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Mémé Ciredutemps est morte

Il fallait bien que ça arrive. Pourtant, on n’avait fini par exclure complètement cette hypothèse. Ta colère et ta haine du monde semblaient suffire à te rendre éternelle malgré tout. On n’était naïf. Mais sans doute parce qu’on t’aimait malgré ça qu’on s’était laissé aller à ce genre de rêveries. Enfin je ne sais pas.

Tu verrais le bordel depuis une semaine. Papy ne sait plus très bien où donner de la tête. Tu lui dirais sans doute qu’il n’avait qu’à pas rien faire pendant tout ce temps. M’enfin, il essaie vraiment. Tu lui manques tu sais. Même si putain, qu’est-ce que t’as pu le faire chier… sur la fin, tu en étais carrément odieuse. Il essaie de se souvenir comment tu faisais. Des fois il t’imite. Il se demande où tu as tout rangé. Il hésite, faut-il qu’il continue à faire comme avant, ou bien est-ce qu’il profite que tu ne sois plus là pour lui râler dessus pour faire comme il a envie ? Pour le moment, il fait à son rythme. Jamais deux choses à la fois, tu sais bien. Il finira par faire comme il veut. Il parle de reprendre le tuba, la pêche, le vélo. Mais pour le moment c’est trop dur, il y a trop d’options, trop de choses, et sans toi pour lui crier après, il trouve sa maison trop grande. Alors il erre et finit toujours par se cogner dans les murs. C’est une maison aquarium qu’il a maintenant. Il tourne il tourne, il oublie que tu es partie pour de bon, il oublie qu’il est triste, il avance, et puis ça lui revient. Il fait la bise au frangin maintenant, depuis le funérarium. Ca lui a fait bizarre. Il nous prend dans ses bras presque à chaque fois. Ca aussi, c’est étrange. Il pleure du coin de l’oeil, et il raconte beaucoup. Des soirées, son travail, comment tu étais. Aujourd’hui, on a même eu le droit à l’Algérie. C’est te dire. C’est l’effet aquarium, un tour de bocal il se souvient, un coup de nageoire il oublie. Il va bien finir par trouver son chemin. Ton foi gras lui a manqué à Noël, il n’en trouvera jamais de meilleur. Je te le dis, parce que je suis pas sûre qu’il l’ait fait. Enfin, il est venu pour mon anniversaire, il s’en voulait, c’était toi qui t’occupait de tout ça, cette logistique du calendrier. En partant, il a dit que si le temps était beau, il passerait au cimetière. Il se répète que c’était le mieux pour toi. Tu ne souffres plus, et de toute façon, tu n’aurais pas voulu de cette vie-là, même si l’opération avait réussi. Il va y arriver, mais je crois que ça va lui manquer de ne plus avoir à veiller sur quelqu’un en faisant comme s’il s’en moquait.

Papa c’est une autre paire de manches. Il papillone. Pas de refuge aquarium pour lui. De l’aquarium, il n’a pris que les rochers décoratifs et il en a tapissé son sommeil. Il ne sait plus très bien. Il est en colère, soulagé. Il pensait qu’il avait mis les choses au clair avec toi. Il constate que non. Il est déçu, fâché contre lui-même, contre toi, contre les médecins, contre le frangin qui rentre trop tard, moi qui répond trop brusquement, le chat qui dort sur sa casquette. Il te ressemble un peu là dessus. Ca aussi il le sait, et ça lui fait peur. Je me permets de te le dire parce que ma position de petite-fille me rend plus libre, je sais que tu ne m’en voudrais pas alors qu’à lui tu ne lui pardonnerais pas. Bref, tu n’as pas toujours été le meilleur exemple qui soit. Sur la fin, il était presque heureux de voir ton racisme ressortir. Tu savais très bien que ça le rendait dingue et tu en jouais. Tu faisais ça avec un peu tout le monde. Mais lui, il était particulièrement bon client. Sans doute parce qu’il le voyait très bien, ton petit jeu, mais qu’il finissait toujours par s’énerver. Il a peur d’en arriver où tu en es arrivé : à devoir détester le monde pour rester en vie. Alors il te trouve des excuses : tu aurais pu être toute autre, on ne t’a pas laissé faire. Alors c’est facile d’accuser les autres qu’il dit, mais bon, tu es sa mère, alors malgré tout, il cherche quand même une façon de te dédouaner. Le truc, c’est qu’avec des si, on met Paris en bouteille. Lui aussi, il raconte. Bien sûr, il essaie de nous raconter le meilleur, mais des fois, des éclats de noir ressortent. Il continue de se taper la tête sur ses rochers nocturnes et il essaie de faire le tri. Ca va être compliqué, la moindre secousse lui tombe un rocher au visage.

Quant à moi… je ne sais pas. Bien sûr que c’est étrange de voir Papy seul, bien sûr que je suis triste, un peu quand même. Toi et moi, on a jamais bien su se comprendre. Ce n’est pas faute d’efforts. L’une comme l’autre, on en a faits. Jusqu’à un certain point. Ces derniers temps, je me dis que peut-être c’était parce qu’au fond, on se ressemblait trop : des femmes têtues, droites dans leurs bottes, sûres de ce en quoi elles croient, mais qui ne s’aiment pas. Alors forcément, se retrouver face à une version de soi d’un autre âge, ça ne pouvait que nous raidir, nous pousser dans nos derniers retranchements. Peut-être que ça aussi, on le savait. Du coup, même si on se blessait, on était quand même heureuse de se voir. Parce qu’au final, j’ai continué à venir te voir. Et tu as continué à m’accueillir avec un sourire tout ce qu’il y avait de plus sincère. Je vais faire des efforts pour me souvenir surtout de ça, déjà parce que ça ne sert à rien d’être en colère contre les morts, et ensuite parce que c’était quand même un beau sourire. J’aurais voulu pouvoir te montrer mon diplôme final, pouvoir te dire que j’avais réussi à trouver une petite place dans un petit coin du monde à moi, et un appart par complètement moisi. Ca ne se fera pas. Tu m’as toujours fait la politesse de croire que moi, comme le frangin, on finirait forcément par tirer notre épingle du jeu. Même si je ne m’y prenais pas comme tu aurais voulu, tu n’as jamais douté que je trouve. Moi aussi, ça ira. Le plus douloureux, c’est que ta disparition pointe du doigt mon incapacité définitive à m’intégrer dans cette famille sensée être la mienne. J’ai bien peur que sans toi, ma position déjà incertaine dans tout ça, devienne carrément bancale.

Tu aimais les choses que les choses soient faites et qu’elles soient bien faites. Le frangin et moi avons fait de notre mieux à ton enterrement, même si on y entend rien du tout à ces rituels bizarres. Tu aimais la précision. On espère ne pas s’être trompé. Lui je ne sais pas trop comment il va. Je crois qu’il est plus perturbé qu’il ne veut bien le dire. Au final, de façon étonnante, tes râleries nous manqueront. Si ton dieu existe, quelque part, j’espère qu’il s’est bien préparé, parce qu’avec toi là-bas, il risque d’en chier.

Brave yourself…

Il faudrait que j’y aille. Que je fasse l’effort. Arrêter la course folle sur laquelle repose maintenant mon univers fragile et que j’y aille. Avant qu’il soit trop tard. Seulement voilà, je dirais quoi ?

Elle remonte ses lunettes, sourit. « Vous diriez au revoir. »

J’entends ma voix glacée répondre qu’il ne sert à rien de dire au revoir quand on n’a pas dit bonjour. Je n’ai pas de famille. Juste des bouts d’ADN arrivés là par le hasard des rencontres et des croisements d’individus. Je n’ai pas de famille, seulement une règle du jeu. La liste des personnages était connue avant mon entrée en scène. Malgré tout, je n’ai jamais pu endosser le rôle souhaité. Je sais bien que je devrais faire l’effort. Mais, ça changerait quoi ? Pourquoi je lui dirais ça quand je n’en pense pas un mot ? Non madame, ce n’est pas que je la déteste, ou que j’ai encore en moi cette rancune d’ado perdue. Il n’y a rien. Si la haine n’est jamais trop loin de l’amour, il reste toutefois entre eux un no man’s land dont on parle peu. Et voyez chère madame, ma famille vit dans ce no man’s land. A moins que ça ne soit moi. Je ne sais plus trop. A force de tours et de détours, je ne sais plus très bien quel chemin fut le mien.

C’était eux ou moi. Je ne dois ma survie qu’aux affirmations figées que j’ai lancées, qu’aux kilomètres que j’ai soigneusement placés entre eux et moi. La loi du sang a failli me tuer. Alors ne me jetez pas la pierre de ne pas tout arrêter pour courir après eux. Ma place n’est pas là bas. Elle ne l’a jamais été. Pourtant, je connais leur histoire. J’ai appris leur destin pour mieux comprendre le mieux, pour trouver ma place dans ce monde qu’ils ont construit. Mais le prix à payer pour en faire parti est trop cher pour moi. Je connais la loi du sang jusqu’au moindre globule, et je n’ai toujours pas trouvé ma place. Ils ne m’ont donné aucun indice, aucune piste. Je n’ai plus de colère. Il en aura fallu des années pour arriver à pareil résultat. Je sais qu’il sera trop tard. Mais je n’ai rien à dire. Rien que l’on puisse dire à quelqu’un qui s’en va. Voyez vous, si je peux vous paraître égoïste, je ne suis pas cruelle. Ni menteuse.

Il m’aura fallu des années pour construire mon petit no man’s land poussiéreux. Il est évident que la solitude y est ma première compagne. Mais c’est un premier pas, une première pierre au reste de ma vie. Je vous le dis et vous le répète, la loi du sang n’a rien fait pour moi. Ma seule chance de salut était de repartir de zéro. Cette indifférence teintée autant que faire se peut d’une affection diaphane, c’est le mieux que je puisse faire aujourd’hui. Alors quoi ? Il faudrait que je prenne le risque de me perdre à nouveau dans leur labyrinthe pour lâcher une phrase préfabriquée par vos soins, dans l’espoir que peut-être ma conscience dans vingt ans en me le reproche pas ? Êtes-vous sûrs d’avoir compris ma situation ? Combien de fois devrais-je me tuer pour le plaisir de la génétique ? Combien de fois encore devrais-je me passer la loi du sang autour du cou pour que vous compreniez que mon avenir n’est pas dans le passé ? Ne vous inquiétez pas pour mon histoire, mon petit bout de no man’s land est encore traversé de leurs fantômes. Je n’ai pas passé mes racines à la javel pour qu’elles se détachent d’elles mêmes de mon corps. C’est simplement que la résine qui coule dans ces racines n’est pas compatible avec le sang dans mes veines… L’ADN ne fait pas tout.

Séance 2

Frère : lance les dés.
Soeur : Tu triches.
Frère : Qu’est-ce que ça peut faire ?
Soeur : C’est pas juste.
Frère : T’as qu’à tricher aussi.
Soeur : Pardon ?
Frère : Tu n’as qu’à tricher. Comme ça on est à nouveau à égalité.
Soeur : Être à égalité c’est quand on suit les mêmes règles.
Frère : Mais si on enfreint tous les deux les règles en question on se retrouve sur le même plan à nouveau.
Soeur : C’est tordu comme raisonnement.
Frère : Mais ça marche. Lance ces putains de dés.
Soeur : 10. Je reprends la main.
Frère : Alors ?
Soeur : Ton père ?
Frère : Pas le tien.
Soeur : Mon père ?
Frère : Pas le mien.
Soeur : Réponds bordel.
Frère : J’ai répondu.
Soeur : Faux. Tu te contentes de jouer avec les mots.
Frère : Mais mes réponses sont correctes. A moi. Donne les dés.
Soeur : Non.
Frère : En quel honneur ?
Soeur : J’ai fait un double, je rejoue.
Frère : On n’est pas aux petits chevaux. Donne moi ces foutus dés.
Soeur : Tu n’as pas donné de nom à ce jeu stupide donc pour peu que je sache on pourrait très bien jouer aux petits chevaux. D’ailleurs mon pion a une tête de cheval.
Frère : Très bien, je m’incline, lance les alors si ça te fait plaisir.
Soeur : Je n’ai pas l’intention de les lancer.
Frère : Et donc ! Tu comptes en faire quoi ?
Soeur : Tu ne m’as pas correctement répondu. Alors pour le moment je me les garde.
Frère : Ca veut dire quoi ça ?
Soeur : Ca veut dire que tu m’emmerdes à jouer avec les mots. Y en a marre de tes remarques à la con. Marre de tes petites réflexions, comme ça pour rien au détour d’une phrase. Maintenant tu me réponds. Sinon ces foutus dés comme tu dis on les enterrera avec moi. Pigé ?
Frère : OK OK. Donc on n’a pas le même père. Ni la même mère d’ailleurs. Toi et moi on n’est pas du même sang.
Soeur : Ca c’est la bonne nouvelle du jour. Mais te perds pas en baratin et finis ton histoire.
Frère : T’es la fille de la soeur de maman.
Soeur : Maman a pas de soeur.
Frère : Forcément, on n’allait pas te raconter qu’elle en avait une ! T’aurais encore été foutre ton gros nez partout. Ta mère était une fille-mère. Elle était beaucoup trop jeune pour t’avoir mais elle t’a eue quand même. Sauf qu’au final quand t’es arrivée elle s’est bien rendu compte que c’était pas possible. Elle s’est foutue en l’air. Ses parents, tes grands-parents, ils ont dit qu’ils voulaient pas de toi, que t’étais une honte vu l’âge de ta mère. Du coup maman elle t’a récupéré et t’a ramenée chez nous. Et ses parents ont plus voulu d’elle non plus. Et te voilà.
Soeur : Comment tu sais ça ?
Frère : Relance les dés.

Famille 1 : séance 1

Thérapeute : Voulez-vous qu’on parle de votre mère ?
L’homme : C’est obligé ? Car je n’ai rien à en dire.
Thérapeute : Non ce n’est pas « obligé ». C’est à vous de voir. Si vous n’avez rien à en dire peut-être avez-vous simplement quelque chose à lui dire.
L’homme : Pourquoi le dire à vous dans ce cas ?
Thérapeute : Vous l’auriez dit.
L’homme : [après un temps] Maman, je ne prends pas de sucre dans mon café.


L’homme : Le thérapeute que ma femme m’envoie voir voulait que je lui parle de toi.
Sa mère : Pour quoi faire ?
L’homme : Je ne sais pas. Il y revient souvent c’est tout. A chaque séance il lance le sujet.
Sa mère : Je me demande vraiment pourquoi tu vas voir un charlatan pareil. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête par la tête à ton idiote de femme de t’envoyer voir un charlot pareil ?
L’homme : Elle pense que ça peut m’aider, c’est tout. Il n’y a pas de mal à ça.
Sa mère : Ce qui t’aiderait c’est que cette femme arrête de te faire perdre ton argent à tout va ! Qu’est-ce que dirait ton père ? Tu le sais ce que dirait ton père ?
L’homme : Bien sûr que je le sais, il dirait exactement la même chose que toi.
[un temps]
Sa mère : Et qu’est-ce que tu lui as dit alors ? Sur moi ?
L’homme : Que tu ne te rappelais jamais que ne prenais pas de sucre dans mon café.