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Ça veut dire quoi savoir parler une langue ?

Bonjour Monde !

Dans la mesure où mon cerveau expérimente une phase de réchauffement climatique (comprendre : j’ai vraisemblablement la grippe, et avec certitude une putain de fièvre), je me vois contrainte d’annuler mes cours les uns après les autres depuis deux jours. Ce qui est quand même bien dommage. Du coup, entre deux rêves fiévreux où j’essaie d’expliquer à mes élèves la différence entre aimer et parler (sujet philosophique si l’en est), je me retrouve quand même à cogiter sérieux, d’autant que si cette fin de semaine est placée sous le signe d’une pile de mouchoirs, le début fût plutôt intensif et j’ai enchaîné les cours… et les préparations de TOEIC. Et je crois qu’il y a moult à dire. En plus, ça m’a énervée. Alors essayons de démêler tout ça… (quand j’aurai retrouvé le bouton « justifier » qui a soudainement disparu de l’éditeur de WordPress ce que je ne m’explique pas)(je sais pas pourquoi j’écris quand je suis dans cet état ça va être absolument abominable à suivre, j’espère que j’aurai l’intelligence de repasser derrière moi !) Comme la dernière fois, comme on a le goût du risque, des images à cliquer pour avoir un brin de musique, parce que ça adoucit les moeurs (et le mal de crâne).

Ces derniers temps, j’ai plusieurs élèves qui souhaitent / sont obligés de préparer le TOEIC. Si tu ne sais pas ce que c’est que cette bête-là, c’est une certification de langue. Il en existe plusieurs en fonction du milieu professionnel visé par la suite. Certaines sont payantes, d’autres non, certaines sont élaborées au niveau européen / international, d’autres par les états eux-mêmes. Pour une raison qui me dépasse un peu (ou plus exactement : j’ai plein de raisons en tête mais pas de balise HTML spécial cynisme)(SorryNotSorry), on parle surtout du TOEIC, une certification visant le milieu de l’entreprise, payante (plus ou moins cher, pour vous donner un ordre d’idée, grâce à la fac, je pourrais la passer avec un prix d’ami, entre 70 (étudiants en langue) et 90€ (les autres étudiants)), et n’est valide que deux ans. Il est organisé par un organisme américain, l’ETS, et peut être passé plus ou moins partout dans le monde. On y retrouve les quatre grandes compétences « classiques » en langue : compréhension orale et écrite, expression orale et écrite. Et plus je dois faire bosser des élèves là-dessus, plus j’ai envie de vomir dessus.

Alors qu’on se mette d’accord tout de suite : sans doute qu’aucune des certifications n’est parfaite. Simplement, à part le CLES que j’ai moi-même passé, je ne connais les autres que très rapidement, et aucun élève ne m’a jamais demandé une préparation à autre chose que le TOEIC. D’ailleurs, en général quand les gens ne connaissent qu’une certification de langue, c’est souvent celle-là. Alors forcément, moi, les positions de monopole, ou d’hégémonie, ça m’interroge…

Alors, le TOEIC… en général, je dois préparer mes élèves à la partie compréhension. Pour ce qui est de la compréhension orale, plusieurs épreuves. La première : sur leur fascicule, les participants ont des photos, ils vont entendre quatre propositions pour chacune et doivent choisir celle qui correspond. La seconde : ils entendent une question (soit une seule et unique phrase) suivie de trois réponses, il faut qu’ils choisissent celle qui correspond. Pour la troisième, on diffuse un dialogue, ils ont alors une question sur ce dialogue et plusieurs réponses proposées, ils doivent choisir la bonne. Pour la quatrième, c’est un monologue qu’on leur fait entendre, à nouveau une question et plusieurs réponses, ils doivent choisir la bonne. Du côté de l’écrit, plusieurs épreuves aussi. La première : phrases à trou, on enlève un bout (un mot ou groupe de mots), ils ont plusieurs propositions il faut choisir la bonne. La deuxième : texte à trou, on a enlevé des morceaux de phrases entiers, plusieurs propositions, il faut choisir la bonne. La troisième : des textes, une questions, plusieurs réponses, il faut choisir la bonne. Au plus long, les enregistrements n’excèdent pas la minute, et les textes ne font pas plus d’une demi-page. Tous ces éléments sont indépendants les uns des autres, il n’y a pas de cohérence thématique. Et plus je prépare des gens pour ces épreuves, plus je me demande ce que ça veut dire de savoir parler une langue. Parce que franchement, la langue du TOEIC ne ressemble pas tant que ça à une vraie langue. Pire, elle me donne même l’impression d’une langue morte, froide et mécanique, hors contexte, comme fabriquée en série.

« Mon psy m’a dit que pour atteindre la paix intérieur, je devais terminer ce que je commence. Jusque là, j’ai terminé deux paquets de M&Ms et un gâteau entier. Je me sens déjà beaucoup mieux. » Quand je viens de passer deux heures à faire faire les exos de grammaire du TOEIC à une dyslexique…

À la base, je me suis dit que c’était parce que je me retrouvais surtout à bosser ces espèces de QCM de grammaire… Les fameuses phrases à trou… Un véritable cauchemar d’arrachage de cheveux. Parce que tu te retrouves à interroger les gens sur des trucs tellement tellement précis… Peut-être qu’il vous viendrait l’envie de me dire que la grammaire c’est important tout ça tout ça. Et c’est pas moi qui vous dirai le contraire… qu’est-ce que je leur en fais bouffer de la grammaire à mes élèves ! Le problème n’est pas tellement là. Le problème est qu’on est face à un QCM, le problème est que c’est un exercice de grammaire bête et méchant (vous pouvez appeler ça « phrase à trou » si ça vous fait plaisir, ça change rien au fait) et que comme tout bon exercice de grammaire bête et méchant qui se respecte, il n’y a pas de contexte. Résultat des courses, parfois, deux réponses peuvent être grammaticalement correctes, impactant certes le sens de la phrase, mais comme il n’y a pas de contexte, comment savoir quel sens prévaut ? Parce que si d’un point de vue grammatical et sémantique deux réponses sont possibles, du point de vue de la correction, une seule réponse est attendue. Et ça, ça me pose un gros problème.

Pourtant j’aime la grammaire (c’est mon guilty pleasure à moi…). Et j’en fais bouffer pas mal à mes élèves. Apprendre une langue, c’est comme apprendre à faire du sport de haut niveau : toute ta vie, tu as marché sans réfléchir, sans penser à comment tout ça se faisait, et oubliant au passage qu’à une époque tu ne savais pas le faire du tout. Et puis un jour, tu veux devenir un grand champion, ce jour-là, va bien falloir que tu comprennes un peu mieux comment muscles, os, tendons et tout le bordel fonctionnent et s’articulent ensemble. Du coup, on révise aussi la grammaire française. Mon but n’est pas d’en faire des grammairiens (ou des gens bizarres comme moi), simplement qu’ils puissent voir les rouages et comment tout ça s’articule pour mieux le maîtriser par la suite. Lorsqu’on travaille une notion, je n’attends pas que l’élève me fasse un score de 100% pour considérer que la notion est comprise et passer à autre chose… Parce que sinon, on risquerait de ne jamais passer à autre chose, mais surtout parce que je considère que ne pas faire de faute et comprendre ce qu’on dit et pourquoi on le dit sont deux choses différentes. Si mes élèves sont conscients de l’impact qu’ont leur choix en grammaire sur le sens, s’ils comprennent où ils se trompent, à un moment, je passe à autre chose. Ça sera à la pratique de boucher les trous restants.

Je n’ai pas la prétention d’avoir La Réponse (puisque toute façon La Réponse c’est 42), encore une fois, ceci est mon avis. Mais d’un côté, on se retrouve avec une langue conditionnée à rentrer dans des petites cases, mais parfaite, et de l’autre, une langue consciente d’elle-même et adaptable à celui qui la parle, mais trouée. On pourra dire tout ce qu’on voudra, mais ceci n’est pas un choix neutre. Le TOEIC vise une excellence qui flirte avec l’élitisme, une efficacité certaine, un truc dont aucun poil ne dépasse. Dans la mesure où le TOEIC doit certifier une capacité à travailler en entreprise, le choix est pertinent. Je ne vais pas revenir sur le fait que si vous faîtes plein de fautes dans votre lettre de motivation, vous perdez tout autant de chances d’avoir le poste que vous escomptiez. Alors on peut imaginer sans trop de difficultés que si vous faîtes tout autant de fautes en pleine négociation internationale, ça la fout mal. Mais est-ce que savoir parler une langue se résume à la maîtrise bête et méchante de sa grammaire ?

« Tu connais l’histoire du chien dyslexique qui entre dans un wonderbar ? » (cette traduction de blague sucks bra = soutien-gorge, bar = bar…) Quand mes élèves dyslexiques font des fautes et qu’il faut pas rire.

À partir de quand sait-on parler une langue ? Ça veut dire quoi savoir parler une langue ? Le degré de maîtrise de la grammaire suit-il nécessairement le degré de maîtrise de la langue ? Je doute qu’il y ait une réponse absolue à ces questions. Quelles que soient les vôtres, il est important d’avoir conscience qu’aucune posture n’est vraiment objective face à ça. Or, des certifications comme le TOEIC se cachent justement derrière des allures de parfaite objectivité, neutralité. C’est la magie des chiffres. Le TOEIC réduit la langue à des chiffres : une série de QCM où il faut cocher la bonne réponse, même si dans la vraie vie, deux réponses peuvent être correctes. Et c’est bien là le drame. La langue est une chose tellement riche. On y fourre tellement tout et n’importe quoi… Elle est imprégnée de notre culture, de nos façons de pensée, de nos interdits et tabous (individuels et collectifs). Elle s’adapte au rapport entre les personnes, s’enrichit du contexte autour, est complétée par tout un tas de trucs (gestuelle, intonation, grimaces, smileys, photos de chat, etc). Elle est parfois tellement spécialisée que tu as l’impression que ce n’est pas la langue que tu connais qui est parlée devant toi, alors qu’en vrai tu es juste coincée au milieu d’un covoiturage avec que des gens spécialistes en physique (et en plus y a des bouchons). Bref, la langue y a plein de trucs dedans. Alors du coup, résumer ça avec des chiffres… Et pourtant.

En ce moment, je prépare une de mes élèves au TOEIC. Ça fait deux ans qu’on bosse ensemble. Quand elle me disait qu’elle était dyslexique, t’avais l’impression qu’elle te disait qu’elle était débile. Il a fallu deux mois pour qu’on sorte de là, deux mois juste pour lui faire comprendre que si, on pouvait faire avec les difficultés qui étaient les siennes. Un an pour lui redonner le plaisir de parler. Quand on a commencé, ça lui prenait un temps infini de faire une phrase simple, et quand elle finissait par la faire, ça relevait du Champolion tout terrain pour comprendre ce qu’elle voulait dire tellement y avait de fautes. Aujourd’hui, elle peut tenir une conversation simple, se  faire comprendre, et comprendre ce qu’on lui dit, ce qu’elle lit, dans les grandes lignes au moins. Maintenant, quand on bosse ces foutus QCM, ne reste que le nombre de fautes. On ne parle plus du fond, à peine du pourquoi (parce que toute façon leurs trucs sont tellement précis que soit je balance un ignoble « parce que c’est comme ça », soit je plonge au fin fond des grammaires et bouquins de linguistique comparative…), quant à la notion de plaisir, elle a presque complètement disparu. Le système compte les points, alors elle compte les fautes. C’est tout ce qu’il reste.

Cet exemple c’est pas pour t’émouvoir, c’est simplement une autre façon de montrer qu’on peut prendre la maîtrise de la langue par plein d’entrées différentes. Je suis une amoureuse des mots depuis qu’on a eu la bonne idée de me les foutre dans la bouche, pour moi, c’est important de transmettre ce plaisir-là, la beauté qu’il y a dans les mots, la poésie dans la grammaire (parce que si si y en a !), et surtout, c’est essentiel de se rappeler que la langue, les mots, permettent l’accès à des mondes fabuleux et des gens tout aussi divers et fabuleux. La grammaire n’est qu’un outil pour accéder à tout ça : voyager, parler avec d’autres, lire des histoire, en écrire, etc. Et ensuite, si tu veux aller plus loin, oui, on peut plonger dans les fins fonds de la grammaire et tout décortiquer au scalpel parce que c’est fun, et comparer avec la langue d’à côté. Mais faut faire dans l’ordre et en fonction des priorités, envies, moyens de chacun.

Parce que c’est ça aussi ce qui m’emmerde avec le TOEIC, ce côté froid et sans contexte. Une langue ça n’existe pas sans contexte, et même pire, l’apprentissage d’une langue ne se fait pas sans contexte ! Ne serait-ce qu’à mon échelle… Malgré toute la motivation du monde, mes élèves ont une vie à l’extérieure plus ou moins remplie, plus ou moins galère. Il y a toujours du temps de « pris » sur mon cours pour s’assurer du bien-être de l’autre. Ça peut aller de juste 5 minutes quand tu as des adultes qui te diront juste qu’ils sont sur un nouveau projet au boulot ou bien que les gosses ont été malades et c’était galère, jusqu’à 15 minutes pour les premières années de BTS qui découvrent la vie hors lycée. Il y aussi eu ceux qui annulent pour décès du père de la meilleure amie, ceux qui me racontent le roman familial parce que ça pèse et qu’en conversation t’as eu le malheur de demander s’ils avaient des frères et soeurs. Toutes ces choses, elles pèsent, elles ont de l’influence sur le temps de cerveau disponible. Du temps que même coca il peut pas racheter. Parce que le cerveau n’est pas doté d’un interrupteur et que les soucis vont continuer à carburer dans un coin, ou bien que les réserves d’énergie et de concentration sont pas élastiques à l’infini. Il y a ceux qui auraient besoin de te voir au moins deux fois par semaine mais galèrent déjà à te payer un cours par semaine, alors faut trouver d’autres façons de travailler. Etc. Etc. Etc. Et ça, c’est juste pour apprendre une langue secondaire ! Parce que ta langue primaire… tu peux encore multiplier les facteurs d’influence : si tu as été stimulé linguistiquement ou pas, si on t’a corrigé, comment, tes premiers contacts hors cercle familial, les différentes formes de langue que tu as pu croiser, la place de la langue chez toi. Etc. Etc. Etc. Il y a toujours un contexte. Alors quand je vois ces foutus QCMs, froid et sans possibilité d’aménagement, ça me donne envie de me passer la rétine à la javel.

« Pourquoi je devrais appuyer sur 1 pour anglais alors que vous allez me transférer à quelqu’un qui ne le parle même pas ? » Quand les QCMs de grammaire te ressortent une tournure qu’aucun anglophone n’utilise dans la vraie vie.

Alors plus ça va, plus je m’interroge : ça veut dire quoi savoir parler une langue ? Peut-on dire d’un pur grammairien qu’il survivra dans le monde de dehors ? Genre, peut-on demander à un académicien d’aller faire ses courses tout seul sans guide alors que les mecs sont capables de cracher sur des réformes qu’ils ont eux-mêmes validées trois ans plus tôt ? (ces questions sont posées avec une telle objectivité, c’est impressionnant…) J’ai vraiment l’impression qu’on rate quelque chose. We’re missing the point… Cette espèce de langue aseptisée, est-ce que c’est vraiment ça savoir parler ? Est-ce qu’on peut résumer ça à mettre les mots dans le bon ordre et avec l’accord correspondant ?

Franchement, j’ai beau être la première rebutée quand il y a vraiment trop de fautes partout, j’espère que non. Qu’on puisse résumer la langue à cocher la bonne case, à un nombre de points… ça me déprime. Ça m’agace, ça m’énerve, ça m’attriste et ça m’écœure. Alors vous me direz qu’il faut bien des outils pour évaluer les compétences… Certes. Mais la maîtrise de la grammaire ne peut pas aller sans un minimum de compétences sociales et culturelles, ce qui dans ces certifications passent complètement à l’as… Or, dans une négociation, certes, faire des fautes tous les trois mots, ça la fout mal, mais ne pas repérer une nuance, une subtilité, peut être tout aussi traître…

Bref, on va pas dire qu’il faut virer tout ça parce que c’est tout pourri (ha bon ? c’est parce qu’on est malade et qu’on a pas l’énergie qu’on va pas le faire ? parce que bon, y a trois jours on était beaucoup plus véhéments…), mais tout ça est quand même sérieusement incomplet, et ça serait bien d’en avoir conscience. Parce que dans le cas contraire, on continue à promulguer une langue joyeusement élitiste.

Sur ce, faut que je recode l’article, et que j’aille me regreffer de la peau de nez. On se retrouve sur  Facebook et twitter pour ceux que ça intéresse. Et tu peux bien sûr donner ton avis, c’est toujours intéressant.

Cet article est dédié à Amaury qui répond toujours à mes appels au secours quand je veux parler méthode ou grammaire <3
Merci à Solène pour sa relecture (mais genre tu m’as rien dit sur mes virgules, what’s wrong girl ?)

Comment on apprend une langue ?

Salut à toi Monde.

Aujourd’hui, je te propose de réfléchir sur comment on fait pour apprendre une langue… et ça promet d’être long.
Du coup, si tu as la flemme de lire, voici la réponse : Comment on peut. Et en plus on en chie.
Ne me remercie pas, c’était cadeau. Tu peux maintenant retourner à ta vie, ou choisir de lire cet article si tu veux en savoir plus.
(et bien entendu je choisis d’écrire ça au moment où je suis fatiguée au point d’avoir rangé mes chaussettes dans la poubelle de la cuisine, et que je vois moitié flou, genre mes lunettes sont couvertes de gras. Ich bin die Queen of Timing.)(et je choisis de le relire après avoir dormi 4 heures par tranche de 20 minutes. Alors accroche toi à slip ça promet d’être plein de blagues nulles, de fautes bizarres et de lapsus sortis d’on ne sait où !)

Avertissement : Oui, on va essayer de casser moultes généralités, et paradoxalement on va en poser d’autres. Cher petit Monde, garde en tête que je suis bien obligée de parler de ce que je connais. Les exemples que je te donne ne sont que des exemples parmi d’autres, que les possibilités sont proches de l’infini (voire au delà) et qu’il s’agit ici d’une réflexion en cours, alimentée depuis quatre ans et sans doute pas prête de voir l’ombre d’un point final. Du coup n’oublie pas de prendre du recul. Point de vérité absolue en ces lieux…  

Il y a quelques temps, le sieur Linguisticae sortait cette excellente vidéo où il tâchait de répondre à la question « Les Français ont-ils un problème avec l’anglais ? »

Je te conseille vivement de la regarder, d’une part parce qu’elle est vraiment très bien (même qu’après tu pourras aller te perdre sur ta chaîne et tu apprendras plein de choses et ça sera cool), et d’autre part parce que comme ça mon introduction est faite. (je suis un génie doublé d’une feignasse, ou l’inverse. Pour ma défense, j’ai passé la journée sur mon corpus musical, mon cerveau me dégouline des oreilles et fait des trous dans la tapisserie…) Si je me permets cette facilité, c’est bien parce qu’il explique très bien pas mal de choses qu’il te sera utile d’avoir en tête pour la suite (de l’importance du contexte, des rapports entre les langues, etc etc). Et de mon côté, comme c’est un peu l’année des remises en question diverses et avariées, ça a permis d’apporter de l’eau à mon moulin (ou en tout cas l’un d’entre eux).

Pour mettre du beurre dans les épinards (ou simplement des épinards dans l’assiette), je donne des cours d’anglais particuliers. Ça fait maintenant quatre ans, et avant ça, ça faisait déjà des années que mon entourage me poussait plus ou moins gentiment pour que je saute le pas. Il m’a fallu longtemps pour me décider, en grande partie parce que ma confiance en moi-même frôle le moins l’infini, mais aussi parce que je n’avais aucune idée de comment on faisait pour enseigner une langue à quelqu’un. Finalement, un jour une pote de promo avait vraiment besoin d’aide en anglais afin de sauver son semestre (un 1 coef 3, ça pique), si bien qu’en échange de quelques covoiturages moitié prix, elle accepte de me servir de cobaye et c’est ainsi que pour la première fois je donne des cours d’anglais. Je m’attendais à être une prof absolument exécrable vu mon peu de patience, c’est donc à ma grande surprise que je me révèle plutôt douée en la matière malgré certaines maladresses dues au manque d’expérience. En trois mois, ma pote se retrouve à 7 de moyenne, l’une comme l’autre considérons ça comme une victoire, si bien que l’année suivante, je me jette dans le grand monde. C’est donc armée de ma bite et mon couteau, mon instinct et mon angoisse viscérale de dégoûter quelqu’un des mots à jamais (un crime contre l’humanité selon moi….) que je pars enseigner la langue anglaise à qui le désire. Depuis j’ai vu passé tous les âges et toutes les classes possibles (bon d’accord, pas tous, mais pas mal). J’ai pu confirmé certains instincts développés avec ma pote, et en rediriger certains autres. Toutefois, n’ayant pas fait une filière de langue classique, n’ayant pas été formée à être prof, reste la question de la légitimité et surtout « comment on apprend une langue ? » (avec toute la polysémie du terme français). La première est finalement la plus facile à démonter (une fois qu’on arrête la fausse modestie), la deuxième beaucoup moins. J’ai fini par comprendre que le problème n’était pas tant de savoir comment faire pour l’enseigner, mais bien de comment on fait pour l’apprendre… Et c’est là que les choses se corsent.
Ce qui m’a aidé à déplacer mon curseur de « comment on enseigne » à « comment on apprend », c’est qu’entre temps, j’ai fait un master de recherche en théâtre, qui s’est cette année transformé en thèse, avec pour thématique les pièces écrites en plusieurs langues (non non, pas les traductions, mais bien les oeuvres des mecs qui se sont dit « tiens ! et si un de mes personnages parlait allemand alors que tous les autres parlent français, ça serait drôle non ? »)(oui c’est drôle Monde, je te jure ça l’est). Pour te la faire simple, je travaille donc énormément sur les phénomènes de domination, les moteurs de compréhension et d’incompréhension, la représentation qu’on a d’une langue (genre « l’allemand c’est nazi le latin élitiste l’anglais maître du monde »), et après avoir bouffé des bouquins de…. linguistique, sociologie, socio-linguistique, philosophie, histoire, littérature, théâtre, théologie, économie… j’ai un peu l’impression qu’on pourrait surtout résumer par « je travaille sur la langue en essayant de voir tout ce qui n’est pas la langue » et c’est un beau bordel. Bref, des questions comme « l’anglais c’est facile ? » « le contexte de développement d’une langue » (cf la vidéo)(je t’avais dit que ça serait utile !) « où se trouvent les rapports de pouvoir ? » « pourquoi cette langue plutôt qu’une autre ? » c’est un peu mon quotidien. Ça et faire le grand écart entre le monde des bisounours et des océans de fatalisme. Si bien qu’à force, les lectures faites pour mes recherches sont venues nourrir ma capacité à donner des cours d’anglais, et dans le même temps, les cours que je donnais sont venus nourrir ma réflexion sur les langues (toi aussi, vire pyromane et fais feu de tout bois).

Alors finalement, après tout ça, comment on apprend une langue ?

Courage Monde, histoire d’aérer le texte, je te mets des chouettes images. Même que si tu cliques dessus, tu gagnes une chanson. (par contre je promets rien niveau pertinence et rapport avec la choucroute)

Et on va commencer par démonter quelques généralités… (parce que ça fait toujours plaisir) À commencer par le fameux : « Toute façon, pour apprendre une langue, le mieux c’est d’aller dans le pays ! »
Oui. Mais non. Ou peut-être. Éventuellement. Mais pas sûr. En tout cas pas toujours.Mais quand même. Enfin ça dépend.
La vérité c’est que c’est beaucoup plus compliqué que ça. Bien entendu, le bain linguistique, ça fait beaucoup (presque tout même). Mais tout dépend encore et toujours du contexte. Si tu es comme ma pote L., une personne extrêmement sociale, assoiffée de contact humain, de soirées, de rencontres, effectivement, ça te sera très bénéfique puisque tu trouveras tôt ou tard les ressources nécessaires pour les rencontrer. Si tu es plutôt comme moi, que tu te méfies des humains pour leur préférer les livres et que déjà dans le pays de ta langue maternelle tu évites leur contact, ça sera vite limité. Et entre L. et moi, il existe une quantité incroyable d’autres positions intermédiaires auxquelles on peut ajouter tous les critères qu’on veut pour faire basculer la donne. Par exemple, entre L. et moi, il y a M., qui, passionnée par la Russie et sa culture, y a fait un SVE d’un an, année pendant laquelle elle a acquis un niveau de russe lui permettant de comprendre et se faire comprendre. Parfait. Du coup, le bain linguistique, ça suffit ou pas ? Tout dépend de ce que tu veux… M. était très heureuse de son niveau, mais revenue en France, elle a décidé de faire son mémoire sur un metteur en scène russe, et pour compléter sa formation, elle s’est donc lancée dans un double cursus master théâtre – licence de russe. Et elle en a chié. Mais genre vraiment. Là où en Russie elle n’avait aucun soucis, maintenir sa moyenne relevait du défi. Dans ce cas, on peut vraiment voir l’importance de se demander pour quoi on veut apprendre une langue : à l’oral, avec des Russes, dans un contexte donné, entre gens désireux de se comprendre, en général, on trouvera toujours un moyen de se comprendre ; à l’université, on te demande de maîtriser le code hors contexte, subtilités comprises, sans avoir à expliciter. Ce que M. avait pu retenir de son année en Russie n’était pas suffisant pour atteindre le « niveau de langue » exigé. Du coup, partir dans le pays fut loin d’être suffisant pour elle, sa recherche nécessitant un niveau de langue bien supérieur à ce qu’elle avait pu « glaner ». Alors que L. veut voyager et rencontrer plein de gens, donc concrètement, elle s’en fiche des fautes. De tes capacités et du but visé dépend donc l’efficacité du bain linguistique.

Du coup, je demande systématiquement pourquoi / pour quoi les gens veulent prendre des cours de langue. Ça me permet d’adapter clairement mon cours, et mon niveau d’exigence, à la personne en face. On peut répartir les élèves entre deux « extrêmes » : ceux qui sont là pour du loisir (curiosité d’apprendre, volonté de voyager) et ceux qui y sont obligés (cours, examen et autre TOEIC), avec entre les deux des gens qui se baladent et peuvent appartenir aux deux selon les jours. Le niveau d’exigence varie entre tous ces gens, d’une part, à cause de la raison en elle-même, d’autre part, à cause de l’exigence de l’élève envers lui-même. Typiquement, quand je donne un cours de conversation à quelqu’un qui souhaite voyager, je ne corrige que lorsque ses erreurs l’empêchent de se faire comprendre (par la suite en fonction des progrès, je réhausse le niveau d’exigence, le but étant de libérer la parole en premier lieu). Sauf que, la personne qui apprend pour pouvoir parler avec ses petits-enfants qui sont anglophones va vouloir atteindre un niveau de langue le plus correct possible. Et celle qui sera venue en premier lieu pour préparer son voyage chez ses potes en Angleterre finira par se dire que ça pourra aussi lui servir au travail, me demandant ainsi de revoir le niveau attendu à la hausse. Tout ça, on va dire qu’on peut le ranger dans la petite case « besoin / envie », ma première tâche consiste donc à m’enquérir de ce que l’élève met là-dedans. Et parfois, les choses commencent déjà à se corser pour certains… Des fois, on a un peu l’impression que certains arrivent par hasard (j’exagère à peine). En général, ceux-là je ne les vois pas longtemps, juste le temps qu’ils comprennent que je ne les rendrai pas bilingue d’un claquement de doigts. La case « besoin/envie » étant fortement liée à la case « motivation », sans réelle connaissance de la première, difficile d’alimenter la seconde. Je vois donc des élèves se pointer pour « préparer leur examen / un concours ». Et plus ça va, plus j’ai l’impression que la pression de la « note », c’est loin, mais alors très loin, d’être une motivation suffisante. Plusieurs possibilités :

  • L’échéance à préparer est assez importante aux yeux de l’élève pour justifier un investissement personnel dépassant le simple « avoir une bonne note », ce qui va permettre de maintenir un niveau de motivation suffisant pour continuer à produire des efforts. En général, à ce moment-là, l’élève arrive à voir le long terme et à dépasser ses difficultés initiales (soit parce qu’il se dit que ça pourra lui servir par la suite dans plein d’autres trucs, soit parce qu’il a trouvé une façon de s’approprier la langue pour s’en amuser, se faire plaisir).
  • L’échéance à préparer n’est jamais qu’une échéance, un item sur la liste des choses à accomplir, valider. Résultat, la vision étant limitée à du court terme et du désagrément, il ne faut en général par longtemps pour que l’élève se décourage devant les efforts à produire. Si c’est un item sur une liste, on peut supposer que la validation des autres items compensera la non validation de celui-ci.

Bref, comprendre ses besoins, son envie d’apprendre une langue permet d’entretenir la motivation : trouver des raisons intérieures permettant de mieux s’emparer de la contrainte extérieure, et donc de la surmonter. Sans motivation, la contrainte reste une contrainte.

Je te vois Monde, en train de bouillir sur ta chaise, genre « non mais la question c’est comment, pas pourquoi ! ». Ne t’inquiète pas, on y vient. Ce détour n’était pas totalement inutil ! (pas comme quand je conduis et que je dis à mes amies que je connais un raccourci alors qu’en fait j’étais pas du tout là où je pensais être) Parce que le pourquoi / pour quoi va permettre de déterminer le comment ! Haha tu l’avais pas vue celle-là ! si ? diantre. Alors laisse moi me rattraper Monde, tu veux bien. Et si je te disais un secret… genre, tu veux savoir quel est réellement le travail effectué par ton prof particulier de langue (voire en autre chose, mais bon je parle de ce que je connais, encore une fois) ? Tu pensais vraiment que son premier travail c’était de t’apprendre la langue ? Tu es bien naïf Monde. Mais si ça peut te rassurer, moi aussi je le croyais au début. J’ai très vite dû revenir sur ma position. En vérité, mon travail consiste en : (re)donner confiance à la personne en face, comprendre le fonctionnement de sa pensée, et éventuellement, revoir des notions de grammaire, donner des « astuces » pour acquérir du vocabulaire. Les deux premiers items étant quand même très largement majoritaire… et une fois ces choses-là comprises, le reste va presque tout seul. (presque ! faut pas déconner non plus…)

Prendre le temps de demander à quelqu’un ce qu’il pense être son envie, ses besoins en langue, c’est s’accorder l’accès à une mine d’or inestimable. Les gens en disent toujours bien plus qu’ils ne pensent. Dans ce bref exposé de leur besoin en anglais (ou en ce que tu veux Monde), ce que tu entends n’est pas tellement une explication objective de leurs besoins, mais plutôt ce qu’ils imaginent être leurs besoins, donc leur niveau, ainsi que leur capacité à le dépasser, ou non. J’ai ainsi vu des gens m’expliquer qu’ils n’avaient absolument aucun acquis, alors qu’au bout de cinq minutes il est évident que même s’ils ne connaissaient pas le pourquoi du comment d’un prétérit plutôt qu’un present perfect, ils étaient parfaitement capable de choisir l’un par rapport à l’autre de façon instinctive (ce qui peut parfois amplement suffire en fonction du but visé…). Le problème n’est donc pas tant d’ordre linguistique que psychologique. Pour une raison X ou Y, certaines personnes se sont foutues dans le crâne qu’elles étaient mauvaises, stupides, incapables d’apprendre / de comprendre, pas douées pour les langues (rayez la mention inutile). Cette question de confiance en soi, ou en tout cas dans ses capacités, c’est le premier réel obstacle à dépasser quand on apprend une langue, et par effet miroir, quand on tente de l’enseigner à quelqu’un. C’est terrible la confiance en soi. Ça tire vers le haut ou entraîne vers le fond.
L’année dernière, je donnais cours à une lycéenne en seconde. Famille un peu bourge (genre leur jardin fait la superficie de mon carré d’immeubles), dix ans d’écart avec ses aînés. En parlant avec la mère, tu sens le bébé pilule et/ou le bébé chargé de sauver le mariage à plein nez. Elle m’explique les difficultés de sa fille… que je prendrai soin de réinterroger sur le sujet. Au fil des discours de la mère (qui doit venir me chercher et me ramener à l’arrêt de bus parce qu’ils habitent au milieu de nulle part), le portrait se précise : C., c’est la petite clown de la famille, sa soeur elle est mariée maintenant, du coup C. elle va être la tata drôle ! Et puis son frère c’est un grand ingénieur… etc etc. C. se tient difficilement à 10 de moyenne en anglais. Comme beaucoup de gamins de son âge, elle est paumée, sait pas trop quoi faire de sa carcasse. Mais si je me débrouille bien, j’arrive à la faire sortir de sa coquille. C. est plus intelligente qu’elle ne le pense. Pire. C. est plus intelligente qu’elle ne veut le faire croire à son monde. C. a bien compris que sa place dans la famille, c’était la gentille petite rigolote pas forcément très futefute par rapport à ses aînés qui ont si bien réussi à l’école, dans la vie. Et bon. Une place, c’est une place, même si tu peux faire mieux. Je l’ai suivie plusieurs mois, j’ai vu des progrès, et j’ai vu des moments où clairement, elle jouait les débiles, surtout quand sa mère « passait par là par hasard ». Pas revue l’année d’après, je ne sais pas comment les choses ont évolué pour elle. Je suis toujours un peu triste devant le potentiel gâché…
Cette année, j’ai donné cours à N., étudiante en master d’architecture. 25 ans. Très vite, elle m’explique qu’elle est dyslexique. Et très vite, j’ai la sensation qu’elle se revendique dyslexique. Bon le truc, c’est que les diagnostiques et moi, on est un peu beaucoup fâchés et j’ai tendance à m’en méfier comme d’un gros titre de BFMTV. La plupart du temps, quand un mot finit par être une étiquette plutôt qu’un adjectif qualificatif, c’est le moment de se méfier, à ce stade-là, il ne veut plus dire grand chose (mais ça sera le sujet d’un article entier si un jour je trouve la motivation de l’écrire… là aussi, beaucoup à dire…). Dans un premier temps, je la rassure sur le fait que de toute façon, je suis là pour qu’on prenne tout le temps nécessaire pour que ça marche pour elle. Dans un deuxième temps, je commence à avoir sérieusement la sensation qu’elle se planque derrière son diagnostique : c’est pas qu’elle bosse pas, c’est qu’elle est dyslexique, pas sa faute. Discours qui a là aussi tendance à très sérieusement m’énerver pour plein de raisons qui ne sont pas le sujet aujourd’hui. Certes, le monde est injuste et on se retrouve avec des handicaps qu’on ne choisit pas et qui se chargent de venir nous pourrir la vie de façon plus ou moins conséquente. Il est évident que la dyslexie pour apprendre une langue, tu pars pas gagnant. Maintenant, il y a une différence entre partir avec un boulet au pied, et ne pas bouger d’un pouce parce qu’on est occupé à regarder le boulet en question. (et si ce paragraphe te semble dur, c’est normal, c’est parce que c’est celui où je suis sans doute le moins objective, je te laisse prendre du recul sur ce que je raconte comme un grand, Monde.) Dans un troisième temps, je réalise aussi qu’elle a souvent été réduite à cette condition. « maman m’a toujours dit que je pensais pas pareil » « c’est vrai que les gens comme moi…  » « non mais on m’a dit que pour moi… » Pour moi, retour à la case départ : fuck le diagnostique et parlons tranquillement…

Parce qu’une fois compris comment la personne se perçoit elle-même, il faut comprendre le fonctionnement de sa pensée… Là, ça commence à devenir putain de sportif. Clairement, les premiers cours, je marche sur des oeufs. Commencer à travailler avec une nouvelle personne équivaut à un crash test : les premiers cours, je vais tenter des trucs pour mieux comprendre comment l’autre raisonne. Certains vont avoir un besoin viscéral de tout nommer, tout étiqueter, tout comprendre. D’autres vont avoir besoin de foutre les mains dans le cambouis. Certains voudront des cours de grammaire tout droit sortis d’un cours de LLCE, d’autres voudront des exemples, d’autres comprendront mieux avec des dessins. Il faut prendre conscience de tout ça, tout en gardant en tête les besoins/envies du départ, la motivation et la confiance mises en jeu (l’humain ce tetris géant). Et parce que tout ça serait beaucoup trop simple sinon : la plupart des gens n’ont absolument aucune idée de comment leur pensée fonctionne, comment ils apprennent. Pire, certains se fourvoient complètement (au même titre que sur leurs réelles capacités). Mon boulot c’est donc de démêler tout ça afin de proposer la meilleure marche à suivre pour la personne à qui je m’adresse…
Reprenons le cas de N. Elle m’annonce qu’elle est dyslexique. Même sans connaître les détails de cette condition, je sais que ça entraîne certaines difficultés dans l’apprentissage, même si je ne suis pas complètement sûre de savoir lesquelles. En master, j’ai eu la joie de faire des mots croisés et un dossier avec C., dyslexique, ce qui m’a permis de toucher un peu du doigt les réalités des gens derrière cette étiquette (et de beaucoup rigoler au passage). En plus, je pourrais aussi choisir la facilité, parce que figure toi Monde, que l’année précédente, j’ai suivi B.,elle aussi dyslexique, avec succès plusieurs mois ! Alors c’est magique non ? Même diagnostique, donc même marche à suivre ? Sauf que par mesure de précaution, je me dis que non, voyons les gens derrière le mot, voire oublions le mot. Au final leur seul point commun c’était le besoin qu’elles avaient que j’épelle chaque mot pour qu’elles puissent l’écrire (ce que tous mes élèves devraient faire parce que franchement l’orthographe anglaise c’est digne d’un lépreux jouant de la guitare). Sorti de là… B. comprenait mieux quand je prenais le temps de dessiner / gribouiller les notions, avec des flèches tout partout, des cases, des métaphores, etc. Rendre la langue visuelle, même sommairement, c’était lui rendre le tout accessible. Alors que pour N., tout s’éclairait lorsque je trouvais le moyen de faire le parallèle avec le français en mettant en avant les différences et similitudes entre les deux langues, pourquoi le français fonctionne ainsi, et pourquoi l’anglais a fait d’autres choix.
Mon taf, c’est donc comprendre si tu comprendras mieux avec des dessins ou un système de comparaison. Ou bien encore si tu veux bouffer de la grammaire, et dans ce cas-là, il faudra que j’arrive à évaluer ce que tu peux accepter de la grammaire… Si ton but est de parler à tes petits-enfants, as-tu réellement besoin de comprendre la différence profonde entre un modal et un auxiliaire ? Ou bien si je te fais comprendre le fonctionnement des modaux et des auxiliaires, qui fonctionnent ainsi parce qu’ils sont des modaux et des auxiliaires et non des verbes simples, ça te suffit ? À quel moment on a trop de grammaire ? Pas assez ? C’est mon boulot de le savoir, parce que ça aussi, les gens n’en ont pas vraiment conscience…

Ce mec chante en anglais. Jte jure. Ça devrait te rassurer sur la qualité de ton accent.

Encore plus merveilleux : des fois, les élèves ne te laissent même pas faire. On atteint tranquillement mes limites, et les leurs… Cette année, je cumule les élèves avec qui c’est compliqué. Et c’est compliqué pour cette raison très précise : ils ne me laissent aucune possibilité de comprendre leur fonctionnement, ou une fois que je l’ai compris, ne me laisse pas les aider à aller dans leur sens. Car oui Monde, certaines personnes sont tellement persuadées de savoir, de se connaître, qu’elles se tirent une balle dans le pied et te demandent ta bénédiction (ou cherchent à t’accuser de leur non progression). C’est sans doute aussi pour ça que cet article naît maintenant : ça m’oblige à de nombreuses remises en question et interrogations diverses.
D’un côté, nous avons M., 12 ans, élève en 5ème. Sa mère m’appelle, c’est lui qui a demandé des cours. De prime abord, je suis sceptique : c’est rare à cet âge que ça vienne d’eux. Et je commence à doucement regretter que ma difficulté principale ne soit pas l’habituelle « c’est papa maman qui ont décidé » (un enfer aussi soit dit en passant)… Comme beaucoup de gamins de cet âge, ça joue à chercher les limites, à voir qui est le plus fort, et à jouer au plus con. Des conditions parfaites pour apprendre une langue ! Je me retrouve donc face à un gamin avec des lacunes tellement énormes que je ne savais même pas par où commencer, des acquis plus aléatoire que n’importe quel lancer de dés à 20 faces et qui passe les trois quarts du cours à vouloir négocier avec la grammaire (tel un client de lidl essayant de négocier avec la machine à carte…). Au point que parfois, de désespoir, une partie de moi hurle intérieurement « C’EST COMME ÇA ET PAS AUTREMENT PARCE QUE PETIT CON ! », ce que je garde pour moi parce qu’on est tous d’accord que ce ne serait guère constructif. On cumule : refus de travailler / s’investir, volonté de contredire toute forme d’autorité (sa mère, ses profs, moi, la grammaire)(NON MAIS GENRE !), refus d’accepter qu’une langue puisse fonctionner autrement que le français, difficultés certaines en anglais comme en français. J’ai une heure par semaine, sur même pas trois mois desquels il faut soustraire les vacances et les ponts. Je repars systématiquement avec la même certitude (même quand le cours s’est bien passé) : ce que je fais ne sert à rien. C’est du temps et de l’énergie perdue pour tout le monde. Typiquement, c’est le genre de caractère que je retrouve 10 ans après, et qui m’appelle à la veille de leur exam d’anglais de BTS et que je verrai deux cours, le temps qu’ils réalisent que je ne les rendrai pas bilingue par ma seule présence.
D’un autre côté, M. (encore ! On va soit manquer de lettre dans l’alphabet, soit de prénoms originaux), la cinquantaine, travaille dans l’administration. Des grosses semaines. Me contacte parce qu’elle aimerait pouvoir être plus autonome de son mari lorsqu’ils voyagent et être capable de parler avec les gens qu’ils rencontrent. M. refuse de faire de la grammaire « juste de la pratique ». Pour revenir au début de cet article : le bain linguistique c’est le top, mais en l’absence de baignoire, pratiquer à la piscine du quartier peut aider. Les cours de conversation, c’est un bon outil pour progresser en effet. Être contraint de parler en anglais pendant une heure, c’est déjà pas mal. Sauf que… si tu me permets une métaphore foireuse, la langue c’est un peu comme un squelette dont la grammaire serait une colonne vertébrale : pas de colonne vertébrale, tout s’écroule. Dans son cas, les acquis sont tellement vieux pour certains, ou tellement inexistants pour d’autres, que mener une conversation revient à pagayer à la main : c’est possible mais épuisant et non efficace. Pour se sortir de la panade, soit il faut être très, très, trèèèèèès motivé (et j’ai eu un ou deux élèves qui y sont parvenus, donc ça reste de l’ordre du possible), soit il faut accepter d’admettre qu’on a tort et revenir à la base. M. n’est ni dans un cas, ni dans l’autre. Je prends une taule si mon point grammaire dure plus de cinq minutes, et elle ne fait pas le seul exercice que je lui demande de faire chez elle (tenir un « journal », en gros, écrire, même un tout petit peu, tous les jours, sur ce qu’on veut. Seul exercice que je demande à mes élèves entre deux cours, justement pour leur permettre de pratiquer et de s’emparer de la langue en se faisant plaisir). Pour couronner le tout, elle annule deux cours sur trois (la plupart du temps au dernier moment), ne relis jamais les notes qu’elle prend avec moi, etc. Si bien qu’à chaque fois, on repart en arrière. Un pas en avant, trois pas en arrière. Là aussi, ce que je fais ne sert à rien. Ni mon amour des mots, ni mon amour du travail bien fait ne trouvent cette situation acceptable. Dans la mesure où je me tue à dire et redire à chaque cours ce qu’il faudrait faire, je peux difficilement faire plus si elle ne fait pas un pas de plus.

Parce que comme si tout ça n’était pas suffisant, il faut encore ajouter ce truc qu’on appelle modestement la vie, mais qu’on pourrait tout aussi bien appeler « feoijf,m<oq,feo<iazjr » parce que ça reviendrait au même (on aurait seulement augmenter la cohérence entre le mot et sa signification). Bref, tu l’auras sans doute remarqué pour l’avoir toi même expérimentée, mais la vie n’est pas faite qu’à base de licornes mangeant des cupcakes vegans sans avoir à se soucier de leur déclaration d’imposition sur le revenu. La liste des éléments perturbateurs est diaboliquement longue quel que soit l’âge : vie sentimentale, décès, travail, stress, problème d’argent, la liste de course, le régime, le sport, l’appartement non chauffé, les corvées qui attendent, le portable déchargé, la maladie, la connexion internet, le transport, les copains, la famille, la démangeaison soudaine sous tes fesses, etc. J’en passe et des meilleurs parce qu’on n’arriverait jamais au bout, mais surtout parce que le pire dans tout ça, c’est que la plupart du temps, on en a même pas conscience. Quand tu apprends une langue, il y a toujours un moment où tu progresses, et des moments où tu stagnes, voire recule. Et si des fois c’est facile d’identifier la raison (on apprend moins bien quand on vient d’enterrer père et mère à deux mois d’écart), la plupart du temps…. bah faut juste faire avec. Et accepter qu’on ne contrôle toujours pas. Et si tu prends un prof particulier… et bien il faudra aussi ajouter sa vie à lui. Alors certes, c’est son boulot. Par conséquent, contrairement à toi, il a (en théorie)(ce pays où les licornes mangent des cupcakes vegans donc) appris à prendre du recul sur sa langue, celle qu’il t’apprend, comment il a fait pour apprendre, comment il fait pour te l’apprendre. Mais bon, le prof a gros défaut de conception : il reste humain.
Note De la Relecture : Par exemple, cet après-midi, je m’en vais donner cours à M. (le collégien) alors que ça fait trois nuits que je peine à atteindre les quatre – cinq heures de sommeil, que mon estomac a décidé que contenir l’acide ne faisait plus partie de ses fonctions de base et que je dois régler en urgence une merde administrative comme seule l’université sait les produire. De son côté, M. n’aime pas l’école, il prend des cours avec moi clairement pour la note, n’a pas envie de bosser, les beaux jours sont de retour, l’école arrive à son terme, maman n’est pas là alors les souris dansent, et sa soeur est en train de niquer son score à Call of Duty. Pour que ça se passe bien, il est nécessaire que les planètes s’alignent pour que tout ce beau monde fasse des efforts. (les paris sont ouverts, je te raconte ce soir Monde si tu veux mais franchement parie pas ta maison !) Alors maintenant, je te laisse sortir ta calculatrice pour voir le nombre d’éléments à faire coïncider ensemble dans un cours de langue dans le secondaire en sachant qu’il faut réussir à concilier 35 vie d’élèves + 1 vie de prof. (chers profs de secondaire, vous avez mon respect éternel et mon admiration la plus totale)

Tu arrives au bout Monde !

Si on essaie de résumé tout ça… Pour apprendre une langue, il faut que tu saches pourquoi tu veux l’apprendre, quelles capacités réelles tu possèdes, et comment ta pensée fonctionne (ou quels outils tu as à ta disposition si tu préfères). Ceci sera valable que tu veuille apprendre tout seul comme un grand, à 150 dans les amphis de ta fac, ou avec un prof particulier. Le prof (particulier ou pas d’ailleurs) ne fait que t’accompagner, et donc éventuellement faciliter cette découverte. C’est ça qui fait qu’apprendre une langue, c’est difficile. Ça oblige à se connaître, et surtout ça met à vif sa capacité à se remettre en cause. Ça oblige à conscientiser des choses que l’on pense naturelle. Un peu comme si là maintenant tout de suite je te demandais comment tu fais pour respirer, comment tu as appris à respirer ? Si tu t’amuses à essayer de vraiment répondre à cette question, en théorie tu vas expérimenter quelques secondes de panique parce qu’à moins d’avoir fait médecine, tu sais respirer, mais alors le pourquoi du comment… Apprendre une nouvelle langue, c’est à peu près pareil.

Au final, la liste des éléments à prendre en compte dans l’apprentissage est tellement longue que, comme tu as pu le constater, j’ai préféré multiplier les exemples que d’essayer de la dresser, même de façon non exhaustive. La tâche est d’autant plus ardue qu’une bonne partie du temps, on n’en a même pas conscience, ce qui ne les empêche pas d’être là et d’agir sur notre capacité à intégrer une autre langue…

Je m’arrêterai là-dessus Monde. Il est 22h22 (Pépin !), ce qui me semble une heure parfaite pour conclure… Comme j’ai coupé plus de la moitié de ce que je voulais discuter dans ma tête (pourquoi on choisit une langue plutôt qu’une autre ? est-ce qu’on apprend toutes les langues pareil ? ça existe vraiment des gens « nuls en langue » ?, d’ailleurs ça veut dire quoi être « bon en langue » ?, à quel moment on peut considérer qu’on sait parler une langue ? etc), je pense qu’on se retrouvera sur ce thème dans un autre article… Si ça t’intéresse, tu peux me suivre sur Twitter ou FB, tu seras sûr de pas les louper (sauf si j’oublie de partager le lien, ce qui n’est pas impossible).

Un Wall of Death à toi Monde.
Si tu es encore là, tu as bien mérité ton chaton mignon !

Avec une chanson Disney en prime. Suis vraiment trop gentille.