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La seconde éphémère

Tu n’es pas une pendule.
Chasser l’éphémère, mais seulement après 20h.
Le silence tout à coup.
Plane un doute.
Léger
ténu
éphémère
Quelque devrait vérifier
Les placards
et sous les lits
Les balcons
et les armoires
Le temps devient épais et colle aux murs
Moi je sais pas.

Tu veux une pendule ?
Je sais toujours pas.
Silence
Le temps passe
éphémère
C’était dit
Ne pas écouter
Faire taire le monde
La rengaine coincée dans un bout de cerveau
un bout de cerveau coincé dans un crâne fracturé
et quand elle secoue la tête on croirait des maracas
Je voulais lui trouver un piano
qu’elle pose sa tête et la mienne
enfin
On n’entendrait plus les cliquetis
et on pourrait dormir

Tu n’es pas une pendule.
Alors pourquoi sa tête fait du bruit comme ça ?
Elle arrive à l’éphémère
la seconde un peu trop tard
le moment en retard

Tu veux une pendule ?
Que quelqu’un vérifie
Les placards
et sous les lits
Les balcons
et les armoires
La rengaine un peu partout
les murs s’en souviennent
sa tête aussi
coincée sur les notes basses
le cliquetis sur les touches blanches
la respiration sur les touches noires.

Tu n’es pas une pendule.
À l’éphémère elle tourne la tête
Je souris
laisse faire
Ça lui passera
La rengaine lui passera
et moi aussi
quand l’éphémère sera passé,
moi aussi je lui passerai.

Tu veux une pendule ?
En attendant
j’irai vérifier
Les placards
et sous les lits
Les balcons
et les armoires
Jusqu’à ce qu’elle arrête de chanter

PUTAIN ENLÈVE LUI LA TÊTE DU CLAVIER

Histoire hypertrophiée.

D’atrophie en hypertrophie, la mémoire s’élastique et se déforme. Tu es là tu n’es plus là tu n’es pas vraiment tu es de retour tu es déjà parti. Il y a quelque chose là que les données ne parviennent pas à expliquer. Comme un morceau du puzzle qui se serait perdu en cours de route. Il faudra faire sans. La mémoire, difforme, cherche en vain à comprendre. Elle refait la route, les croisements, et les intersections prises. Elle revoit les dos d’ânes, les soubresauts et les accidents de parcours. Elle minimise, elle hyperbole, sans cesse elle recalcule dans l’espoir d’arrêter les décimales après la virgule.

Tu restes une question sans réponse.

La paranoïa ne bouge pas. On avait cru qu’en soignant la mémoire au mieux, qu’en lui conservant sa place pleine et entière, l’angoisse se réduirait. Mais la trace reste. L’infection est toujours bien présente, ancrée à même le sang. Au fil des siècles, pour soigner les infections on a choisi : l’amputation ou l’injection. La mémoire ne supporterait pas une déformation de plus. Des années de technique de la terre brûlée l’ont entamée jusqu’au fondation. Quant à l’injection, le corps refuse. Prêt à s’auto-détruire au moindre contact, la solution semble peu viable.

Alors que faire de toi ?

La mémoire joue les élastique, renvoyant au hasard les larmes comme les rires, sans trier, sans juger. La paranoïa abreuve. La colère est toujours là, flirtant dangereusement avec une haine qui ne sait pas quel chemin prendre. En bonne hypocrite elle raconte qu’elle s’en moque, qu’elle est passée. Alors qu’elle cherche la virgule traîtresse, la syllabe en trop, prétexte et excuse pour déchaîner les orages. La mémoire le sait. La mémoire alors fait remonter les derniers orages. Rappeler les conséquences. Alors la colère recule un peu, sans mourir pour autant. La paranoïa reprend en double contrainte parfaitement huilée, métronome aléatoire de mes nuits

Et au final, il n’y a toujours pas de réponse à toi.

Il faudra faire sans. Il faudra que mémoire paranoïa et colère acceptent de l’entendre. Tu n’as pas et n’es pas la réponse. À la prochaine insomnie, il faudra penser autrement. Déterrer quelque part dans les tréfonds un ailleurs où ni ton existence ni ton fantôme n’ont plus aucune emprise. Plus de trace. Plus d’effet miroir.

Fin de l’histoire.
Enfin.

Effilochement caniculaire

Louise Attaque – La ballade de basse

La sangle s’enfonce dans mon épaule en même temps qu’elle en glisse. La main gauche s’égare le long du manche, elle essaie quand même, encore, la droite a déjà rendu les armes. Sur mon ventre, la basse se dissout. Du poids plume au poids lourd en un instant. Dissolution aérienne au milieu des matières égarées. La sueur le long du do, les noirs s’emmêlent à la minute et j’ai des croches plein les jambes.

Pourtant on vous l’avait dit.

Un retour en arrière, un de plus. Au deux points reprendre à l’ad libidum. La chaleur monte encore, la pensée s’égare. Et mes mains et les cordes ne savent déjà plus où s’arrête l’une et où commence l’autre. La partition se brouille, l’ordinateur ne sait plus non plus. Le ventilateur s’affole. La mémoire quelque part s’est accrochée sans le moindre rappel.

Tu vois, ça c’est un slide.

Il y a des portes qu’il ne faut pas ouvrir, des chemins qu’il ne faut pas suivre. Alors que la chaleur monte, je revois la chaussure abandonnée au pied de l’immeuble. La porte est pourtant condamnée. Il n’empêche que c’est ici que se trouve la chaussure. Ici qu’elle repose. Orpheline et sans jumelle. Il n’y a rien ni personne. De l’autre côté de la porte, la chaussure aurait eu un sens. Délaissée devant le local aux ordures, on aurait su, on aurait pu comprendre. Mais là, perdue au sol, loin des balcons, loin du passage, la chaussure n’avait rien. Il n’y avait rien. Les chemins se sont embrouillés sans doute, à un carrefour, les choses se sont mal passées, et la chaussure s’est retrouvé là, seule, tandis que l’autre chaussure était partie s’échoué bien plus loin, tandis que son propriétaire s’était égaré loin, pieds nus.

Si vous ne savez pas où aller, n’importe quel chemin fera l’affaire.

Mais pieds nus ? Ou alors l’autre est restée. Heureuse élue de la sélection, la voici chérie, adorée par un maître qui n’a cure de la paire complète. Pire, celui-ci a peut-être choisi d’en abandonner une. Fétichisme ultime où la complémentarité n’a pas sa place. Du psychopathe au jumeau avorté en passant par l’unijambiste attristé, les scénarios se multiplient. Mais la chaussure reste seule devant la porte. Le temps s’est glacé entre nous. Aller à gauche, aller à droite, s’écrouler devant l’entrée condamner. Il n’est plus temps… Les chemins se multiplient comme autant d’impasses labirynthiques, et devant cette chaussure abandonnée j’aurais pu choisir n’importe quel autre route. Problème : en vrai, un seul escalier mène à la sortie.

Et ça c’est du walking bass, pas vraiment pour les débutants.

Dans le grenier, mes mains continuent encore de s’accrocher à la mélodie. Ma conscience a lâché l’affaire. Le tempo se fluidifie, devient aléatoire. Même l’ordinateur ne sait plus combien vaut la noire. Les doigts sont pris dans les cordes, ils ratent les cases, ne peuvent maintenir la note. Ils continuent quand même, suivent un rythme qui ne parvient même plus à se boucler. Quelque part flotte la menace. Si on arrête, si on ne va pas au bout… alors les mains reprennent de plus belle. Mesure 45 sur 128 mesures. Encore avancer, mais répétition numéro combien ? C’est ma basse qui vient de produire cette note ou c’est seulement le cri du silence qui vomit ses souvenirs ?

Faut juste que tes doigts fassent de la corne.

Sur les murs, les visages se déforment. Ils s’extraient de la pierre en hurlement défragmenté. Les doigts reprennent leur danse maladroite le long du manche. La main droite continue de faire des noeuds dans sa marche à suivre. La chaleur a encore pris du poids, la sangle s’enfonce un peu plus, sciant l’épaule avec finesse, remodelant le corps qui se refuse à la moindre forme. Les visages continuent. La conscience ne veut pas entendre, la conscience choisit la porte dérobée, la conscience choisit d’abandonner une chaussure dans l’espoir d’être plus légère.

Vous voudrez bien qu’on joue ensemble ?

La pensée s’accroche envers et contre tout à sa partition mais la mélodie est morte enterrée en périphérie de l’audition. La conscience doit trouver une solution. Qui abandonne une chaussure devant une porte de toute façon condamnée ? Sans issue. C’était annoncé, c’était écrit. Le verrou, la barre de sécurité, la vitre qui ne porte même plus la moindre trace de doigt. Tout était écrit, le carrefour ne pouvait pas conduire à cette porte. Simple impossibilité mathématique. Pourtant, il a fallu que quelqu’un vienne ici, que quelqu’un vienne et que quelqu’un y laisse une chaussure. A-t-il choisi ? Est-ce le résultat d’un pile ou face démoniaque ou bien est-ce l’alcool qui a dû prendre la décision ?

Tu vois, le rythme ça doit faire un truc du genre taptap taptaptap tap.

Seulement voilà, moi, je fais quoi de tout ça ? Pourquoi une chaussure ici devant cette porte bloque mon cerveau sur des jours à dévider encore et encore ? Je n’ai pas de réponse, pas même d’album photo mystérieux où collectionner les impasses non solutionnées. Les visages se déforment un peu plus et la vérité veut que je sache parfaitement l’histoire qu’ils racontent. Je ne veux pas entendre. Je ne sais plus si c’est moi qui tient la basse ou elle qui me retient le long du tsunami interne. La chaleur monte encore. Je ne veux pas entendre l’histoire. Je ne veux pas entendre le souvenir encore une fois. Alors j’impose à mes mains griffées une énième répétition.

Il est facile à apprendre comme morceau tu verras.

Certaines histoires n’ont pas de fin. Certains mots ne pourront jamais être écrits. Et certains souvenirs ne parviennent pas à s’effacer. On avait cru que le temps y ferait quelque chose, mais les mesures s’enchaînent et les mains n’oublient rien. Il leur arriver d’embrouiller les accords à force de répétition forcée, mais jamais elles n’oublient. Elles sentent le poids des cordes, retrouvent et abandonnent des chaussures devant autant de portes qu’elles se refusent à fermer définitivement. La chaleur encore. L’été continue. Le chemin ne sera jamais assez long, les carrefours jamais assez nombreux. Répétition ne peut pas être solution. Il faudra forcer les mains à apprendre de nouveaux morceaux.

Mais t’as les partitions ou que la tablature ?

Quand la chaleur est devenu trop forte, un dernier regard sur les murs suant presque plus que moi. Désolidariser les cordes de mes doigts. Décoller la sangle de la chair. Reposer la basse sur son pied. Éteindre l’ordinateur. Et puis enfin, descendre l’escalier, fermer la porte, et ranger soigneusement les deux chaussures ensemble dans le placard.

La grève des mots

Trop c’était trop. Les mots avaient décidé d’arrêter le travail. D’un commun accord, ils avaient saboté les machines. Un mois de travaux forcés. Les deux jours de repos hebdomadaires leur paraissaient bien peu comparés à la masse de travail abattu pendant les cinq autres. Qui plus est, l’effort devait s’inscrire dans la durée, et le salaire ne viendrait que plusieurs mois après, s’il devait venir ! De guerre lasse, les mots s’étaient concertés. Mention avait été votée à l’unanimité, le sabotage pouvait commencer. Ils attaquèrent d’abord les mains. En rompant les connexions, celles-ci devinrent maladroites, caoutchouc peu maniables au dessus du clavier. Ils forcèrent la cadence, provoquèrent l’arythmie. Très vite, il fut impossible pour elles de suivre la logique désaccordée des mots. Ne sachant vers qui se tourner, les doigts s’embrouillèrent, s’usèrent pour ne mener à rien que des phrases sans fin ou sans début. Puis les mots s’attaquèrent aux yeux. La vision se fit trouble et ils eurent de plus en plus de mal à repérer les scories. Les lapsus, les mots absentéistes, les fautes de grammaire, de frappe… tous commencèrent à passer à la trappe. La tension augmentait. Maintenir l’attention demandait soudain trop d’effort. Les mots ne s’arrêtèrent pas là. Prenant le vocabulaire en otage, ils menacèrent de les tuer un par un jusqu’à obtenir gain de cause. Ainsi, des mots passèrent à l’incinérateur de façon régulière, appauvrissant les constructions, démolissant les élans poétiques, amoindrissant la finesse des raisonnements. Les mots étaient fatigués. Ils exigeaient trois jours de repos au minimum. Le contremaître, désemparé de voir son navire ainsi abandonné, ne savait comment concilier les deux parties. La machine était trop fragile pour qu’on puisse se permettre de jouer ainsi sur ses nerfs indéfiniment, de l’autre, des commandes avaient été passées, il était impossible, impensable même de ne pas les honorer…

Winter spider

L’hiver, c’est toujours plus facile.
Question de ralentissement. Les gens sont engoncés, alourdis. Le temps finit par aller moins vite. Presque de force. Alors enfin, les gens finissent par être moins bruyants. Il faut profiter du froid qui gèle les voix et mord et les lèvres. Il ne dure jamais trop longtemps. Vous vous êtes trompés de siècle pour ça. Aujourd’hui, le froid est éphémère. Il faut profiter des doux mois d’hiver tant qu’ils durent. La température remontera bientôt… A nouveau, ils parleront pour ne rien dire sans jamais s’arrêter. Le monde se remplira de leur flot de parole ininterrompu. Le silence sera lettre morte. Il faudra dire au risque de se faire oublier. Le temps pourra repartir de plus belle, il accélérera un grand coup afin de rattraper le retard accumulé. Il faudra aller vite, il faudra parler. La conversation plus vite que la penser. Tant pis si vous n’êtes pas fait pour ces rythmes effrénés. Ainsi va le monde. L’hiver finira tôt ou tard. Lovez vous au creux du silence. Sentez le vent, la pluie gelée sur le sol, la douceur de la maison quand vous rentrez. Mémorisez. Souvenez-vous.

La pensée s’engourdit tout en devenant plus aigüe. La tête se dilate, se voyant soudain ouvrir l’accès d’un monde inconnu. Vous voyez tout en grand, tout en petit. Vous courez sur les fils du temps sans vous demander où aller. Juste suivre le fil. Votre corps le suit avec la facilité des funambules. Vous vous déroulez avec aisance et souplesse. Le froid caresse votre peau, la rappelant à ses instants de vie. Il y a cette volonté à nulle autre pareille qui ne sort par temps de givre. Elle fissure la plaque des glace qui jusque là la tenait immobile. Quand enfin elle trouve la surface, vos mains savent où aller, elles ne glissent plus. Vos ongle ne se craquellent plus. Vous savez. Vous remontez les fils à l’infini. Tant que le froid durera, vous resterez maître de votre monde. Vous savez quels monstres se cachent sous les glaces. La fonte arrivera toujours trop tôt. Il faut profiter de l’hiver pour faire le plus de chemin possible, augmenter la distance.
L’hiver, c’est toujours plus facile.

28/11/14 No man’s land

Le 4ème dimanche

De la solitude qui s’écrase. Pas de neige cette année, alors on compense. La faute à la crise. La faute au réchauffement. La faute aux autres. Vous connaissez la chanson. Et si pour une fois, on choisissait la poésie ? L’été s’éternise honteusement. La poésie, c’est l’hiver fait mots. Alors que la chaleur et la solitude m’écrase les os, je tente d’écrire l’hiver. Essai désespéré mais nécessaire.

Tourner les pages des livres, en respirer la magie ligne après ligne. L’odeur du papier, le bruit quand il se froisse. Un morceau de maison au format poche. Les histoires qui réchauffent, celles qui versent enfin les larmes, celles qui caressent et câlinent, celles qui comblent les manques.

Sentir le sol sous mes pas. A chaque fois que mon pied se pose, j’essaie de sentir le monde. Prendre à chaque enjambée un peu de sa chaleur. Le paysage défile, mais honnêtement, ça n’a aucun intérêt. Tout ce qui compte, c’est la sensation des jambes qui continuent de marcher quoi qu’il arrive, comme si rien ne pouvait jamais les arrêter.

Suivre la mélodie. Mon coeur qui se cale sur la grosse caisse. Mon corps qui s’adapte à la rythmique comme une évidence. Avoir enfin la sensation qu’il n’est pas si difficile de respirer. L’éphémère silence au sein des poumons.

Attendre la pluie. Moment salvateur, fragile unité, être un seul, aller dans une seule direction à la fois. Penser dans le bon sens. Être plus qu’un ensemble de fragments malmenés.

Quand le métro reprend enfin sa route, je pousse mes écouteurs. Complicité éclair avec l’homme assis en face. Sa main vient de réaliser le même geste que la mienne. Sourire amusé. Pour un instant, la solitude s’effrite.