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6h52 La Bête et la Solitude

Myrkur & Chelsea Wolfe – Funeral

Tu marches. tu ne sais plus très bien depuis combien de temps. Suffisamment longtemps pour que tes genoux menacent de céder. Ils sont raides, plient moins bien. Tu sens l’os de la hanche qui commence à protester. Finalement, c’est toute la mécanique de la jambe qui t’apparaît ici en traits fragmentés. Cartographie de la douleur. Pourtant quels que soient les signaux, tu n’y prêtes pas attention. L’important n’est pas de savoir depuis quand tu marches, mais bien pourquoi.

La ville est immense et un brin manichéenne. Elle te rappelle insidieusement des cours de géographie, une étude de cas, des endroits où la pauvreté et la richesse sont voisins de palier.On dirait une ville conçue pour les touristes. Ça grouille de partout. Où que tu ailles, ça grouille de gens. Et malgré tout, il semble impossible que quoi que ce soit vive vraiment là. L’endroit semble trop propre pour ça, trop propre pour être honnête. Tout est propre au point que tu ne peux t’empêcher de sentir que forcément on te cache quelque chose. Sous la propreté immaculée, on cherche à dissimuler la crasse. Personne ne vit ici, personne ne s’arrête ici. Les gens grouillent, et sous leurs pas, la ville grouille aussi, d’une saleté qu’on a voulu repousser à la périphérie. Rongeurs et parasites humains en tous genres sont sciemment et quotidiennement rejetés en bordure. Et tous les jours, rongeurs et parasites humains en tous genres menacent de se déverser à nouveau dans la ville.Tu sens les rues frémir de cette tension circulatoire. Les touristes qui grouillent autour de toi ne semblent pas s’en rendre compte, ou ne veulent pas s’en rendre compte. Tu n’auras pas droit au salut de la douce ignorance. La tension de la ville vrombit en écho jusque dans tes genoux, et tu la sens déjà remonter le long de ta colonne vertébrale. Tu sais ce qui se passe ici. Alors pour toi, les artifices de la ville, ses allures cotonneuses et ses promesses enchanteresses, sont sans effet. Tu vois la mer prête à déchirer les corps quand ils ne voient que le doux roulis des vagues. Tu vois le sang dans les interstices entre les pavés, tu vois bien qu’on a voulu nettoyer, mais certaines tâches sont plus coriaces.

Tu vois tout ça.
Tu sais tout ça.
Et tu es là pour ça.

C’est comme un safari. Un safari de gens tellement riches que tuer des lions ne les amusent plus autant qu’avant. Alors il a fallu passer au niveau supérieur. Alors la ville est née. Une ville de safari où l’on ne chasse plus le lion, mais le parasite humain. La démarche est propre. Les papiers sont en règles et les assurances nécessaires ont été prises. Pour un peu, plus légal, tu meurs. La chasse à l’homme peut commencer.

Bien sûr, il y a des règles, comme dans tout jeu qui se respecte. Alors que tu erres, tu revois l’instructeur, la lumière dans ses yeux alors qu’il explique le déchirement des membres et l’odeur inimitable du sang. Il dit qu’on ne parle jamais assez de l’odeur du sang, ni de sa façon si particulière de sécher et coaguler une fois hors des 37°C salvateurs. Avec des airs d’historien de l’art, il explique comment tuer ne suffit pas. Non, le plus beau n’est pas dans la chasse. On n’est pas des sauvages. Le meilleur est dans la torture. Dans la longueur de l’exécution. Dans son air de n’en plus finir. Dans les yeux de la victime qui se voit découpée toujours en plus petits morceaux. Dans l’air de la ville qui absorbe les hurlements. Dans la façon qu’ont les touristes de ne pas voir. Dans le talent des nettoyeurs qui remettent ainsi les compteurs à zéro. L’instructeur revient encore et toujours sur le sang. Le sujet l’inspire, l’obsède, le fascine. Pour un peu, tu le suivrais bien, il y a quelque chose d’hypnotique dans son discours. Il est évident qu’il pourrait facilement ne plus s’arrêter si on lui en donnait l’occasion.

D’ailleurs tu n’as pas perdu de temps pour lui en donner une. Sans doute un excès de générosité.
Alors que tu erres, tu essaies de retracer les événements qui t’ont mené ici. Il serait hypocrite de ta part de nier que tu es venu ici de ton plein gré. On ne force pas les gens à venir en safari. Du moins pas ceux qui sont du bon côté. Alors forcément, tu as choisi. Mais la décision est coincée dans une seconde de blackout et tu n’y as plus accès. Si bien que te voilà errant, incapable de passer à l’action. Tu sens que les autres ont déjà agi. Tu vois bien comment la ville se tord pour les couvrir. Sauf que tu ne peux pas. Tu n’arrives pas à passer à l’acte. Quelles que soient les raisons qui t’ont poussé à venir ici, tu as changé d’avis. Tu ne savais pas que tu n’en avais pas le droit. Il est déjà trop tard pour ça. C’est contre les règles. Vous êtes tous venus ici pour tuer, alors vous tuerez tous. Sinon le safari ne pourra pas être validé.

Bien sûr, tu as tenté la fuite. Là on plus, tu ne sais pas ce qui a motivé ta décision. Tu as tenté la fuite par la mer. Complètement stupide. Combien de temps aurait-il fallu que tu nages pour arriver où que ce soit ? Pourtant conscient de ça, tu as sauté à l’eau et tu es parti affronter la marée sans aucune certitude. Décidément, tu es passé maître dans l’art de prendre des décisions stupides. Heureusement pour toi, l’instructeur t’a repêché avant que les vagues ne se chargent de te démembrer. Tu l’aurais bien remercié, si tu en avais eu le temps et l’intelligence. De l’eau plein les poumons, c’est à peine si tu as pu cracher une explication. Toute action a ses conséquences. L’instructeur est furieux que tu ais ainsi enfreint les règles. Et toute infraction aux règles mérite une punition n’est-ce pas ? Avant même que tu ais le temps de comprendre, les paupières te sont arrachées. La douleur est vive, brûlante. Le monde est soudainement beaucoup trop grand, la lumière beaucoup trop forte Tu te sens nu, à la merci du monde, incapable de t’en protéger, incapable de te cacher de la déferlante d’informations qui pénètre maintenant tes yeux sans plus discontinuer. Il n’y aura plus jamais la moindre seconde de sommeil pour toi tant que tu n’auras pas tué. C’est ce qui était convenu. Tu ne peux pas changer les règles quand ça t’arrange. Si tu veux dormir, il faudra tuer.

Alors que tu erres, tu tentes une nouvelle fuite. Tu calcules combien de temps tu peux passer ainsi, sans sommeil. Tu essaies de te faire croire que ce n’est jamais qu’une histoire de volonté. Tu finirais presque par te convaincre que si tu n’arrêtes jamais de marcher, ça ira. Mais tes genoux n’en peuvent plus et la mécanique de tes jambes s’encrasse. Sans savoir depuis combien de temps tu marches, tu sais que c’est déjà beaucoup trop. Tes yeux se dessèchent et menacent parfois de tomber purement et simplement. Tu tentes bien de te rassurer, tu fais appel à toutes les notions d’anatomie en ta possession pour te prouver qu’une telle chose n’est pas possible. Mais la lumière te rend fou Sans paupière impossible de t’en protéger. Que tes yeux tombent seraient peut-être la meilleure chose qui puisse t’arriver. Ceci dit, ça ne changerait rien, la punition ne sera pas levée et tu n’auras toujours pas le droit de dormir tant que tu n’auras pas tué quelqu’un. Alors il va être temps que tu t’y mettes, et sérieusement cette fois.

Alors que tu erres, tu finis enfin par la trouver. la victime parfaite. Elle est là, sur un pont, seule, les yeux dans le vague, à pleurer sous le couvert de la multitude anonyme qui grouille autour d’elle. L’invisibilité parfaite. La victime parfaite. À qui manquera-t-elle ? À Personne. Tu peux la sentir de là, la solitude qui lui suinte par tous les pores de la peau. Non seulement elle ne manquera à personne, mais en plus, tu lui rendras service. Bien sûr, les règles imposent que la mort soit donnée avec le maximum de souffrance possibles. Les points sont comptés. Pas de mort propre ici. Un vainqueur doit pouvoir être désigné.

Alors tu réfléchis. Tu sens monter en toi un agacement d’une violence qui dissipe toute hésitation quant aux raisons de ta présence ici. Définitivement, tu as choisi de venir ici. Elle t’énerve tellement, à pleurer sa solitude sur un pont comme ça. Ce genre de chose, ça se fait en privé, seuls les lâches exhibent ainsi leurs larmes au vide des rues sans nom. Tu ne saurais dire pourquoi, mais ce spectacle t’es insupportable. Viscéralement insupportable. Comme un crissement d’ongle sur un tableau, les dents de la fourchette raclant le fond de l’assiette. Tes dents se crispent sous la pression. Il faut supprimer les bruits parasites. Tu veux qu’elle s’arrête. Qu’elle arrête de pleurer pour de bon et pour toujours. À quoi ça lui sert de toute façon ? Il n’y a personne pour elle et ce n’est sans doute pas pour rien. Personne n’aime les pleureuses. Surtout pas toi. Maintenant tu sais. Tu es venu pour ça, pour la tuer elle. Tu as erré à sa recherche et maintenant elle est là. Tu sais exactement comment faire. Il suffira de la jeter du pont. Une poussée nette et propre par dessus la rambarde, le corps en arc de cercle parfait. Et dans cette ivresse du corps qui cherche en vain à se rattraper, à arrêter la chute, planter une lame au travers de sa main. Tu vois déjà son corps paniqué, suspendu dans le vide, la main clouée sur le pont, agité de secousse, continuant de s’accrocher au pont alors qu’il vaudrait mieux lâcher et choisir la chute. Tu peux sentir la lame déchirer les chairs et les tendons. Tu rêves de la main qui se déchire parfaitement en deux, aussi fragile que du papier, pour enfin laisser tomber la carcasse dans l’eau en contre bas. Tu l’imagines finalement, l’odeur pure du sang. Ta libération est proche. La victime parfaite, le plan parfait.

Alors pourquoi est-ce tu n’arrives pas à bouger ? Pourquoi est-ce qu’après tout ça, tu es complètement paralysé ? C’est toi ou elle. Pas d’autre solution en vue. Elle meurt ou tu ne dormiras plus jamais. C’est ta seule chance. Et pourtant, ton sang se gèle et tu ne peux plus bouger. Pourquoi ? Pourquoi d’un coup tu es bloqué comme un con, incapable de faire ce pourquoi tu es venu ? Pourquoi ? Pourquoi tu ne la tues pas ? Parce que c’est toi ? Parce que tu es la femme qui pleure seule sur un pont ? Parce que toi et elle êtes la même personne ? Pourquoi tu ne la tues pas ? C’est toi ou elle…

Alors seulement, ton cri déchire la ville…

Face A – Face B

Myrkur – Ulvinde

This is where the weak one goes

Éclats de voix
fragments de conscience
et les mots qui se délitent.
Au pays du signifiant sans signifié
les sons éclatent à même la peau.

Et les insomniaques désespérés
de se rassembler autour des pendules désaccordées.

Qui est je ?
C’est pas moi
Ni moi
Je n’était pas là le jour de cette décision
Ni moi
Je est une légende urbaine
Je est une histoire qu’elle se raconte
Je est une histoire qu’elle leur raconte
Je est un soucis de cohérence
Par soucis d’honnêteté
Je n’est qu’un mirage
une illusion
Nous n’y sommes pour rien
Mais sans je les voix éclatent en fracas
Sans je la grammaire se délite
Sans je la phrase n’a plus de sujet
Sans je nous n’est plus
Mais je n’est qu’un prétexte
Pourquoi préférer je à nous ?

Qui est tu ?
C’est pas moi
Ni moi
Tu n’est qu’une déformation
Une diversion
Une distorsion
Tu est parasite
Tu est un contournement
quand je ne peut plus fonctionner
Et nous là-dedans ?
Tu pour ramasser les voix
Tu pour recommencer redémarrer
Tu pour réessayer
Tu ne peut pas durer
Tu n’est pas moi
Tu n’est pas nous
Tu ne peut pas repousser l’inévitable

Et les insomniaques désincarnés
de se résoudre aux pendules désemparées.

Au pays du signifiant sans signifié
les voix paniquent
quand la fissure encore grandit.
La terre tremble
à défaut de syntagme solide. 

Qui est elle ?
C’est pas moi
Ni moi
Parce qu’elle est morte
enfermée dans le mur
à pleurer pour l’éternité
pour un crime que nous n’avons pas commis
Mais qui ?
Pourquoi ?
Alors sans savoir
elle pour toujours dans le mure
Punition
Protection
Prétexte
Nous s’est amputé d’un e pour survivre
Le sacrifice d’un
pour sauver le groupe
Tu veux dire une ?
Quelle différence ?
Pas moi
Alors elle dans le mur pour un crime
qui ne veut pas se nommer
ni s’oublier
Dans le mur
elle pleure
les mains pleines de sang.
Mais nous n’y sommes pour rien.
Non ?
non.
NON
Non assistance à personne en danger.

Et les insomniaques délaissés
de s’avilir aux pendules désolidarisées.

Au pays du signifiant sans signifié
les voix se refusent
à nouer les noeuds qui doivent l’être.

Qui est il ?
Pas moi
Ni moi
Peut-être
Une mauvaise solution
Une mauvaise réponse
Il n’y a pas de mauvaise réponse
Seulement des question stupides
Il ne peut pas fonctionner
Nous savons
Effet placebo
à peine cathartique
Nous savons
Alors pourquoi ?
Grammaire insuffisante
choix obligatoire.

Pile ou face
Face A
Face B

Je est une légende
Tu un contretemps
Elle morte ou presque
Il insuffisant

Dis moi à quel moment la sémantique l’emporte sur le lexique.

Face A
j’essaie encore
ramasse les voix autour de moi
la morte pleurant dans le mur
lave le sang sur nos mains
change de nom
et repars pour un tour de manège

Face B
j’abandonne encore
m’adonne aux hurlements alentours
fracasse ma tête sur le mur
badigeonne de sang mes restes de conscience
oublie mon nom
et me jette sous le manège

Mais si je est illusion
construction d’usage,
alors dis-moi
c’est si grave que ça de tuer je ?
Dis moi
Face A fera-t-elle plus mal que Face B ?
Quelle chance de survie pour Face A ?
Quelle chance de réussite pour Face B

Der Horizont wartet nicht.

Des faces A
pas moi
Des faces B
pas nous

Et les insomniaques épuisés
d’effacer les pendules esseulées.

Face A

Face B

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


À force de bricoler un peu tous les jours, on finit par arriver à quelque chose avec un peu plus de densité (on va dire ça comme ça). Pas mal de choses en cours. Beaucoup de doutes et d’angoisses (histoire de changer de d’habitude)(ou pas). Je sors d’une passade où j’arrivais plus à écrire, et où le peu qui me sortait des doigts ne trouvait absolument aucune grâce à mes yeux. (mais genre même pas sous le taf « shit writing » quoi, c’est vous dire !) Bref, une belle sensation d’avoir perdu le feu sacré, et qu’est-ce que je fais de ma vie, pourquoi je m’acharne, en plus tout le monde s’en fout, t’écris des trucs trop bizarres on y comprend rien, puis c’est chiant, puis pourquoi des mots compliqués tout le temps tu nous emmerdes, bla bla bla tout ça tout ça. Le fait est que j’aime bien les mots compliqués. J’aime ce qu’ils racontent même quand on ne les comprends pas vraiment. Ils portent une poésie qu’on ne leur reconnaît que trop rarement parce que la plupart du temps on s’en sert pour se la péter (dit l’humain qui passe trop de temps dans les livres). J’aime bien les faire descendre de leur pied d’estale, voir ce qu’ils ont à nous dire si on veut bien leur en donner l’occasion. Qu’on sache ce qu’ils veulent dire ou pas, qu’on le devine ou qu’on se l’imagine, j’aime bien leur effet dans la bouche et sous les doigts… Quant aux trucs bizarres… pourquoi se fatiguer à écrire si c’est pour vous dire des choses que vous voyez tous les jours ? C’est quand même plus drôle de lui tordre un peu le coup à la réalité, voir ce qui se passe derrière les mots, justement quand on les fout un peu à poil dans la neige (genre en pondant des métaphores pareilles… I guess I made my point)(oui alors en plus c’est pareil faut que t’arrêtes le mélange des langues tout le monde parle anglais allemand en plus t’es nul en allemand tu fais plein de fautes)(ta gueule; merde)(utilisation #613516514 du plurilinguisme : exprimer le bordel dans mon cerveau. Y aura pas trop de trois langues pour en faire des phrases…). BREF. Phase de questionnement de doute de larmoiement d’auto-détestation. L’été quoi. (je vous ai déjà dit que je détestais l’été ?) Et puis d’un coup, à force de ruminer des tessons de mots sous la langue, d’essayer quand même, on finit par pondre un texte par jour, pas forcément les meilleurs, qui valent en tout cas leur existence sur la toile. Bienvenue dans mon laboratoire grammatique… (oui je sais on dit grammatical, mais vous trouvez pas que grammatique ça sonne moult mieux ? en plus ça fait hurler le correcteur orthographe DOUBLE FUN) J’espère qu’on est reparti… à voir. Si vous voulez des nouvelles entre mes périodes de silence :  Facebook (sur lequel j’ai enfin changé de nom ! youhou ! j’ai mon vrai nom (de plume) <3)et twitter . Un Wall of Death à vous.

PS : en vrai, on a le droit d’être à la fois une Face A et une Face B. Mais ça sera sans doute un prochain texte…