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3h24 – 5h12

Dir en Grey : Audience Killer Loop

Je suis où ? La question s’accroche dans l’air. Ma dissolution coule le long des murs. Impossible de l’arrêter. La bulle aura bientôt tout déchiré. Dans ma tête le bateau coule et chaque vague m’écarte un peu plus loin Je suis pièces détachées. J’essaie balises de détresses après bouteilles à la mort, mais ça ne suffit pas. Inlassablement je perds des morceaux de moi. Partout sur les murs je sens les lambeaux de mon corps. Je suis prise au piège, à compter encore et encore le reste des membres fantômes. Les calculs sont à refaire, les chiffres faussés. Impossible de se mettre d’accord sur le taux de perte autorisée. Il va bien falloir bouger, bien falloir prendre une décision. Abdiquer ? Abdiquer quoi ? La douleur est à peine présente. La douleur c’est pour les êtres vivants. Je suis déjà outre espèce. Je suis profanation, le moindre geste, la moindre impulsion vient déchirer la mélodie du silence. Quoi que je fasse, je suis déjà coupable. Je ne sais pas comment finir. Il faudrait pouvoir me ramasser le corps, faire l’inventaire putrescent des morceaux restants. Je pourrais repartir en connaissance de cause, consciente des forces à disposition. Mais le navire se refuse aux statistiques et toujours je navigue à l’aveugle en eaux troubles. Les sirènes poursuivent leur cantique final tandis que ma dissolution se poursuit. Les murs en observateurs attentifs prennent note de chacun de mes mouvements. Chaque tressaillement, chaque micro-battement est fidèlement enregistré, comptabilisé, étiqueté. Plus le silence grossit plus je me laisse patiemment dispersée. Il n’y a pas d’endroit où virer. Je vais devoir attendre. Attendre que le silence ait fini de me dévorer. Attendre que les murs aient fini de broyer. Après peut-être… Après peut-être qu’enfin j’aurai pied.

Saturation – alitération

Insomnium : While we sleep

La fissure grandit grossit se répand fracasse conscience et dérobe rhétorique parfaite. Le corps écroulé regarde sans trouver le moindre repos la propagation gangrénique, tandis que l’esprit écroué prend note…Du silence sortirent les mots. Nul ne savait à quand remontait leur présence. Aucune trace, aucun enregistrement. C’était comme s’ils avaient toujours été là. Pourtant, il y avait eu un temps sans eux, et l’instant d’après ils étaient sortis. Les sons s’étaient alignés, en ordre approximatif mais avec force. Malgré une vision périphérique limitée, ils s’étaient placés à la perfection. Du silence sortirent les mots, il fallut alors s’interroger de la pérennité du silence et la capacité de survie des mots.

Conciliabule fut tenu.

Je croyais que nous étions d’accord.
Il n’y a jamais eu qu’un accord tacite. Les éléments de l’expérience ont évolué, il paraît logique d’adapter les protocoles.
Pas celui-ci. Il n’y a pas d’exception.
Nous n’avons aucune preuve.
Vous non plus.
Et maintenant ?
Il n’y a pas de maintenant. Juste une série de secondes tellement volages que les épingler paraît impossible.
Quelle réalité dans pareil propos ?
Je n’ai pas donné mon aval.
Ni moi mais la question ne se pose plus.
Erreur, les cimetières sont profanés et nous n’avons pas de coupable à juger. Pourtant il faudra bien que quelqu’un paye. Il faut toujours un coupable.

La nuit alors s’étira. Les mots furent noyés sous la pluie et les larmes sans qu’on ne juge opportun de procéder aux analyse permettant de les différencier. Le corps écroulé chercha encore. La fissure progressa encore. L’air se fit lourd et rare. Les os ont commencé à montrer les signes de faiblesse habituels, mais il n’était pas possible de rester ici. Le danger était bien trop grand. La respiration déchirée, il fallait que le corps continue d’avancer. La fissure n’arrêtait plus. Elle criait hurlait grattait brûlait tout ce qui pouvait lui résister. Bientôt, sans même un effort de concentration, on pourrait la toucher des tympans.

Faut-il déclarer l’état d’urgence ?
État de siège état d’âme état d’urgence, quelle est la différence ?
Je ne sais pas, ce n’est pas mon travail… 
Et maintenant ?
Maintenant n’existe plus. Suis un peu. 
Parce qu’il faut bien que quelqu’un paie. On ne peut pas prendre le blâme à chaque fois. 
Les monstres sont nés pour ça. 
Alors il faudra encore fabriquer un je de plus. À moins que celui-ci ne puisse accepter une greffe supplémentaire. 
Il a été conçu pour. Les expériences précédentes ont montré l’inanité d’un je limité. 
Les limites frontières sont la seule sécurité entendable.
Mais nous n’entendons plus rien alors à quoi bon ?

La fissure grossit grandit déchire ce qui reste. Il n’y a plus de place dans le monde pour aucun autre son. La fissure se répand artère après artère. Le corps écroulé ne souris plus. On lui avait dit pourtant. Souris putain souris. Le contrat avait été passé, il fallait sourire. Sourire une autre fois, sourire contre tout, sourire en toute circonstance. La fissure traçait sa route et bientôt il ne resterait rien du corps écrasé. La pluie n’y suffirait pas. L’air absent commençait à se faire attendre. Le monde se dissout dilue déteint. Il n’y avait rien à y faire. La fissure frappait désossait craquait. Les yeux ne pouvait plus suivre et le sang toujours opérationnel drainait les messages nerveux de centre d’urgence en urgence de taille.

Comment avions-nous procéder jusque là ?
Il n’y a aucune trace dans les registres.
Vous mentez. Forcément quelque part il y a.
Mais la peau ne peut plus rien se rappeler. Il n’y a plus de place. Le sang a séché, il est devenu impossible de le dévider. 
Coagule coagule et maintenant ne sera plus. 
Alors il n’y a aucune trace. Et de toute façon celui-ci est prototype. Il n’y a pas d’avant.
Et s’il n’y avait pas d’après ?
Alors nous en ferons un autre. Un autre je plus solide, plus fiable. 
Nous n’avons aucune idée de la capacité de résistance de celui-ci en pareilles circonstances. 

Entre la fissure, le sourire s’agrandit. Il n’y avait pas de réponse. La question était impensable. L’impasse inévitable. Le corps se heurterait inévitablement à un mur. Les mots de son errance était déjà perdus, avalés à nouveau par le silence, comme s’ils n’avaient jamais été prononcés. Le sourire s’agrandit encore, découvrant les dents émiettées. Le rire a rebondi sur les murs. Je n’allait pas mourir ce soir. La pluie et les larmes se sont dissociées, chacune reprenant son chemin. Le bruit enfin reprenait forme humaine. Il faudrait encore s’accrocher aux rares bouffées d’air. Le chemin était long. Il n’y aurait plus de certitudes. Si je mourrait, un autre prendrait sa place. Jusqu’à ce qu’enfin, le corps écroué puisse tenir la route.

La seule certitude à avoir, c’est que la nuit finirait par évider les possibilités, jusqu’à ce que la seule solution viable apparaisse. Les lampadaires colorèrent délicatement la pluie des nuances les plus subtils. Au matin, ne resterait dans les flaques que les mots amenés à survivre sur la durée. Le silence alors pouvait se refermer. Enfin, les tremblements s’arrêtèrent.

Drunk tears

Certains mots ne sortent que de nuit. Le silence les mange dans la seconde. Mais ce n’est pas grave. Ils n’ont jamais été fait pour être entendus.L’implosion était déprogrammée depuis bien longtemps. Reculer pour mieux sauter. Peut-être les rochers en bas te laisseront-ils une chance.

La nuit est là pour ça. Regarder le silence dans les yeux et lui donner tout ce qui avait été retenu là trop longtemps. La nuit ne dira rien. Elle prend sans rendre, le reste lui importe peu. Elle prend sans tri, sans faire de différence. Ce n’est pas son soucis. La nuit emporte avec elle les pleurs, les mots désarticulés, les peurs non assumées. La nuit les enrobera de silence et les cachera au plus loin qu’elle pourra. Elle y mettra le poids du secret, le charme des confidences et bientôt engourdira la plaie. La nuit fait ça mieux que personne. Je ne suis que témoin de la débandade, simple officiante des crises de 3h. La nuit ouvre ses fissures pour mieux absorber les tiennes. Il n’y a rien à craindre, je veille, m’assure que tu ne t’égares pas trop loin.

Ce n’est pas grave tu sais. La nuit a été inventée pour ça. Il faut guetter les lampadaires, s’harnacher d’une bouée de secours et garder quelques phares allumés à la périphérie du regard. Tu as le droit de te perdre, de te tromper, de recommencer. La nuit est là pour ça. Au coeur du silence, aucun mal ne te sera fait. Il faut rester l’oreille aux aguets, les tympans bien tendus pour entendre les bruits de pas qui s’approchent de toi. Ferme les yeux, attrape la main qui se tend et laisse les mots. Une phrase, deux phrases, ou une suite désaccordée, la nuit n’est pas le lieu des raisonnements argumentés. Inutile de se fatiguer.

Et quand enfin, tu auras attrapé toutes les mains qu’il te fallait, quand tu auras pleuré toutes les larmes trop longtemps asséchées, quand tu auras laissé les mots s’écraser dans le silence, la nuit pourra se refermer sur ton secret. Elle emportera avec elle mon témoignage, changera les souvenirs en buée diffuse. Il ne restera aucune preuve, sois tranquille. Parce que, si tu emportes avec toi une main – veilleuse dans ta nuit, tu finiras par comprendre que le jour finit toujours par se lever.

Mon sang est noir.

Alors comme ça, quelque chose d’autre était possible ? Mais quoi ? Comment dans quel sens ? Et de quel droit ? Le soleil allait-il enfin se lever ? En quel honneur ? Nous ne savons pas gérer ça… Comment des yeux habitués à l’obscurité depuis tant d’années pourraient-ils supporter la lumière sans risquer de finir brûlés. Bientôt ils seront parfaitement nyctalopes, alors à quoi bon ?

C’est plus facile d’agir à l’usure
Les sens s’aiguisent
L’âme se libère
Les craintes s’enlisent
Et s’étouffe la colère

Le problème maintenant, c’est que même si on voulait on ne saurait pas. C’est ça le problème maintenant. Ce n’est pas un choix. Juste une conséquence fortuite. Il fallait faire avec. Il fallait faire sans. Depuis on a oublié. Depuis on ne sait plus. Le corps en roue libre a déraillé depuis longtemps. On ne sait plus faire. On ne comprend pas les mots. Comment pourrions-nous être la personne qui se cache dans ses mots ? Comment le monstre qui porte les vêtements que nous choisissons pourrait-il recevoir ce qualificatif ? Si une telle chose était vraie, nous nous en serions rendu compte non ? Il serait impossible qu’une telle information ait pu nous échapper… non ?

Alors forcément, il doit y avoir erreur. Ou bien il s’agit là d’une vile supercherie. Ou bien c’est un piège. Du chantage ? Oui peut-être. Mais que peut-on espérer tirer d’un monstre ? Une flatterie n’en fera pas pour autant meilleur être, non ? Il faudrait vérifier. Trouver une façon de savoir qui a raison dans cette histoire. Une façon de savoir qui de nous ou d’eux se trompe. Parce qu’il y a forcément erreur. Nos yeux ne sont pas habitués aux lieux plein de lumière, alors forcément, ils croient voir mais ne voient pas. Ils croient entendre mais écoutent de travers… C’est cela, ça doit venir de ça. Comment savoir ? Comment obtenir la preuve ? Qui croire ? Nos yeux sont brûlés, et quelque part les ténèbres nous rappellent. Il y fait chaud finalement non ? N’est-ce pas là qu’est notre place au bout du compte ? Si nous devions vraiment vivre à la lumière, notre corps la supporterait. Mais c’est biologiquement impossible. Les larmes reviennent à peine la rencontrons-nous. Et malgré tous les efforts du monde, nous ne comprenons pas ces mots. Nous ne comprenons pas qu’ils puissent nous être attribués, nous ne comprenons pas ce nom…

Mais si les yeux ont peur de la lumière, le corps se languit d’une once de chaleur.
Nous cherchons encore.
Nous cherchons encore à trouver la solution.
Nous cherchons encore la sortie.
Nous cherchons encore la réponse.
Nous cherchons toujours à arrêter l’hémorragie séculaire.
Nous cherchons toujours à résoudre l’équation.
Nous cherchons toujours à clore le débat.

Et le temps passe.

Mon sang est noir…
Vous savez, ici les portes s’ouvrent vers l’intérieur…


Citations :
Mypollux – Plus à même
Atsuhi Okubo – Soul Eater

23h05 Indivisible

Indivisible
Elle a dit indivisible
Qui a dit indivisible ?
Pas moi ! C’est promis craché juré
Cracher l’acide une fois cracher l’acide deux fois cracher l’acide trois fois Qui dit mieux ?
Pas moi ! Jle jure
L’innocence est un plat qui se mange froid.

Voyez-vous ?
Voyez-vous le corps qui se tord ? Il danse pour vous, sourit pour vous. Il réussira toutes les pirouettes que vous pourrez demander. Il se dandinera. Il relèvera la pente. Il trouvera les solutions. Il fera même le café si vous lui montrez où sont les tasses !

Indivisible indivisible
Mais c’était pas moi j’étais pas là. Pas à ce moment-là j’étais pas là pas encore arrivé innocent par défaut. Réinitialisation, retour aux réglages d’usine. Elle était déjà morte quand je suis arrivée ! Déjà morte ! Alors innocent je suis j’étais pas là.
Elle était déjà morte. Combien de fois sommes-nous morte depuis ? Tellement de sang sur les mains que les mains sont devenus du sang.

Lapsus.
Tu triches. C’est de la triche. Pas juste. Lapsus. Menteuse. Mentueuse. Même pas en face.

Voyez-vous ?
Voyez-vous le monstre qui s’agite ? Essayer c’est l’adopter. Mieux qu’un singe savant, plus décoratif qu’un cacatoès. Apprenez lui la partition il jouera et dansera pour vous. Du solo à la symphonie, le monstre connaît toutes les tonalités. Pour un monstre acheté, ramenez en 189 à la maison. Offre exceptionnelle !

Indivisible indivisible indivisible
Plus on le dit moins ça a de sens. Comme quand on est môme et qu’on répète encore et encore et que le mot fond dans la bouche pour couler dans la gorge.
Scrabble géant. Mot compte triple néant. Pour 1 000 points l’épeler à l’envers.
Vous savez, on peut vous reconnaître à votre calligraphie. Parce qu’elle est unique au monde.

INDIVISIBLE

Est-ce qu’elle pleure ?
Je crois pas…
Arracher les yeux les paupières cautériser désinfecter cautériser encore désinfecter plus fort arracher plus loin récurer décrasser désinfecter désinfecter désinfecter.

Les monstres sont vendus en lot indivisible. Nous vous demanderons de ne pas les séparer. Toute extraction non approuvée à l’avance risque de sérieusement endommager votre monstre. Les réglages d’usine ont été perdus. Merci de votre compréhension.

Good morning

Cherchez le coupable !

Au matin le corps endolori, les bleus et les griffures, le sang sur les draps. Alors ? Maintenant on fait quoi ? La mémoire corporelle est une salope, jamais ô grand jamais la bestiole ne dormira en paix. Chasse à l’homme à même l’épiderme. Qu’on lui démonte le crâne et comme ça nous aurons les preuves. Crève. Puisque de toute façon c’est la dernière option possible. Crève. Puisque tu n’en finis plus de nous brûler la conscience.

Alors maintenant ?
Cherchez la victime !

Qu’on la nomme et qu’on l’apporte à la morgue. Qu’on l’euthanasie si nécessaire. Mais la morte ne veut pas mourir. C’est regrettable. La peau se gonfle, s’irrite tandis que les os se contorsionnent pour mieux arracher les protubérances malheureuses. Au matin compter les dégâts. Alors c’était ça ? Suivre les lignes, compter encore. Désinfecter au besoin, compter encore. Changer les draps, pour ce qu’ils servent. Serrer les dents. Vous n’avez pas le droit d’avoir mal. Il fallait la tuer mieux que ça.

Alors maintenant ?
Coupable et victime fusionnés.

Je suis désolée chère bestiole. La mémoire corporelle n’oublie jamais. La peau se souvient mieux que tout. C’est marqué c’est inscrit. Alors bestiole, prête à souffler tes bougies ? Peut-être que si tu les avales de travers tu pourras cautériser de l’intérieur. Alors bestiole, comment on le vit ce compte à rebours ? Qu’est-ce que ça fait d’être assassinée toutes les nuits et de se réveiller pour mieux recommencer ? Alors bestiole, pourquoi tu continues d’aller te coucher ? Pourquoi tu ne veux pas comprendre que ta place est sous le lit, avec les monstres ? Pourtant on te l’avait dit. Mais tu n’écoutes jamais. Alors vas-y, compte. Encore et encore. Serre les dents. Si on t’entend gémir on te les pète une par une. Alors bestiole, qui vas-tu inviter à la fête d’anniversaire maudite ?

La morte
L’assassine
Les mains ensanglantée n’ont pas de noms.
Trouvez le coupable, trouvez la victime, et nommez les…

Vers à verre

La pièce est tellement vide que même les murs en sont absents. Pourtant pas de sortie. Pas d’éclairage. Nul part. Le vide. Être ici sans y être puisqu’il n’y a pas vraiment d’ici. On pourrait dire tes mains absentes. De toute façon, tu ne les vois pas, et elles sont incapables de toucher ton visage. Alors finalement, peut-être n’en as-tu pas. Peut-être que tu n’es qu’une pensée égarée, perdue dans un ici qui n’est nul part. On ne dira pas que tu flottes dans l’air, déjà pour éviter le cliché littéraire, mais surtout parce que tu es lourde, tellement lourde. Tu dois être une pensée coulée dans du plomb, on a dû t’abîmer à la sortie du moule car tu n’as pas de formes consistantes. S’en est ridicule. Mais là à cet instant, on ne peut pas le voir. Alors ce n’est rien. Ne t’inquiète pas. Le vide a ça de rassurant. Il faut bien qu’il serve à quelque chose.

Et puis tu entends le son. Celui de quelque chose qui tombe. C’est une bonne nouvelle, ça veut dire qu’il y a un sol, qu’il y a un fond. Peut-être même que si tu te concentres assez, tu pourras le sentir sous tes pieds. Alors tu essaies. Tu te concentres, tu envoies tout ce que tu peux de plomb dans tes pieds pour sentir le sol. L’effort est épuisant. Mais tu continues. Il faut que tu saches. Si tu trouves le sol, alors tu pourras trouver les murs, et si tu trouves les murs, peut-être que tu pourras sortir d’ici. Alors tu essaies, encore et encore. C’est là que tu la sens. La première goutte tombe sur ta main. La surprise t’arrête. Ce n’était pas prévu. Cela prouve tout de même que tu as des mains. Tu te dis que si jamais tu as une bouche, des lèvres, elles doivent être en train de sourire, parce que du tas de plomb, tu te rapproches de plus en plus du genre humain.

La deuxième goutte tombe encore. Pas loin de la première, comme si dans ce vide étouffant elle l’avait suivi. Tu te demandes ce que c’est. La goutte est épaisse, visqueuse. Une troisième tombe à son tour, plus grosse. Toujours aussi visqueuse, elle court le long de ta main. Tu bouges la main, tu sens les gouttes bouger en fonction de tes mouvements. Tu te sens tout puissant. Peu à peu, le trajet des gouttes dessinent ta main, ton bras. Cette fois tu sais que tu souris. Parce que c’est une victoire. D’autres gouttes continuent de tomber et tu ne sais toujours pas ce qu’elles sont. Peu importe. Plus elle tombe et plus tu découvres ton corps. Chaque terminaison nerveuse se réveille au contact des gouttes qui passent. Se révèlent à ta conscience bras, jambe, ventre. Un rire se fait entendre. C’est peut-être le tien mais tu n’es pas bien sûr.

Tu prends ton courage à deux mains, après tout maintenant tu peux, tu as des mains, et tu te décides à remonter les gouttes. Tes doigts retracent doucement la piste qu’elles ont laissée comme un chemin de petits cailloux. Tu découvres la sensation de tes cordes vocales qui vibrent le long de ta gorge. C’était donc toi qui produisait ces sons. Tu remontes encore et tu trouves ta bouche, tes dents. Tu t’y égares un peu, prend le temps de découvrir la forme de chacune. Tes doigts reprennent leur route et remontent encore. Ils passent ton nez, et là ce ne sont plus des gouttes éparses, c’est un flot, une masse de cette substance visqueuse accumulée ici, arrêtée par la protubérance de cet appendice. Tu recommences à t’inquiéter. Tu sais qu’il faut remonter encore. Mais maintenant tu as peur. Tu commences à comprendre que ce que tu vas trouver n’a rien d’une bonne nouvelle. Pendant un instant infini, tu es paralysé.

Fais le.

Cette voix-là ne t’appartient pas. Tu ne saurais dire pourquoi mais tu en as la certitude. Tu sais aussi qu’il faut obéir. Maintenant qu’elle s’est faite entendre, tu ne peux plus faire autrement. Alors tes doigts remontent encore et découvrent enfin l’origine des rivières qui t’ont sauvé du vide. Là, au dessus de ton nez, devaient se trouver tes yeux. Mais il n’y a en a qu’un. Une orbite est vide, vide de l’oeil qui aurait dû être là. Et ce vide dégueule ces larves qui grouillent. Tu sens maintenant ton corps qui essaie aussi fort qu’il peut d’évacuer la purulence. Le sang coule, mais les larves restent accrochés. Tu les sens grignoter tout ce qui passe à portée. Et maintenant que tu as retrouvé un corps, tu retrouves la douleur. Tu la sens ramper, remplir chaque interstice de ton cerveau. De ta bouche sort un gémissement étranglé. Tu manques d’air. Tu essaies de retrouver la sensation du sol, mais c’est trop tard.

Fais le.

La voix se fait plus insistante, plus pressante. Tu sais ce qu’elle attend. Parce que tu n’as plus le choix. Si tu veux vraiment gagner le droit d’être humain, il va falloir que tu y plonges la main. Il va falloir que tu enfonces ta main dans le vide de l’orbite pour en arracher la gangrène. C’est ta seule chance. Mais tu ne peux pas. L’effort est trop grand. Le liquide est trop visqueux, trop épais. Il te brûle. Les larves hurlent dès que tu les effleures. Tu ne peux pas faire ça. Tu ne sais même pas où s’est logé la gangrène. Il faudrait te retourner entièrement, te déchirer de but en blanc pour la trouver. Et tu ne sais pas. Pourquoi ? Alors que tu as mis tant de temps à obtenir ce corps, il faudrait maintenant le passer par le feu pour avoir le droit de le garder ? Ca n’a aucun sens. Et la douleur se répand. Et tant que la gangrène te dévorera de l’intérieur, tu n’auras pas le droit d’être humain. Tu resteras ici, monstre de plomb défoncé dont l’oeil crache sa pourriture jour après jour. Si seulement tu trouvais le courage de le faire…

Fais le.

La voix se durcit.
Mais ta main reste en suspens.
Combien de temps encore ?