dans l’idée que je m’étais trompée à un embranchement quelconque : je venais de passer dans la quatrième dimension. Plus incroyable encore, elle savait où était l’endroit où j’allais et a donc pu me renseigner. L’humanité était-elle encore sauvable ? Etait-ce un signe que cette visite allait bien se passer malgré mes appréhensions ? J’aurais dû savoir que c’était trop beau pour être vrai. Mais je me suis contentée de remercier la dame avec un sourire béat en lui souhaitant une excellente journée, semaine, mois. (j’ai toujours eu un sens inné de la mesure, ça allait avec la cataracte)

Mon soucis c’est que je ne peux pas me cacher sous ma commode…

L’immeuble où se trouve le cabinet est accessible via une petite cours qui semble être le décor parfait pour un numéro de « Tellement vrai : je me suis fait agressée par des plantes vertes à l’abandon sur un carrelage crasseux des années 60 s’il vous plaît qui a éteint la lumière ? ». Un chouïa glauque. Mes fantasmes de « tout ça va bien se passer ! » venaient de prendre cher dans la gueule (haha ! fantasme, prendre cher, t’as vu ? hum.. je sors…). Je réussis tout de même à traverser la cours sans me faire agresser par un parpaing, trouve l’entrée, n’envisage même pas l’ascenseur (assez d’aventure pour la journée) et file au cabinet du médecin.

La secrétaire est ravie : j’ai déjà rempli les formulaires qu’elle voulait me faire remplir via le site de la préfecture, ce qui lui fait gagner beaucoup de temps. Elle s’excuse car régulièrement interrompue par le téléphone. Je hoche la tête en souriant « c’est lundi _OUAAI c’est lundi… ». Sourire des gens qui en chient le lundi au boulot (big up les collègues du lidl !) Je passe en salle d’attente, ne réagis pas tout de suite quand le médecin m’appelle vu qu’il massacre mon nom. Aller, c’est pas grave, la secrétaire a dû mal comprendre quand je lui ai épelé au téléphone, ça m’arrive tout le temps. On s’installe dans son bureau et je lui file ma liasse de papier. « ha, c’est pas des copies carbone ! Non mais vous comprenez, je vais pas me fader du boulot en plus à remplir les trucs trois fois. » Déjà il m’énerve. C’est épidermique. Est-ce la condescendance qui transpire de sa voix, sa façon de me prendre de haut alors qu’on a échangé que les civilités de base, le fait que les « trois pages à remplir » soit des coches à faire, ou le fait qu’il va se gratter 33€ pour 10 minutes de tests à la mord moi le noeud, je ne sais pas, mais déjà il ne me revient pas. Il part donc chercher des copies carbones et me rend les miennes avec un grand sourire. Qu’est-ce tu veux que j’en fasse… (ceci dit, j’ai des cadeaux à faire et pas de papier… alors bon :D) « Enlevez le haut de vos vêtements et vos chaussures s’il vous plaît ». WAS ? Il faut savoir que depuis certaines visites médicales scolaires et des médecins peu scrupuleux, je rechigne à me déshabiller sans autre raison qu’un mec avec bac +10 me le demande. Comme il est encore en train de gribouiller des papiers et qu’on se les pèle dans son bureau, je me contente d’enlever mes chaussures et mon sweat, si vraiment il y en a besoin j’enlèverai mon t-shirt, mais jusqu’à preuve du contraire, sa présence n’empêche pas une évaluation de mon champ de vision. Ce qui s’est confirmé par la suite vu que la question ne s’est plus posée.

Et nous entrons maintenant au coeur du problème. Au moment de me demander mes antécédents médicaux (que j’en ai marre d’expliquer, la carte vitale n’était-elle pas aussi faite pour ça ? Quitte à être fichée, j’aimerais autant que ça serve à quelque chose), et notamment ceux qui ont conduit à la cécité de mon oeil droit, j’ai le droit à « mais non, vous ne pouvez pas ne rien voir ». Il est vrai que je n’ai que 25 ans, je ne vis avec cet oeil que depuis ces 25 petites années, alors je ne rends sans doute pas bien compte. Heureusement que cet homme et ces 10 ans de médecins vont pouvoir m’expliquer que sisi, j’y vois. (Vous connaissez la différence entre Dieu et un médecin ? ………… Dieu ne se prend jamais pour un médecin)(j’ai cette blague en tête depuis, dans la bible, à un moment Jésus rend la vue à un aveugle justement) Et voilà l’histoire de ma vie : devoir prouver que l’oeil droit est aveugle et que le gauche y voit. Sérieusement qu’on m’explique : quel intérêt à se prétendre borgne ? Qui a déjà gagné des avantages avec un subterfuge pareil ? Que je comprenne enfin quels intérêts à être borgne je rate (outre celui de mettre les gens qui m’énervent dans l’angle mort façon « si je ne te vois pas tu n’existes pas », ce qui extrêmement efficace, vous n’imaginez même pas). Et on enchaîne, parce que non ça ne s’arrête pas là ! « Du coup, l’opération a raté puisque vous n’y voyez pas. » …. Aller, on respire et on explique calmement, après tout c’est pas sa spécialité hein, ophtalmo c’est 3ans de spé en plus qu’il n’a pas fait… J’explique donc calmement « Le but de l’opération n’a jamais été de me rendre la vue, puisqu’il n’y avait pas de cellule de vue dans l’oeil, la science ne peut pas encore résoudre ce problème à l’heure actuelle _Oui mais j’ai un patient qui a aussi eu une cataracte congénitale et il a récupéré quelques dixièmes ». Ha. Non mais c’est ma faute, j’aurais jamais dû rappeler à un médecin que la médecine a des limites. My bad. Et puis c’est vrai quoi, que quelqu’un avec le même problème ait récupéré quelques dixièmes, ça prouve bien que j’y vois ! Mythomane que je suis. Ralala. Parce que c’est sûr que quand sur une population 1 personne sur 10 000 naît dans ces circonstances, c’est easy as ABC de faire des statistiques pertinentes. Vraiment, je devrais m’incliner devant la Toute Puissante Médecine, hérétique je suis.

Mieux que les pommes ! Le chaton tient le médecin éloigné…

A partir de ce moment-là, j’ai bien conscience que pour lui, borgne = débile. Le mec me parle comme si j’avais 5 ans. Chose qui a TOUJOURS le don de m’énerver.(oui je sais, y a beaucoup de choses qui ont le don de m’énerver, que voulez-vous). Le monsieur se met alors à m’expliquer que je dois absolument avoir deux rétroviseurs sur ma voiture. J’ai un peu envie de lui que les dernières voitures ne comprenant qu’un seul rétro ont été transformé en boîte de conserve avant que ma mère ne m’autorise à me servir de l’ouvre-boîte. « Dans votre condition, il faut absolument qu’il y en ait deux. S’il est cassé, vous devez le faire réparer. Les autres peuvent sen passer mais pas vous » Sérieusement ? Merci pour cette précision. Je n’avais jamais remarqué ça tiens. C’est vrai quoi. Ca ne fait que 5 ans que je conduis avec un seul oeil, je n’avais jamais remarqué que ces petites choses étaient utiles. Non, vraiment. Mais le plus insultant était encore à venir. Le médecin va prêt de son beau tableau avec ses lignes de lettre, des années de visite chez l’ophtalmo fait que je ne me pose même pas la question de ce que j’ai à faire. Et c’est alors qu’il me demande de cacher mon oeil gauche « pour vérifier ». J’ai vu rouge. « Non mais c’est complètement débile ! C’est n’importe quoi doublé d’une perte de temps. Le droit ne voit rien, qu’est-ce vous voulez que je vous dise ? ». Une telle chose ne m’était plus arrivée depuis ma seconde opération quand j’avais 6 ans, et l’opératrice avait au moins l’excuse de faire passer des tests à la chaîne à des patients tout aussi à la chaîne sans avoir le temps de regarder les dossiers. Ca faisait 10 minutes que j’étais dans ce cabinet sans aucune autre raison que le fait que MON OEIL DROIT EST AVEUGLE. Si ça c’est pas du foutage de gueule.

Ces tests sont tellement bidons que je suis obligée de tricher pour le dernier. Il se met face à moi, me demande de fixer son nez, étend les bras et me demande de lui dire quelle main bouge. Il est évident que si je n’ai pas le droit de bouger la tête, je ne peux pas voir la main sur ma droite bouger. Dans la vraie vie, j’utilise tout un tas de « subterfuge » pour compenser ma vision périphérique défaillante. Puisqu’on en était à jouer au plus con, j’ai fait en sorte de gagner. Quand il a bougé celle sur ma gauche, j’ai fait en sorte de repérer comment bougeait son costard et le bruit produit, puis j’ai repéré à quel rythme il faisait bouger une main. Le tour était joué. La conclusion de ce test défiait toute connerie « et bah vous voyez que vous y voyez quand même un peu ». Non vraiment, 10 ans d’étude pour en arriver là, c’est beau. Toujours dans cette idée d’être Dieu, le mec s’attend presque à des remerciements « C’est contraignant, mais c’est mieux maintenant, avant c’était à la préfecture, maintenant vous pouvez le faire en ville. _Je préférerais donner 30€ de plus à mon ophtalmo tous les 5 ans pour les mêmes tests, je trouve ça plus légitime. Vous savez où est la préfecture ? _Vous voyez la route de St Malo ? _Non… _Le macdo sur la route de St Malo, vous continuez après et…. » Sérieusement ??? Le mec m’indique ma route à partir d’un MACDO ?? What is wrong with you asshole ! Rien que dans Rennes seul il doit y en avoir une bonne dizaine ! D’où un macdo sur une route que je ne connais pas est un point de repère convenable ? HAAAAA. Je finis par hocher la tête, tant pis, je ferais le détour par chez moi pour demander à google.

Petite pause détente :

Après un rapide saut par chez moi, go la préfecture. La préfecture un lundi. BLAGUE ! Si tu es une jeune petite termite innocente, tu ignores peut-être encore tout du joyeux monde des administrations.(surtout profite) Alors, la préfecture un lundi, c’est pire que le premier jour des soldes, c’est le lancement du nouvel iphone sauf que là les gens jouent tout ou partie de leur vie. Et ce n’est pas une image. Je me retrouve dans un hall immense, type hall de gare. Mais là, nul distributeur de friandises, ni chouettes vacances en perspectives. Des guichet. Un tas de guichet. Avec des files d’attente. Un tas de files d’attente devant un tas de guichet. Et les files d’attente vont dans tous les sens. Si bien que tu ne sais plus très bien quelle file d’attente va à quel guichet. Et il y a des distributeurs de ticket. Mais il y en a plusieurs en fonction des guichets où tu veux aller. C’est le moment magique qu’a choisi ma claustrophobie pour se réveiller. Mes poumons se sont lancés dans une litanie ressemblant à peu de choses près à quelque chose comme « haaaaa ! il y a des gens partout qui piquent tout l’oxygène et ça fait des heures qu’ils sont là l’air qui reste est complètement pourri et c’est immense et on sait pas où aller on va mourir asphyxié ici putain on est perdu c’est fini y a plus d’air au secours » (traduction approximative). Très aidant ! Je m’accroche à mon mp3, monte le son, et passe en mode « survie en milieu parisien » : je trouve un coin à l’écart des mouvements de foule et lis tous les panneaux (parce que la lecture nous sauvera tous) et je finis enfin par trouver le service que je désire. Par chance, il se trouve dans un petit couloir à l’écart de la cohue et n’est fréquenté que par de rares visiteurs. Je m’assieds tranquillement, enregistre mentalement le trajet à faire pour la sortie en cas d’urgence. Ca va, il n’y a que deux files d’attente à enfoncer pour accéder à l’air frais du dehors.

Quand mon cerveau hésite entre être gentil avec la dame parce qu’elle n’y est pour rien et jeter des coktails molotov

Je n’attends que 10 petites minutes (quand je vous disais que j’avais pénétré dans la quatrième dimension ! Attendre 10 minutes à la préfecture un lundi, non mais je sais vous ne croyez pas… je devine bien vos regards dubitatifs derrière vos écrans !) avant de pouvoir rentrer dans Le Bureau 40B… qui est vide. Devant moi une chaise à roulettes, désespérément vide. J’entends deux voix dans le bureau d’à côté, le 39B. Le 40B et le 39B sont séparés par une petite cloison type cloison de douche de camping : elle n’est là que pour cacher le principal mais sinon ça la porte ouverte à toutes les fenêtres. Je suis piégée ! Si je dis bonjour, on va me reprocher d’être entrer sans que la propriétaire du bureau ne m’y est invitée, si j’attends qu’elle revienne elle va m’accuser d’espionnage. Plus j’attends plus le risque est grand ! J’opte donc pour un classique, mais toujours efficace, « oh, j’ai voulu fermé la porte doucement mais elle m’a échappé et elle a claqué ». Deux minutes seulement après la propriétaire du bureau revient de mon côté de la cloison. HOURRA !

Je lui tends mon dossier. Toute fière de le savoir complet. (ce genre de trucs me rendent complètement obsessionnelles : je vais vérifier 40 fois la liste fournie et les papiers que j’ai afin d’être sûre de n’avoir rien oublié…) La dame le feuillette et en retire ma quittance de loyer « ah mais non, on peut pas accepter ça ». WAS ? Je papillone des yeux, incapable de comprendre. « Et bien non, on ne peut pas accepter un justificatif fait par un particulier » Je… euh… « Une facture EDF ? _C’est compris dans mon loyer » Putain mais dans quel monde ne pas avoir à s’emmerder avec EDF est un inconvénient ?? C’est quoi cette quatrième dimension pourrie ! « Téléphone ? Internet ? _Dématérialisée au possible _Votre bail éventuellement » Mais il va être fait par la même personne que la quittance ! C’est complètement con comme raisonnement ! Mais vraiment ! C’est pas possible d’être aussi con tellement c’est con ! Non mais putain de ta mère suce des bites en enfer quoi ! Et là dessus, elle me rend tous mes papiers avec un beau sourire « Vous pourrez déposer le dossier complet à l’accueil si jamais vous venez en dehors de nos heures de fermeture, nous ne sommes ouverts que le matin » Je mais euh putain de que de quoi de comment bordel de merde putain HAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA.

Et depuis, j’en suis toujours là : à la recherche d’un justificatif de domicile susceptible d’être accepté par la préfecture alors que ça fait trois ans que je vis dans le même appart… et que dans 5 mois dans tous les cas je déménage. Kill Me Now. PLEAAAAAAAAAASE. Sur ces entremises je retourne me cacher. Monde cruel.

Et je suis très bien cachée, vous ne me trouverez jamais !

Les grands ensembles…

2h du matin, j’entends la voisine pleurer à travers le mur. Enfin, plutôt à travers le plafond si on veut être précis. Et à cette heure-là, on a rien de mieux à faire. Ca fait déjà 30 minutes que j’essaie de dormir. Mon esprit s’englue entre sommeil et conscience mais refuse de basculer complètement. Je ne sais pas si ce sont les pleurs de la voisine qui m’ont ramené cette fois, ou la fête de l’étage du dessous. On entend tout dans ces immeubles. Et la voisine, je l’entends drôlement bien. J’entends les gémissements, les sanglots, les reniflements. Elle est au téléphone, avec une amie sans doute. J’arrive même à entendre quelques bribes de conversation. Elle en a marre, elle peut pas faire ça, c’est au dessus de ses forces. On pleurer toujours pour les mêmes choses, qui que l’on soit finalement.

La douleur de la voisine semble couler du plafond et me dégouline sur le visage. A moins que ça ne soit mon cerveau qui ait raté un embranchement aux alentours d’1h45 du matin. Au moment où j’ai éteint la lumière, il est possible que je me sois trompée de chemin. Parce qu’au moment d’éteindre la lumière j’ai vu qu’il était 1h45, ce qui me laissait une heure quinze avant l’heure des monstres, possible que mon cerveau ait cramé devant l’information. Toujours est-il que je sens la souffrance de la voisine partout dans la pièce. C’est un peu comme quand tu vois quelqu’un pleurer dans la rue et que tu te demandes si tu dois faire semblant de n’avoir rien vu ou s’il faut aller lui demander ce qui se passe, ou ne serait-ce que lui offrir un mouchoir comme pour dire « je t’ai vu ». Je ne sais pas si je dois faire comme si de rien n’était, ou si la voisine aimerait que quelqu’un frappe avec une tablette de chocolat. Et merde, elle est au téléphone avec une amie, je ne la connais pas, et mes propres amis m’ont déjà joué cette foutue mélopée téléphonique. Juste pas qu’à 2h du mat c’est généralement moi à l’autre bout du téléphone, si tant est que je sois encore capable de former des phrases cohérentes.

J’entends la voisine pleurer et ça me rappelle que je ne peux pas. Le passé n’est jamais vraiment passé. En flash, mon cerveau reconvoque l’Enfer. Mon corps ne voit simplement plus l’intérêt de pleurer, il n’y trouve plus aucun soulagement. Il sait qu’il y a mieux, plus fort, plus efficace. Alors pour ne pas braver l’interdit imposé depuis, il compense. Il s’assèche, se déshydrate, jusqu’à ce que mes yeux brûlent. La douleur est lancinante et le répit inaccessible. Il accumule ainsi des mois de larmes non-avouées qu’il lâchera au moment opportun. Le tsunami pourra alors librement me déchirer le cerveau. Quatre mois de larmes en dix minutes top chrono. Tel est le nouveau contrat choisi par mon organisme dans l’espoir de retrouver ces sensations d’antan. Mais là que j’entends la voisine pleurer depuis tout à l’heure, je me fais l’effet d’un junkie devant l’armoire à pharmacie de sa grand-mère : putain pourquoi pas moi ? Pourquoi je ne peux pas ? Et plus la voisine pleure et plus cette vérité me cloue le cerveau aux paupières : je n’appartiens plus à ce monde, et malgré tous mes efforts je ne rachèterai pas les erreurs passées. Il n’y a pas de retour en arrière possible.

Il est 2h30 du matin maintenant, et j’aimerais vraiment que la voisine arrête de pleurer. Il ne me reste qu’une demi-heure… A chaque sanglot, elle interrompt le film intérieur que j’essaie de me raconter pour m’endormir. Ils disent qu’il faut écouter son corps, se concentrer sur sa respiration… Mais je ne peux pas faire ça. Si je m’y risque, j’entends ce putain de sifflement dans le mur, qui rendrait dingue le mieux dosé des anti-psychotiques, j’entends les bruits de l’immeuble, les bruits de la rue, j’entends mes veines qui craquent et mes os qui bouent, ou le contraire, ou les deux en même temps, je suis une bouillie de sons non différenciés. J’entends les rires, les yeux qui s’ouvrent tranquillement le long des murs, les fissures qui grossissent autour du lit. Non vraiment, j’ai besoin de mes films intérieurs, j’ai besoin de ces histoires complètes, fragments de bonheur et d’unité. Je ne peux pas faire autrement. J’aimerais qu’elle arrête de pleurer parce que moi je ne peux pas, parce que je ne peux rien faire pour elle, parce qu’il faut que je dorme…

Quand enfin elle s’arrête, il est 2h45. Un silence pesant remplit l’appartement. Comme après la déflagration d’une bombe. Un silence où chacun compte ses morts, ses blessés. Je finirai par m’endormir dans les 10 minutes qui suivent. Je ne sais pas comment la voisine a fini sa nuit. Le lendemain matin, je l’entendais rire avec des amis. Sans doute a-t-elle vidé ce qu’elle avait à vider. Que chacun reprenne le cours de sa vie, seul le hasard et une isolation phonique inexistante nous auront fait partagé ce moment de souffrance commun.

22h53

L’heure des choix
l’heure fatidique
deux chemins
Pas de panneau indicateur
une dernière inspiration
encore
essayer
pile ou face
noir ou blanc
les blancs commencent
ne pas respirer la bouche ouverte
prier
plus fort
encore
If you wanna get out alive
mais encore ?
il y avait
l’heure des choix
la dernière chance
dernier essai
pas de perdant
la règle du jeu ?
et si le silence ….
il aurait fallu
gauche ou droite
pile ou face
fromage ou dessert
maintenant ou à jamais
la tête tourne
vomir
pleurer
run for your life
deux chemins
l’enfer on connaît
ça fait mal
on connaît
et si le silence ?
If I stay it won’t be long ’till I’m burning on the inside
If I go I can only hope that I’ll make it to the other side
mais pourquoi
rien fait
gauche ou droite
mal au crâne
les cris
les pierres
essayer
le sang les larmes
pile ou face
il y avait
fût un temps où
mais encore
et si le silence ?
If you wanna get out alive, run for your life
et si le silence
mensonge
essaie
erreur
pas ma faute
erreur
pile ou face
burn you burn you burn you
c’était pas faute d’essayer
gauche ou droite
deux chemins
une impasse
compte à rebours
mais encore
et si le silence
mensonge
pile ou face
crâne en friche
run for your life run for your life
le grand saut
la dernière chance
et si
raté
trop cher payé
trop cher
l’enfer on connaît
la route est tracée
l’itinéraire est repéré
la tête en enfer
mais je…
ne plus respirer
pile ou gauche
if you wanna get out alive
pleurer
le sang
mais encore
if you wanna get out alive
run for your life
burn you burn you burn you
jusqu’à la fin
parce que la fin approche
il faut un point
et peut-être un jour
et si le silence ?

If I stay it won’t be long ’till I’m burning on the inside
If I go I can only hope that I’ll make it to the other side

 

 

 

 

 

 

AM, scarification, modification corporelle, épilation : quand on mélange torchons et serviettes

Il y a quelques mois, je errais chez un bouquiniste d’occasion à la recherche d’une connerie à offrir à ma mère à l’occasion de ses 50ans. Je fouinais du côté du rayon zen bien-être psychologico-écolo-végétariano-spirituel. Je me disais que j’y trouverais bien une connerie du style « bien vivre le feng shui de son crayon bille ». A force de chercher, je suis tombée sur un livre, dont je ne me souviens ni du titre ni de l’auteur, mais dont le seul résumé suffit à me mettre hors de moi (mémoire sélective quand tu nous tiens). A l’origine de cette rage, une phrase. Un choix des mots extrêmement foireux. En gros, on t’explique que le livre parle du corps de la femme dans nos sociétés contemporaines. Bon, sujet classique. Et là on te précise l’angle d’approche :

Le corps de la femme dans nos sociétés contemporaines se voit souvent mutilé de plusieurs façon : scarification, épilation, tatouage et piercing, etc.

WHAT THE FUCK ?
M’écriais-je intérieurement, avalant au passage ma salive de travers (ce qui conduit toujours à un moment de ridicule des plus embarrassants). C’est QUOI cette association d’idée complètement foireuse ? C’est QUOI encore que ce putain de bordel ? Vous me direz que ce n’est qu’un mauvais choix de mots, pas de quoi fouetter un chat. Le problème c’est qu’écrire un livre c’est justement choisir des mots, c’est même à 90% ce à quoi consiste écrire un livre. Alors non on ne peut pas trouver que c’est un argument valable. Et en tant qu’ex-auto-mutilée je ne pouvais laisser passer une connerie pareille. Alors rappelons plusieurs principes élémentaires.

Pourquoi accoler les termes « mutilation » « scarification » « modification corporelle » et « épilation » (sans parler de « etc » qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations foireuses)  est dangereux ? Parce que c’est complètement se tromper de réthorique, c’est confondre des choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres si ce n’est que le corps est impliqué à un moment ou un autre. Sauf que la symbolique et l’intention ne sont absolument pas les mêmes dans ces quatre cas.

Commençons par le plus simple : épilation et mutilation
Si l’on veut inclure l’épilation dans les grandes familles des (auto)mutilations, ça veut dire qu’il faut prendre le terme mutilation au sens large, et quand je dis au sens large, j’entends XXXXXXXL. L’un des gros problèmes (si ce n’est LE problème) quand on étudie les mutilations, c’est de définir mutilation. En français, on a trop peu de mots alors on confond tout, en anglais, il y en a tellement qu’on ne sait plus de quoi on parle (de self-harming à cuttings en passant par self-destruction vous avez l’embarras du choix). Au sens le plus restrictif, la mutilation est effectivement une douleur qu’on s’impose dans le but pur et simple de se faire mal. L’imaginaire collectif aidé par Hollywood aura retenu les coupures sur les bras. Sauf que, ces mutilations comprennent aussi l’arrachage des cheveux, les brûlures, les griffures, les morsures, les coups dans des murs. Au sens un peu plus large, on entend destruction et ainsi vous jeter dans la lutte face à 10 mecs plus baraqués que vous en sachant très bien que vous allez prendre cher est une mutilation. Anorexie et toxicomanies diverses peuvent même être incluses là dedans. Et au sens TRES large c’est toute atteinte faite au corps. Et c’est dans cette optique que l’auteur peut ainsi accoler épilation et mutilation. Le gros problème de cette définition, c’est qu’à ce compte-là, TOUT est mutilation. Aller chez le coiffeur est mutilation, se couper les ongles est mutilation, laver ses dents même peut être mutilation.
« C’est justement le point abordé ! » me direz-vous. Non non et non. Et re non (pour le principe). Mutilation est un terme en tout point connoté négatif. EN TOUT POINT. Il n’existe absolument aucune exception à cela. Hors, la portée d’une épilation n’est en RIEN la même que celle de s’ouvrir les veines. L’épilation est socialement reconnue, elle est vecteur d’intégration, de reconnaissance. Afficher vos belles jambes fraîchement épilées et on vous offrira les plus beaux sourires du monde (voire mêmes des fleurs). Afficher vos bras laminés et tout le monde fuira, au mieux on détournera poliment les yeux mais on fera en sorte d’être débarrassé de vous au plus vite. On s’épile pour se sentir joli(e), bien dans sa peau, pour faire plaisir à quelqu’un, etc. On se mutile pour se décharger, pour soi même, à la limite pour appeler à l’aider. Bref, épilation et mutilation sont des termes qui n’ont absolument rien à faire dans la même phrase tellement ils ne sont pas porteurs des mêmes valeurs.

On continue : mutilation et scarification.
Deux termes qui flirtent régulièrement ensemble et dont la nuance nous échappe souvent. A l’époque où je traînais sur les forums d’entraide c’était une polémique qui revenait souvent (genre c’est le point Godwin des AM quoi). Hors là aussi, symbolique, intuition, portée et histoire ne sont absolument pas les mêmes.
La scarification est une pratique rituelle : elle est souvent utilisée lors de rite d’initiation ou de passage comme on peut en trouver dans ce que nous appelons les sociétés dites primaires. En bref et très grossièrement (car je ne suis pas non plus spécialiste en la matière), ces scarifications, qui pour le coup sont la plupart du temps des coupures voire des incisions, peuvent symboliser le passage à l’âge adulte, l’appartenance à un clan, une preuve de bravoure (genre t’as killé un crocodile à mains nus avec les yeux bandés), etc. Souvent les scarifications ne sont pas de simples traits, on trouve la présence de motifs qui sont bien particulier et sont porteurs de sens (encore une fois). Ces scarifications peuvent ainsi être lus par tous les gens du clan qui savent à qui elles ont à faire. (encore une fois si un expert passe par là et qu’il veut préciser, apporter ses lumières, c’est open)
Plusieurs soucis : le livre veut parler de nos sociétés. Sous-entendu : société occidentale. Hors, la société occidentale est issue d’une culture judéo-chrétienne. Et si dans ce type de société, mourir en martyr, c’est bien, voire trèèèès bien, les scarifications, c’est mal. Pourquoi ? Dans cette culture-ci, le suicide est extrêmement mal vu car il revient à prendre possession complètement de quelque chose qui ne nous appartient pas puisque ça appartient à Dieu : notre corps et notre âme. Hors, la scarification (comme la mutilation d’ailleurs) revient à transgresser cette loi de Dieu. Vous me direz en bon fruit de la génération spontanée que vous êtes que nous vivons dans une société laïque et que donc, ça on s’en bat. Alors qu’en vrai nous sommes pétris de ces imaginaires-là. D’ailleurs, la loi française est tournée de telle sorte qu’il est tout aussi illégal de faire du mal à son voisin que de s’en faire, tout aussi interdit de tuer son voisin que de se tuer. (Bon comme on porte rarement plainte contre soi-même pour coup et blessure, c’est rarement utilisé…) Tout ça pour dire qu’il est nul et non avenu de parler de scarification dans nos sociétés occidentales puisque c’est une pratique qui n’y a pas sa place. Et encore une fois parce que scarification et mutilation ce n’est PAS la même chose.

On attaque donc le dernier amalgame à la con j’ai nommé : modification corporelle et mutilation.
Si on reprend nos petites définitions du début, tatouage, piercing et autres implants (aller, soyons fous ! on va même s’amuser à ajouter la chirurgie esthétique dans cette partie ! parce que je suis sûre que ça apparaît aussi quelque part dans le livre) peuvent au sens trèèèèès large être considérés comme des mutilations. En effet on fait un trou dans le corps pour y mettre des trucs dedans, on fait des multiples petits trous tout mini pour y mettre de l’encre, on fait des grands trous pour mettre des implants mammaire, etc. Il y a donc effectivement blessure du corps qui donne lieu à des soins (surveillance, hygiène, désinfection, etc). On peut donc penser encore une fois que bah oui, dans un sens il y a empiriquement mutilation puisqu’il y a blessure. Alors me direz-vous qu’est-ce que je vais bien trouver à redire ? Surtout que pour le coup, il reste une grande part d’imaginaire collectif négatif associé au monde des modifications corporelles. Surtout que parfois, le sens porté par une mutilation au sens restreint et une modification corporelle peut être le même. Et bien encore une fois, non, non et non. Je refuse l’amalgame lexical. L’intention n’est pas la même. Si dans les deux cas on peut retrouver une volonté de contrôler le corps, le reste diffère. Les modifications corporelles sont voulues par le « sujet » dans un esprit d’esthétisation, donc elles sont vues de façon positives. Alors que la mutilation vue par le sujet se fait dans un esprit de punition, de douleur, de souffrance, de haine, de colère, et j’en passe et des meilleurs parce qu’il y a autant de raisons de se mutiler que de gens pour le faire.

En conclusion, j’étais enragée pour tous ces amalgames foireux et non justifiés. Bien sûr qu’il existe des cas où les choses se mélangent mais encore une fois qu’on arrête les généralités foireuses, qu’on arrête la stigmatisation gratuite.

J’étais en colère pour une deuxième raison que j’ai mis plus de temps à m’avouer. Quand j’étais en plein dans la tourmente, le cutter dans le sac 24/7 et des pansements sur les jambes en continuité, j’ai cherché des réponses. Je me suis dit que les scientifiques, les mecs qu’on fait 10ans d’étude, qui ne concluent rien sans avoir prouvé 15 000 fois une même chose auraient peut-être des pistes à m’offrir. Et vous savez quoi ? Je n’ai rien trouvé. Je n’ai trouvé aucune étude qui valait la peine d’être lue, aucune qui n’était pas un ramassis de conneries sans nom. A l’heure actuelle, j’ai trouvé une seule étude qui pouvait valoir la peine : c’était une étude sociologique qui expliquait pourquoi on avait autant de mal à étudier ces comportements. Autant dire que malgré l’intérêt de la chose ça me fait une belle jambe.
Ado, je ne trouvais donc que des « études » de ce type pour répondre à mes questions. Voilà tout ce qu’on a. L’art s’attaque très peu au sujet, que ce soit livre, film, etc. Le seul film que j’ai vu en traitant alliait ça au masochisme, ce qui encore une fois est un raccourci des plus foireux. Voilà pourquoi ce genre de livres m’énervent : ils ne font que cultiver des raccourcis à la con sans offrir les réponses à ceux qui en ont besoin.

Dislocation corps et âme

Dire
former les mots
forcer l’air à prendre forme

Ce n’est pas en train d’arriver
cerveau a mal compris et c’est tout

Dire les mots
liquide bouillonnant
la grammaire s’échappe au troisième top

Ne pas regarder en face
chemin de traverse et détours sinueux

Un détour c’est toujours sinueux
par principe

Etat de choc
le corps sur le canapé refuse l’information
refuse le mouvement
refuse en bloc
ce n’est pas en train d’arriver

Tremblements
synapses s’auto-électrifient

Depuis quand ?

Traîner carcasse
obliger inscrire les mots
dire les mots
limiter les dégâts
dire les mots
ce n’est pas en train d’arriver

Bête blessée plus enragée
on achève bien les chevaux
alors il faut que la lange forme les mots

Au matin le corps est lourd encombrant
aussi inutile qu’incongru
le ridicule personnifié

Tierce personne,
le médecin entre et déclare l’heure du décès

L’air refuse à former les mots
alors carcasse en apnée jusqu’à l’annonce finale