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Les os creux

Entends-tu l’appel du vide ?
Le chant du silence
résonne aux oreilles
la solitude bat la mesure
J’ai mal au froid
Le temps se répand
Avalanche
Corps gelé
Os pétrifiés
Mémoire effacée
Nous sommes loin de tout
Nous sommes seuls
Ma mémoire se glace
Entends-tu l’appel du vide ?
Le mordant du froid
L’éphémère
Une main pour s’accrocher
Des bras pour s’abriter
Le froid pour nous avaler
Avalanche
Der Horizont wartet nicht
And we can’t move
Avalanche
Les bras en miettes
La tête lourde
Le dos rempli de cailloux
Gravats
Je suis un tas de gravier
Nous sommes poussière démolie
Nous sommes fatigués
Anguleuses
Wer ist der Horizont ?
Wir konnen nicht mehr warten
Mon monde en noir et blanc
Les couleurs sont mortes
Entends-tu l’appel du vide ?
C’est le seul son qui sortira de ma bouche
Je n’ai plus de mot
Parole à la javel
Je ne parlerai plus que silence
Maintenant que le vide m’a appelée
Avalanche from head to toe
We’re frozen to death

Borgne to be wild !

Ca commence à faire un moment que je n’ai pas écrit d’articles sur mon passionnant quotidien. Alors laissez moi vous conter l’aventure qui m’est arrivé lundi ! (et qui n’est techniquement pas encore finie…)

J’ai dû tenir 5 minutes…

Comme vous le savez, ou pas, je suis borgne, et ce depuis la naissance. Cataracte congénitale, 1 cas sur 10 000. Je vous passe les cours de bio, mais toujours est-il que mon oeil droit s’est ainsi vu privé de cellules de vue. Ce qui fait que si on a enlevé la tâche avec succès et qu’il fonctionne très bien (ou presque) il ne voit rien. Petite précision : non, il ne voit pas noir. Noir, c’est déjà quelque chose. Imaginez un cyclope si vous voulez, pour mon cerveau, niveau vision, c’est à peu près ça. Un des résultat non prévu de tout ça, c’est que je dois faire renouveler mon permis tous les 5 ans en passant une petite visite médicale pas du tout bidon. La blague ? Cette visite coûte 33€ à sortir de ta poche. Quand je l’ai passée au moment de mon permis il y a 5 ans, elle en coûtait 23. Quand on vous dit qu’une voiture est un gouffre sans fond…

En décembre, je réalise avec surprise que mon permis n’est pas valide jusqu’en juin, soit 5 ans après mon permis, comme je le pensais au début, mais jusque fin janvier. Ha. J’allais pour tout préparer quand ma grand-mère décéda soudain ce qui entraîna un sacré bordel familial, ce qui entraîna un retard de rendu de mémoire, ce qui entraîna une mise entre parenthèse de bon nombre de choses. Dont ceci. Fichtre. Une fois le mémoire rendu et ma vie à nouveau stabilisée, j’entame les démarches. Direction le site de la préfecture pour voir quels papiers sont nécessaires à tout cela. Fichtre le retour. Ni plus ni moins que deux formulaires à remplir, carte d’identité, permis actuel, justificatif de domicile vieux de moins de 3 mois, deux photos. Le justificatif, c’est quand même une grosse blague. Parce que du coup, mon premier réflexe quand on m’en demande un, c’est mon bail. Or, mon bail date du mois d’août. Donc c’était mort et enterré.Je contacte ma proprio afin de lui demander de me faire une quittance de loyer. Bon. Fière d’avoir tous les papiers, je prends rendez-vous avec un des médecins de la liste agréé. La secrétaire me demande de venir un quart d’heure à l’avance pour faire les papiers. Soit.

Le rendez-vous est donc pris pour un lundi matin. Je manque de me perdre. En plein milieu de la rue, je pousse un soupir contrarié genre « putain mais j’en ai marre de ces conneries ça commence à me faire chier et puis j’ai pas demandé à venir au monde moi » (oui rien que ça)(comprenez, on était lundi 9h, et au bout de 25 ans de borgnisme, tu sens forcément venir l’embrouille). A ce moment-là, il s’est produit une chose incroyable : une femme s’est arrêtée d’elle-même pour me demander si j’étais perdue et si elle pouvait m’aider. Ceci m’a confortée dans l’idée que je m’étais trompée à un embranchement quelconque : je venais de passer dans la quatrième dimension. Plus incroyable encore, elle savait où était l’endroit où j’allais et a donc pu me renseigner. L’humanité était-elle encore sauvable ? Etait-ce un signe que cette visite allait bien se passer malgré mes appréhensions ? J’aurais dû savoir que c’était trop beau pour être vrai. Mais je me suis contentée de remercier la dame avec un sourire béat en lui souhaitant une excellente journée, semaine, mois. (j’ai toujours eu un sens inné de la mesure, ça allait avec la cataracte)

Mon soucis c’est que je ne peux pas me cacher sous ma commode…

L’immeuble où se trouve le cabinet est accessible via une petite cours qui semble être le décor parfait pour un numéro de « Tellement vrai : je me suis fait agressée par des plantes vertes à l’abandon sur un carrelage crasseux des années 60 s’il vous plaît qui a éteint la lumière ? ». Un chouïa glauque. Mes fantasmes de « tout ça va bien se passer ! » venaient de prendre cher dans la gueule (haha ! fantasme, prendre cher, t’as vu ? hum.. je sors…). Je réussis tout de même à traverser la cours sans me faire agresser par un parpaing, trouve l’entrée, n’envisage même pas l’ascenseur (assez d’aventure pour la journée) et file au cabinet du médecin.

La secrétaire est ravie : j’ai déjà rempli les formulaires qu’elle voulait me faire remplir via le site de la préfecture, ce qui lui fait gagner beaucoup de temps. Elle s’excuse car régulièrement interrompue par le téléphone. Je hoche la tête en souriant « c’est lundi _OUAAI c’est lundi… ». Sourire des gens qui en chient le lundi au boulot (big up les collègues du lidl !) Je passe en salle d’attente, ne réagis pas tout de suite quand le médecin m’appelle vu qu’il massacre mon nom. Aller, c’est pas grave, la secrétaire a dû mal comprendre quand je lui ai épelé au téléphone, ça m’arrive tout le temps. On s’installe dans son bureau et je lui file ma liasse de papier. « ha, c’est pas des copies carbone ! Non mais vous comprenez, je vais pas me fader du boulot en plus à remplir les trucs trois fois. » Déjà il m’énerve. C’est épidermique. Est-ce la condescendance qui transpire de sa voix, sa façon de me prendre de haut alors qu’on a échangé que les civilités de base, le fait que les « trois pages à remplir » soit des coches à faire, ou le fait qu’il va se gratter 33€ pour 10 minutes de tests à la mord moi le noeud, je ne sais pas, mais déjà il ne me revient pas. Il part donc chercher des copies carbones et me rend les miennes avec un grand sourire. Qu’est-ce tu veux que j’en fasse… (ceci dit, j’ai des cadeaux à faire et pas de papier… alors bon :D) « Enlevez le haut de vos vêtements et vos chaussures s’il vous plaît ». WAS ? Il faut savoir que depuis certaines visites médicales scolaires et des médecins peu scrupuleux, je rechigne à me déshabiller sans autre raison qu’un mec avec bac +10 me le demande. Comme il est encore en train de gribouiller des papiers et qu’on se les pèle dans son bureau, je me contente d’enlever mes chaussures et mon sweat, si vraiment il y en a besoin j’enlèverai mon t-shirt, mais jusqu’à preuve du contraire, sa présence n’empêche pas une évaluation de mon champ de vision. Ce qui s’est confirmé par la suite vu que la question ne s’est plus posée.

Et nous entrons maintenant au coeur du problème. Au moment de me demander mes antécédents médicaux (que j’en ai marre d’expliquer, la carte vitale n’était-elle pas aussi faite pour ça ? Quitte à être fichée, j’aimerais autant que ça serve à quelque chose), et notamment ceux qui ont conduit à la cécité de mon oeil droit, j’ai le droit à « mais non, vous ne pouvez pas ne rien voir ». Il est vrai que je n’ai que 25 ans, je ne vis avec cet oeil que depuis ces 25 petites années, alors je ne rends sans doute pas bien compte. Heureusement que cet homme et ces 10 ans de médecins vont pouvoir m’expliquer que sisi, j’y vois. (Vous connaissez la différence entre Dieu et un médecin ? ………… Dieu ne se prend jamais pour un médecin)(j’ai cette blague en tête depuis, dans la bible, à un moment Jésus rend la vue à un aveugle justement) Et voilà l’histoire de ma vie : devoir prouver que l’oeil droit est aveugle et que le gauche y voit. Sérieusement qu’on m’explique : quel intérêt à se prétendre borgne ? Qui a déjà gagné des avantages avec un subterfuge pareil ? Que je comprenne enfin quels intérêts à être borgne je rate (outre celui de mettre les gens qui m’énervent dans l’angle mort façon « si je ne te vois pas tu n’existes pas », ce qui extrêmement efficace, vous n’imaginez même pas). Et on enchaîne, parce que non ça ne s’arrête pas là ! « Du coup, l’opération a raté puisque vous n’y voyez pas. » …. Aller, on respire et on explique calmement, après tout c’est pas sa spécialité hein, ophtalmo c’est 3ans de spé en plus qu’il n’a pas fait… J’explique donc calmement « Le but de l’opération n’a jamais été de me rendre la vue, puisqu’il n’y avait pas de cellule de vue dans l’oeil, la science ne peut pas encore résoudre ce problème à l’heure actuelle _Oui mais j’ai un patient qui a aussi eu une cataracte congénitale et il a récupéré quelques dixièmes ». Ha. Non mais c’est ma faute, j’aurais jamais dû rappeler à un médecin que la médecine a des limites. My bad. Et puis c’est vrai quoi, que quelqu’un avec le même problème ait récupéré quelques dixièmes, ça prouve bien que j’y vois ! Mythomane que je suis. Ralala. Parce que c’est sûr que quand sur une population 1 personne sur 10 000 naît dans ces circonstances, c’est easy as ABC de faire des statistiques pertinentes. Vraiment, je devrais m’incliner devant la Toute Puissante Médecine, hérétique je suis.

Mieux que les pommes ! Le chaton tient le médecin éloigné…

A partir de ce moment-là, j’ai bien conscience que pour lui, borgne = débile. Le mec me parle comme si j’avais 5 ans. Chose qui a TOUJOURS le don de m’énerver.(oui je sais, y a beaucoup de choses qui ont le don de m’énerver, que voulez-vous). Le monsieur se met alors à m’expliquer que je dois absolument avoir deux rétroviseurs sur ma voiture. J’ai un peu envie de lui que les dernières voitures ne comprenant qu’un seul rétro ont été transformé en boîte de conserve avant que ma mère ne m’autorise à me servir de l’ouvre-boîte. « Dans votre condition, il faut absolument qu’il y en ait deux. S’il est cassé, vous devez le faire réparer. Les autres peuvent sen passer mais pas vous » Sérieusement ? Merci pour cette précision. Je n’avais jamais remarqué ça tiens. C’est vrai quoi. Ca ne fait que 5 ans que je conduis avec un seul oeil, je n’avais jamais remarqué que ces petites choses étaient utiles. Non, vraiment. Mais le plus insultant était encore à venir. Le médecin va prêt de son beau tableau avec ses lignes de lettre, des années de visite chez l’ophtalmo fait que je ne me pose même pas la question de ce que j’ai à faire. Et c’est alors qu’il me demande de cacher mon oeil gauche « pour vérifier ». J’ai vu rouge. « Non mais c’est complètement débile ! C’est n’importe quoi doublé d’une perte de temps. Le droit ne voit rien, qu’est-ce vous voulez que je vous dise ? ». Une telle chose ne m’était plus arrivée depuis ma seconde opération quand j’avais 6 ans, et l’opératrice avait au moins l’excuse de faire passer des tests à la chaîne à des patients tout aussi à la chaîne sans avoir le temps de regarder les dossiers. Ca faisait 10 minutes que j’étais dans ce cabinet sans aucune autre raison que le fait que MON OEIL DROIT EST AVEUGLE. Si ça c’est pas du foutage de gueule.

Ces tests sont tellement bidons que je suis obligée de tricher pour le dernier. Il se met face à moi, me demande de fixer son nez, étend les bras et me demande de lui dire quelle main bouge. Il est évident que si je n’ai pas le droit de bouger la tête, je ne peux pas voir la main sur ma droite bouger. Dans la vraie vie, j’utilise tout un tas de « subterfuge » pour compenser ma vision périphérique défaillante. Puisqu’on en était à jouer au plus con, j’ai fait en sorte de gagner. Quand il a bougé celle sur ma gauche, j’ai fait en sorte de repérer comment bougeait son costard et le bruit produit, puis j’ai repéré à quel rythme il faisait bouger une main. Le tour était joué. La conclusion de ce test défiait toute connerie « et bah vous voyez que vous y voyez quand même un peu ». Non vraiment, 10 ans d’étude pour en arriver là, c’est beau. Toujours dans cette idée d’être Dieu, le mec s’attend presque à des remerciements « C’est contraignant, mais c’est mieux maintenant, avant c’était à la préfecture, maintenant vous pouvez le faire en ville. _Je préférerais donner 30€ de plus à mon ophtalmo tous les 5 ans pour les mêmes tests, je trouve ça plus légitime. Vous savez où est la préfecture ? _Vous voyez la route de St Malo ? _Non… _Le macdo sur la route de St Malo, vous continuez après et…. » Sérieusement ??? Le mec m’indique ma route à partir d’un MACDO ?? What is wrong with you asshole ! Rien que dans Rennes seul il doit y en avoir une bonne dizaine ! D’où un macdo sur une route que je ne connais pas est un point de repère convenable ? HAAAAA. Je finis par hocher la tête, tant pis, je ferais le détour par chez moi pour demander à google.

Petite pause détente :

Après un rapide saut par chez moi, go la préfecture. La préfecture un lundi. BLAGUE ! Si tu es une jeune petite termite innocente, tu ignores peut-être encore tout du joyeux monde des administrations.(surtout profite) Alors, la préfecture un lundi, c’est pire que le premier jour des soldes, c’est le lancement du nouvel iphone sauf que là les gens jouent tout ou partie de leur vie. Et ce n’est pas une image. Je me retrouve dans un hall immense, type hall de gare. Mais là, nul distributeur de friandises, ni chouettes vacances en perspectives. Des guichet. Un tas de guichet. Avec des files d’attente. Un tas de files d’attente devant un tas de guichet. Et les files d’attente vont dans tous les sens. Si bien que tu ne sais plus très bien quelle file d’attente va à quel guichet. Et il y a des distributeurs de ticket. Mais il y en a plusieurs en fonction des guichets où tu veux aller. C’est le moment magique qu’a choisi ma claustrophobie pour se réveiller. Mes poumons se sont lancés dans une litanie ressemblant à peu de choses près à quelque chose comme « haaaaa ! il y a des gens partout qui piquent tout l’oxygène et ça fait des heures qu’ils sont là l’air qui reste est complètement pourri et c’est immense et on sait pas où aller on va mourir asphyxié ici putain on est perdu c’est fini y a plus d’air au secours » (traduction approximative). Très aidant ! Je m’accroche à mon mp3, monte le son, et passe en mode « survie en milieu parisien » : je trouve un coin à l’écart des mouvements de foule et lis tous les panneaux (parce que la lecture nous sauvera tous) et je finis enfin par trouver le service que je désire. Par chance, il se trouve dans un petit couloir à l’écart de la cohue et n’est fréquenté que par de rares visiteurs. Je m’assieds tranquillement, enregistre mentalement le trajet à faire pour la sortie en cas d’urgence. Ca va, il n’y a que deux files d’attente à enfoncer pour accéder à l’air frais du dehors.

Quand mon cerveau hésite entre être gentil avec la dame parce qu’elle n’y est pour rien et jeter des coktails molotov

Je n’attends que 10 petites minutes (quand je vous disais que j’avais pénétré dans la quatrième dimension ! Attendre 10 minutes à la préfecture un lundi, non mais je sais vous ne croyez pas… je devine bien vos regards dubitatifs derrière vos écrans !) avant de pouvoir rentrer dans Le Bureau 40B… qui est vide. Devant moi une chaise à roulettes, désespérément vide. J’entends deux voix dans le bureau d’à côté, le 39B. Le 40B et le 39B sont séparés par une petite cloison type cloison de douche de camping : elle n’est là que pour cacher le principal mais sinon ça la porte ouverte à toutes les fenêtres. Je suis piégée ! Si je dis bonjour, on va me reprocher d’être entrer sans que la propriétaire du bureau ne m’y est invitée, si j’attends qu’elle revienne elle va m’accuser d’espionnage. Plus j’attends plus le risque est grand ! J’opte donc pour un classique, mais toujours efficace, « oh, j’ai voulu fermé la porte doucement mais elle m’a échappé et elle a claqué ». Deux minutes seulement après la propriétaire du bureau revient de mon côté de la cloison. HOURRA !

Je lui tends mon dossier. Toute fière de le savoir complet. (ce genre de trucs me rendent complètement obsessionnelles : je vais vérifier 40 fois la liste fournie et les papiers que j’ai afin d’être sûre de n’avoir rien oublié…) La dame le feuillette et en retire ma quittance de loyer « ah mais non, on peut pas accepter ça ». WAS ? Je papillone des yeux, incapable de comprendre. « Et bien non, on ne peut pas accepter un justificatif fait par un particulier » Je… euh… « Une facture EDF ? _C’est compris dans mon loyer » Putain mais dans quel monde ne pas avoir à s’emmerder avec EDF est un inconvénient ?? C’est quoi cette quatrième dimension pourrie ! « Téléphone ? Internet ? _Dématérialisée au possible _Votre bail éventuellement » Mais il va être fait par la même personne que la quittance ! C’est complètement con comme raisonnement ! Mais vraiment ! C’est pas possible d’être aussi con tellement c’est con ! Non mais putain de ta mère suce des bites en enfer quoi ! Et là dessus, elle me rend tous mes papiers avec un beau sourire « Vous pourrez déposer le dossier complet à l’accueil si jamais vous venez en dehors de nos heures de fermeture, nous ne sommes ouverts que le matin » Je mais euh putain de que de quoi de comment bordel de merde putain HAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA.

Et depuis, j’en suis toujours là : à la recherche d’un justificatif de domicile susceptible d’être accepté par la préfecture alors que ça fait trois ans que je vis dans le même appart… et que dans 5 mois dans tous les cas je déménage. Kill Me Now. PLEAAAAAAAAAASE. Sur ces entremises je retourne me cacher. Monde cruel.

Et je suis très bien cachée, vous ne me trouverez jamais !

Les grands ensembles…

2h du matin, j’entends la voisine pleurer à travers le mur. Enfin, plutôt à travers le plafond si on veut être précis. Et à cette heure-là, on a rien de mieux à faire. Ca fait déjà 30 minutes que j’essaie de dormir. Mon esprit s’englue entre sommeil et conscience mais refuse de basculer complètement. Je ne sais pas si ce sont les pleurs de la voisine qui m’ont ramené cette fois, ou la fête de l’étage du dessous. On entend tout dans ces immeubles. Et la voisine, je l’entends drôlement bien. J’entends les gémissements, les sanglots, les reniflements. Elle est au téléphone, avec une amie sans doute. J’arrive même à entendre quelques bribes de conversation. Elle en a marre, elle peut pas faire ça, c’est au dessus de ses forces. On pleurer toujours pour les mêmes choses, qui que l’on soit finalement.

La douleur de la voisine semble couler du plafond et me dégouline sur le visage. A moins que ça ne soit mon cerveau qui ait raté un embranchement aux alentours d’1h45 du matin. Au moment où j’ai éteint la lumière, il est possible que je me sois trompée de chemin. Parce qu’au moment d’éteindre la lumière j’ai vu qu’il était 1h45, ce qui me laissait une heure quinze avant l’heure des monstres, possible que mon cerveau ait cramé devant l’information. Toujours est-il que je sens la souffrance de la voisine partout dans la pièce. C’est un peu comme quand tu vois quelqu’un pleurer dans la rue et que tu te demandes si tu dois faire semblant de n’avoir rien vu ou s’il faut aller lui demander ce qui se passe, ou ne serait-ce que lui offrir un mouchoir comme pour dire « je t’ai vu ». Je ne sais pas si je dois faire comme si de rien n’était, ou si la voisine aimerait que quelqu’un frappe avec une tablette de chocolat. Et merde, elle est au téléphone avec une amie, je ne la connais pas, et mes propres amis m’ont déjà joué cette foutue mélopée téléphonique. Juste pas qu’à 2h du mat c’est généralement moi à l’autre bout du téléphone, si tant est que je sois encore capable de former des phrases cohérentes.

J’entends la voisine pleurer et ça me rappelle que je ne peux pas. Le passé n’est jamais vraiment passé. En flash, mon cerveau reconvoque l’Enfer. Mon corps ne voit simplement plus l’intérêt de pleurer, il n’y trouve plus aucun soulagement. Il sait qu’il y a mieux, plus fort, plus efficace. Alors pour ne pas braver l’interdit imposé depuis, il compense. Il s’assèche, se déshydrate, jusqu’à ce que mes yeux brûlent. La douleur est lancinante et le répit inaccessible. Il accumule ainsi des mois de larmes non-avouées qu’il lâchera au moment opportun. Le tsunami pourra alors librement me déchirer le cerveau. Quatre mois de larmes en dix minutes top chrono. Tel est le nouveau contrat choisi par mon organisme dans l’espoir de retrouver ces sensations d’antan. Mais là que j’entends la voisine pleurer depuis tout à l’heure, je me fais l’effet d’un junkie devant l’armoire à pharmacie de sa grand-mère : putain pourquoi pas moi ? Pourquoi je ne peux pas ? Et plus la voisine pleure et plus cette vérité me cloue le cerveau aux paupières : je n’appartiens plus à ce monde, et malgré tous mes efforts je ne rachèterai pas les erreurs passées. Il n’y a pas de retour en arrière possible.

Il est 2h30 du matin maintenant, et j’aimerais vraiment que la voisine arrête de pleurer. Il ne me reste qu’une demi-heure… A chaque sanglot, elle interrompt le film intérieur que j’essaie de me raconter pour m’endormir. Ils disent qu’il faut écouter son corps, se concentrer sur sa respiration… Mais je ne peux pas faire ça. Si je m’y risque, j’entends ce putain de sifflement dans le mur, qui rendrait dingue le mieux dosé des anti-psychotiques, j’entends les bruits de l’immeuble, les bruits de la rue, j’entends mes veines qui craquent et mes os qui bouent, ou le contraire, ou les deux en même temps, je suis une bouillie de sons non différenciés. J’entends les rires, les yeux qui s’ouvrent tranquillement le long des murs, les fissures qui grossissent autour du lit. Non vraiment, j’ai besoin de mes films intérieurs, j’ai besoin de ces histoires complètes, fragments de bonheur et d’unité. Je ne peux pas faire autrement. J’aimerais qu’elle arrête de pleurer parce que moi je ne peux pas, parce que je ne peux rien faire pour elle, parce qu’il faut que je dorme…

Quand enfin elle s’arrête, il est 2h45. Un silence pesant remplit l’appartement. Comme après la déflagration d’une bombe. Un silence où chacun compte ses morts, ses blessés. Je finirai par m’endormir dans les 10 minutes qui suivent. Je ne sais pas comment la voisine a fini sa nuit. Le lendemain matin, je l’entendais rire avec des amis. Sans doute a-t-elle vidé ce qu’elle avait à vider. Que chacun reprenne le cours de sa vie, seul le hasard et une isolation phonique inexistante nous auront fait partagé ce moment de souffrance commun.

Le JT et moi

In This Moment : Natural born sinner

« Vous êtes la génération qui peut regarder des gens mourir en direct au 20h et continuer de manger. »

Et quoi ? Sommes-nous responsable ? Devons-nous accepter ? Et pourquoi ? Être né au mauvais siècle ? Comme si ça rendait les choses plus faciles, on nous bassine à longueur d’onde que nous avons grandi sous influence télévisuelle. Ce serait notre faute. Qui pour rappeler que la génération précédente a inventé le medium incriminé ? Qui pour rappeler que la génération précédente décide ce qu’on y diffuse ? A qui la faute alors au final ? Quand un humain gave l’autre jusqu’à la nausée, peut-on vraiment prétendre que les débordements étaient si imprévisibles ?

Alors les bombes sautent. Et personne ne zappe. Nabilla poignarde son compagnon et ma grand-mère m’accuse d’avoir fait de cette femme ce qu’elle est. Elle ne zappe pas pour autant. L’image choisit. L’inondation se poursuit, l’invasion continue. L’image nous rampe dans le cerveau. Jusqu’à ce que même sans télé on les connaisse sur le bout des doigts. Même avec toute la bonne volonté du monde, impossible d’y échapper. Je connaîtrai le visage de l’homme poignardé, j’aurai vu la synagogue et le corps du rabbin explosé. J’ai voulu zappé et j’ai essayé. Suis-je responsable à la fin ? Peut-on m’inclure dans la part d’audience quand je consomme autant de programmes par inadvertance que je n’avale de cigarettes en fréquentant les fumeurs ?

Je connais les grilles et les contenus sans même avoir à payer la redevance. Internet, média libre ? Mon cul. Premier relais de la télévision. Cracher dans la soupe pour mieux la servir. Je n’y arrive plus. Avoir accès à toute l’actualité du monde à n’importe quel moment. Ne pas savoir est criminel. Savoir est dangereux pour la santé mentale. Et quand bien même… ce n’est pas comme si les destins humains étaient innombrables. L’horreur se multiplie et se subdivise pour mieux se ressembler. Un jeu des 7 différences à l’échelle mondiale, imprimé sur ton paquet de céréales pour que tu trouves la sortie du labyrinthe à peine le café avalé. Voir les morts en direct et continuer à manger. C’est ce qu’on fait non ?

J’étais là en direct aux attentats de Boston. J’étais là en direct quand ils ont ramassé les corps à Jerusalem. J’étais là tout le temps. J’étais là quand la femme dans le métro s’est mise à pleurer. J’étais là quand un homme à frapper une jeune fille parce qu’elle était basanée. J’ai écouté les histoires. Les amies violées, les femmes battues, l’argent qui fait défaut au point d’arrêter d’exister, la solitude, la violence au travail, la discrimination. J’ai tout entendu. Mon cerveau déborde autant d’images que d’histoires et je ne sais plus quoi en faire. Je ne comprends plus rien.

On me dit on me répète que ce monde est le mien. Que ma génération mange en regardant mourir sans rien faire. Mais je n’ai pas tué. Je ne sais pas pourquoi tout le monde s’intéresse à Nabilla. Je ne comprends pas pourquoi les morts à Jérusalem. Je n’arrive plus à calmer mes amies en larme parce que la société leur répète qu’elles sont responsables. Les mots n’ont plus de poids, plus de sens. Je voudrais vomir, je voudrais crier. Mais ça changerait quoi ? Mes colocataires parlent d’une révolution mais je n’y crois plus depuis longtemps. Le monde est englué, les dés pipés depuis le début. Le monstre s’auto-suffit et le serpent se mord la queue.

Je ne comprends plus. Le fossé entre ce que je crois juste et ce qui est s’agrandit. Les paradoxes grossissent sans qu’on puisse les stopper. Les gros titres multiplient les constats d’une évidence à toute épreuve : saviez-vous que la majorité de la population est complexée ? On vous explique que c’est mal. Et on vous explique comment maigrir, avoir une meilleure peau, être mieux dans sa peau, accepter son boulot. Allez y cherchez encore. Le désespoir fait vendre. Alors pourquoi montrerait-on autre chose que les morts à la télé ?

Putain je comprends pas. Le monde va dans le mur. Comment peut-on croire que rendre les gens désespérés pour leur faire bouffer macdo n’est pas qu’une solution à court terme ? Comment peut-on encore être surpris ? Je ne comprends pas ce monde qui est sensé être le mien. Je suis dégoûtée et lasse. L’envie de jeter l’éponge maintenant. Parce qu’à quoi bon ? Une autre pub me rappellera combien je suis tordue pour mieux me vendre leur remède miracle, un autre reportage me dira les morts à l’autre bout du monde pour lesquels on m’accusera, un autre coup de téléphone me rappellera la détresse, un autre métro amènera son lot d’horreur… A quoi bon ? On ne peut jamais éteindre la télé, et on ne peut pas se priver de nourriture dans l’espoir de se racheter une conscience.

Alors maintenant ? Je suis sensée faire quoi ? Que peut faire ma génération pour racheter tous les maux dont celle d’avant l’accuse alors qu’elle nous a lié les mains et plombé les pieds avant de nous jeter dans le grand bain ?

Home sweet home

Combien la peau peut-elle contenir de vies ? Combien le même corps peut-il contenir d’identités ?

Je ne grandis pas je marche. Je ne vieillis pas je fuis. Sans un regard en arrière, continuer ma route. A chaque pas, j’ajoute une pierre au mur, à chaque rencontre j’ajoute une marque. Et bientôt je ne sais plus. Le petit Poucet n’a pas partagé ces cailloux avec Cassandre, la marche arrière est donc impossible. L’itinéraire a été perdu voilà bien longtemps.

Je ne sais plus à quel nom répondre. Je ne sais plus d’où je viens. Je remodèle mon histoire selon les besoins. Je cloisonne existence après existence, invoquant un apartheid absolu. Pourtant il est des retours à la case départ non sollicités qui forcent à l’arrêt. Je sens les fissures parcourir l’épiderme et mes yeux regardent ébahis le spectacle pourtant si prévisible. Cassandre l’avait promis et pourtant n’avait rien vu venir.

Un jour je me tromperai de nom comme certains se trompent de chemin. Je choisirai la mauvaise veine et la divine comédie s’écroulera. De ma peau les fissures ont gagné l’oreiller. Un grand cri dans un grand rire. Je ne savais pas quelle réaction choisir. Laquelle de toutes ces entités avaient la bonne réponse ? Dans quel miroir puis-je me regarder qui ne soit pas déformé ? L’oreille m’a appelée Cassandre l’autre nuit mais il s’est trompé, Cassandre est une autre. Encore une autre. Une autre parmi les autres.

Après tant d’années englouties, tant de chemins écumés, tant de noms épuisés, j’ai enfin trouvé une maison. Les murs n’ont de hauteur que ce qu’il faut pour échapper à l’Enfer. Mais si Pandore s’est endormie, Cassandre tremble encore. J’hésite. Pas de gommage pour les identités mortes. Un chemin ou un autre, un nom ou un autre. Et si aujourd’hui je sais où j’habite, je ne sais plus quel patronyme proposer. Ne reste que l’éternelle question : combien de temps encore avant que la peau n’éclate sous toutes les identités accumulées, mortes avant même d’être arrivées à maturité ?

1h28

A peine rentrée, déjà les paupières arrachées. Plus possible de respirer. Ils m’ont bouffé les jambes. Détruites les paupières détruites. Pas dormir, plus dormir. Monde découpé. Explosé le globe oculaire. Là comme ça. Le blanc de l’oeil vibre encore. Le monde en morceaux. Je marche au milieu des décombres. Les pieds coupés.

Une voix dans ma tête. Elle a fait son temps. Il faudra la tuer elle aussi. Je souris au vide, terrorise les rares passants. Le rire s’échapper de mes lèvres. Je n’ai déjà plus de paupières alors quoi ? perdre ma voix ?

La main est bleue et je ne me souviens pas. La voix hurle plus fort. Tellement fort que je ne l’entends pas. La voix directement dans le sang. Une vibration insensée incohérente. Comment je fais maintenant ? Un pied devant l’autre quand les genoux menacent de tout lâcher ? Ils ont pris mes paupières, ma voix, mes jambes. Il va rester quoi ? Putain au bout de l’enfer il restera quoi ?

Il restera un peut-être, une douleur incomprise, des bleus inexplicable, une morsure inracontable… et même pas les mots pour le dire.
Ils auront pris les mots aussi. Je dois raconter maintenant. Quand le soleil se lèvre, j’aurais oublié. Ils auront tout pris les mots.

Voilà mon corps qui danse sur du verre.

Les paris sont ouverts !

Pile ou face. Tirage au sort à la fin du compte à rebours. La loterie dans ta gueule mon cher.
Je m’amuse. Je tressaute, sursaute, vacille. La pagaille dans mes cheveux trahit l’impatience. Les résultats vont tomber. Quitte ou double. Ni gagnant ni perdant. Une simple rage inassouvie qui trouve enfin un endroit où se poser.

Vois-tu très cher, on a négocié avec le monstre. Longues et interminables heures de palabre. Des nuits sans dormir. Et puis finalement, la vengeance écrite sur un bout de papier. Le monstre a grogné, c’est tellement moins ce qu’il avait pu souhaiter. Tes os en miettes et ta conscience déchiquetée. Mais on n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie.

Enfin un terrain d’entente a été trouvé, cartographié. Et je ris. Voilà mon corps qui danse sur du verre. Pantomime affolée mais contrôlée. Je convulse en rythme vois-tu. Je pourrais presque envisager un tango tellement tout ça m’amuse. Le monstre glace encore mes os, égare encore parfois ma pensée.

Mais je suis humaine. Encore. Je suis encore humaine.
Envers et contre tout.
Envers et contre toi.

Les paris sont ouverts. Tirage au sol dans ta gueule. Souris.


Titre et citation : Sarah Kane – 4.48 Psychose