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I am one…

Karyn Crisis’ Gospel of the Witches – The Alchemist

La Femme-Pendule, les pieds dans le ciment, écroulée au fond de l’eau, la baignoire est floue dans ses yeux, l’encre de ses bras se dilue le long du carrelage. L’eau devient noire. L’eau devient lourde. Bientôt ne pourra plus respirer. Elle ne bouge plus. Il n’y a plus rien à bouger. Il n’y a plus rien à faire. C’est l’heure. Il est temps. C’était l’heure il y a longtemps déjà. Changement d’heure et fuseaux horaires auront brouillé les lignes un temps infini. Mais rien n’est éternel, pas même l’éternité.

L’uroburos a fini son tour.
Puis le sien.
Et celui d’un inconnu qui passait par là.

Dans les eaux rampent les serpents aux longues dents. Dans les os grouillent les dents brisées. Au moindre mouvement sentir la morsure s’infecter un peu plus. Tu sais hier soir ils ont changé mes dents de place. Alors je pouvais pas aller dormir. Parce que si j’allais dormir, mes dents allaient finir par se déchausser… Alors je les aurais avalées et elles m’auraient déchirée de l’intérieur. Mais comment on sait quel dent va où ? Alors une nuit comme ça, au hasard, de l’intérieur elle s’est déchirée. Les dents étaient tombées. Les eaux ont rampé et les os ont grouillé tandis que les serpents brisaient leurs dents.

Carry me home carry me home

Il n’y avait plus de larmes à verser. Ses yeux avaient oublié quelle procédure il fallait suivre. La Femme-Pendule se desséchait au milieu des océans qui continuaient de monter au coeur de la salle de bain. À quoi aurait servi les larmes au milieu des eaux mortes ? Cette nuit j’ai rêvé en capslock. Le monde hurlait encore et encore. Alors même quand je serai sourde, j’entendrai les hurlements. L’eau ne se fatigue même pas à esquisser le moindre remous. L’eau est plus morte que la morte elle-même. La Femme-Pendule en sourirait presque. Mais les dents pourraient se déchausser.

Carry me home carry me home

Elle sent grouiller. Il suffirait d’ouvrir la bouche. Alors les torrents de vermine se déverseraient dans l’océan de la salle de bain. Peut-être qu’elle serait libérée, enfin, si elle trouvait les moyens de les cracher une bonne fois pour toute ces putains d’asticot. Ou peut-être juste qu’elle serait obligée de comprendre à quel point la pourriture s’était installée jusque dans ses os. Une fois, j’ai dit au médecin que j’avais l’impression que mes os avaient avalé des aiguilles. Le grammage sur l’ordonnance a grimpé. J’ai continué d’avoir mal. Les mots sont morts la nuit qui a suivi. Pourquoi se donner la peine ? 

Carry me home carry me home

L’uroburos refait un tour, resserrant encore un peu plus la corde. Le poids de l’eau augmente encore. Elle ne sait pas. La Femme-Pendule croit se rappeler que quelqu’un avait parlé du silence sous l’eau. Pourtant elle entend les hurlements de Pandore, les mains complètement rongées par l’acide maintenant, et pourtant toujours incapable de sentir la moindre douleur. Elle entend la morte taper sur les murs, suppliant que quelqu’un enfin se souvienne d’elle. La Femme-Pendule en est incapable, le nom a été enterrée… J’ai rêvé que je n’avais pas le droit de sortir de l’ombre des murs. Il a dit que j’avais toujours voulu disparaître. Les voix ont répondu que je n’avais jamais existé. Elle entend le sifflement continu de l’uroburos au plafond, cette façon lancinante de rappeler le temps qui passe alors que plus rien d’autre ne se passe.

Tu n’existes pas.
Tu n’as jamais existé.
Mensonge.

Menteuse.

Carry me home carry me home

L’eau est noire. Elle croupit à vue d’oeil. Ou bien elle l’a toujours été. Il en a toujours été ainsi. Seulement personne ne voulait voir. Ou bien on avait mis en place les moyens les plus sûrs pour tenir l’eau confinée dans les recoins. Alors les os de la Femme-Pendule ont pourri. Ses dents se sont déchaussées. Et la vermine a bouché les trous qui restaient. Elle est folle tu sais. Elle est folle. Elle fait semblant de pas savoir. Elle n’écoute pas. Elle croit que ça suffira. Mais ses dents vont finir par tomber. Elle va se déchirer de l’intérieur. Et la vermine dans ses os pourra enfin se répandre à l’air libre.

J’ai toujours mal.

Carry me home carry me home…

Du coin de l’oeil, loin vers la surface, floutée par l’encre noire dissolue, la Femme-Pendule a cru la voir… Pandore, abrutie par l’amputation forcée, tentait pourtant de ramener ce qui lui restait de vie… Pandore cherchait à nager vers la boîte… Pandore pour une fois avait arrêté son rire en grincement de dents… Sous l’oeil de l’uroburos amusé, Pandore cherchait à changer la boucle…

Carry me home.

Mémé Ciredutemps est morte

Il fallait bien que ça arrive. Pourtant, on n’avait fini par exclure complètement cette hypothèse. Ta colère et ta haine du monde semblaient suffire à te rendre éternelle malgré tout. On n’était naïf. Mais sans doute parce qu’on t’aimait malgré ça qu’on s’était laissé aller à ce genre de rêveries. Enfin je ne sais pas.

Tu verrais le bordel depuis une semaine. Papy ne sait plus très bien où donner de la tête. Tu lui dirais sans doute qu’il n’avait qu’à pas rien faire pendant tout ce temps. M’enfin, il essaie vraiment. Tu lui manques tu sais. Même si putain, qu’est-ce que t’as pu le faire chier… sur la fin, tu en étais carrément odieuse. Il essaie de se souvenir comment tu faisais. Des fois il t’imite. Il se demande où tu as tout rangé. Il hésite, faut-il qu’il continue à faire comme avant, ou bien est-ce qu’il profite que tu ne sois plus là pour lui râler dessus pour faire comme il a envie ? Pour le moment, il fait à son rythme. Jamais deux choses à la fois, tu sais bien. Il finira par faire comme il veut. Il parle de reprendre le tuba, la pêche, le vélo. Mais pour le moment c’est trop dur, il y a trop d’options, trop de choses, et sans toi pour lui crier après, il trouve sa maison trop grande. Alors il erre et finit toujours par se cogner dans les murs. C’est une maison aquarium qu’il a maintenant. Il tourne il tourne, il oublie que tu es partie pour de bon, il oublie qu’il est triste, il avance, et puis ça lui revient. Il fait la bise au frangin maintenant, depuis le funérarium. Ca lui a fait bizarre. Il nous prend dans ses bras presque à chaque fois. Ca aussi, c’est étrange. Il pleure du coin de l’oeil, et il raconte beaucoup. Des soirées, son travail, comment tu étais. Aujourd’hui, on a même eu le droit à l’Algérie. C’est te dire. C’est l’effet aquarium, un tour de bocal il se souvient, un coup de nageoire il oublie. Il va bien finir par trouver son chemin. Ton foi gras lui a manqué à Noël, il n’en trouvera jamais de meilleur. Je te le dis, parce que je suis pas sûre qu’il l’ait fait. Enfin, il est venu pour mon anniversaire, il s’en voulait, c’était toi qui t’occupait de tout ça, cette logistique du calendrier. En partant, il a dit que si le temps était beau, il passerait au cimetière. Il se répète que c’était le mieux pour toi. Tu ne souffres plus, et de toute façon, tu n’aurais pas voulu de cette vie-là, même si l’opération avait réussi. Il va y arriver, mais je crois que ça va lui manquer de ne plus avoir à veiller sur quelqu’un en faisant comme s’il s’en moquait.

Papa c’est une autre paire de manches. Il papillone. Pas de refuge aquarium pour lui. De l’aquarium, il n’a pris que les rochers décoratifs et il en a tapissé son sommeil. Il ne sait plus très bien. Il est en colère, soulagé. Il pensait qu’il avait mis les choses au clair avec toi. Il constate que non. Il est déçu, fâché contre lui-même, contre toi, contre les médecins, contre le frangin qui rentre trop tard, moi qui répond trop brusquement, le chat qui dort sur sa casquette. Il te ressemble un peu là dessus. Ca aussi il le sait, et ça lui fait peur. Je me permets de te le dire parce que ma position de petite-fille me rend plus libre, je sais que tu ne m’en voudrais pas alors qu’à lui tu ne lui pardonnerais pas. Bref, tu n’as pas toujours été le meilleur exemple qui soit. Sur la fin, il était presque heureux de voir ton racisme ressortir. Tu savais très bien que ça le rendait dingue et tu en jouais. Tu faisais ça avec un peu tout le monde. Mais lui, il était particulièrement bon client. Sans doute parce qu’il le voyait très bien, ton petit jeu, mais qu’il finissait toujours par s’énerver. Il a peur d’en arriver où tu en es arrivé : à devoir détester le monde pour rester en vie. Alors il te trouve des excuses : tu aurais pu être toute autre, on ne t’a pas laissé faire. Alors c’est facile d’accuser les autres qu’il dit, mais bon, tu es sa mère, alors malgré tout, il cherche quand même une façon de te dédouaner. Le truc, c’est qu’avec des si, on met Paris en bouteille. Lui aussi, il raconte. Bien sûr, il essaie de nous raconter le meilleur, mais des fois, des éclats de noir ressortent. Il continue de se taper la tête sur ses rochers nocturnes et il essaie de faire le tri. Ca va être compliqué, la moindre secousse lui tombe un rocher au visage.

Quant à moi… je ne sais pas. Bien sûr que c’est étrange de voir Papy seul, bien sûr que je suis triste, un peu quand même. Toi et moi, on a jamais bien su se comprendre. Ce n’est pas faute d’efforts. L’une comme l’autre, on en a faits. Jusqu’à un certain point. Ces derniers temps, je me dis que peut-être c’était parce qu’au fond, on se ressemblait trop : des femmes têtues, droites dans leurs bottes, sûres de ce en quoi elles croient, mais qui ne s’aiment pas. Alors forcément, se retrouver face à une version de soi d’un autre âge, ça ne pouvait que nous raidir, nous pousser dans nos derniers retranchements. Peut-être que ça aussi, on le savait. Du coup, même si on se blessait, on était quand même heureuse de se voir. Parce qu’au final, j’ai continué à venir te voir. Et tu as continué à m’accueillir avec un sourire tout ce qu’il y avait de plus sincère. Je vais faire des efforts pour me souvenir surtout de ça, déjà parce que ça ne sert à rien d’être en colère contre les morts, et ensuite parce que c’était quand même un beau sourire. J’aurais voulu pouvoir te montrer mon diplôme final, pouvoir te dire que j’avais réussi à trouver une petite place dans un petit coin du monde à moi, et un appart par complètement moisi. Ca ne se fera pas. Tu m’as toujours fait la politesse de croire que moi, comme le frangin, on finirait forcément par tirer notre épingle du jeu. Même si je ne m’y prenais pas comme tu aurais voulu, tu n’as jamais douté que je trouve. Moi aussi, ça ira. Le plus douloureux, c’est que ta disparition pointe du doigt mon incapacité définitive à m’intégrer dans cette famille sensée être la mienne. J’ai bien peur que sans toi, ma position déjà incertaine dans tout ça, devienne carrément bancale.

Tu aimais les choses que les choses soient faites et qu’elles soient bien faites. Le frangin et moi avons fait de notre mieux à ton enterrement, même si on y entend rien du tout à ces rituels bizarres. Tu aimais la précision. On espère ne pas s’être trompé. Lui je ne sais pas trop comment il va. Je crois qu’il est plus perturbé qu’il ne veut bien le dire. Au final, de façon étonnante, tes râleries nous manqueront. Si ton dieu existe, quelque part, j’espère qu’il s’est bien préparé, parce qu’avec toi là-bas, il risque d’en chier.