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La colère, le féminisme, les hommes blancs cis hétéro et plus si affinité.

J’ai tellement à dire que je ne suis pas sûr d’où je suis sensé commencer cet article. Il faut dire aussi que ça fait un an que je le rumine, que je le réfléchis. Parce qu’à la base, il y a une interrogation de mon frère suite à deux vidéos de Marion Séclin sur qui l’internet tout entier est tombé parce que diantre, elle s’énerve ! Et ça c’est mal. Comment voulez-vous qu’on comprenne quoi que ce soit si elle s’énerve ? C’est pas pédagogique. Et puis elle confond tout.

Mais le fait que quand tu démontes tout le truc, c’est plutôt ceux (ou en tout cas la plupart de ceux) qui lui sont tombés dessus qui mélangent tout, et valident ainsi l’argumentation, et sa forme. Alors on va essayer de démêler tout ça..

Tu sais que je suis très en colère quand je laisse tomber les chatons mignons.

Commençons par facile : la Pédagogie.
Oh qu’il est doux qu’il est beau l’argument de la pédagogie ! D’autant plus pervers qu’il n’est pas complètement faux. En effet, si vous voulez expliquer quelque chose à quelqu’un, il est en général admis que lui gueuler dessus ou l’insulter est une plutôt mauvaise idée. Le rabaissement systématique, l’humiliation ou encore la condescendance sont généralement reconnus comme de mauvais, de très mauvais moyens d’éducation. Je ne vais pas vous faire pas un cours sur les angoisses que se traînent les enfants élevés à grands coups de brimades, les souffrances infligées par des profs maladroits ou volontairement mauvais. Je vais honteusement partir du principe que c’est un postulat de base. En général, quand tu veux expliquer quelque chose à quelqu’un, qu’il s’agisse d’un théorème de math, de pourquoi mettre le hamster dans le congélateur c’est mal ou de pourquoi la peine de mort c’est mal, c’est mieux de le faire avec compréhension, patience et empathie. On est tous d’accord sur ça.

Mais ça ne veut pas dire qu’à l’occasion il n’est pas nécessaire de taper du poing sur la table.
Cette année j’ai donné cours à l’université à trois groupes différents. Pour deux d’entre eux, ça s’est très bien passé. Le troisième était infernal, insupportable, bruyant, dissipé, irrespectueux. Ma collègue et moi avons dû mettre en place des règles plus strictes pour permettre aux éléments motivés de pouvoir travailler. Et puis un jour, l’insomnie de trop, l’irrespect de trop. J’ai purement balance à trente élèves de fermer leur gueule (sic) « C’est quelque chose qu’on apprend en CP. En cours, quand quelqu’un parle, vous vous taisez. Vous êtes grands maintenant. Fermez. Vos. Gueules. » Bien entendu, il n’y a là pas de quoi être fier. Mais quand tu as usé toute la communication non violente du monde, toutes les approches et techniques, et qu’en face ça ne bouge toujours pas, clairement dire aux gens qu’ils déconnent à plein tube reste la solution la plus efficace. Est-ce que ça a marché ? Oui et non. Certains se sont effectivement calmés, une prof d’université n’est pas sensée parler comme ça, ce décalage dans la violence a permis de redessiner une limite. Il a aussi permis à ceux qui voulaient bosser de voir que je prenais le problème en compte. Même si on ne va pas se voiler la face, les pires sont rester pénibles…. mais ce sont pris une taule à leur exam parce que parfois il y a quand même une justice dans le monde.

Mon intervention coléreuse n’a donc pas résolu le problème, en tout cas pas complètement. Mais elle a clairement posé qu’il y avait un problème. Les personnes qui en souffraient se sont senties soutenues. Certains ont pris acte et ont rectifié le tir. Les autres ne se sont tout simplement pas senti concernés. Pour eux, ils n’étaient pas le problème. Mon cours ne servait à rien, et donc par extension moi non plus. Il n’était donc pas nécessaire, d’obéir aux règles basiques d’un cours. Il n’y avait donc, dans leur vision des choses, pas de problème.

Quand tu te dis qu’un exemple ne ferait pas de mal…

Si tu crois que je digresse lecteur, tu sous-estimes amplement ma capacité à filer les métaphores. Le problème de mes étudiants étaient donc de ne pas considérer leur attitude comme un problème. Au cas où cette mise en parallèle de pattern serait encore trop subtil, mettons les pieds dans le plat : beaucoup d’hommes (cis blancs hétéros) ne réalisent pas qu’ils font partie du problème. Je dirais même la plupart d’entre eux. Loin de moi l’idée de les réduire tous à des petits cons d’ado en pleine crise (même si c’est tentant)(affreusement tentant), mais il faut bien admettre que beaucoup n’arrive pas à comprendre ça : qu’ils sont une partie active du problème. Tranquillement mais sûrement, nous arrivons à ces merveilleuse notions que sont la culture du viol, l’oppression et compagnie. En bonne partie pour démonter le discours suivant : quand on dit à un moment que son discours et / ou son comportement tient de la culture du viol, celui-ci nous répondra très vraissemblablement qu’il n’est pas un violeur, not all men et bla et bla et bla.

Prenons donc un instant voulez-vous, et prenons le maintenant histoire de ne plus abîmer nos pelles sur la tête des pro-NotAllMen. Parce que beaucoup te diront qu’ils n’aiment pas le terme de culture du viol parce que « on n’entretient pas ça activement ». Ce qui est occulter avec une mauvaise foi crasse qu’ici le terme culture a plus à voir avec la culture française / américaine / de ton coin du monde qu’avec la culture des betteraves. Que je sache, la plupart des gens autour de moi évoluent dans une culture française, d’héritage juédo-chrétien. En ce sens, certains de leurs comportements, de leurs valeurs, de leurs comportements s’inscrivent dans ces dîtes cultures. Oui oui oui, sachez que quand vous glorifiez tel ou tel artiste parce qu’il souffre teeeeellement mais que grââââce à ça il produit des trucs de dingue, vous êtes en pleine culture du martyr, très très très chrétien ça. Pour autant, vous n’en avez pas conscience, pas plus que vous ne cherchez à promouvoir la pensée chrétienne. C’est un trait que vous avez hérité, une façon de pensée qui valorise la souffrance et en fait l’échelle à partir de laquelle vous évaluez le monde et les gens. Avouez, c’est qu’à moitié glorieux formulé comme ça hein ? Vous n’y êtes pour rien : vous n’êtes pas si vieux, vous n’avez pas été élevé sur une île déserte, vous avez donc hérité d’une histoire, de valeurs, d’une vision du monde. Vous entretenez tout ça tout simplement parce que vous pensez et agissez tous les jours en suivant les règles dont vous disposez.

Et peut-être qu’un jour, pour une raison X ou Y, vous allez vous dire « mais est-ce que pas un peu pourri quand même de vivre dans un monde où ne sont légitimes que les gens qui se donnent corps et âme à leur travail, au détriment de leur propre santé physique et mentale ? pourquoi est-ce qu’on continue de faire ça ? ». À partir de là, vous allez réfléchir, regarder autour de vous. Vous allez essayer de retracer cette pensée. Et si vous êtes honnête, à un moment, vous allez vous demander à quel point vous perpétrez ces traditions-là vous aussi. Alors vous allez peut-être vous rendre compte que vous valorisez plus le travail d’un artiste si vous avez connaissance des tourments qu’il a traversé (hastag inspiration porn…) au point parfois de croire qu’il faut aller mal pour être artiste (non non et non, quand on va trop mal on se tire une balle dans la tête, et un artiste mal est un mauvais artiste. merde), vous allez peut-être arrêter de regarder votre collègue de travers parce qu’iel s’en va bel et bien à 18h, comme indiqué sur son planning, d’ailleurs, dans la foulée, vous allez peut-être même arrêter de considérer que votre valeur est corrélée au nombre d’heures sup que vous faîts. Et cetera. Et cetera.

Et bah la culture du viol, c’est pareil.

Quand tu prends conscience de toutes les saloperies sexistes, transphobes, racistes, homophobes, classistes, psychophobes et validistes que tu as pu prononcées.

BIEN SÛR que 99,9999% des hommes blancs cis hétéros ne cherchent pas consciemment à opprimer leur prochain (femme non-cis racisé non-hétéro). En vérité, l’homme blanc cis hétéro est une petite créature fragile à qui on a appris que tout lui était dû. Bien entendu, pas parce qu’il est un homme, cis, hétéro, ou blanc, juste parce qu’il est lui et qu’à partir de là le monde s’ouvre à lui, plein de possibilités, et que s’il bosse assez, il aura tout ce qu’il veut. De ce fait, l’homme blanc cis hétéro est naïvement persuadé qu’il en va de même pour tout le monde, puisque nul ne lui a précisé qu’il était avantagé. Donc, si les autres n’obtiennent pas ce qu’il obtient, c’est bien qu’ils ne s’y prennent pas comme il faut, puisque lui n’est qu’un homme et qu’aucun passe droit ne lui a été attribué.

Si bien que comme mes étudiants, sûr de leur bon droit à se foutre éperdument de ce que je racontais puisque mon cours « n’était pas utile », les hommes blancs cis hétéros sont sûrs de leur bon droit et ne voient aucun problème autour d’eux. Tout va très bien madame la marquise. En vérité, c’est là que les problèmes commencent. Parce que en soi, c’est vrai : on ne peut pas complètement leur en vouloir. Qui me dit que j’aurais fait mieux à leur place ? J’agis sur les privilèges que j’ai, mais est-ce que je ne le fais pas uniquement parce que j’ai conscience des oppressions que je subis et cherche donc à éviter de les répercuter sur autrui ? En tant que prof, je ne peux pas reprocher à mes élèves / étudiants de ne pas savoir quelque chose qu’on ne leur a pas expliquer. Le problème avec cette métaphore, c’est qu’à un moment le fil se casse : en tant que prof, je suis payée pour expliquer ci ou ça à mes élèves / étudiants, parfois je suis même payée pour l’expliquer et le réexpliquer et le reréexpliquer et ainsi de suite. C’est mon travail. L’évaluation de ce travail étant la compréhension de l’élève, c’est mon but final. Mais dans la vie… quand ce sont mes amis, mon frère, mon père, un collègue, à qui je dois expliquer tout ça, quel est le but final ? Comment évaluer la réussite de mon explication ? Les dés sont faussés dès le départ : parce que je suis humaine, je vais naturellement et naïvement supposer que les gens qui m’aiment vont faire, à la hauteur de leur moyen, en sorte de ne pas me blesser, voire même, faire en sorte que je me porte bien. Parce que je suis héritière d’une certaine culture du romantisme,  dans laquelle je baigne, je peux même des fois m’attendre à ce que ceci se fasse naturellement. Heureusement pour moi, j’ai eu la bonne idée de comprendre assez vite que les humains ça se lisaient pas comme des livres et que des explications de textes étaient quasiment systématiquement nécessaire (et ce quelle que soit la relation). Mais alors donc, c’est quoi le but ? Que les hommes autour de moi prennent conscience du mal qu’ils font aux femmes autour d’eux ? Du mal qu’ils me font ? Qu’ils changent ? Si oui quoi ? Dans quelle mesure ? Et surtout : à quelle vitesse ? Parce que si je souffre, je suis déjà occupée à gérer ma souffrance, puis-je me permettre d’expliquer encore et encore les conséquences du harcèlement de rue sur mon existence au risque de m’entendre balancées les saloperies d’usage qui ont de très fortes chances de sortir de la bouche des gens même que j’aime ? S’ils se ratent, suis-je capable de leur pardonner en me répétant encore et encore que l’intention était louable et que plus tard j’expliquerai, alors tant pis si en attendant je passe pour une hystérique qui s’énerve pour « rien » ? Suis-je capable d’accepter d’être à la fois l’oppressée et à la fois celle qui s’excuse s’efface s’explique constamment pour ces mêmes oppressions ? Suis-je capable de serrer les dents sur ma double peine jusqu’au moment où enfin, les hommes qui m’aiment se décident à bouger un tant soi peu ?

Et surtout : sont-ils capables de bouger ? D’accepter de reconnaître qu’ils ont des avantages sérieux sur moi et les autres et que donc s’ils veulent vraiment m’aider, moi et les autres, il va falloir qu’ils envisagent SÉRIEUSEMENT de changer ? Pas juste pour se donner bonne conscience, mais pour de vrai, pour que les choses bougent.

L’explication est-elle réussie quand les choses bougent ? Et quand bien même, ça veut dire quoi « bouger » ? Est-ce que je peux considérer ça comme une victoire si du coup les hommes qui m’aiment considèrent enfin mes problèmes comme de vraies problèmes mais refusent d’entendre ceux de mes ami.e.s homosexuel.le.s ?

Quand il va vraiment falloir arrêter de faire chier.

Parce que le problème, c’est qu’arrive à un moment on n’a plus la force ni l’énergie, et encore moins le temps, d’expliquer. À un moment, on a juste trop mal pour ça. Ou alors on a peur.

Parce que presque toutes les femmes savent faire de leur trousseau de clé un poing américain.
Parce que je ne compte plus les amies que j’ai raccompagnées chez elles parce qu’elles avaient peur.
Parce que comme beaucoup je calcule mes itinéraires en fonction de la masse d’emmerdes que je me sens capable de gérer
Parce qu’on m’a encore renvoyé au rang de plante décorative
Parce que je sais que ça ne sert à rien de porter plainte pour viol
Parce que je dois soutenir les amies qui décident quand même de porter plainte pour viol
Parce que je connais plus de gens qui se sont fait violé.e.s que de gens en CDI
Parce que tout le monde semble autorisé à juger mes choix vestimentaires, capillaires, sentimentaux, sexuels, de vie en général
Parce qu’il m’arrive de me mettre à pleurer devant ma commode le matin
Parce que j’en peux plus de devoir gérer les conséquences de mon choix de tenue (qui selon moi devrait s’arrêter à « ce tshirt est cool »)
Parce que tout le monde a décidé que non seulement j’aurai des gosses mais qu’en plus j’aimais ça
Parce que si jamais je me mets en colère on me dira que je suis hystérique, que je m’énerve pour rien
Parce que si je me mets en colère, on invalidera d’office ce que j’ai à dire pour « vice de forme »
Parce que quand tu es femme, tu ne peux jamais avoir raison, tes choix sont forcément mauvais et tout le monde a le droit de te le dire
Parce que la première fois que je me suis vraiment reconnue dans un perso féminin dans une série j’avais déjà 25ans
Parce qu’on fait pas tellement de rôles divers au féminin
Parce que des hommes expliquent aux femmes ce qui vaut la peine qu’elles se révoltent ou pas
Parce que des personnes cis expliquent aux non-cis où sont vraiment les problèmes
Parce que des blancs expliquent aux racisés quand et où ils peuvent se rassembler pour bien respecter la liberté d’expression
Parce que des hétéros expliquent aux non-hétéros de tous bords qu’ils sont pas « homophobes mais »..
Parce que cette liste est déjà terriblement longue, mais loin, très loin d’être exhaustive

Et certain.e.s cumulent. Certains jours tout ça arrive d’un coup. Certains jours des hommes m’expliquent que le harcèlement de rue et le manspreading c’est des faux problèmes montés en boucle par des mauvaises féministes sur internet, alors que ce jours-là, une voiture a ralenti à côté de moi pour me siffler puis me traiter de salope, que le vigile de l’inter avait soudain le droit de me tutoyer (ou de me eller ? oO) parce que j’ai la cuisse tatouée, d’ailleurs un inconnu dans le métro s’est senti autorisé à toucher celui de mon épaule, qu’un vélo à piler devant moi tellement je suis jolie (en me barrant le passage of course) et qu’enfin dans le métro le mec profitait de mettre sa main dans sa poche pour me la passer au cul tant qu’il y était. Alors des fois oui, tu es en colère et tu n’as pas la force d’expliquer parce que tu ne devrais même pas avoir à expliquer que tout ça n’est pas normal. Et là j’ai deux choix : soit je suis en colère, et tant pis pour les dégâts collatéraux, soit j’entre dans un cercle vicieux où je ne parle plus de cette part de ma vie aux hommes de ma vie, entretenant ainsi leur ignorance. On a plus la force d’expliquer parce qu’on a déjà tellement tout essayé pour arriver toujours au même résultat qu’on n’en peut plus. Parce qu’on sait que si on se met en colère personne n’écoutera en faisant passer ça pour une critique constructive de la façon dont on porte notre message. Alors que merde, y a pas un moment où vous pouvez juste admettre qu’il y a des putains de bonnes raisons d’être en colère ?

Alors, aux hommes de ma vie,
aux hommes que j’aime
aux hommes qui m’aiment

sachez le, la colère, c’est salutaire.

On est d’accord, ça va piquer. On est d’accord qu’à la base vous n’y êtes pour rien. Et même nous on le sait. Bien sûr qu’on fait la différence entre la culture du viol / l’oppression patriarcale et vous, individus qui peuplez, souvent avec bonheur, nos vies. Mais il arrive à un moment où je suis bien obligée de faire comme avec mes étudiants : fermez vos gueules, et écoutez.

Parce que si je ne me mets pas en colère contre tout ça, ça veut dire que je le considère comme acquis, comme normal. Je ne veux pas de ça pour vous : je vous aime, et considère donc que vous valez beaucoup mieux que ce que ce système veut faire de vous. Et je vais donc continuer de vous faire chier jusqu’à ce que vous montriez tout le potentiel de gens biens que vous contenez (dire que vous avez du potentiel, ça suffit pas, ça me fait même pas une belle jambe). Et surtout, je refuse tout ça pour moi. Je refuse d’être un objet de décoration. Je refuse que ma valeur ne soit jugée que par celle du mec avec qui j’aurais décidé de m’installer en tout bien tout honneur et selon les règles. D’ailleurs je refuse de suivre des règles autres que celles que j’aurais choisi avec l’hypothétique partenaire en question. je refuse d’arrêter d’aller aux endroits où j’ai envie d’aller. Je refuse de devoir systématiquement choisir mes vêtements en fonction du monde extérieur. Je refuse de considérer qu’il est normal que nos corps soient mis à la bonne disposition du reste du monde façon fast-food. Je refuse de considérer que les violences que j’ai subies soient normalisée. Je refuse que celles que mes amies ont subies restent impunies. Je refuse que mon seul argument pour dépasser tout ça soit « au moins je suis blanche et hétéro… », parce que c’est quand même bien un argument de merde (et un argument de connard égoïste).

Parce que si je ne mets pas en colère, je finis moi aussi par dire des saloperies sexistes racistes transphobes psychophobes validistes classistes et homophobes, perpétuant ainsi la chaîne de la haine et de l’oppression. Et je ne veux pas être cette personne. Alors je me mets en colère, parce que si je suis en colère pour ce qui m’arrive, alors je dois l’être aussi pour ce qui arrive aux autres, même si je ne suis pas directement concernée.

Parce que si je ne mets pas en colère, je ne sais pas si j’arriverai à me lever demain. Si j’arriverai à m’habiller. Si j’arriverai à trouver la force de mener mes projets. Si j’arriverai à fournir les efforts nécessaires pour faire partie de ce monde qui m’entoure. Si j’arriverai, paradoxalement, à continuer d’aimer les hommes de ma vie malgré tout.

J’adorerais pouvoir ne plus être en colère. J’adorerais vivre dans cette douce ignorance. Mais c’est pas le cas. Et si ma seule chance de survie dans un monde décidé à me voir crever parce que j’ai perdu à pile ou face c’est d’être en colère, alors soyez sûrs que vais cracher tous les incendies dont je suis capable.

Parce que la bombe au poivre c’est dépassé.

Un peu partout, je vois fleurir les articles, ou juste les conversations à mi-mots, à base de « j’en ai marre des hommes cis blancs hétéros ». On le dit pas trop parce que padamalgamemondieunonnotallmen. Mais j’avoue que je commence à en arriver là aussi. Parce que ça use, de tout le temps devoir tout expliquer en sachant la naïveté, l’incrédulité, et parfois le déni et la violence, qu’on trouvera en face, chez ces mêmes personnes sensées nous aimer et nous soutenir.

Donc oui, des fois on se met en colère, en généralisant, sans subtilité.
Parce que s’il est des étudiants à qui il suffit de faire les gros yeux pour avoir le silence,
il est aussi des étudiants à qui il faut dire de fermer leur gueule.

En espérant avoir été à peu près claire…
À bon entendeur

(sur ce, j’ai de la sociolingusitique à lire)

 

Ça veut dire quoi savoir parler une langue ?

Bonjour Monde !

Dans la mesure où mon cerveau expérimente une phase de réchauffement climatique (comprendre : j’ai vraisemblablement la grippe, et avec certitude une putain de fièvre), je me vois contrainte d’annuler mes cours les uns après les autres depuis deux jours. Ce qui est quand même bien dommage. Du coup, entre deux rêves fiévreux où j’essaie d’expliquer à mes élèves la différence entre aimer et parler (sujet philosophique si l’en est), je me retrouve quand même à cogiter sérieux, d’autant que si cette fin de semaine est placée sous le signe d’une pile de mouchoirs, le début fût plutôt intensif et j’ai enchaîné les cours… et les préparations de TOEIC. Et je crois qu’il y a moult à dire. En plus, ça m’a énervée. Alors essayons de démêler tout ça… (quand j’aurai retrouvé le bouton « justifier » qui a soudainement disparu de l’éditeur de WordPress ce que je ne m’explique pas)(je sais pas pourquoi j’écris quand je suis dans cet état ça va être absolument abominable à suivre, j’espère que j’aurai l’intelligence de repasser derrière moi !) Comme la dernière fois, comme on a le goût du risque, des images à cliquer pour avoir un brin de musique, parce que ça adoucit les moeurs (et le mal de crâne).

Ces derniers temps, j’ai plusieurs élèves qui souhaitent / sont obligés de préparer le TOEIC. Si tu ne sais pas ce que c’est que cette bête-là, c’est une certification de langue. Il en existe plusieurs en fonction du milieu professionnel visé par la suite. Certaines sont payantes, d’autres non, certaines sont élaborées au niveau européen / international, d’autres par les états eux-mêmes. Pour une raison qui me dépasse un peu (ou plus exactement : j’ai plein de raisons en tête mais pas de balise HTML spécial cynisme)(SorryNotSorry), on parle surtout du TOEIC, une certification visant le milieu de l’entreprise, payante (plus ou moins cher, pour vous donner un ordre d’idée, grâce à la fac, je pourrais la passer avec un prix d’ami, entre 70 (étudiants en langue) et 90€ (les autres étudiants)), et n’est valide que deux ans. Il est organisé par un organisme américain, l’ETS, et peut être passé plus ou moins partout dans le monde. On y retrouve les quatre grandes compétences « classiques » en langue : compréhension orale et écrite, expression orale et écrite. Et plus je dois faire bosser des élèves là-dessus, plus j’ai envie de vomir dessus.

Alors qu’on se mette d’accord tout de suite : sans doute qu’aucune des certifications n’est parfaite. Simplement, à part le CLES que j’ai moi-même passé, je ne connais les autres que très rapidement, et aucun élève ne m’a jamais demandé une préparation à autre chose que le TOEIC. D’ailleurs, en général quand les gens ne connaissent qu’une certification de langue, c’est souvent celle-là. Alors forcément, moi, les positions de monopole, ou d’hégémonie, ça m’interroge…

Alors, le TOEIC… en général, je dois préparer mes élèves à la partie compréhension. Pour ce qui est de la compréhension orale, plusieurs épreuves. La première : sur leur fascicule, les participants ont des photos, ils vont entendre quatre propositions pour chacune et doivent choisir celle qui correspond. La seconde : ils entendent une question (soit une seule et unique phrase) suivie de trois réponses, il faut qu’ils choisissent celle qui correspond. Pour la troisième, on diffuse un dialogue, ils ont alors une question sur ce dialogue et plusieurs réponses proposées, ils doivent choisir la bonne. Pour la quatrième, c’est un monologue qu’on leur fait entendre, à nouveau une question et plusieurs réponses, ils doivent choisir la bonne. Du côté de l’écrit, plusieurs épreuves aussi. La première : phrases à trou, on enlève un bout (un mot ou groupe de mots), ils ont plusieurs propositions il faut choisir la bonne. La deuxième : texte à trou, on a enlevé des morceaux de phrases entiers, plusieurs propositions, il faut choisir la bonne. La troisième : des textes, une questions, plusieurs réponses, il faut choisir la bonne. Au plus long, les enregistrements n’excèdent pas la minute, et les textes ne font pas plus d’une demi-page. Tous ces éléments sont indépendants les uns des autres, il n’y a pas de cohérence thématique. Et plus je prépare des gens pour ces épreuves, plus je me demande ce que ça veut dire de savoir parler une langue. Parce que franchement, la langue du TOEIC ne ressemble pas tant que ça à une vraie langue. Pire, elle me donne même l’impression d’une langue morte, froide et mécanique, hors contexte, comme fabriquée en série.

« Mon psy m’a dit que pour atteindre la paix intérieur, je devais terminer ce que je commence. Jusque là, j’ai terminé deux paquets de M&Ms et un gâteau entier. Je me sens déjà beaucoup mieux. » Quand je viens de passer deux heures à faire faire les exos de grammaire du TOEIC à une dyslexique…

À la base, je me suis dit que c’était parce que je me retrouvais surtout à bosser ces espèces de QCM de grammaire… Les fameuses phrases à trou… Un véritable cauchemar d’arrachage de cheveux. Parce que tu te retrouves à interroger les gens sur des trucs tellement tellement précis… Peut-être qu’il vous viendrait l’envie de me dire que la grammaire c’est important tout ça tout ça. Et c’est pas moi qui vous dirai le contraire… qu’est-ce que je leur en fais bouffer de la grammaire à mes élèves ! Le problème n’est pas tellement là. Le problème est qu’on est face à un QCM, le problème est que c’est un exercice de grammaire bête et méchant (vous pouvez appeler ça « phrase à trou » si ça vous fait plaisir, ça change rien au fait) et que comme tout bon exercice de grammaire bête et méchant qui se respecte, il n’y a pas de contexte. Résultat des courses, parfois, deux réponses peuvent être grammaticalement correctes, impactant certes le sens de la phrase, mais comme il n’y a pas de contexte, comment savoir quel sens prévaut ? Parce que si d’un point de vue grammatical et sémantique deux réponses sont possibles, du point de vue de la correction, une seule réponse est attendue. Et ça, ça me pose un gros problème.

Pourtant j’aime la grammaire (c’est mon guilty pleasure à moi…). Et j’en fais bouffer pas mal à mes élèves. Apprendre une langue, c’est comme apprendre à faire du sport de haut niveau : toute ta vie, tu as marché sans réfléchir, sans penser à comment tout ça se faisait, et oubliant au passage qu’à une époque tu ne savais pas le faire du tout. Et puis un jour, tu veux devenir un grand champion, ce jour-là, va bien falloir que tu comprennes un peu mieux comment muscles, os, tendons et tout le bordel fonctionnent et s’articulent ensemble. Du coup, on révise aussi la grammaire française. Mon but n’est pas d’en faire des grammairiens (ou des gens bizarres comme moi), simplement qu’ils puissent voir les rouages et comment tout ça s’articule pour mieux le maîtriser par la suite. Lorsqu’on travaille une notion, je n’attends pas que l’élève me fasse un score de 100% pour considérer que la notion est comprise et passer à autre chose… Parce que sinon, on risquerait de ne jamais passer à autre chose, mais surtout parce que je considère que ne pas faire de faute et comprendre ce qu’on dit et pourquoi on le dit sont deux choses différentes. Si mes élèves sont conscients de l’impact qu’ont leur choix en grammaire sur le sens, s’ils comprennent où ils se trompent, à un moment, je passe à autre chose. Ça sera à la pratique de boucher les trous restants.

Je n’ai pas la prétention d’avoir La Réponse (puisque toute façon La Réponse c’est 42), encore une fois, ceci est mon avis. Mais d’un côté, on se retrouve avec une langue conditionnée à rentrer dans des petites cases, mais parfaite, et de l’autre, une langue consciente d’elle-même et adaptable à celui qui la parle, mais trouée. On pourra dire tout ce qu’on voudra, mais ceci n’est pas un choix neutre. Le TOEIC vise une excellence qui flirte avec l’élitisme, une efficacité certaine, un truc dont aucun poil ne dépasse. Dans la mesure où le TOEIC doit certifier une capacité à travailler en entreprise, le choix est pertinent. Je ne vais pas revenir sur le fait que si vous faîtes plein de fautes dans votre lettre de motivation, vous perdez tout autant de chances d’avoir le poste que vous escomptiez. Alors on peut imaginer sans trop de difficultés que si vous faîtes tout autant de fautes en pleine négociation internationale, ça la fout mal. Mais est-ce que savoir parler une langue se résume à la maîtrise bête et méchante de sa grammaire ?

« Tu connais l’histoire du chien dyslexique qui entre dans un wonderbar ? » (cette traduction de blague sucks bra = soutien-gorge, bar = bar…) Quand mes élèves dyslexiques font des fautes et qu’il faut pas rire.

À partir de quand sait-on parler une langue ? Ça veut dire quoi savoir parler une langue ? Le degré de maîtrise de la grammaire suit-il nécessairement le degré de maîtrise de la langue ? Je doute qu’il y ait une réponse absolue à ces questions. Quelles que soient les vôtres, il est important d’avoir conscience qu’aucune posture n’est vraiment objective face à ça. Or, des certifications comme le TOEIC se cachent justement derrière des allures de parfaite objectivité, neutralité. C’est la magie des chiffres. Le TOEIC réduit la langue à des chiffres : une série de QCM où il faut cocher la bonne réponse, même si dans la vraie vie, deux réponses peuvent être correctes. Et c’est bien là le drame. La langue est une chose tellement riche. On y fourre tellement tout et n’importe quoi… Elle est imprégnée de notre culture, de nos façons de pensée, de nos interdits et tabous (individuels et collectifs). Elle s’adapte au rapport entre les personnes, s’enrichit du contexte autour, est complétée par tout un tas de trucs (gestuelle, intonation, grimaces, smileys, photos de chat, etc). Elle est parfois tellement spécialisée que tu as l’impression que ce n’est pas la langue que tu connais qui est parlée devant toi, alors qu’en vrai tu es juste coincée au milieu d’un covoiturage avec que des gens spécialistes en physique (et en plus y a des bouchons). Bref, la langue y a plein de trucs dedans. Alors du coup, résumer ça avec des chiffres… Et pourtant.

En ce moment, je prépare une de mes élèves au TOEIC. Ça fait deux ans qu’on bosse ensemble. Quand elle me disait qu’elle était dyslexique, t’avais l’impression qu’elle te disait qu’elle était débile. Il a fallu deux mois pour qu’on sorte de là, deux mois juste pour lui faire comprendre que si, on pouvait faire avec les difficultés qui étaient les siennes. Un an pour lui redonner le plaisir de parler. Quand on a commencé, ça lui prenait un temps infini de faire une phrase simple, et quand elle finissait par la faire, ça relevait du Champolion tout terrain pour comprendre ce qu’elle voulait dire tellement y avait de fautes. Aujourd’hui, elle peut tenir une conversation simple, se  faire comprendre, et comprendre ce qu’on lui dit, ce qu’elle lit, dans les grandes lignes au moins. Maintenant, quand on bosse ces foutus QCM, ne reste que le nombre de fautes. On ne parle plus du fond, à peine du pourquoi (parce que toute façon leurs trucs sont tellement précis que soit je balance un ignoble « parce que c’est comme ça », soit je plonge au fin fond des grammaires et bouquins de linguistique comparative…), quant à la notion de plaisir, elle a presque complètement disparu. Le système compte les points, alors elle compte les fautes. C’est tout ce qu’il reste.

Cet exemple c’est pas pour t’émouvoir, c’est simplement une autre façon de montrer qu’on peut prendre la maîtrise de la langue par plein d’entrées différentes. Je suis une amoureuse des mots depuis qu’on a eu la bonne idée de me les foutre dans la bouche, pour moi, c’est important de transmettre ce plaisir-là, la beauté qu’il y a dans les mots, la poésie dans la grammaire (parce que si si y en a !), et surtout, c’est essentiel de se rappeler que la langue, les mots, permettent l’accès à des mondes fabuleux et des gens tout aussi divers et fabuleux. La grammaire n’est qu’un outil pour accéder à tout ça : voyager, parler avec d’autres, lire des histoire, en écrire, etc. Et ensuite, si tu veux aller plus loin, oui, on peut plonger dans les fins fonds de la grammaire et tout décortiquer au scalpel parce que c’est fun, et comparer avec la langue d’à côté. Mais faut faire dans l’ordre et en fonction des priorités, envies, moyens de chacun.

Parce que c’est ça aussi ce qui m’emmerde avec le TOEIC, ce côté froid et sans contexte. Une langue ça n’existe pas sans contexte, et même pire, l’apprentissage d’une langue ne se fait pas sans contexte ! Ne serait-ce qu’à mon échelle… Malgré toute la motivation du monde, mes élèves ont une vie à l’extérieure plus ou moins remplie, plus ou moins galère. Il y a toujours du temps de « pris » sur mon cours pour s’assurer du bien-être de l’autre. Ça peut aller de juste 5 minutes quand tu as des adultes qui te diront juste qu’ils sont sur un nouveau projet au boulot ou bien que les gosses ont été malades et c’était galère, jusqu’à 15 minutes pour les premières années de BTS qui découvrent la vie hors lycée. Il y aussi eu ceux qui annulent pour décès du père de la meilleure amie, ceux qui me racontent le roman familial parce que ça pèse et qu’en conversation t’as eu le malheur de demander s’ils avaient des frères et soeurs. Toutes ces choses, elles pèsent, elles ont de l’influence sur le temps de cerveau disponible. Du temps que même coca il peut pas racheter. Parce que le cerveau n’est pas doté d’un interrupteur et que les soucis vont continuer à carburer dans un coin, ou bien que les réserves d’énergie et de concentration sont pas élastiques à l’infini. Il y a ceux qui auraient besoin de te voir au moins deux fois par semaine mais galèrent déjà à te payer un cours par semaine, alors faut trouver d’autres façons de travailler. Etc. Etc. Etc. Et ça, c’est juste pour apprendre une langue secondaire ! Parce que ta langue primaire… tu peux encore multiplier les facteurs d’influence : si tu as été stimulé linguistiquement ou pas, si on t’a corrigé, comment, tes premiers contacts hors cercle familial, les différentes formes de langue que tu as pu croiser, la place de la langue chez toi. Etc. Etc. Etc. Il y a toujours un contexte. Alors quand je vois ces foutus QCMs, froid et sans possibilité d’aménagement, ça me donne envie de me passer la rétine à la javel.

« Pourquoi je devrais appuyer sur 1 pour anglais alors que vous allez me transférer à quelqu’un qui ne le parle même pas ? » Quand les QCMs de grammaire te ressortent une tournure qu’aucun anglophone n’utilise dans la vraie vie.

Alors plus ça va, plus je m’interroge : ça veut dire quoi savoir parler une langue ? Peut-on dire d’un pur grammairien qu’il survivra dans le monde de dehors ? Genre, peut-on demander à un académicien d’aller faire ses courses tout seul sans guide alors que les mecs sont capables de cracher sur des réformes qu’ils ont eux-mêmes validées trois ans plus tôt ? (ces questions sont posées avec une telle objectivité, c’est impressionnant…) J’ai vraiment l’impression qu’on rate quelque chose. We’re missing the point… Cette espèce de langue aseptisée, est-ce que c’est vraiment ça savoir parler ? Est-ce qu’on peut résumer ça à mettre les mots dans le bon ordre et avec l’accord correspondant ?

Franchement, j’ai beau être la première rebutée quand il y a vraiment trop de fautes partout, j’espère que non. Qu’on puisse résumer la langue à cocher la bonne case, à un nombre de points… ça me déprime. Ça m’agace, ça m’énerve, ça m’attriste et ça m’écœure. Alors vous me direz qu’il faut bien des outils pour évaluer les compétences… Certes. Mais la maîtrise de la grammaire ne peut pas aller sans un minimum de compétences sociales et culturelles, ce qui dans ces certifications passent complètement à l’as… Or, dans une négociation, certes, faire des fautes tous les trois mots, ça la fout mal, mais ne pas repérer une nuance, une subtilité, peut être tout aussi traître…

Bref, on va pas dire qu’il faut virer tout ça parce que c’est tout pourri (ha bon ? c’est parce qu’on est malade et qu’on a pas l’énergie qu’on va pas le faire ? parce que bon, y a trois jours on était beaucoup plus véhéments…), mais tout ça est quand même sérieusement incomplet, et ça serait bien d’en avoir conscience. Parce que dans le cas contraire, on continue à promulguer une langue joyeusement élitiste.

Sur ce, faut que je recode l’article, et que j’aille me regreffer de la peau de nez. On se retrouve sur  Facebook et twitter pour ceux que ça intéresse. Et tu peux bien sûr donner ton avis, c’est toujours intéressant.

Cet article est dédié à Amaury qui répond toujours à mes appels au secours quand je veux parler méthode ou grammaire <3
Merci à Solène pour sa relecture (mais genre tu m’as rien dit sur mes virgules, what’s wrong girl ?)

Comment on apprend une langue ?

Salut à toi Monde.

Aujourd’hui, je te propose de réfléchir sur comment on fait pour apprendre une langue… et ça promet d’être long.
Du coup, si tu as la flemme de lire, voici la réponse : Comment on peut. Et en plus on en chie.
Ne me remercie pas, c’était cadeau. Tu peux maintenant retourner à ta vie, ou choisir de lire cet article si tu veux en savoir plus.
(et bien entendu je choisis d’écrire ça au moment où je suis fatiguée au point d’avoir rangé mes chaussettes dans la poubelle de la cuisine, et que je vois moitié flou, genre mes lunettes sont couvertes de gras. Ich bin die Queen of Timing.)(et je choisis de le relire après avoir dormi 4 heures par tranche de 20 minutes. Alors accroche toi à slip ça promet d’être plein de blagues nulles, de fautes bizarres et de lapsus sortis d’on ne sait où !)

Avertissement : Oui, on va essayer de casser moultes généralités, et paradoxalement on va en poser d’autres. Cher petit Monde, garde en tête que je suis bien obligée de parler de ce que je connais. Les exemples que je te donne ne sont que des exemples parmi d’autres, que les possibilités sont proches de l’infini (voire au delà) et qu’il s’agit ici d’une réflexion en cours, alimentée depuis quatre ans et sans doute pas prête de voir l’ombre d’un point final. Du coup n’oublie pas de prendre du recul. Point de vérité absolue en ces lieux…  

Il y a quelques temps, le sieur Linguisticae sortait cette excellente vidéo où il tâchait de répondre à la question « Les Français ont-ils un problème avec l’anglais ? »

Je te conseille vivement de la regarder, d’une part parce qu’elle est vraiment très bien (même qu’après tu pourras aller te perdre sur ta chaîne et tu apprendras plein de choses et ça sera cool), et d’autre part parce que comme ça mon introduction est faite. (je suis un génie doublé d’une feignasse, ou l’inverse. Pour ma défense, j’ai passé la journée sur mon corpus musical, mon cerveau me dégouline des oreilles et fait des trous dans la tapisserie…) Si je me permets cette facilité, c’est bien parce qu’il explique très bien pas mal de choses qu’il te sera utile d’avoir en tête pour la suite (de l’importance du contexte, des rapports entre les langues, etc etc). Et de mon côté, comme c’est un peu l’année des remises en question diverses et avariées, ça a permis d’apporter de l’eau à mon moulin (ou en tout cas l’un d’entre eux).

Pour mettre du beurre dans les épinards (ou simplement des épinards dans l’assiette), je donne des cours d’anglais particuliers. Ça fait maintenant quatre ans, et avant ça, ça faisait déjà des années que mon entourage me poussait plus ou moins gentiment pour que je saute le pas. Il m’a fallu longtemps pour me décider, en grande partie parce que ma confiance en moi-même frôle le moins l’infini, mais aussi parce que je n’avais aucune idée de comment on faisait pour enseigner une langue à quelqu’un. Finalement, un jour une pote de promo avait vraiment besoin d’aide en anglais afin de sauver son semestre (un 1 coef 3, ça pique), si bien qu’en échange de quelques covoiturages moitié prix, elle accepte de me servir de cobaye et c’est ainsi que pour la première fois je donne des cours d’anglais. Je m’attendais à être une prof absolument exécrable vu mon peu de patience, c’est donc à ma grande surprise que je me révèle plutôt douée en la matière malgré certaines maladresses dues au manque d’expérience. En trois mois, ma pote se retrouve à 7 de moyenne, l’une comme l’autre considérons ça comme une victoire, si bien que l’année suivante, je me jette dans le grand monde. C’est donc armée de ma bite et mon couteau, mon instinct et mon angoisse viscérale de dégoûter quelqu’un des mots à jamais (un crime contre l’humanité selon moi….) que je pars enseigner la langue anglaise à qui le désire. Depuis j’ai vu passé tous les âges et toutes les classes possibles (bon d’accord, pas tous, mais pas mal). J’ai pu confirmé certains instincts développés avec ma pote, et en rediriger certains autres. Toutefois, n’ayant pas fait une filière de langue classique, n’ayant pas été formée à être prof, reste la question de la légitimité et surtout « comment on apprend une langue ? » (avec toute la polysémie du terme français). La première est finalement la plus facile à démonter (une fois qu’on arrête la fausse modestie), la deuxième beaucoup moins. J’ai fini par comprendre que le problème n’était pas tant de savoir comment faire pour l’enseigner, mais bien de comment on fait pour l’apprendre… Et c’est là que les choses se corsent.
Ce qui m’a aidé à déplacer mon curseur de « comment on enseigne » à « comment on apprend », c’est qu’entre temps, j’ai fait un master de recherche en théâtre, qui s’est cette année transformé en thèse, avec pour thématique les pièces écrites en plusieurs langues (non non, pas les traductions, mais bien les oeuvres des mecs qui se sont dit « tiens ! et si un de mes personnages parlait allemand alors que tous les autres parlent français, ça serait drôle non ? »)(oui c’est drôle Monde, je te jure ça l’est). Pour te la faire simple, je travaille donc énormément sur les phénomènes de domination, les moteurs de compréhension et d’incompréhension, la représentation qu’on a d’une langue (genre « l’allemand c’est nazi le latin élitiste l’anglais maître du monde »), et après avoir bouffé des bouquins de…. linguistique, sociologie, socio-linguistique, philosophie, histoire, littérature, théâtre, théologie, économie… j’ai un peu l’impression qu’on pourrait surtout résumer par « je travaille sur la langue en essayant de voir tout ce qui n’est pas la langue » et c’est un beau bordel. Bref, des questions comme « l’anglais c’est facile ? » « le contexte de développement d’une langue » (cf la vidéo)(je t’avais dit que ça serait utile !) « où se trouvent les rapports de pouvoir ? » « pourquoi cette langue plutôt qu’une autre ? » c’est un peu mon quotidien. Ça et faire le grand écart entre le monde des bisounours et des océans de fatalisme. Si bien qu’à force, les lectures faites pour mes recherches sont venues nourrir ma capacité à donner des cours d’anglais, et dans le même temps, les cours que je donnais sont venus nourrir ma réflexion sur les langues (toi aussi, vire pyromane et fais feu de tout bois).

Alors finalement, après tout ça, comment on apprend une langue ?

Courage Monde, histoire d’aérer le texte, je te mets des chouettes images. Même que si tu cliques dessus, tu gagnes une chanson. (par contre je promets rien niveau pertinence et rapport avec la choucroute)

Et on va commencer par démonter quelques généralités… (parce que ça fait toujours plaisir) À commencer par le fameux : « Toute façon, pour apprendre une langue, le mieux c’est d’aller dans le pays ! »
Oui. Mais non. Ou peut-être. Éventuellement. Mais pas sûr. En tout cas pas toujours.Mais quand même. Enfin ça dépend.
La vérité c’est que c’est beaucoup plus compliqué que ça. Bien entendu, le bain linguistique, ça fait beaucoup (presque tout même). Mais tout dépend encore et toujours du contexte. Si tu es comme ma pote L., une personne extrêmement sociale, assoiffée de contact humain, de soirées, de rencontres, effectivement, ça te sera très bénéfique puisque tu trouveras tôt ou tard les ressources nécessaires pour les rencontrer. Si tu es plutôt comme moi, que tu te méfies des humains pour leur préférer les livres et que déjà dans le pays de ta langue maternelle tu évites leur contact, ça sera vite limité. Et entre L. et moi, il existe une quantité incroyable d’autres positions intermédiaires auxquelles on peut ajouter tous les critères qu’on veut pour faire basculer la donne. Par exemple, entre L. et moi, il y a M., qui, passionnée par la Russie et sa culture, y a fait un SVE d’un an, année pendant laquelle elle a acquis un niveau de russe lui permettant de comprendre et se faire comprendre. Parfait. Du coup, le bain linguistique, ça suffit ou pas ? Tout dépend de ce que tu veux… M. était très heureuse de son niveau, mais revenue en France, elle a décidé de faire son mémoire sur un metteur en scène russe, et pour compléter sa formation, elle s’est donc lancée dans un double cursus master théâtre – licence de russe. Et elle en a chié. Mais genre vraiment. Là où en Russie elle n’avait aucun soucis, maintenir sa moyenne relevait du défi. Dans ce cas, on peut vraiment voir l’importance de se demander pour quoi on veut apprendre une langue : à l’oral, avec des Russes, dans un contexte donné, entre gens désireux de se comprendre, en général, on trouvera toujours un moyen de se comprendre ; à l’université, on te demande de maîtriser le code hors contexte, subtilités comprises, sans avoir à expliciter. Ce que M. avait pu retenir de son année en Russie n’était pas suffisant pour atteindre le « niveau de langue » exigé. Du coup, partir dans le pays fut loin d’être suffisant pour elle, sa recherche nécessitant un niveau de langue bien supérieur à ce qu’elle avait pu « glaner ». Alors que L. veut voyager et rencontrer plein de gens, donc concrètement, elle s’en fiche des fautes. De tes capacités et du but visé dépend donc l’efficacité du bain linguistique.

Du coup, je demande systématiquement pourquoi / pour quoi les gens veulent prendre des cours de langue. Ça me permet d’adapter clairement mon cours, et mon niveau d’exigence, à la personne en face. On peut répartir les élèves entre deux « extrêmes » : ceux qui sont là pour du loisir (curiosité d’apprendre, volonté de voyager) et ceux qui y sont obligés (cours, examen et autre TOEIC), avec entre les deux des gens qui se baladent et peuvent appartenir aux deux selon les jours. Le niveau d’exigence varie entre tous ces gens, d’une part, à cause de la raison en elle-même, d’autre part, à cause de l’exigence de l’élève envers lui-même. Typiquement, quand je donne un cours de conversation à quelqu’un qui souhaite voyager, je ne corrige que lorsque ses erreurs l’empêchent de se faire comprendre (par la suite en fonction des progrès, je réhausse le niveau d’exigence, le but étant de libérer la parole en premier lieu). Sauf que, la personne qui apprend pour pouvoir parler avec ses petits-enfants qui sont anglophones va vouloir atteindre un niveau de langue le plus correct possible. Et celle qui sera venue en premier lieu pour préparer son voyage chez ses potes en Angleterre finira par se dire que ça pourra aussi lui servir au travail, me demandant ainsi de revoir le niveau attendu à la hausse. Tout ça, on va dire qu’on peut le ranger dans la petite case « besoin / envie », ma première tâche consiste donc à m’enquérir de ce que l’élève met là-dedans. Et parfois, les choses commencent déjà à se corser pour certains… Des fois, on a un peu l’impression que certains arrivent par hasard (j’exagère à peine). En général, ceux-là je ne les vois pas longtemps, juste le temps qu’ils comprennent que je ne les rendrai pas bilingue d’un claquement de doigts. La case « besoin/envie » étant fortement liée à la case « motivation », sans réelle connaissance de la première, difficile d’alimenter la seconde. Je vois donc des élèves se pointer pour « préparer leur examen / un concours ». Et plus ça va, plus j’ai l’impression que la pression de la « note », c’est loin, mais alors très loin, d’être une motivation suffisante. Plusieurs possibilités :

  • L’échéance à préparer est assez importante aux yeux de l’élève pour justifier un investissement personnel dépassant le simple « avoir une bonne note », ce qui va permettre de maintenir un niveau de motivation suffisant pour continuer à produire des efforts. En général, à ce moment-là, l’élève arrive à voir le long terme et à dépasser ses difficultés initiales (soit parce qu’il se dit que ça pourra lui servir par la suite dans plein d’autres trucs, soit parce qu’il a trouvé une façon de s’approprier la langue pour s’en amuser, se faire plaisir).
  • L’échéance à préparer n’est jamais qu’une échéance, un item sur la liste des choses à accomplir, valider. Résultat, la vision étant limitée à du court terme et du désagrément, il ne faut en général par longtemps pour que l’élève se décourage devant les efforts à produire. Si c’est un item sur une liste, on peut supposer que la validation des autres items compensera la non validation de celui-ci.

Bref, comprendre ses besoins, son envie d’apprendre une langue permet d’entretenir la motivation : trouver des raisons intérieures permettant de mieux s’emparer de la contrainte extérieure, et donc de la surmonter. Sans motivation, la contrainte reste une contrainte.

Je te vois Monde, en train de bouillir sur ta chaise, genre « non mais la question c’est comment, pas pourquoi ! ». Ne t’inquiète pas, on y vient. Ce détour n’était pas totalement inutil ! (pas comme quand je conduis et que je dis à mes amies que je connais un raccourci alors qu’en fait j’étais pas du tout là où je pensais être) Parce que le pourquoi / pour quoi va permettre de déterminer le comment ! Haha tu l’avais pas vue celle-là ! si ? diantre. Alors laisse moi me rattraper Monde, tu veux bien. Et si je te disais un secret… genre, tu veux savoir quel est réellement le travail effectué par ton prof particulier de langue (voire en autre chose, mais bon je parle de ce que je connais, encore une fois) ? Tu pensais vraiment que son premier travail c’était de t’apprendre la langue ? Tu es bien naïf Monde. Mais si ça peut te rassurer, moi aussi je le croyais au début. J’ai très vite dû revenir sur ma position. En vérité, mon travail consiste en : (re)donner confiance à la personne en face, comprendre le fonctionnement de sa pensée, et éventuellement, revoir des notions de grammaire, donner des « astuces » pour acquérir du vocabulaire. Les deux premiers items étant quand même très largement majoritaire… et une fois ces choses-là comprises, le reste va presque tout seul. (presque ! faut pas déconner non plus…)

Prendre le temps de demander à quelqu’un ce qu’il pense être son envie, ses besoins en langue, c’est s’accorder l’accès à une mine d’or inestimable. Les gens en disent toujours bien plus qu’ils ne pensent. Dans ce bref exposé de leur besoin en anglais (ou en ce que tu veux Monde), ce que tu entends n’est pas tellement une explication objective de leurs besoins, mais plutôt ce qu’ils imaginent être leurs besoins, donc leur niveau, ainsi que leur capacité à le dépasser, ou non. J’ai ainsi vu des gens m’expliquer qu’ils n’avaient absolument aucun acquis, alors qu’au bout de cinq minutes il est évident que même s’ils ne connaissaient pas le pourquoi du comment d’un prétérit plutôt qu’un present perfect, ils étaient parfaitement capable de choisir l’un par rapport à l’autre de façon instinctive (ce qui peut parfois amplement suffire en fonction du but visé…). Le problème n’est donc pas tant d’ordre linguistique que psychologique. Pour une raison X ou Y, certaines personnes se sont foutues dans le crâne qu’elles étaient mauvaises, stupides, incapables d’apprendre / de comprendre, pas douées pour les langues (rayez la mention inutile). Cette question de confiance en soi, ou en tout cas dans ses capacités, c’est le premier réel obstacle à dépasser quand on apprend une langue, et par effet miroir, quand on tente de l’enseigner à quelqu’un. C’est terrible la confiance en soi. Ça tire vers le haut ou entraîne vers le fond.
L’année dernière, je donnais cours à une lycéenne en seconde. Famille un peu bourge (genre leur jardin fait la superficie de mon carré d’immeubles), dix ans d’écart avec ses aînés. En parlant avec la mère, tu sens le bébé pilule et/ou le bébé chargé de sauver le mariage à plein nez. Elle m’explique les difficultés de sa fille… que je prendrai soin de réinterroger sur le sujet. Au fil des discours de la mère (qui doit venir me chercher et me ramener à l’arrêt de bus parce qu’ils habitent au milieu de nulle part), le portrait se précise : C., c’est la petite clown de la famille, sa soeur elle est mariée maintenant, du coup C. elle va être la tata drôle ! Et puis son frère c’est un grand ingénieur… etc etc. C. se tient difficilement à 10 de moyenne en anglais. Comme beaucoup de gamins de son âge, elle est paumée, sait pas trop quoi faire de sa carcasse. Mais si je me débrouille bien, j’arrive à la faire sortir de sa coquille. C. est plus intelligente qu’elle ne le pense. Pire. C. est plus intelligente qu’elle ne veut le faire croire à son monde. C. a bien compris que sa place dans la famille, c’était la gentille petite rigolote pas forcément très futefute par rapport à ses aînés qui ont si bien réussi à l’école, dans la vie. Et bon. Une place, c’est une place, même si tu peux faire mieux. Je l’ai suivie plusieurs mois, j’ai vu des progrès, et j’ai vu des moments où clairement, elle jouait les débiles, surtout quand sa mère « passait par là par hasard ». Pas revue l’année d’après, je ne sais pas comment les choses ont évolué pour elle. Je suis toujours un peu triste devant le potentiel gâché…
Cette année, j’ai donné cours à N., étudiante en master d’architecture. 25 ans. Très vite, elle m’explique qu’elle est dyslexique. Et très vite, j’ai la sensation qu’elle se revendique dyslexique. Bon le truc, c’est que les diagnostiques et moi, on est un peu beaucoup fâchés et j’ai tendance à m’en méfier comme d’un gros titre de BFMTV. La plupart du temps, quand un mot finit par être une étiquette plutôt qu’un adjectif qualificatif, c’est le moment de se méfier, à ce stade-là, il ne veut plus dire grand chose (mais ça sera le sujet d’un article entier si un jour je trouve la motivation de l’écrire… là aussi, beaucoup à dire…). Dans un premier temps, je la rassure sur le fait que de toute façon, je suis là pour qu’on prenne tout le temps nécessaire pour que ça marche pour elle. Dans un deuxième temps, je commence à avoir sérieusement la sensation qu’elle se planque derrière son diagnostique : c’est pas qu’elle bosse pas, c’est qu’elle est dyslexique, pas sa faute. Discours qui a là aussi tendance à très sérieusement m’énerver pour plein de raisons qui ne sont pas le sujet aujourd’hui. Certes, le monde est injuste et on se retrouve avec des handicaps qu’on ne choisit pas et qui se chargent de venir nous pourrir la vie de façon plus ou moins conséquente. Il est évident que la dyslexie pour apprendre une langue, tu pars pas gagnant. Maintenant, il y a une différence entre partir avec un boulet au pied, et ne pas bouger d’un pouce parce qu’on est occupé à regarder le boulet en question. (et si ce paragraphe te semble dur, c’est normal, c’est parce que c’est celui où je suis sans doute le moins objective, je te laisse prendre du recul sur ce que je raconte comme un grand, Monde.) Dans un troisième temps, je réalise aussi qu’elle a souvent été réduite à cette condition. « maman m’a toujours dit que je pensais pas pareil » « c’est vrai que les gens comme moi…  » « non mais on m’a dit que pour moi… » Pour moi, retour à la case départ : fuck le diagnostique et parlons tranquillement…

Parce qu’une fois compris comment la personne se perçoit elle-même, il faut comprendre le fonctionnement de sa pensée… Là, ça commence à devenir putain de sportif. Clairement, les premiers cours, je marche sur des oeufs. Commencer à travailler avec une nouvelle personne équivaut à un crash test : les premiers cours, je vais tenter des trucs pour mieux comprendre comment l’autre raisonne. Certains vont avoir un besoin viscéral de tout nommer, tout étiqueter, tout comprendre. D’autres vont avoir besoin de foutre les mains dans le cambouis. Certains voudront des cours de grammaire tout droit sortis d’un cours de LLCE, d’autres voudront des exemples, d’autres comprendront mieux avec des dessins. Il faut prendre conscience de tout ça, tout en gardant en tête les besoins/envies du départ, la motivation et la confiance mises en jeu (l’humain ce tetris géant). Et parce que tout ça serait beaucoup trop simple sinon : la plupart des gens n’ont absolument aucune idée de comment leur pensée fonctionne, comment ils apprennent. Pire, certains se fourvoient complètement (au même titre que sur leurs réelles capacités). Mon boulot c’est donc de démêler tout ça afin de proposer la meilleure marche à suivre pour la personne à qui je m’adresse…
Reprenons le cas de N. Elle m’annonce qu’elle est dyslexique. Même sans connaître les détails de cette condition, je sais que ça entraîne certaines difficultés dans l’apprentissage, même si je ne suis pas complètement sûre de savoir lesquelles. En master, j’ai eu la joie de faire des mots croisés et un dossier avec C., dyslexique, ce qui m’a permis de toucher un peu du doigt les réalités des gens derrière cette étiquette (et de beaucoup rigoler au passage). En plus, je pourrais aussi choisir la facilité, parce que figure toi Monde, que l’année précédente, j’ai suivi B.,elle aussi dyslexique, avec succès plusieurs mois ! Alors c’est magique non ? Même diagnostique, donc même marche à suivre ? Sauf que par mesure de précaution, je me dis que non, voyons les gens derrière le mot, voire oublions le mot. Au final leur seul point commun c’était le besoin qu’elles avaient que j’épelle chaque mot pour qu’elles puissent l’écrire (ce que tous mes élèves devraient faire parce que franchement l’orthographe anglaise c’est digne d’un lépreux jouant de la guitare). Sorti de là… B. comprenait mieux quand je prenais le temps de dessiner / gribouiller les notions, avec des flèches tout partout, des cases, des métaphores, etc. Rendre la langue visuelle, même sommairement, c’était lui rendre le tout accessible. Alors que pour N., tout s’éclairait lorsque je trouvais le moyen de faire le parallèle avec le français en mettant en avant les différences et similitudes entre les deux langues, pourquoi le français fonctionne ainsi, et pourquoi l’anglais a fait d’autres choix.
Mon taf, c’est donc comprendre si tu comprendras mieux avec des dessins ou un système de comparaison. Ou bien encore si tu veux bouffer de la grammaire, et dans ce cas-là, il faudra que j’arrive à évaluer ce que tu peux accepter de la grammaire… Si ton but est de parler à tes petits-enfants, as-tu réellement besoin de comprendre la différence profonde entre un modal et un auxiliaire ? Ou bien si je te fais comprendre le fonctionnement des modaux et des auxiliaires, qui fonctionnent ainsi parce qu’ils sont des modaux et des auxiliaires et non des verbes simples, ça te suffit ? À quel moment on a trop de grammaire ? Pas assez ? C’est mon boulot de le savoir, parce que ça aussi, les gens n’en ont pas vraiment conscience…

Ce mec chante en anglais. Jte jure. Ça devrait te rassurer sur la qualité de ton accent.

Encore plus merveilleux : des fois, les élèves ne te laissent même pas faire. On atteint tranquillement mes limites, et les leurs… Cette année, je cumule les élèves avec qui c’est compliqué. Et c’est compliqué pour cette raison très précise : ils ne me laissent aucune possibilité de comprendre leur fonctionnement, ou une fois que je l’ai compris, ne me laisse pas les aider à aller dans leur sens. Car oui Monde, certaines personnes sont tellement persuadées de savoir, de se connaître, qu’elles se tirent une balle dans le pied et te demandent ta bénédiction (ou cherchent à t’accuser de leur non progression). C’est sans doute aussi pour ça que cet article naît maintenant : ça m’oblige à de nombreuses remises en question et interrogations diverses.
D’un côté, nous avons M., 12 ans, élève en 5ème. Sa mère m’appelle, c’est lui qui a demandé des cours. De prime abord, je suis sceptique : c’est rare à cet âge que ça vienne d’eux. Et je commence à doucement regretter que ma difficulté principale ne soit pas l’habituelle « c’est papa maman qui ont décidé » (un enfer aussi soit dit en passant)… Comme beaucoup de gamins de cet âge, ça joue à chercher les limites, à voir qui est le plus fort, et à jouer au plus con. Des conditions parfaites pour apprendre une langue ! Je me retrouve donc face à un gamin avec des lacunes tellement énormes que je ne savais même pas par où commencer, des acquis plus aléatoire que n’importe quel lancer de dés à 20 faces et qui passe les trois quarts du cours à vouloir négocier avec la grammaire (tel un client de lidl essayant de négocier avec la machine à carte…). Au point que parfois, de désespoir, une partie de moi hurle intérieurement « C’EST COMME ÇA ET PAS AUTREMENT PARCE QUE PETIT CON ! », ce que je garde pour moi parce qu’on est tous d’accord que ce ne serait guère constructif. On cumule : refus de travailler / s’investir, volonté de contredire toute forme d’autorité (sa mère, ses profs, moi, la grammaire)(NON MAIS GENRE !), refus d’accepter qu’une langue puisse fonctionner autrement que le français, difficultés certaines en anglais comme en français. J’ai une heure par semaine, sur même pas trois mois desquels il faut soustraire les vacances et les ponts. Je repars systématiquement avec la même certitude (même quand le cours s’est bien passé) : ce que je fais ne sert à rien. C’est du temps et de l’énergie perdue pour tout le monde. Typiquement, c’est le genre de caractère que je retrouve 10 ans après, et qui m’appelle à la veille de leur exam d’anglais de BTS et que je verrai deux cours, le temps qu’ils réalisent que je ne les rendrai pas bilingue par ma seule présence.
D’un autre côté, M. (encore ! On va soit manquer de lettre dans l’alphabet, soit de prénoms originaux), la cinquantaine, travaille dans l’administration. Des grosses semaines. Me contacte parce qu’elle aimerait pouvoir être plus autonome de son mari lorsqu’ils voyagent et être capable de parler avec les gens qu’ils rencontrent. M. refuse de faire de la grammaire « juste de la pratique ». Pour revenir au début de cet article : le bain linguistique c’est le top, mais en l’absence de baignoire, pratiquer à la piscine du quartier peut aider. Les cours de conversation, c’est un bon outil pour progresser en effet. Être contraint de parler en anglais pendant une heure, c’est déjà pas mal. Sauf que… si tu me permets une métaphore foireuse, la langue c’est un peu comme un squelette dont la grammaire serait une colonne vertébrale : pas de colonne vertébrale, tout s’écroule. Dans son cas, les acquis sont tellement vieux pour certains, ou tellement inexistants pour d’autres, que mener une conversation revient à pagayer à la main : c’est possible mais épuisant et non efficace. Pour se sortir de la panade, soit il faut être très, très, trèèèèèès motivé (et j’ai eu un ou deux élèves qui y sont parvenus, donc ça reste de l’ordre du possible), soit il faut accepter d’admettre qu’on a tort et revenir à la base. M. n’est ni dans un cas, ni dans l’autre. Je prends une taule si mon point grammaire dure plus de cinq minutes, et elle ne fait pas le seul exercice que je lui demande de faire chez elle (tenir un « journal », en gros, écrire, même un tout petit peu, tous les jours, sur ce qu’on veut. Seul exercice que je demande à mes élèves entre deux cours, justement pour leur permettre de pratiquer et de s’emparer de la langue en se faisant plaisir). Pour couronner le tout, elle annule deux cours sur trois (la plupart du temps au dernier moment), ne relis jamais les notes qu’elle prend avec moi, etc. Si bien qu’à chaque fois, on repart en arrière. Un pas en avant, trois pas en arrière. Là aussi, ce que je fais ne sert à rien. Ni mon amour des mots, ni mon amour du travail bien fait ne trouvent cette situation acceptable. Dans la mesure où je me tue à dire et redire à chaque cours ce qu’il faudrait faire, je peux difficilement faire plus si elle ne fait pas un pas de plus.

Parce que comme si tout ça n’était pas suffisant, il faut encore ajouter ce truc qu’on appelle modestement la vie, mais qu’on pourrait tout aussi bien appeler « feoijf,m<oq,feo<iazjr » parce que ça reviendrait au même (on aurait seulement augmenter la cohérence entre le mot et sa signification). Bref, tu l’auras sans doute remarqué pour l’avoir toi même expérimentée, mais la vie n’est pas faite qu’à base de licornes mangeant des cupcakes vegans sans avoir à se soucier de leur déclaration d’imposition sur le revenu. La liste des éléments perturbateurs est diaboliquement longue quel que soit l’âge : vie sentimentale, décès, travail, stress, problème d’argent, la liste de course, le régime, le sport, l’appartement non chauffé, les corvées qui attendent, le portable déchargé, la maladie, la connexion internet, le transport, les copains, la famille, la démangeaison soudaine sous tes fesses, etc. J’en passe et des meilleurs parce qu’on n’arriverait jamais au bout, mais surtout parce que le pire dans tout ça, c’est que la plupart du temps, on en a même pas conscience. Quand tu apprends une langue, il y a toujours un moment où tu progresses, et des moments où tu stagnes, voire recule. Et si des fois c’est facile d’identifier la raison (on apprend moins bien quand on vient d’enterrer père et mère à deux mois d’écart), la plupart du temps…. bah faut juste faire avec. Et accepter qu’on ne contrôle toujours pas. Et si tu prends un prof particulier… et bien il faudra aussi ajouter sa vie à lui. Alors certes, c’est son boulot. Par conséquent, contrairement à toi, il a (en théorie)(ce pays où les licornes mangent des cupcakes vegans donc) appris à prendre du recul sur sa langue, celle qu’il t’apprend, comment il a fait pour apprendre, comment il fait pour te l’apprendre. Mais bon, le prof a gros défaut de conception : il reste humain.
Note De la Relecture : Par exemple, cet après-midi, je m’en vais donner cours à M. (le collégien) alors que ça fait trois nuits que je peine à atteindre les quatre – cinq heures de sommeil, que mon estomac a décidé que contenir l’acide ne faisait plus partie de ses fonctions de base et que je dois régler en urgence une merde administrative comme seule l’université sait les produire. De son côté, M. n’aime pas l’école, il prend des cours avec moi clairement pour la note, n’a pas envie de bosser, les beaux jours sont de retour, l’école arrive à son terme, maman n’est pas là alors les souris dansent, et sa soeur est en train de niquer son score à Call of Duty. Pour que ça se passe bien, il est nécessaire que les planètes s’alignent pour que tout ce beau monde fasse des efforts. (les paris sont ouverts, je te raconte ce soir Monde si tu veux mais franchement parie pas ta maison !) Alors maintenant, je te laisse sortir ta calculatrice pour voir le nombre d’éléments à faire coïncider ensemble dans un cours de langue dans le secondaire en sachant qu’il faut réussir à concilier 35 vie d’élèves + 1 vie de prof. (chers profs de secondaire, vous avez mon respect éternel et mon admiration la plus totale)

Tu arrives au bout Monde !

Si on essaie de résumé tout ça… Pour apprendre une langue, il faut que tu saches pourquoi tu veux l’apprendre, quelles capacités réelles tu possèdes, et comment ta pensée fonctionne (ou quels outils tu as à ta disposition si tu préfères). Ceci sera valable que tu veuille apprendre tout seul comme un grand, à 150 dans les amphis de ta fac, ou avec un prof particulier. Le prof (particulier ou pas d’ailleurs) ne fait que t’accompagner, et donc éventuellement faciliter cette découverte. C’est ça qui fait qu’apprendre une langue, c’est difficile. Ça oblige à se connaître, et surtout ça met à vif sa capacité à se remettre en cause. Ça oblige à conscientiser des choses que l’on pense naturelle. Un peu comme si là maintenant tout de suite je te demandais comment tu fais pour respirer, comment tu as appris à respirer ? Si tu t’amuses à essayer de vraiment répondre à cette question, en théorie tu vas expérimenter quelques secondes de panique parce qu’à moins d’avoir fait médecine, tu sais respirer, mais alors le pourquoi du comment… Apprendre une nouvelle langue, c’est à peu près pareil.

Au final, la liste des éléments à prendre en compte dans l’apprentissage est tellement longue que, comme tu as pu le constater, j’ai préféré multiplier les exemples que d’essayer de la dresser, même de façon non exhaustive. La tâche est d’autant plus ardue qu’une bonne partie du temps, on n’en a même pas conscience, ce qui ne les empêche pas d’être là et d’agir sur notre capacité à intégrer une autre langue…

Je m’arrêterai là-dessus Monde. Il est 22h22 (Pépin !), ce qui me semble une heure parfaite pour conclure… Comme j’ai coupé plus de la moitié de ce que je voulais discuter dans ma tête (pourquoi on choisit une langue plutôt qu’une autre ? est-ce qu’on apprend toutes les langues pareil ? ça existe vraiment des gens « nuls en langue » ?, d’ailleurs ça veut dire quoi être « bon en langue » ?, à quel moment on peut considérer qu’on sait parler une langue ? etc), je pense qu’on se retrouvera sur ce thème dans un autre article… Si ça t’intéresse, tu peux me suivre sur Twitter ou FB, tu seras sûr de pas les louper (sauf si j’oublie de partager le lien, ce qui n’est pas impossible).

Un Wall of Death à toi Monde.
Si tu es encore là, tu as bien mérité ton chaton mignon !

Avec une chanson Disney en prime. Suis vraiment trop gentille.

Ces questions que je voudrais que Charlie nous pose…

J’étais sensée me remettre à travailler sur mon mémoire aujourd’hui… Sauf que je n’y arrive pas. Et pour cause, aujourd’hui j’essayais de mieux comprendre ce qu’était cette bête-là, alors je pense que l’univers comprendra tout à fait (à défaut de ma directrice de recherche)(et si l’univers pouvait lui expliquer dans la foulée il serait bien aimable). Alors je profite de cette inproductivité côté mémoire pour être productive sur tout le reste.

On en est donc à J+7. Cela fait une semaine que j’oscille dangereusement entre cynisme frisant le nihilisme et l’utopie naïve. Ceux qui me connaissent savent que je suis une habituée de ce genre de numéro de funambule. Toutefois, cela fait une semaine que ces questions tournent et tournent dans ma petite cervelle sans trouver de réponse, et, souvent, sans rencontrer d’autres personnes se les posant. Du coup, je viens vous les poser. Sait-on jamais. Et une fois n’est pas coutume, cet article promet d’être particulièrement bordélique.

Et maintenant ?
C’est la première que je me suis posée. Quand j’ai vu la nouvelle apparaître partout sur twitter, une fois le choc assimilé, ça a été la première qui m’est venu : et maintenant ? Plus que la tuerie en elle-même, ce sont les retombées que je craignais, et que je crains toujours. Il y a eu ce truc un peu irréel « est-ce que c’est vraiment en train de se passer ? », alors pendant quelques heures, voire quelques jours (tout dépend de votre taux de cynisme), on a tous flotté dans une espèce de magma non définissable. Nous nous sommes retrouvés pris dans une sorte de film en stop motion, avançant à coup de tweets, d’éditions spéciales. Ca a déjà été prouvé maintes et maintes fois, ce genre de rythme empêche le cerveau de réfléchir. Encore une fois, ce n’est pas temps les morts de Charlie Hebdo, ni les raisons pour lesquelles ils ont été tués, qui m’ont fait, mais plutôt le fait de voir mon pays tout entier coincé dans une vision à très court terme, incapable de se projeter plus loin que le JT de 20h. Quelles allaient être les conséquences ? Comment allions-nous réagir ? Que venait signifier cet événement au milieu de nos vies ? Il y a eu tous les rassemblements, et j’avoue que ça faisait du bien de voir que les gens étaient capables de comprendre l’importance de pareille chose, capable de manifester à plusieurs miliers sans que l’on ne compte le moindre incident. Ca tenait presque du miraculeux. Et puis il y a eu tous les à côtés : les mosquées taguées, les gens agressés parce que basanés, etc. Alors ouf, très honnêtement, je m’attendais à ce qu’il y en ait beaucoup plus. Mais… quand même. Il y a eu tout ceux pour crier qu’ils l’avaient bien cherché. Bref. Ce qui m’inquiète majoritairement, c’est ce que nous allons faire de ça. Allons-nous poser des débats de fond afin que cet événement soit le dernier du genre dans notre pays ? Ou bien allons-nous considérer que l’enfer c’est les autres ? Que fait-on de tout ça, maintenant que l’émotionnel commence à retomber ?

Double discours et double peine ?
Il a donc fallu pleurer la mort de 17 personnes. Et puis, il a fallu se réjouir de la mort de 3 autres. Mon pauvre cerveau fatigué a eu grand peine à comprendre cette logique incongrue. Je n’excuse pas, et n’excuserai jamais ce genre de crime. Je ne pourrai jamais accepter qu’une agression, quelle qu’en soit sa nature, puisse être une alternative. Il n’y a pas d’exception. Ce genre de choses dépasse ma capacité d’entendement et de compréhension. Je veux dire, ça n’a aucun sens de tuer les gens parce qu’ils n’écoutent pas ce que tu leur dis, une fois mort comment tu vas qu’ils t’entendent ?? Bien entendu qu’un procès aurait été affreusement compliqué. Il aurait été coincé entre l’opinion publique et la nature symbolique du crime. Mais ça aurait ouvert les débats, ça aurait posé des questions. Bordel on l’a bien fait à Nuremberg ! (point Godwin check, tu peux retourner rager ailleurs, bisous) Et surtout, comment peut-on qualifier ces gens de monstres parce qu’ils ont tué pour des idées, et faire la même chose deux jours après ? Et en plus s’en réjouir ? Je suis désolée, mais j’ai beau retourné ça dans tous les sens, je n’y vois aucune logique, aucune cohérence. Dans le même temps, nous avons revendiqué notre nature de pays de la liberté, des droits de l’homme, le pays des Lumières, et nous avons appliqué la loi du Talion. Tout va bien, circulez, y a rien à voir.

Quelle responsabilité ?
Celle-là, j’aimerais vraiment, mais alors vraiment qu’on la pose. Que nos politiciens la posent, que des chercheurs plus avancés que moi la posent (même s’ils le font déjà, j’ai vu passé une interview de Boris Cyrulnik passionnante sur le sujet), que finalement, on essaie tous de se la poser à notre échelle. Nous accusons la société d’être responsable de ça. Breaking news : la société c’est nous. BFMTV oublie trop souvent de nous le rappeler. Et nous sommes responsables du chemin qu’elle prend. Quand on arrête de réfléchir, qu’on s’en va caillasser des mosquées, qu’on saute de joie parce que trois tueurs ont été tués pour montrer aux futurs tueurs que tuer c’est mal, qu’on trouve normal que l’armée aille protéger les synagogues alors qu’aucune n’a été touchée tandis que des mosquées sont vandalisées depuis deux jours, nous participons à l’évolution de cette société. Nous participons à la stigmatisation de certains couches de population. Nous validons des comportements. Cela fait des mois, voire des années, que nous laissons monter un climat ambiant de haine en France. Des années qu’on continue de donner des tribunes à Zemmour en lui opposant rarement quelqu’un pour démontrer qu’il ment comme un arracheur de dents. Des années qu’on dit que c’est hallucinant ces scores du FN, mais qu’on continue de ne pas aller voter. Des années qu’on laisse passer des lois ultra-sécuritaires sans broncher. Des années qu’on laisse la manif pour tous manifester au nom de la liberté d’expression, quand bien même ils revendiquent qu’on retire des droits à une autre couche de population. Et la liste doit sans doute pouvoir s’allonger. Nous sommes, tous autant que nous sommes, responsables de tout ça. Ce ne tombe pas du ciel comme ça. Quand nous laissons des gens sur le carreau, en nous donnant toutes les meilleures raisons du monde pour ça, nous participons à les stigmatiser. En 2005, ça avait joyeusement pété dans les banlieues. C’était il y a seulement dix ans, à l’échelle d’une société, c’était hier. Et pourtant, c’est déjà oublié, si peu a été fait depuis. Ou alors de travers. Créer des ZEP, dans le fond c’est bien, mais c’est aussi étiqueter ces gamins pour une bonne partie de leur vie. Qu’attendons-nous pour vraiment discuter de tout ça ? Parce que ce sont des questions bien trop complexes pour se voir expulsées d’un « c’est la faute à la crise » et qu’en attendant, la situation pourrit et purule…

Qui est un monstre ?
Ha oui… en toute logique ça devait arriver. Celle-ci a vu la victoire de mon cynisme. Cela fait un an et demi que je travaille sur des questions de représentations du monde, de l’autre, de différence culturelle, d’incompréhension culturelle, etc. Alors celle-là, c’est vous dire si je la tourne et la retourne dans tous les sens depuis un an et demi. Je savais qu’elle finirait par arriver, mais j’ai voulu croire que non. Ca y est, les trois terroristes ont perdu leur nature d’humains. Ce sont des chiens, des monstres, des barbares. Aller, je me la joue universitaire et je vous rappelle qu’éthymologiquement, le barbe, c’est l’étranger ? Je suis désolée, mais non. Je ne peux pas accepter de nous voir sombrer dans cette facilité linguistique. C’est au dessus de mes forces. Tant pis je ferai une overdose de cynisme, mais non, pas ça. Tout mais pas ça. Les trois terroristes étaient humains, français. Et aussi inconcevables que cela puisse être pour nous, ils avaient des raisons. Les déshumaniser fait partie du problème qui était déjà la cause même de cette tuerie ! Le serpent se mord la queue et il nous empoisonnera tous au passage si nous n’y prenons pas garde. Que nous le voulions ou non, ces hommes avaient leur raison. Et si nous refusons de les entendre, de les comprendre, alors nous refusons de voir la cause du problème, nous refusons de le résoudre. Et dans ce cas-là, on se retrouve dans trois mois. Et encore dans trois mois. Et ainsi de suite. Plutôt que de se venger en leur retirant leur humanité, essayons de comprendre comment trois personnes peuvent en arriver là.

Pourquoi Charlie Hebdo ?
Question très justement formulée par mon frangin. Ce ne sont pas les événements dramatiques qui ont manqué. Ce ne sont pas les atteintes à nos libertés qui ont manqué non plus. Ni celles faites à notre intelligence d’ailleurs. Ce ne sont pas les morts qui ont manqué. Alors pourquoi est-ce cet événement qui nous a rassemblé plus que tous les autres ? Le problème n’est pas tant que nous nous soyons réunis contre cela, après tout, il y avait de quoi, mais pourquoi celui-ci plus qu’un autre ? On ne fera pas un concours de morts avec le Nigeria, ni de liberté supposée de la presse avec la Russie ou la Corée du nord, il est évident que la proximité géographique joue, et on serait tous affreusement naïfs si on pensait qu’il était qu’il était possible de faire autrement (tellement naïf qu’on pourrait être le perso principal d’un shonen, c’est vous dire). Alors finalement, pourquoi pas. Des dessinateurs tués, c’est absurde tellement ça n’a aucun sens. Je ne vais pas revenir sur cette question, je pense qu’on est tous d’accord. Mais alors, pourquoi le reste du monde s’est-il lui aussi mobilisé ? Je veux dire, vous pensez que Charlie Hebdo c’était connu en Allemagne ou à New York ? Qu’est-ce qui fait qu’ils ont été si nombreux à témoigner leur soutien ? A se joindre à nous pour marcher dimanche ? A partir de quel moment cela nous a dépassé ? Ou alors je suis trop cynique, et aux yeux du monde nous possédons encore cette aura de pays des droits de l’homme, aussi le monde entier ne pouvait qu’être choqué d’un pareil événement en terre française. Ca me paraît peu probable, toutefois ce scénario est possible. Mais plus encore… revenons à notre histoire de proximité géographique. J’ai eu l’impression que les gens trouvaient normal que le reste du monde nous témoigne son soutien. Mais de quel droit ? Et nous ? Avons-nous bronché lorsque de telles choses se sont produites dans des pays pas si loin ? Alors vraiment, encore une fois, qu’est-ce que Charlie Hebdo avait de plus qui permette de déclencher ça ?

Le guide du parfait petit récupérateur ?
On a tout eu. Des blagues immondes sur twitter pour gagner du RT, aux T-shirt, en passant par l’incruste de Nicolas Sarkozy à la peine de mort de Marine le Pen. Pas vraiment de surprise. On pourrait lancer une belle cérémonie des pourris d’or. Je pense qu’on est tous d’accord là dessus (sauf si vous êtes d’accord avec Marine le Pen, mais ça c’est un autre débat, épargnons nous ça pour aujourd’hui voulez-vous ?). On a parlé de ceux qui revendaient le dernier numéro à prix d’or et tout. Mais moi, la question que je me pose est légèrement différente. Finalement, celui qui va récupérer le plus, n’est-ce pas Charlie Hebdo ? Avant de me jeter des cailloux, laissez moi m’expliquer, il sera toujours temps de les jeter à la fin de ce paragraphe (et rappelez vous que je vous avais prévenu, je suis tellement cynique depuis une semaine que je frise le nihilisme). Charlie Hebdo était une petite revue. Bien connue certes (notamment parce qu’il y a déjà eu des agressions là bas), mais au tirage limitée. Et comme environ… voyons… allez, disons 100% de la presse écrite, il connaissait des difficultés financières. Un appel aux dons avait déjà été lancé avant. Alors non, je n’irai pas jusqu’à dire que ça les arrange bien, j’ai moi-même mes limites. Toutefois, le numéro de cette semaine a été tiré à 3 millions. Je ne sais combien de gens qui n’en avaient même jamais parcouru un de leur vie sont allés l’acheter. Il a été traduit en 16 langues alors que le monde s’en battait bien les couilles avant. Plusieurs quotidiens ont fait un numéro spécial, certains vont même jusqu’à remettre les bénéfices de la vente de ces numéros à Charlie Hebdo. Même Google leur a donné des fonds. Là, je m’apprête à dire l’un des trucs les plus ignobles que je n’ai jamais dits de ma vie, même moi j’ai envie de me jeter des cailloux quand j’y pense (vous aurez été prévenus) : sans compter la masse de pub gratuite. (voilà c’est bon, je me suis jetée la tête contre un mur parce que trop c’est trop, mes excuses). On se retrouve face à un paradoxe bizarre : d’un côté, la mort des dessinateurs que beaucoup considéraient comme l’âme du quotidien, de l’autre, un regain d’intérêt pour ce même quotidien. Un bien pour un mal (en fait j’avais pas fini de dire des trucs ignobles semble-t-il…). Je ne dis pas que c’est bien ou mal. Là n’est pas la question, elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais. On n’est pas dans un blockbuster hollywoodien (même si les chaines info font tout ce qu’elles peuvent pour changer ça en série). Ces gens sont morts pour ce qu’ils croyaient, arrêter la publication aurait été les trahir, d’une certaine façon. Peut-être que ça sauvera le journal, en tout cas pour un temps, jusqu’à ce que tout ça retombe et que les gens se rappellent qu’ils ne lisent plus de presse écrite depuis l’iphone 3 (ouai non vraiment, trop de cynisme). Mais financièrement parlant, la plus grosse récup, c’est Charlie Hebdo. D’une certaine façon, tant mieux. Mais, ça me titille quand même qu’on me pousse à acheter un journal que je ne l’ai jamais lu pour défendre la liberté d’expression. C’est un chouilla antinomique. Après peut-être que toute cette réflexion-là n’a pas lieu d’être, je ne sais pas. Si vous êtes régulier ici, vous savez que j’ai du mal avec le deux poids deux mesures…

Il y en aurait encore tout plein d’autres… Mais comme vous pouvez le constater, je deviens vraiment trop irascible pour pouvoir tenir une conversation digne de ce nom (autocensure in your face !). Vous êtes bien sûr les bienvenues si vous souhaitez réagir. Mon avis n’engage que moi, vous pouvez bien sûr ne pas être d’accord (d’ailleurs, sur certains points, si vous pouviez me prouver que j’ai tort je serai tellement mais tellement heureuse !). Moi-même, j’évolue assez vite sur toutes ces questions depuis une semaine. Donc si on en reparle dans trois jours, pas impossible que j’ai bougé de point de vue depuis l’écriture de ces lignes. Donc, ne vous privez pas.

Pour compenser l’ignominie de cet article, la maison vous offre des animaux mignons. Et surtout conduisez prudemment. (non, ça n’a rien à voir, j’avais dit qu’il était temps que je m’arrête…)

La double peine.

Parfois, scier la branche sur laquelle on est assis peut aussi être une question de salut.

Cet article risque d’être un chouïa bordélique, je ne suis pas bien sûre de comment l’organiser… Essayons tout de même.

Une fois, alors que je me promenais dans la rue tranquillement, je passe devant un « salon de beauté » où une immense affiche proclamait qu’on avait tous des défauts, mais qu’il ne fallait pas s’inquiéter car des solutions existent (sous-entendu à l’intérieur).

L’autre jour, alors que je faisais la queue à la caisse du carrefour en bas de chez moi, mes yeux divaguent tranquillement et lisent tout ce qui passe à leur portée. En tête de gondole, des magasines. Femmes pratique et autre Télé loisirs. « C’EN EST FINI DES COMPLEXES » comme titre principal, et en titres secondaires « une taille de guêpe c’est maintenant » « préparer son bronzage » « les meilleures épilations ».

Dans un cas comme dans l’autre, j’ai été frappée par l’ironie quasi cynique que dégagent ces messages. D’un côté, on vous dit de vivre et de vous aimer comme vous êtes en vous disant que vos défauts ne sont pas si grave que ça, de l’autre, on vous explique comment réduire, dissimuler, annihiler ces même défauts. Cherchez l’erreur. Nous vivons dans une société qui crée des problèmes pour mieux nous vendre la solution. Rien de bien nouveau sous le soleil me direz-vous. Encore que… quand je vois le nombre de mes ami(e)s qui vivent mal leur pilosité / poids / couleur de peau / morphologie / insérez option manquante, je me dis que le répéter encore et encore ne peut pas faire de mal. Je trouve surtout important de mettre l’accent là dessus : ces défauts sont inventés. Ils sont créés de toutes pièces et posés en tant que défauts par des institutions. Ce ne sont pas des défauts EN SOI. C’est pourtant ce qu’on essaie de nous faire croire.

Le problème ne s’arrête pas là. On pousse le vice encore plus loin. Vous avez la sensation de ne pas avoir de défaut ? Ne vous inquiétez pas, nous vous en trouverons. Je vous renvoie à l’épisode « Belle à tout prix » de Daria (too cute pour la VO). Plot : Queen, la soeur de Daria va voir une chirurgienne esthétique. Celle-ci par des retouches sur photo lui montre à quelle femme magnifique elle pourrait ressembler, en ressort le visage de la chirurgienne elle-même. Elle fait ensuite la même chose sur Daria, en ressort alors le visage de Queen. En bref, on pourrait ne jamais s’arrêter.

Dernièrement, j’ai pu constater un niveau supplémentaire… Vous n’êtes pas complexé par votre poids alors même que c’est le tabou suprême de notre société ? Qu’à cela ne tienne, c’est la société elle-même qui vous tapera sur les doigts. J’oscille entre les 75kg et 80kg pour 1,65m (la rétention me fait jouer au yoyo), selon les chiffres, je suis en léger surpoids. Je fais une taille 42, selon la société, je suis à la limite de l’obésité. Et pourtant, mon poids n’est pas un complexe pour moi. Je ne me sens pas grosse. Je me sens parfois mal attifée, brouillon, gauche, tordue, difforme, mais grosse jamais. Mais quand je déclare cela, « je ne me sens pas grosse », tout le monde me regarde avec de gros yeux comme si j’avais déclaré que je pouvais lire dans les pensées des gens. Aujourd’hui, « se sentir gros » n’est plus quelque chose qui se fait au cas par cas, c’est presque intériorisé. Tu es gros, quoique tu fasses, qui que tu sois, tu es toujours trop gros. De la même façon que tous les humains connaissent le froid, nous avons fini par nous persuader que la sensation d’être gros était un universalisme qu’il n’a pas besoin d’être remis en question. Il y a bien longtemps que je n’ai pas mangé un macdo sans entendre quelqu’un déclarer que c’est pas bon pour le régime, quand bien même personne autour de la table n’en fait. On punit socialement ceux qui n’y font pas attention, tout en punissant dans le même temps ceux qui y font trop attention. Double peine. Et quand je déclare ne pas me sentir grosse et que ma voix traduit mon incompréhension de pourquoi je devrais avoir ce sentiment, quand j’ajoute que je me sens bien dans mes jeans, j’ai le choix entre deux réactions : soit on essaie de me convaincre que non je ne me sens pas si bien que ça, que je devrais faire plus attention, que je devrais faire du sport, soit on m’envie comme si je venais de réaliser un exploit incroyable (ce qui d’une certaine façon semble l’être). Sauf qu’il ne tient qu’à chacun de se sentir bien dans bottes..

Quand tous les matins vous essayez de vous convaincre devant votre miroir que vous vous aimez comme tel quoi qu’en disent les pubs.

Et ça ne s’arrête toujours pas là. Vous devez être complexé. Et si vous « refusez » de l’être, la sanction tombera. D’une part, parce que ça rassure les gens de savoir que tout le monde est complexé. « Cette personne est plus grosse que moi, alors elle ne peut pas se sentir bien dans sa peau si ce n’est pas mon cas » Quel qu’en soit sa nature, un complexe est quelque chose de difficile à gérer, et surtout on le transfère aussi sur le reste du monde. Alors voir quelqu’un revendiquer de n’être absolument pas complexé par ce qui nous ronge, forcément, ça frustre. Alors rassurons nous sur un point : tout le monde EST complexé. Par un truc ou un autre. Ce ne sont pas les objets qui manquent. J’ai découvert dernièrement qu’on pouvait être complexée par la taille, la couleur, la forme de ces lèvres…Il y a même de la chirurgie esthétique pour cette zone ! Ca ne m’avait jamais traversé l’esprit qu’on puisse être complexé par cette zone. Cette découverte a conduit à une longue conversation avec une amie qui s’interrogeait autant que moi et posait l’hypothèse suivante : « mais pour complexer de cette zone, tu ne penses pas qu’il faille vouloir s’inventer des problèmes ? » Je n’étais pas d’accord avec elle et on en a beaucoup parlé avant qu’elle ne change d’avis. Toutefois, sa remarque me paraît extrêmement pertinente dans un sens : aujourd’hui, tu ne peux pas vivre sans complexe, sans problème. C’est impossible. La société véhicule le fait que le bonheur absolu est un état impossible à atteindre, alors il y a forcément anguille sous roche. On en revient au début de cet article : on vous trouvera toujours quelque chose qui cloche ; un boulot chiant, un désordre affectif, un compagnon possessif, une famille absente, des rêves de vie abandonnés, etc… On ne veut pas admettre que certaines personnes sont heureux d’être célibataire, postier depuis 20ans et vivant en HLM. Oui il nous arrive tous des merdes, des trucs qu’on n’avait pas prévus. Être heureux, ce n’est pas ne jamais vivre d’impondérables et éviter tous les écueils, c’est vivre avec. Je ne finirai sans doute jamais ma licence d’anglais et je paye encore les conséquences de cette année infernale, mais d’un autre côté, je suis sans doute plus forte qu’une bonne partie de la population, j’ai changé de voix scolaire ce qui m’a permis de rencontrer des gens formidables, de vivre des expériences incroyables et d’enfin assumer le fait que je veux vivre de mes écrits. Sans cette année en enfer, aurais-je pu réaliser tout cela ? Finalement, si j’étais devenue traductrice comme prévue, qu’est-ce qui me garantit que j’aurais été heureuse ?

J’en arrive à mon dernier point. Non seulement nous créons des problèmes, des complexes, des angoisses, mais en plus nous les hiérarchisons. Si cet article fait beaucoup mention du poids, ce n’est pas un hasard ni une obsession de ma part. Le poids est sans contestation possible LE complexe n°1 dans nos sociétés contemporaines. On parle plus souvent de notre poids que de nos chutes de cheveux (alors que vous n’imaginez pas la masse que je dois ramasser toutes les semaines sur le sol par ces chaleurs…). Parlez longtemps avec quelqu’un, aller manger avec eux, et vous réaliserez alors que c’est un sujet qui obsède TOUT LE MONDE. Faîtes le test si vous êtes joueur. Dîtes vous trouvez trop gros, on hochera la tête, on compatira. Dîtes que la couleur bleue beaucoup trop marquée de vos veines vous horripile, les choses risquent de se compliquer. Je ne donne pas cher de votre peau si vous commencez à parler de la couleur de votre vulve ou de la pilosité de vos testicules. Pourtant, nul doute que si cela vous complexe, vous le vivez tout aussi mal que quelqu’un effrayé par les chiffres de la balance. Obtenir de la compassion dans ce cas sera beaucoup plus compliqué. Et c’est dommage, parce que c’est quand même le seul moyen de surmonter un complexe : l’accepter. Et ne nous mentons pas, ça aide quand même un max quand c’est accepter par le reste du monde. Si je ne suis pas complexée par mon poids, je fais par contre parti de la catégorie des gens dont le complexe n’est pas socialement reconnu, c’est pas toujours facile à gérer ! C’est donc double peine ici aussi : non seulement on vit mal un élément de notre anatomie, mais en plus la non reconnaissance de notre douleur par la société augmente la douleur en justifiant l’origine du complexe.

Distribution de hug

En bref, c’est double peine pour tout le monde. Soit ton complexe est validé par la société et tu le verras exposé partout, solutions à l’appui, ce qui validera dans ton esprit la légitimité d’être complexé par tel ou tel élément, soit ton complexe n’est pas validé par la société et il te sera alors particulièrement compliqué d’en parler et de recevoir ainsi le soutien nécessaire pour surmonter l’obstacle.

Cet article fait un peu bisounours, j’en ai conscience. Mais ce principe de la double peine m’effraie particulièrement, surtout quand je prends conscience que nous l’entretenons TOUS. Je suis triste pour mes ami(e)s qui sont parfois confronté(e)s à des souffrances hallucinantes à cause de normes assénées à coup de matraquage, se sentant illégitime à se sentir bien dans leur peau, à s’aimer, parce que la société a décrété qu’ils n’avaient pas la corpulence requise. Je suis fatiguée de devoir gérer des trucs compliqués seule parce que la sanction sociale m’est tombée dessus trop souvent pour avoir verbalisé une douleur hors normes. Mon amie avait raison sur un point (ça avait été démontré par des sociologues) : une fois les besoins primaires assurés (manger – dormir – s’abriter), c’est l’esprit qui tombe en morceau. Pas d’anorexique en Somalie. Une fois réglés les problèmes matériels, nous en créons des immatériels, de toutes pièces. Je ne sais pas comment on pourrait empêcher ça, je ne sais même pas si c’est possible. En attendant, on pourrait peut-être faire des efforts pour limiter les dégâts non ?

Et histoire de débisounouriser tout ça, une petite chanson…

Ceci est un titre asexué.

Ayant le nez dans divers projets / théories féministes ces derniers temps, je m’amuse évidemment à avoir l’oeil sur la répartition des rôles par genre quand je suis en caisse. Et c’est franchement drôle. Petit aperçu :

Pour certains, on sent qu’ils ne sont pas habitués à mettre les pieds dans pareil lieu. D’habitude c’est madame. Du coup ils sont un peu perdus. Certains sont plein de bonnes intentions. Mais… euh… très vite ils se font réprimander par madame parce que ce n’est pas rangé comme il faut dans le caddie / les sacs (en parlant de sac, je vous en conjure, sortez vos trucs de vos glaciaires !!! Sérieux ça pue la mort là dedans vous imaginez même pas !). Du coup, monsieur se voit souvent et rapidement exclure du rangement dans le caddie pour attendre comme un con sur le côté. Jusqu’au moment où il faut payer, et là c’est souvent monsieur. Eventuellement, on pourra avoir besoin de lui pour mettre le pack d’eau dans le caddie (oui celui qu’il ne faut pas sortir. Si ça se trouve monsieur continue de le mettre sur le caddie pour prouver au monde son utilité. Moi je dis il y a quelque chose à creuser dans la relation entre virilité masculine et nombre de litres d’eau). Toujours éventuellement, au moment des bouteilles d’alcool, monsieur se réveillera pour sauver du naufrage le précieux nectar. A moins que ça ne soit madame qui le sommes de retirer ses conneries du tapis. Ca dépend.

Parfois, c’est purement et simplement monsieur qui se retire et regarde madame se péter le dos toute seule. Lui il est très occupé à parler avec ses amis dans son portable. Ou bien il mate les seins de la caissière d’à côté ou de la petite jeune derrière. Ou bien juste il regarde sa femme se galérer toute seule. Pour certains c’est parce que le point précédent est bien acquis sans doute, pour d’autres c’est juste que bon, les courses c’est quand même un truc de gonzesse. Mais souvent, il faut reconnaître à ce dernier type d’homme qu’il vient au secours de sa bien aimée quand il faut soulever la tondeuse du tapis. Evidemment, que moi je vienne de me tuer le dos dessus alors que j’avais qu’il n’y avait pas besoin de la sortir du caddie n’a aucune importance.

On voit aussi parfois le cas plus rare où c’est monsieur qui doit tout mettre dans le caddie pendant que madame se marre avec ses copines (par téléphone ou en direct), ou bien met trois heures à retrouver son carnet de chèque avec la pièce d’identité. J’ai même vu ce matin, madame regarder monsieur mettre tout dans le caddie tout seul, quand bien même monsieur avait visiblement une main hors d’usage.

Des fois, l’homme a tendance à se croire plus que ce qu’il n’est

Après, tu as les charmants petits branleurs. Les mecs qui vont manger liquide à leur soirée et qui ont une carte d’identité pour quatre. D’ailleurs, si tu demandes la carte, attention, car tu risques de stigmatiser le mec chargé d’acheter la vodka et grand mal t’en prendrait ! « Tête de mineur » semble être une insulte terrible. Alors comme je n’aime pas les stigmatisations, je signale aux autres que je leur aurais demandé la leur pareil. Mais là encore, ça se passe bien. Ce branleur-là est gentil, un peu bruyant mais gentil.

Il en existe d’autres qui sont bien plus véhéments. Il faut dire que certains sont prisonniers de… de…. comment dire sans médisance… d’une pétasse, voilà (appelons un chat un chat et une blonde une décoloration ratée). La dite pétasse empêche parfois le mâle alpha de faire trois pas. En effet, ses bras sont enserrés autour de la taille de l’homme ce qui rend tout déplacement quasi impossible pour ne pas dire suicidaire. La pétasse ne sert à rien, à part montrer aux copains du mâle alpha c’est qui qui se tape la blondasse commande. Parfois elle lâchera une remarque tellement profonde que si tu laisses tomber un caillou dedans tu n’entends jamais le rebond final. Cette remarque a pour but de…. rappeler son existence sans doute vu qu’elle a dû lâcher le mâle parti à la recherche de sa carte d’identité. Le mâle en question pourra parfois se montrer choqué que tu lui demandes la dite carte, parce que bon, quand même, ça se voit non ? Effectivement, majeur depuis deux mois, vous pensez bien, ça fait toute la différence sur une allure. La faute à l’alcool que l’on peut à partir de cette date acheter sans limite. Sauf si la caissière fait chier et demande ta carte. Ma grande faute comme toujours.

Le meilleur copain du mâle, ne pouvant faire autrement que de rêver du statut d’alpha, se retrouve donc obligé de mettre l’ambiance et de raconter des blagounettes pour rappeler son existence. Des blagues souvent hilarantes d’ailleurs. « ouai non mais en fait ton permis ça pourrait être un faux et hop ! » « moi je m’éclate avec mon pointeur laser, sur la plage ça va être top pour repérer les petits culs » « mais toi faut voir ce que tu bouffes ! en fait t’es un ogre c’est ça ! » Alala, on doit pas s’ennuyer en vacances avec eux !

Même les crocodiles peuvent rêver d’arc-en-ciel…

Et puis, tu as ceux qui veulent bien faire. Qui essaient de toute leur force. Tu sens que y a de l’idée mais que derrière c’est juste que ça ne suit pas. Il va insister pour savoir si c’était madame ou mademoiselle même après que tu ais dit que franchement tu t’en battais la race avec une batte de baseball (oui non sérieux, arrêtez avec cette histoire, je m’en fiche et je m’en contrefous. Qu’on m’appelle madame ou mademoiselle, tant qu’on me parle correctement après, ça va). Ceux qui t’expliquent pourquoi ce vin-là plutôt qu’un autre. Ceux qui t’invitent à venir boire « un pastis de Marseille avec eux parce que c’est bien le pastis de Marseille, c’est bien du pastis de Marseille que vous avez ? ».

Tu as aussi les pères avec leurs enfants faisant les courses sans madame et qui te font un clin d’oeil entendu quand ils te parlent d’eux ou qu’il vient de leur dire quelque chose, genre toi aussi t’es trop dans la confidence tu sais ce que c’est.

Montage généreusement offert par ma très chère Anne !

Montage généreusement offert par ma très chère Anne !

C’est donc sur ce montage qui vend du rêve par paquet de 12 que je vous laisse…

Britney Spears : enfant prodige de la surconsommation

Si comme moi tu es un enfant des années 90 (il paraît que naître à trois jours de la fin 89 ne fait pas de moi une enfant des années 80, monde cruel), tu as sans doute grandi avec en toile de fond quelques noms du genre Tragedie (aucun groupe n’a jamais aussi bien porté son nom), les minikeums, les premières émissions télé-réalité et Britney Spears. Je ne vous parle pas ici de suivre précisément la carrière de la madame. Mais je pense que vous avez tous au moins une de ses chansons dans la tête, que ce soit Baby one more time ou Toxic, la question n’est pas là.
Depuis quelques temps, je suis fascinée par le personnage de Britney Spears. Parce qu’on peut vraiment parler de personnage à ce stade. Parce que sans doute qu’elle fait partie des « idoles » le plus récupérée par le système et ce de A à Z. Bref, ayant passé mes dernières semaines à l’université à ne pouvoir bosser qu’avec du Britney Spears (Britbrit c’est mon guilty pleasure musical à moi, j’assume) j’ai pensé qu’il y avait quelque chose d’aussi fascinant qu’inquiétant à discuter…

Gardons notre sang froid

Pour moi, Britney Spears est sans doute l’enfant parfaite de notre société (comme a pu l’être Mickel Jackson) (ce moment de solitude où tu te rends compte que ce mec a tellement peu compté dans ta vie à toi que tu sais pas comment l’écrire alors que tu sais très bien qu’on va te lyncher pour t’être planté). Pourquoi ? Parce qu’elle est devenue elle-même un produit de consommation. On ne se contente pas de te vendre sa musique, on te vend le produit Britney Spears. Tout chez elle a été récupéré et vendu. Tout sans exception. On vendait son innocence quand elle était animatrice pour club Disney, on a vendu sa candeur sur son premier album, on a vendu sa virginité en mode « non mais pas avant le mariage hein ! », on a vendu son « passage à l’âge adulte », on a vendu ses désintoxe, on a vendu ses chutes ses couples ses rupture, on a vendu ses gosses. Britney a tout été. De la jeune gamine innocente à la mère de famille célibataire warrior qui fera tout pour nourrir ses mioches. On a même réussi à vendre le fait qu’elle se sacrifiait aux yeux de l’industrie musicale (on citera par exemple sa mère choquée des colorations blondes qui font perdre ses cheveux à sa fille). En bref on aura tout eu.

Britney Spears a fini par devenir plus qu’une simple idole / pop-star / étoile filante, elle est devenue un feuilleton. Le feuilleton Britney Spears. Des sans culottes au skinhead, on a tout raconté. Comme si c’était une histoire. On se prenait même à attendre la suite. On n’a même réussi à oublier que c’était quand même une vraie personne derrière… Qui doit être bien pétée du casque à l’heure actuelle ! Non sérieux, la tête de Britney Spears ça doit être un cas d’école en fac de psy, à faire passer le Joker pour un mec tout à fait sain d’esprit…

Je me demande comment tu peux vivre, quand le moindre de tes faits et gestes devient une histoire drôle le lendemain sur youtube. Le pire, c’est qu’elle fait sans doute parti de ceux qui maintenant peuvent plus se passer de ces spotlights. Si vous voulez vous faire une idée du taux de récupération : parcourez juste ses albums, pochettes, titres et si vous avez le courage, paroles. Vous ne mettrez pas longtemps à retrouver toutes les Britney : la jeune fille pure, l’ado paumée, la jeune femme à charmante poitrine, la pop-idol paumée, la junkie destroy, la mère warrior. Toutes elles y sont. Comment tu fais pour vivre quand il n’y a aucune différence entre la scène et ta vie ?

Vous me direz que c’est le cas de presque toutes les stars à l’heure actuelle, Nabilla comprise. Je répondrai peut-être pas tout à fait. Mais quelle est alors cette incroyable différence entre Nabilla et Britney (à part la taille de décolleté). La différence déjà se joue dans la durée. De façon assez incroyable et imprévue, Britney a prouvé qu’elle n’était pas une étoile filante. On ne sait pas trop comment elle s’y est prise (ni pourquoi elle plutôt que Tragedie)(non ça en fait on sait…) mais le fait est qu’elle est là depuis plus un peu plus d’une bonne dizaine d’années. Ce qui commence à faire une carrière respectable pour une pop-idol pour préado en fleur. Nabilla risque d’avoir plus de mal. Déjà parce que… euh… elle est connue pour quoi à la base ???? Rien si ma mémoire est bonne. Elle s’est pointée dans une émission de télé-réalité et basta. Britney savait au moins danser. Ce que je veux dire c’est que quand vous parlez de Britney, vous pouvez dire « j’aime sa musique / ses choré » même si ça paraît peu légitime, vous ne pouvez pas avec Nabilla. C’est juste une pétasse qui n’a rien fait de sa vie et semble partir pour ne rien en faire par la suite si ce n’est surfer sur sa popularité du moment. Je vois difficilement comment tu peux t’inscrire dans la durée avec ce genre de plan. (cf Loana qui a essayé avant et ce avec la même taille de décolleté)

Bref aujourd’hui on nous vend des idoles vides, creuses. On les récupère presque tout autant que Britney Spears (apparemment maintenant on peut filmer les gens même sous la douche et même avec leur consentement… à partir de là qu’est-ce que tu veux dire ?). On mise sur l’éphémère, la récupération. Loana a laissé sa place à Nabilla qui la laissera à une autre fille toute aussi creuse (et un prénom en A). Au final on est plus dans la logique du chanteur kleenex (type Tokio Hotel, Bieber pour ne citer sur ceux qui sont arrivés jusqu’à mes oreilles). Tandis que Britney Spears est un feuilleton qu’on continue de suivre parce que pourquoi tuer la poule aux oeufs d’or ?

Le produit de consommation Britney Spears semble increvable et survit à tout semble-t-il. Il prend toutes les formes que vous voulez… Chanson danse, film, produit paparazzie, jury pour je ne sais plus quel émission de télé. D’une façon aussi étrange qu’incroyable elle trouve le moyen d’être toujours là… Reine au pays de l’éphémère ?

En résumé, j’ai comme la sensation que Bitney Spears semble être l’héritière de Mickel Jackson (j’ai toujours pas retrouvé l’écriture correcte depuis le début de cet article) : depuis le berceau sous les feux de projecteurs pour en faire une star et bouffé de tous les côtés pour continuer à exister. La suite au prochain épisode…