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Say my name

Quelque chose grattait. Dans le couloir, le son se répercutait sans fin. On avait beau avoir rempli l’espace de musique, on l’entendait encore. La boulimie sonore ne suffisait pas à remplir le vide et la grattement refusait qu’on l’ignore. On grattait à la mémoire, quelqu’un serait bien obligé d’ouvrir. La peau démangeait par endroit, signe que la Morte s’était réveillée. À nouveau. Mais plus inquiétant, le rire s’était arrêté. Le rire s’était arrêté pour prendre cette forme crainte de tous. Son regard savait. La forme savait depuis sa disparition que ce n’était qu’éphémère répit. Les sursis n’étant pas fait pour être reconduits, son rire s’était mu en sourire satisfait. Il allait falloir ouvrir, qu’on le veuille ou non. La Femme Pendule tendit alors la main.

« Tu as changé de nom.
_Tu n’en as toujours pas.
_Cassandre ? »

N’ayant pas de nom par lequel Cassandre puisse l’appeler, seul le vide du sourire répondit à la Femme Pendule. Le grattement continuait. La Femme Pendule savait qu’un jour ou l’autre son nom, ou plutôt son absence, finirait par être un problème. Elle avait voulu faire comme si ce n’était rien. Elle avait voulu faire comme si on pouvait survivre au vide. Sauf qu’on ne pouvait pas : le silence avait déjà rongé nos chairs jusqu’à la mémoire, il fallait un nom. Pandore se mit à rire sans plus pouvoir s’arrêter. Elle ouvrit la boîte et plongea ses mains à l’intérieur. L’effroi remplit la salle de bain dans la seconde qui suivit. Incapable de savoir si elle riait ou pleurait, le Marchand de sable restait là, immobile, sans même avoir le courage d’avoir peur.

Et maintenant ? et maintenant ? et maintenant ? et maintenant ?
La musique s’est arrêté ? Il faut changer le disque
oui mais quoi ?
je sais pas
vite vite
Remets
on peut pas pas le même pas deux fois de suite c’est de la triche on peut pas

Le silence rongeait, le grattement devenait hurlement. Les échos se creusaient un chemin royal au coeur même des tympans. La marche arrière serait compliquée. Elle viendra bien, la seconde où Pandore devra sortir les mains de la boîte et découvrir les lambeaux de peau avec lesquels il lui faudra vivre pour le reste de l’éternité. Le Marchand de sable pétrifié ne trouvait plus de mélodie à offrir à l’hécatombe. La Femme Pendule gardait les yeux rivés sur Cassandre qui ne se départissait pas de son sourire. Elle savait.

On connaissait déjà le film. Le scénario était convenu, la bande usée à s’en trouer. Que quelqu’un arrête de rembobiner, la fin n’en finissait pas de recommencer…

Héléna’s Pinterest

How to destroy angels – Is your love strong enough

Elle les accroche sur les murs de son bureau comme on épingle des papillons. Héléna aime les sourires. Tous les sourires. De toutes tailles, de toutes couleurs, dents visibles ou lèvres serrées. Les sourires en coin, les sourires avant l’éclat de rire, les sourires désolés, les sourires ravis de vous rencontrer. Même les faux, ceux qui ne sont là que pour cacher les larmes opportunes ou les tornades à venir. Héléna les aime tous. Elle a cette envie folle qui lui reste coincée dans la tête, celle de les garder. Comme si c’était possible. Elle sait bien que ce qui les rend si beau, si désirables, c’est leur caractère éphémère. De solitude en lassitude, elle avait fini par prendre sa décision : qu’importe la difficulté, à partir de maintenant, elle allait collectionner les sourires. Et ainsi commença la quête interminable.

Héléna part en chasse au petit matin. Quand les premiers métros drainent les fêtards attardés de paire avec les premières embauches, Héléna est à l’affût, portable à la main. Elle a appris à se rendre invisible. Ça n’avait pas été chose facile. Ces cheveux blonds ondulés attirent l’attention au moindre courant d’air. Leur couleur commençe à faner, il faudrait qu’elle prenne le temps de s’occuper de ça. Leur racine brune semble dégorger sur la lumière des mèches blondes encore en vie. Et puis il y avait son bras. Le droit. Il répond toujours mal. Elle le traîne plus qu’elle ne l’agit. C’est un poids. Un rappel. C’est discret, mais tout de même, si ses mouvements sont trop brusques, on voit tout de suite la supercherie. Et dans le métro, il est toujours facile pour un passager le nez en l’air de découvrir le bras mal animé. La technique est simple : elle entre dans la rame, trouve une place assise en bord de rame, près des fenêtres. Puis, elle ne bouge plus pendant des heures. De là, elle épie passagers et badauds sur les quais, le portable à la main, prête à bondir. Il faut être rapide. Trop tôt, on a le temps de la repérer, trop tard, c’est un sourire de perdu dans la nature. Il n’y a jamais de deuxième chance pour attraper un papillon. Héléna est passée maître dans l’art de se tordre sur son siège, sans déranger ses éventuels voisins, sans attirer le regard, tout en conservant la rapidité nécessaire.

Dans le métro, on attrape toutes sortes de sourires. Il y a les lecteurs, perdus dans leur livre ou leur conversation SMS. Ceux-là sont tellement loin de la réalité, qu’il n’y a pas beaucoup d’effort à faire pour les attraper au vol. Ils ne se rendent compte de rien. Il faut tout de même rester prudent. Au moindre faux pas, Héléna peut être découverte, le papillon meurt alors dans l’instant : livre fermé sur les genoux, portable dans la poche… elle aura gâché la vie d’un être minuscule en voulant la mettre au grand jour. Il y a les rêveurs aussi. La différence est subtile, mais pour qui voulait s’éprendre de ces créatures, il y a beaucoup à découvrir. Bien sûr, il y a les confidences. Ces amis qui se cachent à peine pour se moquer, ou bien se raconter les pires blagues. Héléna n’écoute jamais. Elle aurait pu, après tout, c’est eux qui décident de rendre tout cela public. Le fait est qu’Héléna s’en moque. L’histoire n’a aucune importance, seule compte la trace qu’elle laisse sur les lèvres en passant. Ceux-là sont plus faciles à attraper. La force du nombre leur donne une sensation de sécurité si probante qu’ils n’imaginent même pas qu’on puisse ainsi les dérober.

Vers midi, Héléna sort de cette réserve souterraine. Son bras se fait douloureux d’avoir été si souvent heurté par des passagers peu regardant. C’est le prix à payer pour son invisibilité. Heureusement pour elle, il est rare que cela ne vaille pas la peine. Vers midi, le métro est envahi par les mangeurs de sandwichs. Pris entre deux mondes, la bouche trop occupée à mastiquer, aucun papillon ne peut naître sur leur visage. Au début, elle restait, espérant un éclat. Mais ils étaient tellement rare que le désespoir finissait toujours par l’emporter. Elle avait fini par laisser tomber et quittait la rame dès l’arrivée des premiers repas sur le pouce. Elle erre un peu. Elle boîte, elle n’a jamais réussi à retrouver une démarche normale. C’est plus difficile pour elle à l’extérieur. Dans le métro, elle se sent protégée, comme à l’abris. Ici, en plein air, tout est menaçant. Elle se force. Les mois passant, Héléna arrive à s’aventurer de plus en plus loin. De cette façon, elle peut capturer de nouveaux spécimens. Les amoureux qui flânent, les enfants qui jouent, d’autres espèces de rêveurs, d’autres rires, les promeneurs qui admirent… Ceux-là sont rares dans le métro, ce ne sont pas les conditions idéales pour eux. Elle reste dans les rues aussi longtemps qu’elle peut. Le vent dans ses cheveux la déconcentre, sentir les ondulations s’égarer sur son visage la fatigue.

Elle rentre chez elle. En jetant son sac dans l’entrée de l’appartement, elle vérifie l’heure sur la pendule. 17h23. Elle est dehors depuis presque dix heures. Si elle pouvait, Héléna sourirait de fierté. Elle entre dans le bureau et salue d’un bonjour faussement enjoué les sourires sur les murs. Il n’y a presque plus trace du mur. Comme le plafond ne s’écroule pas, on les sait encore présent, mais ils sont invisibles. Ils sont recouverts de toutes les captures d’Héléna. Elle fouille dans le tiroir, attrape le câble et relie l’imprimante au portable. Elle devrait le laisser sorti, elle gagnerait du temps, plutôt que de le chercher tous les jours. Elle se dit ça tous les jours. Mais les rituels sont ainsi faits qu’on ne les modifie pas à son gré, qu’importe à quel point on les sait ridicules. Le temps que la connexion se fasse, elle allume toutes les bougies présentes dans la pièce. Trente-deux en tout. Toujours dans le même ordre. Elle remplace celles qui sont en fin de vie, détache les mèches embourbées dans la cire. En moyenne, dix allumettes sont nécessaires. Quand la connexion est faite, elle s’agenouille devant l’imprimante, attache grossièrement ses cheveux à l’aide d’une pince et souffle un grand coup. Puis elle lance enfin l’impression de la récolte du jour. Elle joint les mains en prière, et regarde sortir les cadavres de sourire un à un de la machine. Cette fois-ci, peut-être que ce sera la bonne.

Une trentaine de pages sortent de la machine. Héléna attend un peu que l’encre ait fini de sécher. Le papier est encore chaud quand ses mains s’en emparent malgré les tremblement. Elle en jette une dizaine, trop floues, mal cadrées. Aujourd’hui aussi, elle croyait qu’un échec total récompenserait sa journée de chasse. Seulement aujourd’hui, il y a quelque chose. Sa panique n’a d’égal que le déni dans lequel elle voudrait se recroqueviller. La photo est presque ratée. Dans les escaliers, une jeune femme semble n’avoir aucune envie de retourner à l’air libre. Ses cheveux sont mal décolorés, on voit clairement les racines. Mais la jeune femme reste magnifique. Sa robe lui va à merveille, cachant ce qu’il y a à cacher, mettant en valeur les formes. Le sourire est timide mais sincère. L’ami qui l’accompagne vient sans doute de faire une blague idiote alors qu’elle pensait à autre chose. Héléna a trouvé. Le problème, c’est qu’elle n’avait jamais envisagé un tel cas de figure.

La panique, la colère, les larmes et les hurlements se succèdent sur son visage d’ordinaire si impassible. Héléna jette ses poings contre les murs. Ce n’est pas possible, il y a forcément une erreur quelque part. Sous le poids de la rage, un mur finalement livre ses secrets. Les sourires qu’elle collectionne ne sont que maigrement épinglés. Inévitablement, devant la détresse d’Héléna, certaines finissent par se détacher du mur. La gravure apparaît alors au grand jour pour la première fois depuis ce jour-là.

Avant, il y a des mois de ça, quand Héléna pouvait encore sourire, elle vivait avec celui qu’elle aimait, Julian. Et tout était bien, tout était beau. Digne des plus grandes comédies romantiques. Et puis, il avait dû tuer son frère, son jumeau. C’est comme ça, quand on est médecin, des fois, on doit faire des choses affreuses. Le frère de Julian avait eu cet accident, le genre dont on sort en morceau. Il était arrivé aux urgences. Les médecins avaient fait ce qu’ils pouvaient, mais le coma fut inévitable. Sur le mur, Julian se mit à tracer des traits. Comme en prison, des petits bâtons qui s’aligner par paquet de quatre avant qu’un cinquième ne vienne les sceller dans la pierre. Il savait déjà. Sa famille lui hurlait de faire quelque chose. Il savait déjà qu’il n’y avait plus rien à faire. Rien d’autre à faire que compter les jours qui passaient. Au neuvième groupe de bâtons sur le mur, le médecin en charge de son frère expliqua à la famille qu’il valait mieux débrancher. Il n’y avait pas d’issue viable. Personne ne voulait s’y résoudre. C’était normal. Il fallait que Julian leur explique. C’était la seule chose à faire, la meilleure chose à faire.

Is your love strong enough ?

L’inscription vint s’ajouter sur le mur. Au milieu des groupes de bâtons. Il eût encore le temps d’en inscrire une vingtaine d’autres avant que la famille, enfin, signe les papiers nécessaire. Héléna avait fait ce qu’elle pouvait. Elle avait été là, souris quand il le fallait, gardé le silence quand il le fallait. Avec une habileté rare, elle avait alterné entre présence et absence, sachant toujours parfaitement doser pour répondre aux besoins de Julian. Il fallait s’y attendre, ça n’avait pas suffi. Après des jours de silence, Julian s’était mis à raconter avec une précision maladive tout ce que son frère avait été, tout ce qu’il aurait pu être. Héléna écoutait avec patience, collectait les histoires. Elle continuait à participer à la guérison familiale, sans jamais poser la question du prix à payer pour ça. Mais ça ne suffisait toujours pas. Un jour, quand elle rentra, il avait jeté ses vêtements, les remplaçant par ceux de son frère. Il ne fallait pas que ça soit perdu. Il était repassé sur l’inscription sur le mur, l’enfonçant un peu plus dans la pierre. Il voulait qu’elle prenne la place laissée vacante par le jumeau. Elle savait, ce n’était pas possible. La famille commençait à s’inquiéter de l’état de Julian. Prise en tenaille, elle ne savait pas quoi faire. Elle restait persuadée que le temps y pourvoirait. Qu’il ne s’agissait là que d’une lubie passagère. Il fallait rester forte, rester patiente. Mais ce jour-là, elle savait que la limite était franchie. Elle refusa…

Les murs tremblèrent lorsque Julian se mit à hurler. Tellement fort qu’elle était persuadée d’avoir vu l’inscription s’émietter. Le mur ne pouvait plus tenir le poids des jours. Julian continuait à hurler. Elle ne se souvient pas. Seul le message sur le mur lui transperce encore la rétine avec suffisamment de vivacité pour constituer un souvenir. Ils ont commencé à se battre. Julian voulait lui arracher son sourire du visage. Elle n’en avait plus le droit, comment est-ce qu’elle en était encore capable ? Son sale sourire dégueulasse lui pourrissait le visage. Il allait lui enlever, et elle finirait bien par en convenir, elle serait forcément d’accord. C’était immonde ce sourire sur sa gueule, il fallait faire quelque chose. Elle s’était débattu. La lame avait percuté son bras, la plaie était superficielle, mais en heurtant la commode, l’épaule s’était déboîté. Il fallait fuir rapidement. Son bras droit était devenu inutilisable. Elle réussit à attraper la lampe pour lui fracasser sur le crâne. Elle profita de la surprise pour rattraper le couteau et le planter dans sa jambe. Elle espérait que ce serait suffisant pour le ralentir. Il s’accrochait. Il hurlait toujours. Quelqu’un devait lui enlever ça de la gueule et c’était lui. Parce qu’il l’aimait, il ferait ça pour elle. Il l’avait rattrapée en haut des escaliers. Il n’avait plus assez de force pour la bloquer, elle était trop paniquée pour réagir correctement. La chute avait été violente, lui arrachant des tripes un hurlement à déchirer les rideaux. Les voisins avaient déjà prévenu la police en les entendant. Certains sortirent et mirent fin au carnage. Héléna fut transportée aux urgences. Épaule déboîtée, fracture ouverte pour la jambe. Julian fur interné.

Deux mois plus tard, à sa sortie de rééducation, Héléna rentrant. L’inscription était toujours sur le mur. Par loyauté, elle ne pouvait se résoudre à répondre non, il n’était plus possible non plus de répondre oui. Elle conserva l’appartement, coupa tout contact avec la famille de Julian et transféra le bureau dans la chambre, et inversement. Son bras serait pour toujours un poids, sa démarche resterait mécanique, son visage n’aurait plus la moindre expression. Les jours passèrent, jusqu’à ce que les petits bâtons sur le mur puissent compter les jours depuis cet événement. Alors commença la chasse : quelque part dans le monde, quelqu’un portait sur le visage un sourire qui pourrait être le sien.

Is your love strong enough ?

Aujourd’hui, l’inscription est à nouveau à découvert. Aujourd’hui, Héléna pousse ce hurlement tout droit arraché des tripes. Les sourires continuent de se décrocher du mur. Quand ils touchent ses cheveux, elle comprend enfin. Ses larmes sèchent dans l’instant. Elle reste interdite, prostrée devant les gravures sur le mur. Autant de blessures à l’âme qu’elle avait refusées de compter jusque là. Elle sait. Elle sait ce qu’il faut répondre, elle sait ce qu’il faut faire. Elle attrape un sac, y jette son portable, ses papiers. Elle hésite devant la photo de la femme blonde dans le métro. Elle la prend, l’emmène dans la salle de bain. Elle s’assoit devant le miroir. Ses doigts font le tour du visage, méticuleusement. Comme si c’était eux qui allaient lui donner sa couleur. Puis, du bout de l’ongle, elle tente de tracer le tour de la bouche. Les lèvres de la jeune sont fines, réhaussées d’un rouge à lèvre prune. Son sourire laisse deviner ses dents sans les montrer. Héléna se concentre. Dans le miroir, ses premiers essais se soldent par des grimaces qui lui tordent le visage. Les larmes reviennent. Héléna les laisse couler sans les arrêter, sans les essuyer. Elles viennent redessiner son nez, ses joues, sa bouche, tout doucement. Elle sent les sillons que laisse les gouttes, elle redécouvre les contours de son propre visage. Comme elle l’a fait pour la photo, elle laisse ses doigts dessiner sur sa peau. Le résultat est encore loin d’être convaincant. Mais il y a quelque chose.

L’odeur l’empêche de continuer plus longtemps. Dans le bureau, les cadavres de sourire sont tombés sur les bougies. Le feu se propage tranquillement. Il lèche chacun des papillons acidument, comme pour mieux apprécier leurs saveurs. Héléna ne panique pas. Elle reste calme. Mieux, Héléna respire enfin. Les flammes commencent à lécher le mur, cherchant d’autres restes de sourire à goûter, et bientôt, elles tomberont sur les gravures. Devant ce spectacle, Héléna réussit son premier sourire depuis longtemps. Il est loin d’être parfait, les commissures sont encore déformées, la langue ne sait pas où se placer et les dents se sentent disproportionnées. Tout de même, le sourire est là. Elle récupère le sac et sort de l’appartement. Sans récupérer ses clés.

Dehors, elle choisit un banc. Appelle les pompiers. De là où elle est, elle admire le ballet anti-incendiaire. Son visage se refuse à relâcher la pression. Il veut garder la sensation du sourire aussi longtemps qu’il est possible. Elle passe sa main sur son visage dès que l’occasion se présente, vérifiant sa présence. Il ne faut pas qu’elle oublie. Dans sa poche, sa main tient fermement la photo de la jeune femme du métro. Il ne faut pas qu’elle oublie. Quand enfin le calme revient, que la rue se vide, Héléna se lève, écrase son téléphone du talon avant de le jeter. Maintenant, elle va collectionner les respirations, elle les épinglera à ses cheveux jusqu’à avoir assez d’air pour enfin passer à autre chose.

Is your love strong enough ?

Curse my name

Blind Guardian : Curse my name

Nous sommes éternelles antithèses… Pour trouver le silence, je multiplie le vacarme et les fracas autour de moi. Pour obtenir la paix, je remplis jusqu’à la nausée mes journées. Et pourquoi m’en priver ? Sometimes, you have to do bad to avoid doing worse. Solutions temporaires, béquilles de secours, sparadraps détrempés sont tout ce qu’il me reste à disposition. Il n’y a qu’à force d’épuisement qu’enfin mon corps s’autorise un repos. Ce n’est que quand ma tête éclate que je peux mieux en comprendre le puzzle malheureux. Et aujourd’hui je suis là. Prostrée au milieu des morceaux, je tente encore une fois de reconstituer l’énigme de mon cerveau.

A force de guitares saturées, à force de grosse caisse et hurlements gutturaux, j’ai trouvé le silence. Quelque part de l’autre côtés se trouve cet havre cotonneux où les monstres finissent par me laisser le dernier mot. Il arrivera un moment où même moi, je ne pourrai plus lutter. Il faudra toujours te battre pour rester du bon côté. Et toujours l’éternelle question, qu’ai-je fait pour mériter pareille malédiction ? Combien d’efforts encore pour maintenir l’ensemble fragile de ma raison en dehors de la fissure ? Il y a des victoires qui ne sont jamais définitives. La folie s’appellera Damoclès. Un nom, nouvel essai pour la tenir éloignée. Impossible de nier que ses morsures m’arrachent les larmes que mes yeux n’arrivent plus à verser. Je retrouve la brûlure de ces années infernales. Rien n’a changé. L’Enfer n’a pas changé. La question est de savoir si j’ai suffisamment changé pour ne pas perdre la partie qui s’est engagée à mes dépends.

Cassandre distille en silence les mêmes remarques acerbes qu’à l’époque. Elle a changé de nom depuis. Faut-il y voir une renaissance ? Ou bien simple mutation, témoignant simplement du nouvel écosystème qu’est devenu mon corps en cinq ans ? Quels nouveaux tours a-t-elle appris depuis ? Elle a tout vu. Les victoires, les progrès, les amis, l’amant, la force, le courage. Le rejet, les chutes, les retours en arrière, les larmes, les cicatrices, l’angoisse, la solitude. Cassandre rit. Certaines choses n’ont pas changé, à peine se sont-elles déplacées. Un décalage subtil qu’elle fait semblant de ne pas voir. A peine le silence pointe-t-il son nez qu’elle retourne aux fourneaux. Mon sang bouillonne à force d’entendre le venin qu’elle y distille. A nouveau, l’envie d’ouvrir en grand les canaux de sauvetage se fait sentir avec une violence renouvelée. Quels monstres a-t-elle eu le temps de dompter en cinq ans ? Quels nouveaux cauchemars a-t-elle apprivoisés pour détruire le château de carte de mon existence ?

Et moi, ai-je vraiment changé en cinq ans ? Ou bien me suis-je contentée de décrire le plus grand des cercles que mes jambes pouvaient, avant de revenir à la case départ ? En cinq ans, j’ai eu le temps de me tuer deux fois. Et toujours pas la bonne au bout du compte. J’ai tellement de sang sur les mains que je ne comprends pas comment ils peuvent ne pas le voir. Et ils voudraient que je les embrasse… Si nous avons nommé la folie, je ne sais toujours pas comment m’appeler. Je n’ai plus de nom. En cinq ans, les surnoms n’ont pas manqué. Et si je les chéris tous pour ce qu’ils sont, je n’ai toujours pas de nom à moi. Mais il me faut un nom. Un nom sans malédiction. Un nom qui ne me résumera pas à Cassandre et Damoclès. Un nom qui serait mien. Un nom pour continuer à avancer. Un nom pour ne pas laisser tomber maintenant. Un nom pour sortir vainqueur. Un nom pour ne pas abandonner. Un nom pour se souvenir malgré tout. Un nom pour être autre chose qu’un sac de douleurs. Je veux un nom. Parce que c’est peut-être là qu’est la solution de l’équation à trop d’inconnues.

Quand on me nomme on me brise.
Alors quel nom pour moi après les luttes ?

Mon sang est noir.

Alors comme ça, quelque chose d’autre était possible ? Mais quoi ? Comment dans quel sens ? Et de quel droit ? Le soleil allait-il enfin se lever ? En quel honneur ? Nous ne savons pas gérer ça… Comment des yeux habitués à l’obscurité depuis tant d’années pourraient-ils supporter la lumière sans risquer de finir brûlés. Bientôt ils seront parfaitement nyctalopes, alors à quoi bon ?

C’est plus facile d’agir à l’usure
Les sens s’aiguisent
L’âme se libère
Les craintes s’enlisent
Et s’étouffe la colère

Le problème maintenant, c’est que même si on voulait on ne saurait pas. C’est ça le problème maintenant. Ce n’est pas un choix. Juste une conséquence fortuite. Il fallait faire avec. Il fallait faire sans. Depuis on a oublié. Depuis on ne sait plus. Le corps en roue libre a déraillé depuis longtemps. On ne sait plus faire. On ne comprend pas les mots. Comment pourrions-nous être la personne qui se cache dans ses mots ? Comment le monstre qui porte les vêtements que nous choisissons pourrait-il recevoir ce qualificatif ? Si une telle chose était vraie, nous nous en serions rendu compte non ? Il serait impossible qu’une telle information ait pu nous échapper… non ?

Alors forcément, il doit y avoir erreur. Ou bien il s’agit là d’une vile supercherie. Ou bien c’est un piège. Du chantage ? Oui peut-être. Mais que peut-on espérer tirer d’un monstre ? Une flatterie n’en fera pas pour autant meilleur être, non ? Il faudrait vérifier. Trouver une façon de savoir qui a raison dans cette histoire. Une façon de savoir qui de nous ou d’eux se trompe. Parce qu’il y a forcément erreur. Nos yeux ne sont pas habitués aux lieux plein de lumière, alors forcément, ils croient voir mais ne voient pas. Ils croient entendre mais écoutent de travers… C’est cela, ça doit venir de ça. Comment savoir ? Comment obtenir la preuve ? Qui croire ? Nos yeux sont brûlés, et quelque part les ténèbres nous rappellent. Il y fait chaud finalement non ? N’est-ce pas là qu’est notre place au bout du compte ? Si nous devions vraiment vivre à la lumière, notre corps la supporterait. Mais c’est biologiquement impossible. Les larmes reviennent à peine la rencontrons-nous. Et malgré tous les efforts du monde, nous ne comprenons pas ces mots. Nous ne comprenons pas qu’ils puissent nous être attribués, nous ne comprenons pas ce nom…

Mais si les yeux ont peur de la lumière, le corps se languit d’une once de chaleur.
Nous cherchons encore.
Nous cherchons encore à trouver la solution.
Nous cherchons encore la sortie.
Nous cherchons encore la réponse.
Nous cherchons toujours à arrêter l’hémorragie séculaire.
Nous cherchons toujours à résoudre l’équation.
Nous cherchons toujours à clore le débat.

Et le temps passe.

Mon sang est noir…
Vous savez, ici les portes s’ouvrent vers l’intérieur…


Citations :
Mypollux – Plus à même
Atsuhi Okubo – Soul Eater

Chasse à l’homme

Traquer la folie. La chercher partout, les moindres recoins, les moindres virgules, la moindre typo. Quelque part. Nous le savons bien, elle s’est cachée quelque part. Il en reste toujours un peu. La grande purge n’a pas pu tout chassé. Preuve en est, les flammes continuent de nous lécher les veines. Quand la douleur se répand d’un coup, insidieuse et acide, comment prétendre avoir pris le pas sur la folie ?

Nous démontons rouage après rouage. Nous savons qu’elle est là. Nous sentons son odeur qui vient nous brûler l’estomac quand on n’y fait plus attention. Retourner l’épiderme, fouiller les 188. Ne rien trouver. Déchirer l’épiderme de rage, arracher les 189. Pourquoi ? Pourquoi alors que nous la sentons grouiller en périphérie du champ de vision ne pouvons-nous jamais la piéger à son propre jeu ?

La peur de l’enfer peut-elle devenir pire que l’enfer lui-même ?
C’est faux. Ce n’est pas. Ca ne peut pas être. Nous savons ce qui pourrait arriver. Nous avons tracé les routes, pavé les limites. Nous nous sommes battus corps et âme. Aujourd’hui pourtant, nous ne parvenons pas à savoir qui du corps ou de l’âme nous avons perdu. Lequel des deux la folie a-t-elle pris ? Les études sont incapables d’arriver à une conclusion et nous tournons en rond. Nous parviennent seulement les échos. Les « et si » nous frappent le crâne à chaque respiration. Il faudrait trouver la folie avant qu’elle soit trop tard. Une fois repérée, amputer la partie incriminée nous offrirait enfin un peu de répit. Jusqu’à la prochaine invasion au moins…

Même si les historiens sont incapables de dater les invasions, incapable d’établir la chronologie, incapable de comprendre les liens de cause à effet. Même si les mathématiciens n’arrivent plus à compter les morts ni à tracer les lignes derrière lesquelles nous pourrions nous abriter. Même si les médecins légistes n’arrivent plus à identifier les cadavres. Même si les auteurs ne peuvent plus nommer les choses, les gens, la folie, nous.
Nous devons trouver la folie. Nous devons la trouver et l’anéantir. C’est là notre unique chance de salut et nous en sommes convaincues. Les fusées de détresse ne semblent plus fonctionner. Au 32ème top, cela fera exactement 5ans.

Night

Can you hear me ?
The voice in the middle of my head
keep singing
again and again

Cheshire Cat never came back to me

Head in the water
hair in the wind
hand in the sand
I couldn’t find the A

Lucy Lucy Lucy
More and more voices
I can’t even count them
Voices all over the world
Voices all over the wall

Head in the water
hair in the wind
hand in the sand
I couldn’t find the A

Voices on the wall !
laughed the Cheshire…
I can hear his smile
I can feel his eyes
but there’s NO FUCKING TREE IN A FOREST

Head in the water
hair in the wind
hand in the sand
I couldn’t find the A

I searched and searched again for the fucking A
but couldn’t find it
can’t find the A
can’t find the A

.Lice is eating your mind…
and Cheshire desappeared
and Lucy cried under the trees….

Un joyeux non-anniversaire.

 

Hier, ça faisait 4 ans. Et j’ai oublié. C’est la première fois que j’oublie. La sensation est étrange, paniquante. 4 ans, c’est 1460 jours. Me dire que j’ai pu oublier un jour est purement terrifiant. C’est vrai, 4 ans à tenir les comptes pour oublier de fêter les 4 ans en question, c’est ridicule. Je ne suis pas sûre de ce que je perds, de ce que je gagne. Je connais bien la fille qui compte les jours. Je ne suis pas sûre de pouvoir croire en celle qui oublie de les compter. C’est embêtant. Le rendez-vous chez un dermato est pris, alors si ça se trouve, si j’arrive à rassembler suffisamment de courage, dans quelques mois, il n’y aura même plus toutes ces lignes à compter. Je vais me raccrocher à quoi maintenant ? Quel chiffre sera suffisamment maîtrisable pour que je puisse m’appuyer dessus les yeux fermés ? Surtout que si je voulais être honnête ça fait pas vraiment 1460 jours. On serait sans doute à 1450. Mais bon. C’est une estimation à la louche. Et rendus à 1460 jours, je peux bien perdre 10 jours en cours de route sans que je n’en perde aucun de vous (ou presque…). Keep fighting…

PS : La chanson c’est le retour de Bertrand Cantat avec son nouveau duo Détroit. Je vous laisse apprécier. (ce site ne pouvait décemment pas se permettre de ne pas vous partager ça)