Posts Tagged: NaNoWriMo

Les éclats dans le miroir

Dolores O’Riordan – October

Je ne sais pas. Moi tu sais on m’a habituée à ce que le monde soit noir. Une ombre. J’ai appris à n’être jamais plus qu’une ombre. À ne jamais rien attendre ni espérer ni vouloir. Juste accepter.

            Et pourtant… 

            Pourtant il y au milieu de l’ombre quelque chose qui s’use et fatigue. Il y a quelque chose qui s’étire tellement que sa nature même se trouble. Quelque chose qui meurt à petit feu sans même rendre compte. Quelque chose qui s’efface et s’étire et disparaît. Jusqu’à devenir transparent.
Des fois c’est ça. C’est tout moi. Une ombre transparente. Si transparente que même moi je ne me vois plus. Il n’y a plus rien derrière ni autour. Ombre transparente et translucide. Tellement que quand je me regarde dans le miroir, je suis incapable de me voir moi-même. Je ne vois plus que des éclats. Des envies que je ne me rappelle pas avoir formulées mais qui sont bien là. Et je leur cours après de toutes mes forces. Je voudrais déjà y être. Je voudrais les avoir déjà toutes remplies. Et puis finalement non, je recule, retiens le moment où elles se réaliseront. Parce qu’alors restera le doute immonde : et maintenant quoi ? Que faire une fois les envies remplies comblées satisfaites ? C’est quoi l’étape après ? Et puisque je ne me suis pas posé la question de ces envies, comment pourrais-je savoir ce qui vient après ? Je ne veux pas après. Alors là dans le miroir, devant ce visage de femme que je ne reconnais pas, je constate simplement les éclats d’envies que je n’ai jamais voulus, et qui sont pourtant les miens maintenant.
Dans le miroir, je ne vois plus que des éclats. Des pensées autres qui ne m’appartiennent pas, qui sont arrivées là je ne sais pas comment. Ces choses que je dis et pense et crois pourquoi ? Je ne suis pas sûre. Pourtant, il faudrait accepter de penser par ailleurs, il faudrait accepter l’insupportable manipulation. À quel moment m’a-t-on mis ces idées dans la tête ? Et pourquoi n’ai-je pas résisté plus ? Est-ce que je crois vraiment qu’il faut que je perde dix kilos, que la voisine est vraiment laide depuis qu’elle ne s’épile plus et que son copain est ridicule à mettre du vernis ? Dans le fond pourquoi ? Je me sens bien avec ces dix kilos. La voisine fait bien ce qu’elle veut de ses poils et son copain de ses ongles. Qu’est-ce que ça peut me faire ?
Dans le miroir, je ne vois que des éclats. De toutes les femmes que j’ai croisées connues considérées. Je compare. Je mesure. Je regarde à quel point certaines sont meilleures et de loin. À quel point je suis tellement loin derrière elles. À quel point il y aurait tant à changer dans cette vieille carcasse. Ont-elles fait de meilleurs choix que les miens ? Et lesquels ? Est-ce qu’elles avaient envie des mêmes choses que moi ? Envie vraiment ? Si bien qu’elles ont fini par l’avoir pour de vrai, alors que moi je suis toujours là, à chercher dans un miroir de salle de bain mal aménagée les traces de l’ombre translucide que je suis. Parce qu’elles, elles étaient vraies. Alors elles ont eu une vraie vie. Tandis que moi j’existe de moins en moins. Et puis il y a aussi toutes les autres. Je vérifie régulièrement à quel point je suis meilleure qu’elles. Parce que j’ai ma propre salle de bain avec son miroir au-dessus. Parce que ma peau est parfaite sous mon maquillage idéalement posé. Parce que mes vêtements sont toujours parfaitement en accord avec la tendance. Parce que j’ai toujours lu les livres qu’il fallait, vu les films qu’il fallait. Je dis toujours la bonne chose au bon moment. Jamais chez moi rien ne dépasse.

Parce que je suis transparente.

 Pourtant il y a quelque chose au milieu de l’ombre qui résiste. Qui refuse de se laisser coincer entre quatre murs. Quelque chose qui se cabre. Un épi, un poil incarné, un ongle cassé. Une remarque déplacée, un goût non attendu, une envie non validée. Quelque chose résiste encore et toujours. Comme un grondement venu de loin. Le bruit des vagues, loin très loin, au milieu de l’océan, et qui pourtant gronde dans l’estomac, juste sous la peau. Il suffirait d’y plonger les mains pour jouer avec l’écume du grondement. C’est là, c’est bien là. Derrière toutes les envies préconçues et les pensées prévues à l’avance, il y a l’océan qui gronde et appelle. Et le corps sait. La mémoire de l’océan se diffuse ici dans tous les éclats du miroir.
Quelque chose résiste. Dans l’ombre du miroir, quelque chose refuse la transparence. Quelque chose reste sombre, noir comme seul peut l’être le monde. Je sais que c’est là, derrière. Derrière la transparence translucide de l’ombre que je suis devenue, il y a la noirceur elle-même. La mienne. Celle de l’océan. Le grondement profond, déchaîné. Il y a dans le miroir, un bruit sourd qui se répand. Je le guette du coin de l’œil. Je lui souris. L’ombre dans l’ombre. Rester patiente, l’attendre. Sentir la vibration. Ne pas bouger pour ne pas perturber l’écosystème. Ne pas briser la délicate fracture sur le miroir. Simplement la suivre, jusqu’au bout. Trouver la sortie. Attendre qu’elle brise le miroir d’elle-même. Et s’incruster dans la faille après coup.

 Parce que je suis transparente.
Parce que je ne suis pas trop sûre de comprendre ce que je cherche dans le miroir.
Parce que je ne sais pas ce qui se cache derrière la couche de vide.
Parce que si je ne reconnais pas la femme dans le miroir, comment saurai-je quand je tomberai enfin sur mon visage ?

Pourtant il y a quelque chose au milieu de l’ombre qui grandit. La vague grandit. Le son grossit. L’écho devient persistant. La mélodie se dessine. Et je souris. Parce que là dans le miroir, alors que la fissure grossit, que le vernis s’écaille, je me dis peut-être qu’il y a une porte de sortie, qu’il y a une solution. Alors même que je ne connais pas le problème, je me dis que peut-être une solution existe.
Et tu vois, ça déjà, ça me demande un effort monstrueux. Me dire qu’il y a peut-être un autre monde de possible. Qu’il y a peut-être autre chose que juste la comparaison éternelle, la notation intériorisée, et ce vide qui me remplit toujours un peu plus alors que j’essaie de comprendre comment tout ça a pu atterrir dans mon miroir. C’est un effort monstrueux parce qu’il faut croire dans un autre chose avant même d’avoir bien compris ce qu’était cette chose-ci. Et putain ça fait peur et j’ai trop peur.
J’ai peur des éclats dans le miroir et de cette femme que je ne reconnais pas mais qui sait déjà tout. Les chemins bien tracés ont ça de confortable qu’il n’y a plus besoin d’y penser. Moi j’ai peur. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne suis qu’une ombre et je ne sais ni ce que je veux ni ce que je vaux. Je suis là et c’est déjà tout ce que je peux faire. Je ne peux pas plus. Mais ici, ça fait mal, ça ne suffit pas. Il faut bouger. Mais si je bouge, ce sera à moi de décider quel chemin prendre, à moi de dessiner le chemin en question. Putain j’ai trop peur.
Ça demande un effort monstrueux parce qu’il faut croire que les choses peuvent aller mieux quand tu as l’impression que ça fait tellement longtemps qu’elles vont mal que ça en est naturel maintenant. Et toi tu es qui pour changer la nature ? Petite chose fragile incapable de faire face à un miroir sans pleurer. Tu te cherches des excuses comme ça tout le temps. Incapable d’accepter ce que tu as, incapable de suivre leur chemin, et pourtant incapable de changer de destination. Comment tu veux atteindre l’océan quand tu te noies dans un verre d’eau ?  

Parce que j’ai peur putain.
J’ai peur d’être seule. J’ai peur que personne ne me suive dans ce monde-là. Parce qui pourrait bien être assez fou pour me suivre ? Parce que pourquoi qui que ce soit me suivrait moi ? Moi je ne suis rien. Juste une ombre translucide et transparente. Je ne reconnais pas la femme dans le miroir, je ne fais plus la différence entre son ombre et celle du monde autour d’elle. Et quand je regarde dans le miroir, quand je pense à toutes les autres, je ne peux que constater : qu’est-ce que j’ai de plus ? Pire : qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce qui m’appartient vraiment au milieu du miroir fissuré ? Est-ce qu’une ombre possède le corps qui la dégage ? Ou bien est-ce l’inverse.
Putain j’ai peur.
J’ai peur que si j’arrive un jour dans ce monde, il n’y ait personne d’autre. Parce que tout le monde aura eu peur. Ou parce que tout le monde aura changé d’avis. Tout le monde aura laissé tomber et j’aurais été la seule à ne pas suivre le mouvement. Ombre toujours en retard, toujours en décalage, j’aurais continué, entêtée, sur une route qui ne menait qu’à des champs vides, des forêts où les arbres qui tombent ne font aucun bruit et des mers d’huile. Je me serais battue pour atteindre ce monde, et une fois là-bas, il n’y aurait personne d’autre. Stupide idiote à toujours se croire meilleure que tout le monde pour au final ne rien changer. L’impasse dans tous les cas. La solitude dans tous les autres.
J’ai peur putain.
Parce que peut-être que ce monde n’existe même pas. Peut-être qu’on n’y arrivera jamais. Que c’est pas possible et qu’il faut accepter. Accepter d’être du mauvais côté de la ligne des discriminations, quelles qu’elles soient, et faire avec. Ou sans. Tout dépend comment on voit la chose.

 Sauf que moi je ne vois plus rien. Je ne vois plus rien d’autre que ma peur et l’océan qui bouillonne à grosses gouttes dans le fond de l’ombre et je ne sais pas quoi faire.  J’ai peur de changer parce que je risque de perdre le peu que j’ai, de plus jamais réussir à m’intégrer vraiment, de ne plus avoir de place nulle part parce qu’une fois que j’aurais craché sur le système, il me le fera payer.. J’ai peur de ne pas changer parce que je ne peux plus rester comme ça, dans cet état, à demi léthargique, complètement angoissée, maladivement vide… et transparente, remplie uniquement de ces choses qui ne m’appartiennent pas et me déforment de l’intérieur.

Il y a quelque chose dans l’ombre qui gronde.
Ma solitude toute entière.
La solitude de toutes les autres comme moi.
De tous les autres comme moi.
Et la souffrance à l’unisson de tous celleux qu’on a forcés au silence.
Quelque chose gronde.
Je commence seulement à réaliser que je fais partie du grondement, que je fais partie de celleux qui ont fissuré le miroir.
Et ça me fait peur.

La tirade de l’ombre [extrait NaNoWriMo 2017]

Igorrr – ieuD

 

La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Pas le montrer. Marche ou crève. Le long des rues l’inconnue se défile en silence. J’hésite. Quelque part à hurler. Auto-persuasion. Je n’ai pas peur je n’ai pas peur. Je marche exprès dans les rues non éclairées pour apprendre. À être plus forte et plus grande, à disparaître plus vite au besoin. Je m’habitue. Je suis une ombre. Je glisse je flotte, je n’existe pas. Je disparais déjà dans une rue. Je calcule. Je fais le gros dos. Je suis la chose la plus terrifiante de ces bois. Je le répète à l’infini. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus terrifiante de ces bois.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Plus solide encore. Hésiter, croiser les regards, y plonger, s’imposer. Fuir les regards, détourner la tête et le chemin. Itinéraire bis, dévié, falsifié. Recommencer. Trouver le chemin le plus court et changer d’avis car la nuit est claire, la lune est haute et dans un cliché parfait les étoiles brillent de mille feux, moi aussi. Être plus grande encore. Plus forte encore. Là dans les rues non éclairées. Marcher en claquant des talons, marcher sur la pointe des pieds. Glisser disparaître. Se fondre. Encore. Camouflage parfait. Encore. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus terrifiante de ces bois.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Je change de chemins souvent. Je compare. Je rallonge et raccourcis au besoin. Le poids du sac, arme ou boulet. La peur au ventre les ombres se tordent sur mon passage. Monstre réel ou cauchemar les yeux ouverts. Ce n’est pas moi qui ai voulu tout ça. Pourtant je suis là je continue. Sors pas de chez toi je me dis des fois. Mais je sors quand même et je joue à me faire croire que j’ai pas peur. Je passe exprès par les rues sombres pour m’épaissir la peau et la conscience. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus effrayante de ces bois. En vrai je ne veux pas rentrer chez moi. Pas maintenant. La nuit est longue, la lune est loin, la route est longue. Encore un peu, encore un instant. Encore un court, un très court instant avant que la rue ne me rappelle à l’ordre. Avant qu’elle ne clame mon nom un effort dans l’obscurité autrefois rassurante. Salope. Je sais comment je m’appelle la nuit.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. J’évalue en silence les ombres que je croise. Ennemie ou amie. Ombre dis moi qui tu es je saurai où me cacher. Ombre dis moi si tu vis dans la même rue que moi. Ombre dis moi si l’on peut se croiser sans encombre ou si je dois me préparer aux éclats. Ombre dis moi Salope si tu portes le même nom que moi. Ombre dis moi si tu es de ceux qui hurlent mon nom Salope à la grandeur des lampadaires. Ombre dis moi de quel camp tu es que je puisse choisir le miens. Ombre dis moi si tu nous pouvons marcher ensemble, si nous pouvons marcher encore, si toi et moi nous avons une chance de survivre à la nuit. Ombre s’il te plaît sois de ceux qui peuvent marcher avec moi. Ombre s’il te plaît ne dis pas mon nom Salope, et je ne dirai pas le tiens Salope. Ombre s’il te plaît laisse moi marcher avec toi. Ombre s’il te plaît ayons peur ensemble, qu’enfin je puisse montrer l’angoisse latente à quelqu’un, qu’enfin je puisse avouer les yeux dans les yeux la chair de poule et les mains qui tremblent, les ombres menaçantes et les clés entre les doigts même quand je ne suis pas si terrifiante au milieu des bois. Ombre je ne veux pas dire ton nom Salope, et si tu veux je regarderai ta peur dans les yeux, la reconnaîtrai comme mienne et promis je ne fuirai pas, je te montrerai comment les clés entre les doigts nous pouvons être la chose la plus terrifiante de ces bois. Ombre s’il te plaît ne sois pas de ceux qui hurlent mon nom Salope comme une invocation, ne me maudis pas au milieu de la nuit quand je ne suis plus si terrifiante que ça. Ombre s’il te plaît laisse moi rentrer chez moi quand j’en aurai assez de la nuit, pas avant, ne m’oblige pas à rentrer juste parce qu’encore une fois tu as crié mon nom Salope comme s’il t’appartenait. Ombre ne fais pas de moi ces créatures qu’on invoque en prononçant leur nom Salope au milieu des nuits où la lune est haute et les étoiles brillantes de mille clichés.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Car sinon la nuit ne viendra plus jamais pour moi. Je serai condamnée à vivre le jour. Et bientôt alors la nuit avalera le jour et il n’y aura plus non plus de jour pour moi. Il n’y aura plus rien à l’extérieur de mes quatre murs. Je ne serai plus qu’une ombre traquée, coincée entre ces quatre murs et une porte que plus jamais je n’ouvrirai. Et qui alors me raconteras l’odeur de la lune et des étoiles ? Et quelle longévité pour une ombre qui ne peut même plus voir la lumière du jour ?

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Alors je m’entraîne et m’épaissis la peau. Je gratte encore à l’intérieur l’angoisse et l’inexactitude. Je vais me tordre le corps et serai monstrueuse. Clés entre les doigts ou pas, je serai la chose la plus terrifiante de ces bois. Plus jamais personne ne dira mon nom Salope de peur de me voir apparaître. La bave aux lèvres et le sang aux dents je serai bien plus qu’une ombre. Je serai l’Ombre elle-même. À mon tour je ramperai derrière les lampadaires, arpenterai les rues à mon plaisir et chasserai de mon territoire tous ceux qui refuseront de plier le genou devant moi. Je grincerai des dents et craquerai mes phalanges. Je n’aurai plus mes clés entre les doigts car partout ce sera chez moi car le monde m’appartiendra. Plus jamais alors je ne ferai le moindre effort pour partager. Je traquerai à mon tour les ombres la nuit. Ces petites ombres inconnues qui fuient dans les ruelles, loin de moi, croyant m’éviter, croyant échapper ainsi à mon regard et mes dents. Je serai prédateur et je compte bien dévorer toutes les ombres qui auront le malheur de croiser ma route.

            Sauf que la nuit j’ai peur et il ne faut pas le dire. Ombre s’il te plaît, tant que nous sommes dans le même camp, dans la même équipe, et potentiellement dans la même rue, il faut que tu me dises mon nom. Celui qu’enfin je pourrai utiliser en rentrant chez moi. Celui qu’enfin je pourrai porter sans crainte et sans rancune. Ombre s’il te plaît, dis moi par où passer pour ne plus être en colère et ne plus avoir peur. Je ne sors plus par envie, uniquement par revanche, pour prouver au monde à quel point ma peau est épaisse. Je prends les rues non éclairées pour prouver encore une fois que ma peau est dure comme la pierre. Ombre s’il te plaît dis moi que tu sais comment ne plus avoir peur. Ombre s’il te plaît dis moi que toi aussi. Toi aussi la colère et la peur. Toi aussi tu as perdu ton nom aux invocations des prédateurs Salope. Toi aussi tu ne passes par les rues non éclairées que pour te prouver que tu peux encore le faire. Toi aussi quand tu ne le fais pas tu as l’impression d’abandonner, de déclarer forfait, de perdre un bout de la nuit. Toi aussi tu estimes et projettes et calcules et dévies et raccourcis et rallonges le chemin au besoin. Toi aussi les clés entre les doigts tu es la chose la plus terrifiante de ces bois.

           

            S’il te plaît, dis moi tout ça.

            Dis moi que toi aussi. Que je ne suis pas seule.

            Dis moi que toi aussi la nuit tu as peur même s’il ne faut pas le dire.

            Dis moi je t’en prie que nous puissions avoir peur ensemble

            Pour enfin ne plus avoir peur du tout

            Dis moi la rancune et la colère

            Dis moi qu’ensemble nous pourrons un jour passer d’ombre à prédateur nous aussi

            Dis moi que rien n’est écrit et que nous pouvons encore

            La bave aux lèvres et le sang entre les dents

            Etre aussi terrifiante que le monde puisse être

            Dis moi que toi aussi tu aurais voulu qu’il y ait une autre voie que celle-ci

            Celle de la peur et de la colère

            De la rancune et de la vengeance

            Dis moi que toi aussi tu voulais croire à autre chose

            Mais que tu es fatiguée

            Aussi fatiguée que moi

            Et qu’il est temps enfin

            Que toi et moi nous ayons un nom

            Un autre nom

            Un vrai nom

 

            Salope…

            Toi et moi jusqu’au bout de la nuit, nous ne sommes que des ombres loin de chez elles, et aussi terrifiantes que nous puissions être, nous ne serons jamais rien d’autres ici bas…

17/11/16 Des nouvelles du front (sans faute dans le titre)

C’est curieux la vie d’auteur des fois quand même.
Tu as une page blanche et il faut la remplir. À partir de rien. Ou presque.
En plus, moi je fais partie de ces auteurs-éponges qui servent surtout à connecter les points entre eux pour te faire le dessin. Des fois, j’ai pas vraiment l’impression de choisir les points. Alors quand même un peu si.
Genre tu vois, cet après-midi, je bossais sur mon NaNoWriMo. Et un de mes personnages s’est suicidé. C’était pas prévu. Mais genre pas du tout. Du coup je suis un peu embêtée. Déjà je suis triste parce que j’avais pas du tout prévu qu’il en arrive là. Genre je pensais que peut-être un happy end c’était possible. Et je suis emmerdée parce que mon perso principal va devoir se débrouiller encore plus tout seul. Ça m’emmerde pour lui parce que ça va lui rajouter un boulet de plus. Du coup pour finir bien, va falloir aller chercher encore plus loin si on veut que ça reste crédible.
Donc je suis emmerdée à tous les niveaux.
C’est rigolo NaNoWriMo parce que quand tu es un auteur-éponge, tu vois drôlement bien passer tout ce qui t’obsède, te fait peur, t’emmerde. Genre, si tu te rappelles la feuille jaune du début, bah finalement, j’ai à peine gardé ce qu’il y avait dessus. C’est une seconde version, mais elle n’a plus grand chose qui la rattache à sa version 1. À part peut-être ça : l’incohérence entre la langue et le monde, entre la langue et les gens, l’utilité des mots quand on n’a plus rien d’autre, la solitude, la folie quand on ne peut plus répondre aux questions.
Mon cerveau a été repêché une histoire en forme de vieux secret de famille, un truc à ma mère. Alors bien sûr, j’ai bougé déformé tordu parce que ça ne se fait pas de livrer les gens en pâture à la fiction comme ça. Mais quand même, c’est parti de là. Pourtant, pas faute d’avoir voulu chercher une histoire remplaçante, moins proche que celle-là. Mais non, mon cerveau avait décidé que c’était celle-là et pas une autre. J’avoue que j’ai un doute, peut-être que c’est même pas ça qu’elle m’avait raconté et que j’ai déformé. Du coup au final ça serait pas grave, j’aurais déformé la déformation, on serait plus à ça près. Toujours est-il que moi qui pensais avoir réussi à me déraciner, me voilà à ressortir les histoires de famille. Paye ton ironie. Et en même temps, c’est parfaitement logique puisque je suis dans une période où je n’ai plus de maison. Alors forcément, je me pose des questions sur mon choix de m’être déracinée, parce que là me voilà joyeusement à poil dans la neige à compter les flocons.
Et au final, ça se retrouve dans le roman. Même si c’était pas prévu. Comme mon personnage qui s’est suicidé. Alors qu’il était à peine né, qu’on commençait à peine à se connaître. Voilà qu’il a disparu (parce qu’en vrai pour le moment y a que moi qui sait qu’il s’est suicidé)(du coup si cette version a un jour le droit à une version publique, je vous ai tous spoilé, je compte sur votre mémoire saturée d’informations). Et pour le coup, même moi je sais pas trop où, ni pourquoi. En vrai, la seule raison, ça sera sans doute que « c’est pas juste ». Parce que ça aussi, ces derniers mois, ça me bouffe la gueule, à quel point rien n’est juste et les gens disparaissent comme ça sans prévenir, alors que tu commences tout juste à les connaître. Ou pas. Ça se trouve c’est juste des inconnus qui crèvent parce que le monde se tire une balle dans le pied, et dans leur tête au passage. Ça aussi, ça finit dans le roman…
Bref, y a plein de choses comme ça, que t’as à peine le temps de réfléchir, de raisonner, parce que t’as un mois, et que j’ai 3 000 mots de retard. Là je le vois, parce que forcément, je vois bien ce qui survit à la version de l’année passée, ce qui bouge, ce qui prend forme, ce qui se déforme, ce qui me brûle les doigts, ce dont je me fiche aujourd’hui. C’est amusant de voir tout ça se faire.
Tout ça pour vous dire que mon personnage s’est suicidé sans me prévenir et franchement, moi je trouve ça dégueulasse d’abord.

Des nouvelles du frond : NaNoWriMo 2016

Je rappelle le principe : un roman de 50 000 mots (ou plus) écrit en un mois.
Cette année j’ai décidé de réécrire le roman que j’avais écrit l’année dernière. Une toute nouvelle version 2 suite aux remarques d’Alexis et Solène qui ont bien voulu le tester (merci à eux au passage pour leurs retours et les pistes à suivre).
 
Le truc c’est que ça a vraiment été la merde pour moi ces derniers mois alors je suis franchement très mal préparée… J’avais donc plusieurs façons de faire possibles. J’ai finalement décidé de ne rien relire du tout de mon travail de l’année dernière. Ma préparation d’hier soir a donc consisté à retrouver de tête les éléments qui me paraissaient importants : personnages, événements marquants. C’est ce que vous pouvez (mal) voir sur la feuille jaune. Dans la marge j’ai aussi posé une série de questions auxquelles il va falloir que je trouve les réponses : soit pour les intégrer dans la narration, soit pour la construction du truc.
 
Je suis pas mal flippée pour plusieurs raisons… D’un côté, parce que c’est la première fois que je travaille comme ça. Pas la première fois que je réécris un roman, mais c’est la première fois que je fais une réécriture « sans filet ». C’est excitant et… putain de flippant ! Mais à un point… Je suis constamment en train de me dire « oui mais si j’avais écrit un truc génial pour décrire si ou ça… je vais le perdre là… c’est con quand même… » ou « et si je réécris un truc encore plus mauvais ? ». Et en même temps, je peux m’autoriser plein de choses. Je ne suis plus handicapée par la structure de la première version (qui était très mauvaise selon moi et mes deux relecteurs), et surtout, il y avait plein de choses que pour des raisons X ou Y j’avais réduits au minimum… Ce qui est dommage. Je trouve… d’autant plus dommage que non seulement j’ai pas pu m’amuser avec, mais en plus ce sont des idées qui se retrouvent à ne marcher qu’à moitié parce qu’elles n’ont pas eu la force nécessaire pour fonctionner…  Bref, en ne m’empêtrant pas de la première version, je peux ne récupérer que les idées qui fonctionnaient vraiment… et qui me sont revenues hier soir. 
De l’autre, ma situation n’est toujours pas complètement réglée. J’ai beaucoup de travail, en partie parce que j’ai pris du retard à cause des problèmes de logement que je traverse depuis un mois. J’ai pas encore raconté, mais ça fait déjà trois semaines que je fuis mon appartement et squatter les canapés de potes à gauche et à droite…et que ça va continuer jusqu’à début décembre. Alors vas-y pour écrire un roman quand tu sais pas toujours où tu dors le soir même, c’est un peu chaud patate ! Et du coup avec tout ça, la confiance d’auteure, elle a pris un sacrée coup dans l’aile. Alors j’en ai chié des ronds de pendule pour ce premier jour ! Incapable même d’ouvrir le document word, et un temps infini pour arracher ses bouts de phrase à la page blanche… Finalement, au bout d’une heure infructueuse ou presque, j’ai fini par lancer l’écoute de Piano is evil d’Amanda Palmer et j’ai enfin trouvé le rythme de croisière me permettant d’atteindre les 1667 mots quotidiens requis, et même d’atteindre les 1782. Cette version 2 gagne aussi un nouveau titre (parce que j’étais pas pleinement convaincue par Le temps du grenier) et s’appelle désormais L’océan littéralement ou Littéralement l’océan, suis pas encore complètement décidée, mais ça me plaît déjà beaucoup plus. Ça sonne moult mieux !
Bref, j’espère réussir à continuer sur cette lancée… d’autant que j’aime vraiment ce personnage et son univers, et écrire du fantastique c’est quand même bien trop génial…
Un Wall of Death à vous !

NaNoWriMo : semaine 1

Bonjour à vous Termites !

Pour ceux qui ne suivraient pas sur Facebook ou Twitter : j’ai eu l’idée brillante de me lancer dans le défi du NaNoWriMo (National Novel Writing Month), soit écrire un roman de 50 000 mots en un mois, ce mois étant celui de novembre. Parce que bon, je suis comme ça moi, quand je suis sensée n’avoir absolument pas le temps d’écrire, il faut que j’écrive. Ce n’est pas drôle d’écrire quand on a le droit de le faire. [insérer ici discours tout fait comme quoi l’écriture c’est politique tout ça tout ça histoire de cacher le fait que je suis définitivement une grosse bordélique désorganisée de la vie]

Le titre temporaire est à l’heure actuel Writer in progress. Reste à voir si ça sera le titre définitif ou pas, mais en tout cas ça sonne vachement bien.
Quant au pitch, voici à peu près à quoi ça ressemble : Jilian Break est traducteur. Un jour, il en a assez d’écrire pour les autres, et décide qu’il est temps d’écrire sa propre histoire. Son seul problème, c’est que les mots semblent avoir disparu.

Pour les news en vrac…
Je m’amuse beaucoup, et ça fait un bien fou. J’ai un peu l’impression que ce truc s’écrit tout seul, ce qui est assez surprenant vue que j’ai eu l’idée à la mi-octobre entre deux crampes d’estomac. À l’heure actuelle, j’ai une moyenne de 2 643 mots par jour et j’ai réussi à écrire tous les jours. Huit jours d’écriture consécutifs ! Suis assez fière d’avoir réussi à tenir la contrainte. À chaque fois que je me suis donnée ce genre de résolution, je tenais trois jours… Pour le moment, je suis à 21 181 mots, j’ai donc une belle avance sur les prévisions du site… Reste à voir si je vais tenir la distance ! Accessoirement… je suis revenue à mes premières amoures d’écriture : le fantastique. Et putain, je le réalise seulement maintenant, mais dieu ce que ça m’avait manqué !

Comme vous avez été très sage alors que je suis très absente de ce lieu depuis un mois, voici quelques extraits :

Sara Jackson-Holman – Do I make it look easy ?

Au fil des années, la routine s’était confortablement installée, rassurante et confortable comme seule sait l’être la routine. Jilian Break, traducteur de son état, aimait ces lignes toutes tracées qui l’emmenaient toujours d’un point A à un point B sans faillir. Il se levait le matin, lançait la machine à café et en attendant le salvateur breuvage, allumait l’ordinateur et vérifiait ses mails. À partir de là, il évaluait la charge de travail pour la journée. Un petit soupir le temps de verser le café fumant dans une tasse ébréchée, parce que toutes les tasses finissent toujours par s’ébrécher comme si une malédiction les guettait au coin du placard, et il s’installait confortablement dans le canapé, l’ordinateur sur la table basse. Toujours la même chose, il devrait commencer tout de suite, il aurait terminé plus tôt. Mais ça ne fonctionnait jamais vraiment. Au lieu de ça, il allumait la télé sur laquelle était continuellement branché un disque dur externe, et rattrapait quelques épisodes d’une série sur laquelle il était en retard. Avec le temps, la culpabilité de perdre ainsi sa matinée au prix d’une oisiveté tranquille s’était effacée. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, personne n’a précisé qu’il fallait se mettre au travail dans la foulée. Ce n’était que sur les coups de 11h qu’il se mettait effectivement au travail. Réglé comme la plus précise des horloges nucléaires, à cet instant Jilian devenait un autre homme. De la nonchalance maladive et imbibée de caféine, il arrivait à un état de concentration et d’assurance sans égal.

C’était ça qui avait fini par faire disparaître le sentiment de culpabilité des matins sous série B. Cette sensation que le monde disparaissait pour mieux laisser entendre les mots. Les lignes dans sa tête se mettaient alors en place. D’abord pelote de laine encombrante, les mots restaient opaques, nébuleux. Jilian se retrouvait souvent en territoire inconnu, à travailler sur des sujets aussi loin de sa conscience que l’horloge nucléaire précédemment citée peut l’être pour un traducteur. Se présentait alors à lui un étonnant mélange d’angoisse et d’excitation : allait-il pouvoir s’en tirer ? Comment être sûr qu’il n’allait pas raconter n’importe quoi du fait de son manque de connaissance du sujet ? La fin de la matinée était alors consacrée à faire des recherches sur diverses choses. Sans devenir grand spécialiste en quoi que ce soit, il avait ainsi eu la possibilité de s’informer sur les imprimantes 3D, les consignes de sécurité lors du montage d’une locomotive, les droits et usages en ressource humaine ou encore la faune et la flore de certaines îles. Après avoir rapidement déjeuné, il plongeait tête la première dans cet ouvrage passionnant qu’était le démêlage de la pelote. Certains mots résistaient, se refusaient à lâcher prise sur le nœud qu’ils avaient si soigneusement formé. Il était passé expert dans l’art de charmer ses résistants : il les caressait dans le sens du poil, leur fredonnait à l’oreille en leur promettant une place toute aussi radieuse dans une nouvelle toile emmêlée. Les mots finissaient toujours par lui céder. Il jouait les funambules entre les langues et finissait toujours par trouver un moyen de traverser les crevasses sans jamais se perdre à l’intérieur. Une fois les nœuds démêlés, ordonnés et prêts à être recyclés, ses doigts s’occupaient de la magie, reconstituant de ligne en ligne le nouveau tissage, la nouvelle pelote.

Zazie – Adieu Tristesse

Peut-être que c’était ce changement de matière à traduire qui l’avait poussé à prendre cette décision. Ça ou le blanchiment soudain de ses cheveux. Comprenez, se réveiller un matin, la tignasse complètement blanche alors qu’on n’a pas encore 30 ans, ça oblige à se poser des questions. Jilian n’étant pas la personne la plus collée au miroir qui soit, il avait mis un moment à s’en rendre compte. Si bien qu’en vérité, il n’avait absolument aucune idée de la date de cette subite transformation. Pourtant, il était plutôt fier de ses cheveux. Il les portait long, attachés par un lacet noir quelque peu élimé à force d’être utilisé. Il estimait le temps qui passe au rythme des mèches s’évadant peu à peu de la queue de cheval. Les plus longues lui tombaient sur les yeux en fin de journée. Comment un pareil détail avait pu lui échapper ? Il n’en avait aucune idée. Il fallut attendre qu’il voit ses amis les libraires à leur rendez-vous mensuel d’août. Le traducteur n’était pas nécessairement la personne la plus sociale qui soit. Il appréciait sa solitude, uniquement troublée par la présence des mots et des auteurs qui s’y cachaient. Leur compagnie leur suffisait, même si elle était parfois pesante. Pour autant, il ne manquait jamais un de leur rendez-vous. Ces quatre amis étaient tous libraires,  ils avaient tous trouvé du travail ici et là, mais tenaient tout de même à rester en contact. Aussi, tous les mois se retrouvaient-ils pour un week-end chez l’un ou l’autre afin de discuter des derniers livres qu’ils avaient lu. Jilian avait été ajouté au cercle un jour qu’on lui avait demandé de jouer les interprètes pour un auteur anglais invité dans la librairie où travaillait Andy. Jilian avait d’ailleurs détesté cette expérience… mais peut-être y reviendrons-nous plus tard. La chose s’était faite dans la précipitation et il n’avait nulle part où dormir. Andy lui avait donc généreusement offert une place chez lui alors même que ces trois invités, Xavier, Oswald et François, arrivaient pour s’installer. À sa grande surprise, il avait apprécié la compagnie des quatre hommes qui trouvaient passionnantes les histoires qu’il avait à raconter. Ils le regardaient telle une pièce rare venue enrichir la collection de nouveaux éclats. Il avait été surpris de s’intégrer aussi facilement dans la petite congrégation, elle-même surprise de se voir en capacité d’accueillir un nouveau membre en son sein. Depuis deux ans, la demeure de Jilian s’était ainsi ajoutée à la liste des rendez-vous mensuels et il en était ravi.

[…]

Jilian tourna la tête vers son ami par à-coups, comme l’aurait fait une poupée mécanique aux rouages grippés. Bien sûr que non il ne le savait pas. C’était évident. François se rendit compte de l’ineptie de sa question à peine ses lèvres eurent fini de former le point d’interrogation. Il maudit rapidement les autres qui l’avaient abandonné à son triste sort. En même temps, il ne voyait pas bien comment engager la conversation autrement. Qu’est-ce qu’il était censé dire ? Y avait-il une quelconque formule magique qui leur permettrait à tous deux de se sortir de l’embarras ?

Ce fut finalement le principal intéressé qui réussit à sortir de l’impasse où leur maladresse les avait acculés. Le visage de Jilian se découpa sur un sourire. Le sourire semblait s’étirer comme si son visage était trop gros pour y entrer. On sentait que la chair forçait sur les coutures pour se frayer un chemin. La peau crissait et le frottement laissait déjà apercevoir des marques de brûlure. Tout aussi engoncé qu’il puisse paraître, c’était un sourire qui lui allait pourtant très bien, malgré les quelques fils qui pouvaient pendre ici ou là. François frémit l’espace d’une seconde, s’attendant presque à voir l’autre lui sauter à la jugulaire dans l’instant. Il n’en fit rien. À la place, le sourire s’effrita pour laisser passer un rire fatigué, sorte de calumet de la paix auditif. Le rire ressemblait à une suite de hoquets hors de contrôle qui réussissaient tant bien que mal à s’aligner pour former une ligne digne de ce nom. François eut la politesse de le laisser mettre de l’ordre dans ce rire au compte-goutte avant de finalement le rejoindre. S’il fit semblant de ne pas voir les larmes qui s’attardaient au coin des paupières du traducteur, il voulut néanmoins tenter une accolade. Maladresse oblige, cela ne fut pas sans heurt. Il ouvrit les bras dans un élan mal calculé et sa main gauche vint griffer la paupière déjà sérieusement mise à l’épreuve de Jilian qui hoqueta de plus belle sous la surprise. C’était peut-être la douleur miniature, le rire hoquetant ou une tentative pour camoufler une évasion lacrymale venue, mais toujours est-il que Jilian se courba, cachant son visage dans ses mains pour finalement venir s’appuyer contre l’épaule de son ami qui put alors terminer l’accolade préalablement esquissée.

Billy Talent – Kingdom of Zod

Le médecin n’avait jamais vu ça. Rien d’anormal ne fut trouvé au cours de toutes les analyses qu’il dût passer. Hormis ce brusque changement, Jilian était en parfaite santé. Son sang contenait tous les éléments nécessaires en parfaite quantité, aucun organe ne présentait de défaut de fabrication ou d’utilisation, nulle tumeur n’était venue s’installer dans un recoin oublié, toutes les cellules, tous les chromosomes étaient parfaitement rangés à leur place attitrée. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et sans grande conviction, les « vrais » médecins finirent par accepter de remettre leur nouveau jouet aux mains des psychiatres qui se régalèrent à leur tour de pareil cas d’école. La vie du traducteur fut passée au microscope : on traquait les erreurs de parcours, les dénis, les regrets bien ancrés, les idées noires, les omissions, les obsessions, les frustrations… Tout y passa.

Il décida de se prêter au jeu, amusé. Cela faisait un moment qu’il avait compris qu’il ne fallait attendre aucune réponse de ces gens-là. Il avait donc fini par se ranger du côté de la logique, observant avec elle depuis le bord du terrain le match qui se jouait. Une pareille dissection de son corps comme de sa vie aurait agacé n’importe qui. Mais depuis qu’il avait décidé d’être simple observateur des événements, et non plus acteur principal, il comprenait tout l’intérêt de la chose. L’absurdité de la situation lui sautait maintenant aux yeux : il n’y avait rien à comprendre, il allait bien sous tous les points, il avait juste les cheveux blancs. Un phénomène qui arrivait à bon nombre de personnes sur cette terre. Simplement, au lieu de voir les choses se faire de façon progressive, ça avait été soudain, sans signe avant-coureur. Bien sûr qu’il avait été inquiet. Qui ne l’aurait pas été ? Il avait beau être pragmatique au-delà de la moyenne, il avait été obligé d’admettre que ce n’était pas rien. Il s’était présenté à tous les examens médicaux en toute bonne foi, désireux de comprendre ce qui n’allait pas chez lui. Au fur et à mesure que les résultats revenaient négatifs, il avait vaguement tenté de paniquer : mais que se passait-il donc ? Était-il victime d’un mal si mystérieux qu’il en était introuvable de nature ? Peut-être était-il le premier atteint d’une toute nouvelle maladie encore jamais rencontrée et qu’ainsi personne ne savait ni la reconnaître, ni la traiter. Et ainsi de suite.

[…]

Sans doute qu’il le savait, sans doute qu’il aurait pu leur dire et que tout le monde aurait gagné du temps. Mais les gens qui gagnent du temps ne font pas de bonnes histoires. Et ça, Jilian, en bon traducteur le savait parfaitement. Aussi, fit-il semblant de ne pas voir que ses cheveux blancs n’avaient été que le grain de sable dans une machine qu’il aurait été facile de réparer si tant est qu’on prenne le temps de regarder au bon endroit. Tous cherchaient à réparer un grain de sable, alors qu’il aurait fallu trouver la fuite, la fissure… Dans le fond, le plus inquiétant n’était pas les cheveux, le plus inquiétant, c’était la boulimie lexicale. C’était ce gouffre sans fond qui s’était ouvert en lui et réclamait toujours plus de mots à vomir par la suite. C’était ce besoin insurmontable, insupportable, de dévorer page après page, de les lécher jusqu’au trognon pour mieux en découvrir les pépins. C’était cette faim interminable qui le prenait aussitôt qu’il avait terminé un livre, un texte. C’était ces errances quand le manque lui sautait à la gorge dans la rue et qu’au désespoir il traduisait en quinze langues plus ou moins réelles tous les mots qui lui tombaient sur la rétine.

Le problème n’était pas qu’aucun signe n’avait averti du blanchiment capillaire.
Le problème était que le blanchiment capillaire prévenait la Faim.

Diablo Swing Orchestra – Justice for Saint Mary

Jilian aimait bien ses échanges avec la Logique. Il trouvait passionnant d’essayer d’avoir le dernier mot avec ce qui était le dernier mot incarné, ou en tout cas, qui arrivait très bien à faire comme si elle l’était. De façon paradoxale, et donc assez illogique quand on y réfléchit bien, la Logique passait le plus clair de son temps à chercher, et à trouver, ce qui n’était pas logique. Elle en était obsédée. Le traducteur avait du mal à savoir s’il s’agissait d’un jeu ou d’une vieille rancune entre la Logique et la vie qu’elle n’aurait pas bien digéré. Un jour, il voulut en avoir le cœur net et décida de plaisanter sur le sujet.

« Tu passes beaucoup de temps à chercher l’illogisme, mais finalement, s’il n’était pas là, tu n’aurais aucune raison d’être. Peut-être même que tu n’existerais même pas. »

La Logique ne répondit pas tout de suite. Elle lui jeta un regard cinglant. Elle avait accepté avec joie ce compagnon d’infortune sur son banc de touche. C’était un garçon surprenant mais intéressant, et elle n’avait rien contre un peu de compagnie. Mais elle n’avait pas prévu qu’il puisse se permettre de telles familiarités. Le silence passa afin de recueillir un nouveau moment embarrassant pour sa collection. Il était un peu en retard ceci dit et il s’en voulait. Il faudrait qu’il pense à suivre ce garçon de plus près, il semble qu’il y ait toujours des récoltes abondantes à faire quand il était dans les parages. Si le silence était paranoïaque, il aurait presque pu croire qu’on cherchait à lui voler sa place. Mais le silence était d’un naturel calme aussi ne s’offusqua-t-il pas plus que ça et ramassa ses trouvailles pour aller les admirer plus loin, enfin pas trop loin non plus, peut-être y aurait-il encore de quoi faire pour lui. La Logique par contre était légèrement plus inquiète de sa posture, consciente de la fragilité de son existence et de la tendance du monde à toujours vouloir faire l’exact inverse de ses sages prescriptions. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la Logique n’appréciait guère cette attitude et se sentait constamment menacée.

« Tu sais, toi, il n’y a rien qui t’oblige à venir ici. Tu viens de ton plein gré, personne n’a jugé que tu représentais la moindre menace pour qui que ce soit. Alors si tu en as assez de leurs histoires, pourquoi tu continues de venir ? Ça non plus, ça n’est pas logique. »

Voilà. Avec ça, il devrait moins faire le malin. La Logique aimait la compagnie certes, mais pas tellement qu’on marche sur ses plates-bandes. Le Silence ne jugea pas nécessaire de ramasser ce moment-ci. Il n’y avait que la Logique pour ne pas se rendre compte que le traducteur, loin d’être impressionné, était simplement en train de retourner cette idée dans tous les sens pour voir ce qu’il pouvait en faire. Le Silence continua donc tranquillement de nettoyer sa précédente récolte sans bouger prendre la peine de relever.

« Eux… ça n’a aucun intérêt… mais les gens autour… il y a des histoires ici… il faut trouver les histoires qu’il y a. Les médecins ne savent pas les raconter. Ils confondent les histoires avec la Vérité… ce qui est stupide. Parce qu’ici, tout ce qu’il y a là, ce sont des histoires, pas la Vérité… »