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Un matin à la laverie

Rise Against – Ready to fall

Ce matin à la laverie j’ai enfin compris.
Ce matin à la laverie j’ai compris pourquoi certains en arrivaient à tirer dans le tas.
Au hasard. Sans revendication autre que celle de tuer.

C’est marrant comme ça m’a frappé d’un seul coup. La violence de l’inanité. De l’insoluble inanité. Interminable inanité. Tellement tellement, tellement tout le temps. C’est devenu évident. Genre clair comme de l’eau de roche et autre commodité littéraire d’usage. Enfin marrant… Faut une sacrée dose d’humour noir, je te l’accorde. C’est juste… tu vois comme on cherche des réponses dans toutes les impasses possibles et imaginables alors que la réponse était juste là. À attendre qu’on arrête de se voiler la face. Ce matin à la laverie j’ai compris pourquoi certains en arrivent à tirer dans le tas.

I’m standing on the rooftop

Ce matin à la laverie c’est donc devenu aussi évident qu’une introspection minimaliste.
Ce matin à la laverie j’ai calculé. Je travaille 7 jours sur 7. Je n’ai plus de vacances depuis des années, seulement des arrêts maladie quand le corps ne suit plus et monte à 40° de fièvre pour le plaisir de me voir redescendre. Tout ça pour rester bien sagement bien gentiment sous le seuil de pauvreté.
Ce matin à la laverie j’ai ri quand j’ai ajouté au bilan qu’en prime il fallait aussi que je passe mon temps libre à la laverie, donc.
Et ce matin la laverie c’était la sortie culturelle de la semaine. Tous les parents leurs paires de chiards à la main à attendre que les machines tournent alors que si les gosses ne savent pas faire une chose c’est attendre.

I think I’m at the edge now

Ce matin à la laverie entre les hurlements parce que « c’est moi qui met la pièce la lessive », les coups de pieds dans les hanches, le mec qui lorgne sur mes seins par dessus son tel, c’est devenu évident. La rage sourde et bouillonnante dans le fond des veines. Les larmes qui attendent patiemment de pouvoir se cacher derrière les lunettes de soleil. Les mains qui tremblent sur les pages du manga. Les yeux qui ont du mal à suivre la logique des cases. Vraiment, c’était évident. À ne pas comprendre pourquoi on continue de demander pourquoi.

I’m standing on the rooftop
Ready to fall
I think I’m at the edge now
But I could be wrong

Parce que ce matin à la laverie, moi et mon épuisement, les parents sans nulle part où mettre les gamins, alors sans doute les parents et leur épuisement, l’autre du même âge que moi qui remet son manteau pour éviter le regard de l’homme, et la petite vieille qui n’arrive même plus à faire sa lessive toute seule. Putain c’était tellement évident.

Now I’m standing on the rooftop
Ready to fall

Ce matin à la laverie c’est devenu tellement évident. L’épuisement chronique. Et surtout surtout comment on est tous gavés de haine jusqu’au fond de la gorge. Ça proteste pour les oies à Noël et ça oublie qu’on en a tous plein la gueule de cette haine. Haine de l’autre du monde de nous-même du système. Et c’est presque de l’art comment elle survit cette haine tu vois. Comment elle se nourrit de nous et comment on la nourrit on l’entretient on la polie on la vernit. Comment on fait en sorte que chacun se déteste soi-même un peu plus pour qu’on accepte toutes les humiliations qu’on ira consoler à grands coups d’achats divers. Et on a beau le savoir ça marche quand même. De l’art je te dis. Sauf que les canards les oies on finit par les égorger quand vient l’heure. Alors que toi moi les parents à la laverie et le mec et son regard vitreux et la petite vieille et les gosses qui courent et la nana planquée dans son manteau, va falloir qu’on fasse avec. Tous les jours. Avec cette haine de nous et nos vies. Avec le gavage interminable.

I think I’m at the edge now
But I could be wrong
I’m standing on the rooftop
Ready to fall
Ready to fall

Tu sais comme on aime bien dire que chaque personne a son prix ? Moi j’ai toujours dit que chaque personne avait une date de péremption. Si t’as de la chance ça correspond à peu de choses près à la date de ta mort. Si t’en n’as pas c’est l’avenir à garder les yeux dans le vide, ou pire, les yeux dans les souvenirs à ressasser des pourquoi et des si.

I’m standing on the rooftop
I’m standing on the rooftop

Alors ce matin à la laverie c’était tellement évident. Parce que putain il faut bien en faire quelque chose de toute cette haine non ? Sinon elle finit par te pourrir. On nous fout tellement dans la tête que c’est chasser ou être chassé, alors forcément à un moment t’ouvres le feu. La haine c’est terrible parce que ça marche. Et t’as beau le savoir, tôt ou tard ça finit par marcher. On pourrait vomir mais ça ne règle pas le problème. Pour vomir il a bien fallu avaler.

Ready to fall
Ready to fall

Alors ce matin à la laverie et toute cette haine et cette fatigue et cette lassitude bien pourries dans ma gorge j’ai compris pourquoi les gens en arrivent à tirer dans le tas et je me suis roulée en boule dans le coin entre les machines à laver et les sèche-linges.

READY TO FALL

Ce matin après la laverie à attendre le bus, je me suis demandée si c’était possible de terminer autrement qu’en foi gras sur la grande table d’un système sans pourquoi ni comment. D’habitude tu vois j’y arrive. J’écris, je raconte des histoires, je crée quelque chose. D’habitude tu vois mon cynisme c’est plus une blague qu’un réflexe de survie. Mais là j’ai plus que ça sur la peau pour ne pas tout lâcher. Peut-être c’est juste le blues annuel, la violence du mois de mars dans ma gueule.

But I could be wrong…
READY TO FALL

Ce matin après la laverie j’ai été terrifiée par l’idée de ne plus avoir de mot. C’est tellement de plus en plus une torture d’ouvrir la bouche pour parler, que quand le dimanche soir arrive je peux déjà plus respirer rien qu’à compter le nombre de cours qu’il va falloir assurer. Tous ses bouts de verre dans ma bouche, tous ses tessons de bouteilles coincés dans ma gorge, tous ses débris dans la langue qu’il faudrait cracher. Alors tu vois je me suis demandé si cette fois-ci j’allais vraiment arriver à créer quelque chose plutôt que de laisser cette foutue haine tout détruire.

And if you see me 
Please just walk on by
Walk on by
Forget my name
And I’ll forget it too

Parce que ce matin à la laverie j’ai compris pourquoi certains tirent dans le tas. Et c’est tellement clair et évident que s’en était presque tentant. Tout le monde fait semblant de se demander pourquoi les gens font ça alors qu’en vrai c’est tellement évident. Tout le monde a une date de péremption. Il suffit juste d’attendre.

Ready to fall
Ready to fall
Ready to fall

Du coup ce matin en rentrant de la laverie je me suis demandée quels mots j’allais pouvoir trouver pour raconter ça, pour nommer ça. Quelle histoire j’arriverais à mettre en place pour raconter ces instants de désespoir dans le fond des laveries des bus ? Combien de mots quand tout le monde tôt ou tard se retrouve face au mur avec cette haine bouillonnante dans les veines et la gorge, à se dire qu’après tout, le monde l’aura bien cherché, qu’une fois gavé de haine, il faut bien la rendre, en faire quelque chose.

Now I’m standing on the rooftop

J’aurais bien aimé en rentrant de la laverie trouver une fin heureuse à raconter. Un truc pour dire qu’on va survivre et que ça ira. Que la haine c’est plus facile certes mais pas inextricable. J’aurais voulu pouvoir me prouver que cette fois encore, j’arriverais à me saisir de toute cette haine pour en faire quelque chose d’autre. Mais tu vois, en rentrant de la laverie, j’avais juste le temps de jeter le sac de linge sur le lit, chauffer un reste de riz et partir bosser. Encore. Et parce que j’avais fini par comprendre pourquoi certains tirent dans le tas, je me suis demandé encore combien de temps avant ma date de péremption, combien de temps avant que je tire dans le tas.

I think I’m at the edge 
But I could be wrong

Now I’m standing on the rooftop
Ready to fall


Citation additionnelle : Rise Against – Drones

Je ne suis pas sensée avoir le temps d’écrire. Du coup je fais que ça. Comme d’hab. Comme vous pouvez le constater. Dans les bonnes nouvelles : depuis la semaine dernière j’ai enfin trouvé quelqu’un qui vendrait de la glace. YOUHOU. Le bonheur c’est simple comme un cornet pistache – caramel beurre salé. On se retrouve sur Facebook et twitter où promis dès que j’ai deux neurones qui font de la lumière j’essaie de partager du plus positif.

La Dame du Gifi

Le soleil me tape sur le crâne. À peine cinq minutes de boulevard et je sens déjà mes cheveux brûler sur le sommet de mon crâne. J’ai la tête en mode plaque à induction… Deux heures à tuer, j’ai oublié mon casque. Perdu l’habitude de la ville, perdu l’habitude de l’avoir sur la tête à peine la clé dans la serrure de l’appartement. Je ne sais pas si je cherche à fuir la chaleur ou le bruit dehors. C’est peut-être un moyen de faire taire le bruit dans ma tête que je finis par atterrir à Gifi, une façon de borner l’univers, compter les conneries, étudier chaque objet jusqu’à ce que le vacarme finisse enfin par revenir à un niveau humainement supportable.

Je cherche des conneries à offrir. Le genre qui fera les potes. Ou qui pourra faire office de surprise glissée dans une enveloppe. Beaucoup de couleurs. De gadgets tellement inventifs que je suis bien incapable de comprendre le pourquoi du comment. Des objets inutiles. Des voix qui sortent de téléviseurs planqués dans des coins d’allées, vantant les mérites de tel ou tel produit. Je leur répondrais bien que ce n’est jamais qu’une serpillière à frange, et qu’à part une mop de chez MacDo, on fait difficilement pire niveau pratique et efficacité. Mais il paraît qu’on n’est pas sensé parler avec les voix qui viennent de téléviseurs planqués dans des coins d’allées. Peut-être pour la même raison que petits on nous dit de ne pas parler aux étrangers : on finit par manger des bonbons qui laissent un goût amer…

Je traîne mollement entre les rideaux, les bougies parfumées et la vaisselle. Je regarde le prix des verres. Mais j’ai pas besoin de verre, l’appart est meublé. Peut-être des shooters, j’ai toujours pas de shooters. Je me rappelle la soirée où ce terrible constat a été fait, j’en ai toujours pas acheté depuis. Je me rappelle les shooters à même le bouchon de la bouteille après les soutenances. Je flotte entre sourire du souvenir et appréhension du mois de septembre quand je réalise que la voix me parle. Je croyais qu’elle parlait toute seule. Elle a dû changer d’adresse en cours de route et me voilà nommée destinataire exclusive et aléatoire d’un soliloque intérieur.

La Dame est blonde, d’un vieux blond qui lui voile son âge réel. Elle s’appuie sur un croisement de déambulateur et de panier roulant. Leggin imprimé noir et blanc, des triangles, des lignes je crois. D’habitude j’aime bien les lignes. J’aime bien essayer de relier les formes en essayant de ne faire qu’un seul trait. Ça aussi ça calme le bruit : trouver la ligne parfaite. Sauf que ça ne se fait pas sur les gens. Sauf que je ne sais pas où regarder. La Dame me parle en regardant dans ma direction mais sans me voir, me montre des choses sans me laisser les voir. Dans sa nuque un tatouage. Ça a dû être un code barre je crois, en un autre temps un autre lieu, je suis presque sûre que c’était un code barre. Souvent la nuque, cette forme-là, c’est pour faire un code barre. Mais le tatouage a bavé. Sans doute à force de rester au soleil des jours et des jours entiers comme celui-ci, le tatouage a fini par baver de tous les côtés, jusqu’à ne plus être qu’un vieux rectangle baveux au remplissage déplumé. Si c’était pas aussi moche, la symbolique frapperait. Ou alors c’est peut-être le fait que ça soit moche qui rend la symbolique aussi forte… enfin en même temps un code barre niveau artistique ça reste limité..

La Dame cherche un économe. Elle proteste, trouve que ceux-ci sont trop chers. Elle m’en montre deux, un noir, un marron. Mais j’ai à peine le temps de voir. Elle dit que le noir est plus hygiénique. J’essaie de comprendre en quoi. Je réponds vaguement « oui c’est vrai, le bois ça moisit… » Mais combien de vrai bois dans un économe en bois ? De toute façon elle écoute à peine, hoche la tête pour valider ma déclaration comme si je venais d’énoncer l’un des plus grands secrets de l’univers. Un genre de vérité absolue qui pourrait soigner même le pire cancer en phase terminale. La dame enchaîne aussitôt. Elle me dit qu’elle n’aime pas les autres… vous savez les… c’est large… et moi j’ai besoin de mettre mon pouce pour guider la lame… alors c’est pas pratique… j’aime vraiment pas… Encore une fois je hoche la tête en signe d’acquiescement. Je dis que oui, c’est vrai c’est pas pratique ces trucs. En vrai, je n’ai aucune idée de ce dont elle parle. Mais sans doute que c’est pas pratique. Au final elle compare les prix, c’est cher, trop cher pour ce que c’est. Elle dit que ça devrait être à 1€, 1,50€ peut-être, mais pas 2, encore moins 3. Je hoche la tête. C’est quoi le vrai pris d’un économe ? C’est quoi la vraie valeur d’un économe ? Est-ce que seulement quelqu’un sait combien ça devrait coûter pour de vrai un économe ? Et elle change d’économe tous les combiens ? J’ai traîné le mien pendant des années, j’en ai changé uniquement parce qu’un ancien coloc s’est barré avec… pas vraiment une cause d’usure… à part pour mes nerfs… mais bon toute façon ce mec c’était un connard, mais c’est pas la question. Parce que la dame cherche du couteau et qu’apparemment elle trouve pas ce qu’elle veut. Je comprends pas ce qu’elle veut, alors je peux même pas l’aider. Toute façon mes yeux sont fatigués alors je peux pas voir aussi loin…Elle en trouve, elle dit « c’est des couteaux à steaks », moi j’en sais rien, jamais fait la différence. Toute façon, j’ai pas les moyens d’avoir plein de couteaux différents, couteaux à pain couteaux à beurre couteaux à steak… puis j’ai pas les moyens du steak non plus. Je pourrais sans doute acheter les couteaux qu’elle tient, mais j’aurais pas grand chose d’autre à leur faire découper que l’espace dans le tiroir à couverts.

Finalement, elle les repose. trop cher. « Vous connaissez Action ? _Non… _Il faut que vous y aller ! Vous verrez après vous vous demanderez comment vous avez fait pour faire vos courses ailleurs ! » La Dame commence alors à m’expliquer… Son débit s’est soudain accéléré. Son visage s’est ouvert. Enfin elle se tourne franchement vers moi. Fini le trois quarts timide, bienvenue à la franche discussion. La Dame veut m’expliquer, elle veut que je comprenne. Elle me raconte… un exemple, il faut un exemple pour que je comprenne pleinement… elle parle de la laine, la pelote achetée au Tissu du Renard, la pelote 250g pour 1€… et bien à Action, la pelote 500g, moitié moins chère, 50 centimes, ou 99 centimes… Moitié prix je vous dis ! Je suis fatiguée, j’ai d’abord l’impression qu’elle se fait avoir pour 1 centime de différence, tu parles d’une économie… Je passe à côté de l’économie. Sans doute parce que je découvre au passage qu’on vend les pelotes de laine au poids, moi qui pensais que c’était à la longueur… quand j’y repense, c’est quand même beaucoup plus logique… Elle me dit qu’il faut y retourner régulièrement parce que souvent ils ont des nouveaux produits. Bon sans doute la laine elle vient d’Irlande ou elle sait pas où, mais c’est pas pareil… Et puis c’est comme Lidl où leurs produits viennent d’Allemagne et ils sont très bien… Putain même un jour de repos l’enseigne en bleue et jaune me colle à la peau comme une vieille sueur de canicule… Je lui souris. C’est drôle comme énoncé comme elle fait, on dirait que l’Allemagne est régulièrement associée à des produits de mauvaises qualité… sans compter que les produits Lidl n’ont d’allemand que le mode d’emploi… ou le nom sur le carton… au moins maintenant je sais dire « asperge » en allemand… Spargel… Il faut que je sache où c’est. Sans doute pour me remercier de mon grand secret de l’univers, cette révélation sur le bois qui moisit, à son tour, la Dame souhaite m’offrir son secret. « Vous savez, tout le monde galère, mais c’est pas forcément facile de trouver les bonnes adresses ! » Alors elle m’explique. À chaque étape du trajet elle s’assure que je visualise toujours le lieu. En vérité, je n’ai aucune idée de ce dont elle parle… je ne connais pas, ou plus, assez bien cette ville et je ne vois que dans un flottement les lieux qu’elle évoque. Je culpabilise aussi un peu, parce qu’en vrai, je m’en fous… je serai partie avant d’avoir eu l’occasion d’aller y voir.. Mais je ne veux pas décevoir la Dame du Gifi. Alors je me concentre et j’essaie de repérer les lieux qu’elle me décrit, j’essaie de forcer ma mémoire à retenir, peut-être qu’à un moment, j’aurais une illumination et je saurais d’où elle parle. Je mémorise au mieux. Je mets mes pas imaginaires dans ceux creusés par son soudain enthousiasme. Elle s’est redressée, n’a plus l’air d’une petite vieille. Son corps se dénoue un peu. J’observe la transformation à mesure qu’elle me dessine le chemin, je retiens.

Finalement, elle fait mine de s’en aller. Elle peine à partir. Comme si j’étais une amie perdue de vue depuis longtemps qui elle était tombée au hasard et qu’elle n’était pas sûre de recroiser de si tôt. Elle me dit au revoir trois fois. Je souris à chaque fois, lui souhaite une excellente journée aussi, à chaque fois. Peut-être un peu déformation professionnelle. Peut-être juste parce que j’ai vraiment envie qu’elle passe une bonne journée, cette Dame et ses secrets pour vivre un peu mieux. Alors que mes yeux reviennent sur les lignes baveuses ancrées dans sa nuque, elle se retourne une dernière fois « Merci beaucoup en tout cas ».

Pour quoi ?
Je ne sais pas. Je remercie en retour. « Si on se recroise un jour, vous me direz si vous avez fait des affaires ! Vous me raconterez » Je promets. Peut-être un peu hypocritement : promesse facile, il faudrait que je revienne ici, que j’aille au dit magasin, puis qu’on se recroise… Statistiquement, on frise l’impossibilité.
Toutefois… si lors de mon prochain périple ici, je finis par aller me promener là-bas, et si plus tard je la recroise… sûr que je lui raconterais. J’espère juste qu’à ce moment, j’aurai quelque chose à raconter.

« Merci beaucoup »

Le vol du Pépin de raisin

IAMX – I come with knives

Il y a des accident de parcours. Le Pépin se demandait toujours comment le monde pouvait se permettre de lui en demander autant. Le monde, c’était un truc pas logique pensait le Pépin. Le monde était immense et venait constamment lui rappeler qu’il était tout petit, tellement petit qu’il en était insignifiant. Sauf que dans le même temps, le monde exigeait qu’on soit toujours plus. Encore et toujours plus. Et le Pépin avait beau se regarder dans un miroir encore et encore, il n’était jamais qu’un minuscule pépin de raisin sec. Biologiquement parlant, il n’était pas sensé pouvoir tenir debout. C’est ce que le monde lui répétait.

Pépin un jour pépin toujours,
petite chose à la biologie non maîtrisée,
viens que je te raconte les histoires empoisonnées 
les espoirs acides qui brûlent la langue et l’estomac
les relents capricieux qui embrument le cerveau
Pépin petit pépin
viens chanter la chanson désharmonieuse
des corps en déroute
et des pensées malimbriquées
Pépin un jour pépin toujours
viens qu’on te redémarre
qu’on te relance le système
qu’on t’explique la vie
en mal en noir en sombre
le monde est grand Pépin

Il y a de ces accidents de parcours qui arrivent au détour du chemin. Une ornière, un dos d’âne ou une minute d’inattention. Ce genre de choses est si vite arrivées qu’on a à peine le temps de mettre un nom dessus qu’on est déjà éjecté de la voiture sous le choc. La collision rongeait encore les os du Pépin des jours après. La chanson maudite prolongeait la vibration à chaque mouvement. Il avait voulu soigner le mal par le mal. Il avait voulu battre les cartes, résultat, le Pépin était devenu un Icare ayant volé trop près des enfers. Il s’était brûlé la conscience et les ailes. Il ne pouvait plus voler le Pépin. À peine pouvait-il tenir debout. La chanson continuait. Le Pépin était à cours d’argument. Les accidents semblaient plus nombreux que le parcours lui-même. La route ne déroulait plus sous ses pieds. Le Pépin vivait dans une impasse et tout était foutu et tout était sa faute parce que le monde vous voyez est grand et que lui le Pépin il est tout petit alors il a essayé mais ça ne sert à rien quand on est un tout petit pépin dans un grand monde ça ne sert à rien à rien du tout on se brûle les ailes et l’estomac sans parvenir au moindre résultat alors pourquoi il continuerait à essayer de voler quand il ne peut même pas tenir debout ?

Pépin un jour pépin toujours
petite chose à la biologie non maîtrisée
viens que je te raconte les histoires sucrées
les espoirs pansements qui réparent la peau abîmée
les odeurs suaves qui dégonflent les yeux gonflés de larmes
Pépin petit pépin
il y a toujours d’autres chansons
des accord qu’on ne connaît pas encore
des mélodies qui n’ont pas été écrites
pour enchanter des corps qui n’y croient plus
et des pensées qui se cachent d’elles-mêmes
Pépin un jour pépin toujours
viens qu’on retrace les marelles
qu’on réinvente les comptines
et qu’on redessine ton histoire
qu’on lui choisisse d’autres mots
d’autres fins d’autres destins

Il y a des accidents de parcours et parfois le Pépin ne sait pas pourquoi il continue de se réveiller le matin. Il aimerait bien que ça s’arrête. Mais ça ne s’arrête pas. Dans le miroir, Icare, continue de battre des bras même une fois la peau carbonisée au dernier degré. De guerre lasse, le Pépin se dit que peut-être il a raté quelque chose, un quelque chose que seul Icare pouvait voir de là-haut. Quelque chose qui vaudrait la peine de continuer. À son bureau, le Pépin trace encore et encore de nouveaux plans. De nouvelles ailes. De nouvelles idées. De nouvelles pensées. Il y passe tellement de temps à son bureau que parfois il s’y endort. Il ne sait pas où tout ça va. Il ne sait pas ce qu’il dessine à son bureau. Ça lui fait peur. Au point qu’il lui arrive encore de tendre l’oreille à la mélodie empoisonnée qui lui grave les os façon pyrogravure.

Dans le miroir, Icare chantonne.

Pépin petit pépin
ce n’est pas grave
il faut juste voler plus haut
il faut essayer encore
il faut aller caresser le soleil
il faut aller voir
Pépin
même quand ça brûle la peau
le soleil est toujours plus chaud
et demain toujours plus beau
Pépin c’est promis
demain on volera plus haut
je te montrerai comment on fait
pour ne plus avoir peur de la chute
pour s’élever plus léger
pour ne plus regarder en bas
Pépin petit pépin
demain toi et moi on s’envole
on verra le monde d’en haut
et ce jour-là
pépin petit pépin
le monde si grand sera tout petit
Tu verras. 

Le cycle des miroirs / Jour 7 : Anna

7 jours, 7 chansons, 7 vies

65daysofstatic – Mountainhead

Anna était née avec de la couleur au bout des doigts et dans les yeux. Anna, c’était un genre de palette humaine, une encyclopédie de la colorimétrie à elle toute seule. Elle débordait en tous sens à vouloir repeindre le monde. Elle inventait des jeux, des nouveaux mélanges, des nouveaux possibles, des nouveaux mondes.

Personne ne lui a dit à Anna, que la vie ne se joue en technicolor qu’au cinéma. Personne n’a pris le temps de lui expliquer pourquoi, régulièrement, on lui prenait ses pinceaux. Elle se souvient Anna, des jours où des gens partaient avec ses crayons, ou ses nouveaux mélanges. Elle se souvient des jeux d’enfants pour régler des problèmes d’adulte quand les adultes ne suffisaient pas. Elle se souvient des couleurs qui se diluaient au fond des verres des grands. Elle se souvient des cris qui venaient effriter les couleurs à peine posées sur la toile. Personne n’est venu lui dire que la vie se jouait en noir et blanc. On lui a imposé. Anna a pleuré jusqu’à ce que ses yeux aient délavés toutes les couleurs de sa palette. Un matin, il n’y eut plus sur ses mains que des traces de peinture qu’elle pouvait à peine distinguer les unes des autres. On lui avait pris les couleurs. On lui a dit que c’était normal ce monde en noir et blanc, qu’il fallait qu’elle s’y fasse. Qu’elle était comme tout le monde et qu’elle n’avait pas le choix.

Anna a oublié les couleurs. De guerre lasse, elle leur a préféré les harmonies du piano. Elle a usé ses cordes vocales en chœur avec les touches noires et blanches. C’était logique. Dans un monde en noir et blanc, jouer sur un instrument noir et blanc, c’était logique. De note en note, elle s’est oubliée dans les mélodies. Et sans s’en rendre compte, elle s’est remise à imaginer. Elle a recommencé à colorier. Au lieu de pinceaux elle utilisait maintenant ses doigts, au lieu de couleurs elle utilisait sa voix. Dans ce monde en noir et blanc, Anna avait décidé de chanter. Elle a mis du rire dans sa musique parce qu’il en manquait. Le rire, c’était la couleur de la voix. Anna a appris la colorimétrie sonore. Elle est devenue conteuse d’histoire en chanson. Elle a repeint le monde  de sa voix.

Et le monde bien sûr a refusé. On lui a dit encore une fois que la vie c’était en noir et blanc et en silence. Qu’elle n’avait pas les moyens du son stéréo. Que sa voix n’était pas à la hauteur de ses prétentions. Que ça n’avait pas d’importance.  Qu’il allait bien falloir devenir adulte à un moment. Qu’il allait falloir être sérieux et se mettre à travailler. Qu’elle avait passé l’âge des crayons de couleur. Les documents officiels, ça se signe au stylo noir. Fin de l’histoire.

Pourtant Anna s’est accroché. Elle a trouvé un compagnon de route. À la scène ils racontent leurs histoires, leurs déboires, leurs espoirs. La vie est une aventure. Avec ses hauts et ses bas qu’ils affrontent ensemble. Des fois ça marche et des fois pas. Mais tant qu’ils peuvent raconter leurs histoires ensemble, le monde leur fait moins peur. Anna se répare. Doucement. Elle a toujours peur. Elle se souvient de la perte des couleurs, comment on les lui avait arrachées sans un mot, sans une caresse de consolation. Elle se souvient du froid et du temps à combler des solitudes qui n’en finissent jamais vraiment.

Et parce qu’il faut bien tenir, malgré les souvenirs, Anna dilue dans des verres de fête les quelques couleurs qu’elle peut trouver sur son chemin. Elle donne tout ce qu’elle peut à tous les êtres qu’elle croise. Parce qu’elle veut croire que c’est comme ça qu’il faut faire, que c’est ça être humain. Donner sans compter en espérant que la lumière suive son chemin. Le monde ne s’arrête pas pour autant. Et toujours, Anna les entend marmonner dans son dos. Que le monde est en noir et blanc. Qu’on n’a pas le temps pour la couleur, pour le rire. Qu’elle l’a bien cherché.  Qu’elle ne doit compter que sur elle-même. Que si c’est pour faire ce qu’elle fait, ça ne vaut pas la peine.

Un jour, une fois le piano rangé après le concert, de guerre lasse, de colère et de peur, les yeux d’Anna se sont mis à pleurer des larmes trop longtemps enfouies trop loin. Il était impossible de les arrêter. Trop fatiguée de se battre encore et toujours, elle a laissé faire. Qui aurait pu prévoir, que du fin fond des souvenirs, les larmes allaient ramener la couleur ? Les yeux avaient été les chercher tellement loin au-delà de l’oubli, qu’en même temps qu’ils les avaient fait couler à la surface, ils avaient libéré la couleur qu’Anna croyait perdue à jamais. Les coulées tombèrent en long silence de ses joues sur toutes les surfaces qu’elle touchait. Elle avait retrouvé sa palette…

Dès lors, Anna se remit à peindre. Tout ce qu’elle trouvait. Les sourires, les larmes, les arbres, la nuit, les vases renversées, les amis, la batterie, des yeux, des mains, des artistes, des photos, des visions, des miroirs, des masques… Anna peint la vie comme elle la voit, comme elle la sent, comme elle la vit, comme elle la veut. Anna a retrouvé ses couleurs, et quand sa voix fatigue, elle peut y plonger et s’y détendre enfin.

Le monde continue de protester. De raconter des conneries au sujet du noir et blanc. Des histoires de talent et de validation. Le monde continue de vouloir lui prendre ses couleurs. Parce que c’est ça le monde. Alors sur sa petite barque-piano, Anna navigue à vue sur un océan de couleurs qu’elle apprend à connaître, jusqu’à peut-être un jour y croire pour de vrai. Et peut-être que ce jour-là, elle aura enfin confiance en elle et sa barque-piano.

J’ai lu pour vous : « Journal d’un ange gardien » par Carolyn Jess-Cooke

Bien le bonjour monde !

Il y avait fort longtemps qu’on n’avait pas parlé de bouquin en ces lieux. Il est temps de corriger le tir…

Résumé :
Lorsque Margot Delacroix meurt à quarante ans, elle est renvoyée sur terre comme ange gardien : le sien ! Contrainte, par mandat divin, de revivre les pires moments de son existence et ses regrets les plus amers, Margot reçoit l’ordre de ne rien changer, mais simplement de tirer la leçon de ses erreurs. Tandis qu’elle veille sur ses proches, Margot rêve pourtant de modifier le cours de son destin. Jusqu’où sera-t-elle prête à aller pour se racheter ? Humains et anges se croisent dans un roman plein de tendresse, mêlant suspense, amour et fantastique.

(si tu penses que j’ai eu la flemme de pondre un résumé et que j’ai juste tapé celui de l’éditeur… tu as raison. ‘spèce de petit malin)
Si j’avais envie de parler de ce livre, ce n’est pas tellement qu’il s’agit d’un coup de coeur, ou que j’estime que vous devez absolument le lire, mais plutôt parce qu’il m’a intrigués en plusieurs points, et qu’il est tombé au meilleur moment pour sa lecture (on ne parle pas assez du moment idéal pour lire un livre alors que ça a une sacrée influence…). Pour être honnête, je n’aurais jamais été le lire de moi-même. Ce n’est pas le genre de bouquin sur lequel je m’arrête, et le « folklore » ange gardien et compagnie m’attire à peu près autant que la mode des vampires. C’est vous dire. Toutefois, j’ai décidé de mettre mes préjugés de côté et j’en suis plutôt contente. Il m’a été recommandé par une charmante personne de la Sloth Community (dont il faudra que je vous parle un de ces jours, pour plein de raisons encore)(un jour une partie de ma vie pourra s’expliquer en une phrase et mes relations sociales en seront tellement simplifiées !), un jour que je venais de déverser un vieux souvenir me collant aux basques au point d’entretenir mes insomnies depuis une petite dizaine d’années. Après m’avoir gentiment écouté, V. a tout aussi gentiment dévié la conversation sur des sujets moins sensibles et m’a parlé de ce livre et comment il l’avait touché. D’abord sceptique, comme on peut l’être quand on se sent au fond du trou, j’ai finalement décidé de lui donner une chance. En plus, joie, l’asso Reclyc’livre l’avait. C’est une asso qui vend des livres d’occasion au profit d’association luttant contre illettrisme. Vous avez votre livre pour une bouchée de pain et vous faîtes une bonne action, si jamais vous les voyez passer dans les vendeurs potentiels amazon, n’hésitez pas. (c’était le point pub !)

Je vais essayer de ne pas trop spoiler l’intrigue pour ceux qui voudraient aller y voir d’eux-même.
Si ce n’est pas un coup de coeur, ça reste quand même une lecture plutôt agréable, si on arrive à passer outre le côté gnangnan des anges gardiens et la forte présence de « Dieu » (que l’on suppose judéo-chrétien). J’imagine que là c’est une question de goût personnel, si ce n’est pas votre truc, les références sont suffisamment peu nombreuses pour pouvoir être occultées (ou pas, mais j’y reviendrai), si ça l’est, c’est plutôt bien fait.
Mais rentrons dans le vif du sujet et voici les quelques questions intéressantes (selon moi) qu’ouvrent ce livre :

L’acceptation de soi :
À une époque où le moindre défaut est utilisé et mis en avant pour vendre des cosmétiques, des régimes, des coiffeurs, des fringues, des voitures, etc ; où on vous explique en long en large en travers qu’il faut être sans la moindre faiblesse pour survivre, qu’il faut manger l’autre ; où le bonheur personnel est considéré comme un autre marché à développer, un terrain à conquérir, ou encore quelque chose qui se mérite ; bref, à cette merveilleuse époque qu’est la nôtre, parler de s’accepter soi-même me paraît tout sauf anodin. Déjà parce que pendant des siècles, on n’avait pas vraiment le temps de se la poser (si on était vivant, c’était déjà bien), et que si on regarde bien, il n’y a pas si longtemps que la question de « s’aimer soi-même » se pose. Si bien que finalement, on est plutôt désarmé face à ça : comment on fait ? Il y a un mode d’emploi ? des trucs ? Et si on y arrive pas, ça veut dire qu’on est un raté ?
Lorsque Margot est renvoyé sur terre pour être son propre ange gardien, elle devient Ruth. Ruth, contrairement à Margot, a retrouvé sa couleur de cheveux naturelle, son poids normal, a perdu les cernes et diverses marques laissées sur son visage, etc. La mission qu’on lui donne tient en quatre points : regarder, protéger, enregistrer, aimer. Ruth va devoir revivre sa vie, mais cette fois-ci aux côtés de Margot, elle sera témoin de tout ce qu’elle fera, absolument tout. Ruth doit protéger Margot des forces qui pourraient chercher à lui nuire au cours de sa vie. En tant que témoin de choix, elle sera la mieux placée pour s’assurer du bien être de celle-ci. Ruth devra alors consigner tous ces événements afin de pouvoir en rendre compte à Dieu par la suite. Et enfin, malgré tout, elle devrait aimer Margot.

Ce dernier point me paraît particulièrement passionnant. Tout au long du roman, on voit à quel point Ruth et Margot ne sont qu’une personne, mais aussi à quel point Ruth se sépare de ce qu’était Margot : elle n’est pas d’accord, voudrait faire différemment, trouve son attitude déplorable. À certains moments, on réalise à quel point Ruth hait Margot. Sur le moment, on a envie de la suivre, on est d’accord. C’est vrai que des fois, la Margot on a un peu envie de la tarter pour qu’elle se bouge le cul. Vraiment. Sauf que… nous ne sommes pas Margot. Ruth, oui. Et finalement, ça pose la question suivante : si on passe outre cette histoire d’ange gardien, et qu’on considère simplement Ruth comme la partie de Margot charger de veiller sur elle-même, on constate que Ruth hait Margot aux moments les plus sombres de sa vie, lors de ses pires conneries. Un sentiment plutôt classique non ? Et c’est là que je suis contente d’être passée outre le délire d’ange gardien : le livre offre vraiment une réflexion intéressante sur ce que ça peut vouloir dire que de s’aimer soi-même, sur comment on est censé réaliser ça… Il faut énormément de temps à Ruth pour accepter Margot, elle finit par y arriver en même temps que Margot semble commencer à remettre les choses dans l’ordre. Du coup, peut-être qu’on ne pose pas la question dans le bon sens : et si Margot commençait à remettre les choses dans l’ordre PARCE QUE Ruth, cette partie d’elle-même, avait enfin réussi à accepter Margot pour ce qu’elle était ?

Le choix, la responsabilité, le destin :
Souvent quand on pense ange gardien (enfin quand on est une andouille comme moi qui ne s’y intéresse que de très loin), on pense à cette personne qui est chargée de faire en sorte qu’il ne vous arrive rien. Dans le livre c’est un peu plus compliqué que ça. En théorie, Ruth n’a pas le droit d’intervenir sur les choix de Margot, quand bien même elle chercherait à réécrire sa vie. Ruth sert finalement à consoler, rassurer, éviter que ça soit pire. Elle ne peut pas réellement empêcher sur les choses empirent. Déjà, car Margot reste absolument maîtresse de ses choix et qu’elle peut tout à fait décider de ne pas écouter cette voix à son oreille. J’ai été un peu perturbée par tout le côté « destinée » qui m’a laissé un goût amer dans la bouche, si bien que je ne vous en parlerai pas plus avant (en partie aussi parce qu’il n’y a pas grand chose à en dire). Par contre, ce qui m’intéresse c’est la chose suivante : régulièrement, Ruth cherche à empêcher certains événements dramatiques de se produire, souvent en cherchant à éviter certaines rencontres. Si parfois on revient à la case départ parce que destinée machin truc, parfois il se passe la chose suivante : Ruth, désireuse d’obtenir des réponses à ses questions, poussent certaines rencontres quand elle a l’impression que celles-ci ne vont pas avoir lieu. Du coup, finalement, la seule responsable de cette rencontre… c’est elle-même. Si elle n’était pas intervenue, Margot n’aurait pas rencontré telle ou telle personne, ce qui n’aurait pas donné lieu à tel ou tel événement. Je trouve ça assez fascinant car d’un côté, le livre pose la destinée comme une espèce de truc immuable écrit à l’avance, à d’autre, il nous renvoie clairement à la responsabilité de nos actes. Par ces choix, Ruth est est responsable de certains aléas de la vie de Margot, alors même qu’en temps que Margot, Ruth pensait que c’était la faute de telle ou telle personne. (si ce n’est pas clair, vous n’avez qu’à lire le livre, na) On se retrouve avec cette vérité assez ironique en fin de compte : même dans un monde régi par Dieu, on est responsable de ses propres choix et de leurs conséquences. ENJOY

Dieu et compagnie :
On ne pouvait pas ne pas en parler avec un titre pareil ! Que vous soyez agnostique sceptique (comme moi), ou athée allergique, ce livre apporte quand même des réponses intéressantes je trouve. Déjà, car s’il se base sur des folklores judéo-chrétiens, on est loin d’une lecture de la bible. L’auteur s’est simplement servi dans le réservoir d’images et de créatures que peut offrir cette mythologie. Si bien qu’à aucun moment on ne sent lecturé, ce qui est franchement agréable et permet de passer outre la forme pour apprécier le fond. J’ai la sensation que dans le monde actuel, tout dévoué à la science pragmatique qu’il est, il y a une recherche, un besoin de spiritualité, de valeurs fédératrices, etc. On s’est fâché très fort avec la religion en criant que c’était un truc pour neuneux, un regroupement de pédophiles, ou que sais-je encore. On a trop vite oublié que fut un temps, la religion était la seule chose capable de répondre aux questions des hommes : pourquoi la vie ? comment puis-je assumer les choix que je dois faire au quotidien ? comment puis-je m’aimer alors que.. ? En partant d’une image religieuse, le livre la détourne complètement, ou en tout cas la dépasse, pour nous signifier que l’on se pose encore ces questions, que nous n’avons toujours pas de réponse. Et plus encore, de mon point de vue, que nous n’avons même plus le moindre endroit où commencer à chercher. (bon là je tire un peu sur le livre certes, mais ça m’a fait réfléchir sur tout ça aussi)(bon en fait j’y réfléchis souvent, c’est dans la liste des articles qu’il faudra que j’écrive un jour)

Bref, si vous ne savez pas quoi lire en ce moment, que vous avez besoin d’un bouquin, pas forcément pour vous faire sourire mais qui apporte un peu de soutien et de courage, je vous le recommande. Et si vous le lisez, ou l’avez lu, n’hésitez pas à venir en discuter !

Et oui nous finissons cet article sur un écureuil mignon qui mange du maïs. Parce que.

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Aux héros de tous les jours

À ceux qui choisissent de tendre la main
qui préfèrent prendre le risque d’être humain
au risque de perdre
au risque d’être blessé
À ceux qui préfèrent apprendre l’autre
son nom son histoire sa vie
ses légendes et ses vérités
pour pouvoir mieux comprendre
À ceux qui cherchent à rencontrer
l’étranger dont parle la télé
l’étranger qu’elle oublie
l’étranger qu’elle ne montre jamais

À ceux qui se souviennent
Qui creusent toujours plus loin
dans les moindres détails et les moindres recoins
dans les lumières et les obscurités
dans les aveuglements et les obscurantismes
Qui se forcent à retenir
la moindre ligne la moindre fraction
du plus petit détail au plus grand dessin
Qui cherchent à retrouver
la forme originelle du puzzle
les imbrications implications
les détournements réinterprétations
Qui luttent face à l’oubli

À ceux qui étaient là
mais dont on ne se souviendra pas
dont les noms se sont effacés
dont les noms n’ont jamais été notés
À ceux qui étaient là
simplement pour être là
pour mieux réaliser
pour mieux saisir
pour être ensemble
À ceux qui étaient là
occupés à maintenir le quotidien
à maintenir le système en vie
à faire tourner les existences

À ceux qui ont voulu
nous faire sourire
nous raconter des histoires
nous faire rêver
nous faire chanter
nous faire oublier une seconde la noirceur
À ceux qui nous ont pris dans leurs bras
quand le silence hurlait à nos tympans
quand la peur fracassait nos crânes
quand la colère assourdissait nos mains

À ceux qui tous les jours
à chaque instant et partout
ne cessent jamais de croire qu’un autre monde existe.

Le cycle des miroirs / Jour 6 : Vincent

7 jours, 7 chansons, 7 vies

Emilie Autumn – Leech Jar

Qui sait de quoi demain sera fait ? Pas grand monde. Mais Vincent fait partie de ceux-là. Il est du genre à démonter tout ce qui lui tombe sous la main, du scooter du voisin au patrimoine génétique des grenouilles, tout y passe. Il a soif d’apprendre et il faut qu’il comprenne tout ce qui l’entoure. Il a dévoré à pleines dents tous les ouvrages scientifiques qui passaient par là, s’est engouffré avec la même passion dans des études scientiques, est allé aussi loin qu’il pouvait, jusqu’à trouver le job de ses rêves. Une bonne place dans un laboratoire pharmaceutique où il peut expérimenter à loisir et sans limite.

Vincent est le plus heureux des hommes depuis qu’il est à cet endroit. Il se sent utile. Il démonte le monde et participe à sa meilleure compréhension par l’homme. On lui a récemment confié quelques charges de cours en plus du laboratoire. À nouveau il est aux anges, il va pouvoir transmettre tout ce qu’il a appris, tout ce qu’il a expérimenté. Il est ravi de voir deux fois par semaine ces étudiants tout aussi férus d’apprendre qu’il l’est. Il leur racontera tout…

Comment l’homme a toujours cherché à comprendre. Depuis les temps les plus anciens, il a toujours fallu que l’homme comprenne le monde qui l’entourait. Bien entendu, au début, il n’avait pas les outils nécessaires. C’est pour ça qu’est née la religion. Vincent ne crache pas sur la religion comme peuvent le faire d’autres scientifiques. Il pense qu’elle a eu un intérêt, qu’elle a été là quand l’homme en avait besoin et qu’il n’y avait rien d’autre. D’ailleurs, il trouve même qu’il y a parfois dans les textes religieux des instincts incroyablement justes, les explications sont parfois farfelues, il n’empêche qu’on peut y trouver un certain fond de vérité si l’on accepte de voir au-delà des mysticismes.  Il rêverait de voir science et religion travailler de concert, il est persuadé que cela serait pour le mieux de l’homme.

Comment l’homme a toujours cherché à repousser les limites. Depuis les temps les plus anciens, l’homme a toujours cherché à aller plus loin, plus haut, plus longtemps. Il a fallu qu’il crée, qu’il invente, qu’il se surpasse. Il a fallu qu’il apprenne à dompter les limites que le monde lui imposait. Vincent est fasciné par cette quête, par cette volonté d’abolir toutes les frontières. Il est persuadé que l’homme les dépassera toutes. Qu’un jour, l’homme ira jusqu’aux confins de l’univers, jusqu’au fin fond des océans, jusqu’au cœur des forêts. L’homme sera le spectateur total et parfait de l’univers qui l’entoure.

Comment l’homme a sans cesse cherché à repousser ses propres limites. Depuis les temps les plus anciens, il a cherché à prolonger son espérance de vie. Il a d’abord amélioré les conditions de son existence, étudié comment vivre au mieux, le plus loin possible de tout risque imminent. Puis il a voulu comprendre comment maintenir sa santé au meilleur. Il a étudié et classifié toutes les maladies. Il a cherché des remèdes. Il en a trouvé. Et surtout, il continue de chercher, il continue de vouloir s’améliorer. L’homme de demain n’aura plus grand-chose à voir avec celui des temps anciens.

Comment l’homme a sans cesse cherché à défier la nature. Depuis les temps les plus anciens, il a appris à vivre avec elle, bon gré mal gré. L’homme a étudié la moindre de ses humeurs, il a voulu en comprendre les secrets et les fonctionnements. Au besoin, il a appris à s’en protéger, ou au contraire, à faire jouer tout cela en sa faveur. Vincent montre un enthousiasme enfantin face à la capacité d’adaptation de l’homme. Il trouve fascinant cette façon d’apprendre à tout gérer, à faire feu de tout bois, à trouver une utilité à chaque chose et de ce fait, réussir enfin à résoudre tous les problèmes qui se posent à lui.

Vincent éprouve un immense bonheur à leur raconter tout cela. Il les sait aussi curieux que lui, sinon il ne serait pas là. Et puis un jour, quelqu’un lève la main, et la question est lancée au milieu de l’amphi :

« Mais, et l’éthique dans tout ça ? Quelle utilisation faisons-nous de ces découvertes ? Finalement, quand on voit ce qu’on en fait, n’aurait-il pas mieux valu ne rien découvrir ? »

Vincent reste paralysé. Il ne comprend pas la question. C’est la première fois de sa vie qu’il ne comprend pas quelque chose. L’énoncé lui résiste, il ne parvient pas à le démêler.  Comment peut-on dire qu’il aurait fallu s’abstenir de faire certaines découvertes ? C’est impensable…  Mais l’élève continue.

« L’homme a pillé la Terre, comme ça ne suffit plus, il joue à Dieu. Il clone, détraque les écosystèmes espérant pouvoir y trouver encore ce qu’il veut, nourrit ses populations de poison avec pour seule excuse qu’il est plus facile à produire pour la masse d’âmes humaines, crée des virus en même temps que les vaccins qui vont avec, doit apprendre à soigner les maux qu’il a lui-même créés. Comment la science peut-elle justifier ça ? »

Vincent ne comprend toujours pas… justifier ? Mais, pourquoi la science devrait-elle justifier quoi que ce soit ? Ce n’est pas son travail, ce n’est pas pour ça qu’elle existe… La science sert à comprendre, pas à justifier… ça, c’est le travail de la morale, du politique… pas le sien… L’utilisation qu’on fait de la connaissance brute peut-elle être imputée à celui qui l’a mise au jour ?

Le cours se termine sur ce silence gêné dont il n’arrive pas à sortir. Il ne s’était jamais posé toutes ces questions. Il pensait que ce n’était pas de son ressors, pas de sa responsabilité. Après tout, plus on en sait mieux c’est non ? Alors pourquoi aurait-il dû se justifier ? Pouvait-on le considérer comme coupable devant les atrocités commises au nom du progrès ? Quelle était sa part à lui ? Pour la première fois, devant l’amphithéâtre qui se vide, Vincent doute.