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6h52 La Bête et la Solitude

Myrkur & Chelsea Wolfe – Funeral

Tu marches. tu ne sais plus très bien depuis combien de temps. Suffisamment longtemps pour que tes genoux menacent de céder. Ils sont raides, plient moins bien. Tu sens l’os de la hanche qui commence à protester. Finalement, c’est toute la mécanique de la jambe qui t’apparaît ici en traits fragmentés. Cartographie de la douleur. Pourtant quels que soient les signaux, tu n’y prêtes pas attention. L’important n’est pas de savoir depuis quand tu marches, mais bien pourquoi.

La ville est immense et un brin manichéenne. Elle te rappelle insidieusement des cours de géographie, une étude de cas, des endroits où la pauvreté et la richesse sont voisins de palier.On dirait une ville conçue pour les touristes. Ça grouille de partout. Où que tu ailles, ça grouille de gens. Et malgré tout, il semble impossible que quoi que ce soit vive vraiment là. L’endroit semble trop propre pour ça, trop propre pour être honnête. Tout est propre au point que tu ne peux t’empêcher de sentir que forcément on te cache quelque chose. Sous la propreté immaculée, on cherche à dissimuler la crasse. Personne ne vit ici, personne ne s’arrête ici. Les gens grouillent, et sous leurs pas, la ville grouille aussi, d’une saleté qu’on a voulu repousser à la périphérie. Rongeurs et parasites humains en tous genres sont sciemment et quotidiennement rejetés en bordure. Et tous les jours, rongeurs et parasites humains en tous genres menacent de se déverser à nouveau dans la ville.Tu sens les rues frémir de cette tension circulatoire. Les touristes qui grouillent autour de toi ne semblent pas s’en rendre compte, ou ne veulent pas s’en rendre compte. Tu n’auras pas droit au salut de la douce ignorance. La tension de la ville vrombit en écho jusque dans tes genoux, et tu la sens déjà remonter le long de ta colonne vertébrale. Tu sais ce qui se passe ici. Alors pour toi, les artifices de la ville, ses allures cotonneuses et ses promesses enchanteresses, sont sans effet. Tu vois la mer prête à déchirer les corps quand ils ne voient que le doux roulis des vagues. Tu vois le sang dans les interstices entre les pavés, tu vois bien qu’on a voulu nettoyer, mais certaines tâches sont plus coriaces.

Tu vois tout ça.
Tu sais tout ça.
Et tu es là pour ça.

C’est comme un safari. Un safari de gens tellement riches que tuer des lions ne les amusent plus autant qu’avant. Alors il a fallu passer au niveau supérieur. Alors la ville est née. Une ville de safari où l’on ne chasse plus le lion, mais le parasite humain. La démarche est propre. Les papiers sont en règles et les assurances nécessaires ont été prises. Pour un peu, plus légal, tu meurs. La chasse à l’homme peut commencer.

Bien sûr, il y a des règles, comme dans tout jeu qui se respecte. Alors que tu erres, tu revois l’instructeur, la lumière dans ses yeux alors qu’il explique le déchirement des membres et l’odeur inimitable du sang. Il dit qu’on ne parle jamais assez de l’odeur du sang, ni de sa façon si particulière de sécher et coaguler une fois hors des 37°C salvateurs. Avec des airs d’historien de l’art, il explique comment tuer ne suffit pas. Non, le plus beau n’est pas dans la chasse. On n’est pas des sauvages. Le meilleur est dans la torture. Dans la longueur de l’exécution. Dans son air de n’en plus finir. Dans les yeux de la victime qui se voit découpée toujours en plus petits morceaux. Dans l’air de la ville qui absorbe les hurlements. Dans la façon qu’ont les touristes de ne pas voir. Dans le talent des nettoyeurs qui remettent ainsi les compteurs à zéro. L’instructeur revient encore et toujours sur le sang. Le sujet l’inspire, l’obsède, le fascine. Pour un peu, tu le suivrais bien, il y a quelque chose d’hypnotique dans son discours. Il est évident qu’il pourrait facilement ne plus s’arrêter si on lui en donnait l’occasion.

D’ailleurs tu n’as pas perdu de temps pour lui en donner une. Sans doute un excès de générosité.
Alors que tu erres, tu essaies de retracer les événements qui t’ont mené ici. Il serait hypocrite de ta part de nier que tu es venu ici de ton plein gré. On ne force pas les gens à venir en safari. Du moins pas ceux qui sont du bon côté. Alors forcément, tu as choisi. Mais la décision est coincée dans une seconde de blackout et tu n’y as plus accès. Si bien que te voilà errant, incapable de passer à l’action. Tu sens que les autres ont déjà agi. Tu vois bien comment la ville se tord pour les couvrir. Sauf que tu ne peux pas. Tu n’arrives pas à passer à l’acte. Quelles que soient les raisons qui t’ont poussé à venir ici, tu as changé d’avis. Tu ne savais pas que tu n’en avais pas le droit. Il est déjà trop tard pour ça. C’est contre les règles. Vous êtes tous venus ici pour tuer, alors vous tuerez tous. Sinon le safari ne pourra pas être validé.

Bien sûr, tu as tenté la fuite. Là on plus, tu ne sais pas ce qui a motivé ta décision. Tu as tenté la fuite par la mer. Complètement stupide. Combien de temps aurait-il fallu que tu nages pour arriver où que ce soit ? Pourtant conscient de ça, tu as sauté à l’eau et tu es parti affronter la marée sans aucune certitude. Décidément, tu es passé maître dans l’art de prendre des décisions stupides. Heureusement pour toi, l’instructeur t’a repêché avant que les vagues ne se chargent de te démembrer. Tu l’aurais bien remercié, si tu en avais eu le temps et l’intelligence. De l’eau plein les poumons, c’est à peine si tu as pu cracher une explication. Toute action a ses conséquences. L’instructeur est furieux que tu ais ainsi enfreint les règles. Et toute infraction aux règles mérite une punition n’est-ce pas ? Avant même que tu ais le temps de comprendre, les paupières te sont arrachées. La douleur est vive, brûlante. Le monde est soudainement beaucoup trop grand, la lumière beaucoup trop forte Tu te sens nu, à la merci du monde, incapable de t’en protéger, incapable de te cacher de la déferlante d’informations qui pénètre maintenant tes yeux sans plus discontinuer. Il n’y aura plus jamais la moindre seconde de sommeil pour toi tant que tu n’auras pas tué. C’est ce qui était convenu. Tu ne peux pas changer les règles quand ça t’arrange. Si tu veux dormir, il faudra tuer.

Alors que tu erres, tu tentes une nouvelle fuite. Tu calcules combien de temps tu peux passer ainsi, sans sommeil. Tu essaies de te faire croire que ce n’est jamais qu’une histoire de volonté. Tu finirais presque par te convaincre que si tu n’arrêtes jamais de marcher, ça ira. Mais tes genoux n’en peuvent plus et la mécanique de tes jambes s’encrasse. Sans savoir depuis combien de temps tu marches, tu sais que c’est déjà beaucoup trop. Tes yeux se dessèchent et menacent parfois de tomber purement et simplement. Tu tentes bien de te rassurer, tu fais appel à toutes les notions d’anatomie en ta possession pour te prouver qu’une telle chose n’est pas possible. Mais la lumière te rend fou Sans paupière impossible de t’en protéger. Que tes yeux tombent seraient peut-être la meilleure chose qui puisse t’arriver. Ceci dit, ça ne changerait rien, la punition ne sera pas levée et tu n’auras toujours pas le droit de dormir tant que tu n’auras pas tué quelqu’un. Alors il va être temps que tu t’y mettes, et sérieusement cette fois.

Alors que tu erres, tu finis enfin par la trouver. la victime parfaite. Elle est là, sur un pont, seule, les yeux dans le vague, à pleurer sous le couvert de la multitude anonyme qui grouille autour d’elle. L’invisibilité parfaite. La victime parfaite. À qui manquera-t-elle ? À Personne. Tu peux la sentir de là, la solitude qui lui suinte par tous les pores de la peau. Non seulement elle ne manquera à personne, mais en plus, tu lui rendras service. Bien sûr, les règles imposent que la mort soit donnée avec le maximum de souffrance possibles. Les points sont comptés. Pas de mort propre ici. Un vainqueur doit pouvoir être désigné.

Alors tu réfléchis. Tu sens monter en toi un agacement d’une violence qui dissipe toute hésitation quant aux raisons de ta présence ici. Définitivement, tu as choisi de venir ici. Elle t’énerve tellement, à pleurer sa solitude sur un pont comme ça. Ce genre de chose, ça se fait en privé, seuls les lâches exhibent ainsi leurs larmes au vide des rues sans nom. Tu ne saurais dire pourquoi, mais ce spectacle t’es insupportable. Viscéralement insupportable. Comme un crissement d’ongle sur un tableau, les dents de la fourchette raclant le fond de l’assiette. Tes dents se crispent sous la pression. Il faut supprimer les bruits parasites. Tu veux qu’elle s’arrête. Qu’elle arrête de pleurer pour de bon et pour toujours. À quoi ça lui sert de toute façon ? Il n’y a personne pour elle et ce n’est sans doute pas pour rien. Personne n’aime les pleureuses. Surtout pas toi. Maintenant tu sais. Tu es venu pour ça, pour la tuer elle. Tu as erré à sa recherche et maintenant elle est là. Tu sais exactement comment faire. Il suffira de la jeter du pont. Une poussée nette et propre par dessus la rambarde, le corps en arc de cercle parfait. Et dans cette ivresse du corps qui cherche en vain à se rattraper, à arrêter la chute, planter une lame au travers de sa main. Tu vois déjà son corps paniqué, suspendu dans le vide, la main clouée sur le pont, agité de secousse, continuant de s’accrocher au pont alors qu’il vaudrait mieux lâcher et choisir la chute. Tu peux sentir la lame déchirer les chairs et les tendons. Tu rêves de la main qui se déchire parfaitement en deux, aussi fragile que du papier, pour enfin laisser tomber la carcasse dans l’eau en contre bas. Tu l’imagines finalement, l’odeur pure du sang. Ta libération est proche. La victime parfaite, le plan parfait.

Alors pourquoi est-ce tu n’arrives pas à bouger ? Pourquoi est-ce qu’après tout ça, tu es complètement paralysé ? C’est toi ou elle. Pas d’autre solution en vue. Elle meurt ou tu ne dormiras plus jamais. C’est ta seule chance. Et pourtant, ton sang se gèle et tu ne peux plus bouger. Pourquoi ? Pourquoi d’un coup tu es bloqué comme un con, incapable de faire ce pourquoi tu es venu ? Pourquoi ? Pourquoi tu ne la tues pas ? Parce que c’est toi ? Parce que tu es la femme qui pleure seule sur un pont ? Parce que toi et elle êtes la même personne ? Pourquoi tu ne la tues pas ? C’est toi ou elle…

Alors seulement, ton cri déchire la ville…

We Are Not Dying – Le futur est un présent continu

Wardruna – NaudiR

Les mots en tesson de verre
bien calés dans le fond de la gorge
j’ai mal à la parole.

La première personne du singulier
crisse sous les dents
la deuxième hurle
quand la troisième s’embrouille
Alors au pluriel la première abandonne
devant la deuxième absentéiste
et une troisième fracturée.

Tu sais quand ils parlent les langues de feu
quand tu rampes dans les silences
quand tu dissous inutiles
virgule après virgule
Quand ils parlent les langues de feu
tu recules toujours un peu plus.

J’ai mal à la parole
aux mots fracassés
aux tessons qui s’accumulent
et éventrent toujours un peu plus
le continuum dialectal

Tu sais quand ils parlent les langues de feu
que tu peux crever en silence.
Ta bouche aura fondu bien avant le premier complément.

Première personne du singulier
aux abonnés absents
Deuxième
pour les hurlements du miroir
Troisième
pour les cauchemars et la solitude

Do you know die Feuersprachen ?

Et toi seul dans ta langue de goudron
au palais pétrifié
aux oreilles mortifiées
immobile.
Toi dans ta langue de goudron
seul
silence et salissure
Dans ta langue de goudron
profondément englué
quand ils parlent des langues de feu.

Ich werde jede Nacht sterben.
Again and again
Over and over
Let me out
Mach mich aus

Première personne du pluriel
embrouillée jusqu’à la racine
Deuxième
en approche de définition
Troisième
en description fracturée

Et toujours dans ma bouche le verre découpe
tranche
cisaille
incise
toujours plus fissurés
des morceaux entiers de réel.

Tu sais les langues de feu
quand tu ne parles que langue de goudron
et ta bouche qui fond
et tes dents qui craquent
et ta tête qui roule
et ta langue qui enfle
quand ils parlent les langues de feu

Du wirst jede Nacht sterben,
wenn sie die Feuersprachen sprechen.
Kannst du nicht verstehen ?
And there is no way out.
Die Feuersprachen have already digged a hole in your head.

Putain pourquoi
seul dans ta langue de goudron
la bouche fondu
et la face calcinée
pourquoi
seul dans ta langue de goudron
quand ils parlent les langues de feu

Première personne du singulier
déracinée
Deuxième
intouchable
Troisième
inappropriate
Première personne du pluriel
inconciliable
Deuxième
effrayante
Troisième
indénombrable

Ich sterbe jede Nacht
J’ai mal à la parole
Dying again at dawn is no life

Putain tu les connais les langues de feu
quand dans ta langue de goudron
seul résonne le silence
alors en entier le silence à avaler

Dans ta langue de goudron
les bris de vers les uns après les autres
Dans ta langue de goudron
le silence à chaque voyelle
Dans ta langue de goudron
les non-dits dans chaque virgule
dans chaque mot
dans chaque lettre
dans chaque dits
dans chaque silence
Ta langue de goudron
comme un non-dit perpétuel
un silence avorté

Quand ils parlent des langues de feu…


Quand tu donnes 9h de cours (2h analyse de spectacle – 7h anglais en cours particulier dont 3 de conversation) entre 8h30 et 20h30 sans avoir mangé, ça donne de drôles de courts-circuits dans le cerveau. J’ai passé l’après-midi à rêver d’une énorme glace, mais sous-prétexte qu’on est (était ?) au mois de février, y avait personne pour en vendre. Le monde va mal messieurs dames. Étrangement, dans les bribes de mots ramassés dans le brouillard de mon cerveau au fil de la journée, il n’est fait nulle mention de cette brûlante envie de crème glacée. Les mots ont de drôle de priorités parfois.On se retrouve sur Facebook et twitter pour ceux que ça amuse. Je retourne bosser… (ou pas.)

Labyrinth(s) ?

She’s talking. She’s clearly talking to you. But only a few words are able to reach you. You focus all your energy on her lips. If you could only spin a thread from her mouth to your ears, everything would be clearer. But it’s like there always are interferences ready to force themselves on you, breaking all possible transmission. You try, you force your conscience to stay focused, but your attention is constantly called somewhere else. Why is it you’re here ? What are you doing here ? Did you really come empty-handed ? No, obviously not. You must have brought something with you. It’s the first time you meet her, obviously, you wouldn’t have came empty-handed. So, you must have brought something, something related to the reason you came here. Except that now, you can’t remember any of these. And you can’t hear her voice. Which is really unfortunate when you think of it. Because if you could hear her, you would definitely understand why you came to see her. Try again, maybe if you try hard enough… You realise now she’s not upset by your silence. Maybe she doesn’t even realise you can’t hear her. Or maybe she doesn’t care if you hear her or not. Maybe she’s just using you to empty herself. That’s it. You’re container in which she pours herself. When you look around, you get it. The house is full… You get to wonder how she can still fit oxygen in it. Every space is so full… papers… dishes, clean, broken, dirty… food, half-eaten, plastified, smashed, fresh, rotten, moldy, ready for dinner… clothes… and so many things you can’t even name. There is even hair… or… hairs ? Yes, that’s it, hairs. You feel the scent of dogs, and as if you could see them, you suddenly guess that there are more dogs in this house than fingers and your both hands. You’re not afraid of dogs. No. It’s not the problem. Then what it is ? It’s not far, you can smell it, here somewhere, stuck between the piles of nameless mess…

While you’re looking for the solution to the mystery, her voice suddenly reaches you, clear and precise.
« Two hours. It would be great if we met two hours a week. »
Clear and precise like a curse. You’re freaking out. It’s not a good idea. You don’t even know why, but it’s not. You wish you could explain, but your voice get tangled, lost, broken. It’s like your tongue has suddenly doubled and your words can only escape your lips in isolated syllables. It seems like she doesn’t realise that. Or she doesn’t care. In the same way you couldn’t hear her voice, you can’t make hear yours. She peacefuly stands up, with charm and finesse you wouldn’t have imagine. This simple gesture is enough to calm you down. There is still no reasonnable explanation for your behaviour, it’s just that seeing her standing over the table like that seems to restore some cohesion in this chaotic universe around you. Unfortunately, this break is very short. You didn’t hear the voice, but you she was called outside. You didn’t hear because it’s like every piece of this house has its own voice to call her again and again. Every abandonned items, every twig is looking for her attention. Which voice is she answering ? You have no idea. She smiled at you, glad you fell agree.
« Dogs must be fed ! »

She left the room, bringing with her all the finesse of the room. Nothing’s left is. Nothing but you and the voices of all the things lying around, waiting for someone to pick them up, to take care of them. But you’re not the one they want. You’re just a cheap replacement compared to the sophisticated creature living in this place. The whole house suddenly feels hostile. Now you know why you were terrified sooner when finding out how many dogs were living here. Their smell is everywhere. It’s crashing you. It’s screaming « this is our place ». The smell would kick you out in the moment if it could. The voices of the abandoned items join the sensory mess so you leave the place. You don’t know what to do. You haven’t said goodbye, you couldn’t. You don’t evn know why you came, and now you have to live this again two hours every weeks, and you don’t even know what for. You need to go. Deep inside, you know this is not ok, that you must say goodbye. But you can’t handle it anymore, you feel the smell getting stronger and stronger, se voices getting moe hostile, the walls tightening on you, so tight that you’re about to lack of air. You need to go.

You start your journey. It’s the good choice of word. The house is huge, a true labyrinth. Indeed, she’s so huge that several trees have already grown inside, pushing every items against the walls, spreaing even more chaos. You don’t know where she’s gone. And you don’t remember how you got to the room where you were talking with her. It’s like you didn’t even exist before this conversation with her. Like you have never heard a single voice before hers reached your ears. You don’t understand the rules of this place. You wander more than you walk. You clearly need to understand how things work here to get out. Having no clue, you decide to follow your guts, and so you run away from the dogs’ smell. Like an anti-hunter, you unfollow the trail, going where it’s less and less perceptive. The walls seem to bec loser on you. The general chaos is more and more difficult to label. The trees are thicker and thicker, their roots are bigger and bigger. You start doubting your choice… Maybe you got even deeper inside the house instead of getting closer to the exit like you hoped. You finaly get to a weeping willow. The light coming out of it finally soften all the hostility that was suffocating you since she left. Its long branches peacefuly run against the walls. A draught even come between them, creating a soft waltz. You don’t know where it comes from, but you finally feel relieved. You come to lie a bit against its trunk. You live your head against the bark and enjoy its rough touch. Before you realise it, and even if you didn’t really want it, you fall asleep.

It is this exact same draught that wakes you up later. The thin branches are caressing your skin with all the softness you thought she could have before you got lost in her house. You wish you could stay here. Not moving anymore, simply enjoying this time of peace. But the branches are insisting : you need to go… You stand up with a resigned sadness. You know the tree is right, you need to go. When witnessing your sadness, the weeping willow refuses to let you go on your own. Its branches slowly grow, crawling against the walls, chosing carefuly the corridors where they spread. Other branches come to friendly hold your hand : you’re not on your own. And this is how the tree is guiding you to the exit you were mourning for. You don’t have the time to thank the weeping willow. You are barely out of the house, and it has already completely vanished. As if you had only dreamt it. You can still feel the marks of the bark of the trunk on your neck, the thin scratches of the leaves on your arms. You fingers follow them : you’re not on your own.

It’s night outside, and you need to go hom now. You start walking down the streets. You’re lying to yourself. Your mind has learned this new particular skill in no time : he forgets to tell you are in the middle of labyrinth once again. And while you follow the black-bricked walls shining of dew, your mind is lining up your steps with the way created by the passing ivy. Your mind is sure that like the weeping willow, the ivy will know how to bring you back home. You must admit that it was a good choice. Because you finally are in front of your building. The frontage is made with the same black brick than the walls of the streets. You are a bit astonnished to see how everything is so wet. You haven’t heard the rain. There is no watter on the floor, and all of this seems too much. You try not to care. Anyway, you don’t have time for this, a new task is awaiting you. The door is locked, you must convince the door code to let you in. This kind of machine does not fit with the style of the building, but once again, you don’t have time for such questions. The true problem now, is that the door code is not working. You refuse to panic. You did not successfully come here to panic now. So you just find a way to hoppen the bow, and here you are, with your hands in the wires, looking how to untangle them. Obviously something might not be wired the right way. Something might be damaged. But you have no way to know what and why. There is no rule in this bunch of wires. And the more you stick your hands in the wires, the more there are wires. Your hands are burning, you might have earned a few electric shocks with all these frictions. You’re so convinced that there is no other way in, that you have no choice than fixing this, that the pain can’t reach your brain. And you keep going, convinced that you will end up finding the magic solution to connect the disastrous machine with the door. Sooner or latter, you will figure out how this works. In the meantime, blisters start appearing on your hands.

You’re surprised when the light goes on. You didn’t notice, but there is a window above the door. It’s where the light comes from, it spreads how it can on the entrance where you’re still fighting witht the machine. And so the miracle you did not expect anymore happens : a woman opens the door. She doesn’t have the finesse of the one in the house. You can say she is kind of sophisticated, but her face seems rough, or not well-designed. Her hair has the shape of a draft mass, like if they were drawn on the wall with chalk stick. But you don’t care. Because she lets you in. Nothing comes out of her. Neither hostility nor kindness. She looks like she acts only because it is what must be done. She opens the door and move to the side so you can come in, but more precisely, so you can have a perfect sight of what’s coming next for you. You have barely entered the building that you are petrified : stairs everywhere, leading to deep corridors et endless doors. You can’t make a move. It’s like your brain can not hold so many information, you can’t make a single move. You’re overwhelmed. Your eyes are getting insane, looking for a spot where they can start mapping the place. All you wanted, was to go home… You feel the tears flowing along your cheeks and you do nothing to stop them, you can’t do anything. You don’t have the strenght. They flow and flow, ready to sink the whole place. The woman puts her hand on your shoulder, and with an almost warming voice, she just says :

« You’d better get back to work now… »

When she gets out, she closes the door after her, leaving you on your own the entrance, starring this new labyrinth in wich you hope your house is. Your home. It’s only when your hand are strong enough to wip your eyes that you understand why the walls outside were so wet…

 

Labyrinthe(s) ?

Elle parle. Clairement elle te parle. Mais seuls quelques mots parviennent à se frayer un chemin jusqu’à toi. Tu concentres toute ton énergie sur ses lèvres. Si tu pouvais seulement tisser un fil entre sa bouche et tes oreilles, tout deviendrait plus clair. Mais des interférences semblent toujours vouloir s’imposer, brouillant ainsi la transmission. Tu cherches, forces ta conscience à rester focalisée, mais toujours ton attention est appelée ailleurs. Pourquoi étais-tu venu la voir déjà ? Qu’est-ce que tu fais là ? Et puis, es-tu vraiment arrivé les mains vides ? Non, sans doute que non. Tu avais forcément quelque chose avec toi. C’est la première fois que tu la vois, tu ne serais sans doute pas venu les mains vides. Alors, forcément, tu avais quelque chose avec toi, quelque chose liée à la raison de ta venue ici. Seulement voilà, tu ne te souviens plus ni de l’un, ni de l’autre. Et tu n’arrives pas à entendre sa voix. Ce qui est terriblement regrettable dans le fond. Parce que si tu pouvais l’entendre, tu finirais forcément par comprendre pourquoi tu es venu la voir. Essayes encore, peut-être qu’à force d’efforts… D’ailleurs, elle ne se formalise pas de ton silence. Peut-être qu’elle n’a pas conscience que tu ne l’entends pas. Ou peut-être qu’elle se fiche que tu l’entendes. Peut-être qu’elle t’utilise juste pour se vider. C’est ça. Tu es un conteneur dans lequel elle se déverse. Quand tu regardes autour de toi, tu comprends. La maison est tellement remplie… À se demander comment elle parvient encore à faire rentrer de l’oxygène dedans. L’espace est plein… paperasse… vaisselle, propre, sale, cassée… nourriture, entamée, en sachet, écrasée, fraîche, pourrie, moisie, oubliée, prête pour ce soir… vêtements… et tellement de choses que tu ne parviens pas à nommer. Des cheveux aussi… des poils ? Oui c’est ça, il y a des poils. Tu sens l’odeur des chiens, et comme une évidence, tu devines soudainement qu’il y a plus de chiens dans cette maison que de doigts sur tes mains. Tu n’as pas peur des chiens. Non. Le problème n’est pas là. Alors où est-il ? Pas très loin, tu le sens, là quelque part, coincé entre les piles de bordel sans nom…

Alors que tu cherches des yeux la solution à ce mystère, soudain sa voix te parvient, claire et précise.
« Deux heures. Ça serait bien qu’on se rencontre deux heures par semaine. »
Claire et précise comme une malédiction. Tu paniques. Ce n’est pas une idée. Tu ne sais pas pourquoi là non plus. Mais ce n’est pas une bonne idée. Tu voudrais lui expliquer, mais ta voix s’emmêle, bafouille. Ta langue a comme soudainement doublé de volume et les mots ne s’échappent de tes lèvres que par entrefilets timides. Elle ne semble pas s’en rendre compte. À moins que là aussi elle s’en moque. Tout comme tu ne parvenais pas à entendre sa voix, tu ne parviens pas à faire entendre la tienne. Elle se lève calmement, avec une grâce et une délicatesse que tu n’aurais pas imaginées jusque là. Ce geste simple suffit à te calmer. Là non plus, il n’y a pas d’explication raisonnable, simplement, la voir se dresser ainsi au dessus de la table semble ramener une sorte de cohésion à l’univers chaotique qui t’entoure. Malheureusement, cet instant de répit est de courte durée. Tu n’as pas entendu la voix, mais tu sais qu’on l’a appelée. Tu n’as pas entendu parce que c’est comme si chaque élément de cette maison avait une voix en train de l’appeler. Chaque objet abandonné, chaque brindille cherche son attention et l’appelle. À laquelle de ces voix répond-elle ? Tu ne sais pas. Elle te sourit, ravie que vous soyez tombés d’accord.
« Il faut nourrir les chiens ! »
Elle quitte alors la pièce, emportant dans son sillage toute la délicatesse de la pièce. Il ne reste rien ici. Rien d’autre que toi et les voix de toutes ces choses traînant au sol, attendant qu’on les ramasse, qu’on s’occupe d’elles. Mais ce n’est pas toi qu’elles veulent. Tu n’es qu’un piètre remplaçant à côté de l’élégante créature qui habite cet endroit. La maison toute entière te paraît soudain hostile. Tu sais maintenant pourquoi découvrir le nombre des chiens t’avaient pétrifié un instant plus tôt. Leur odeur est partout présente. Elle t’écrase. Elle hurle « c’est chez nous ici ». L’odeur te mettrait dehors dans l’instant si elle le pouvait. Les voix des objets délaissés viennent se joindre à la cacophonie sensorielle désireuse de te voir vider les lieux. Tu ne sais pas quoi faire. Tu ne lui as pas dit au revoir, tu n’as pas pu. Tu ne sais même plus pourquoi tu es venu, et voilà qu’il te faudra revivre tout ceci deux heures toutes les semaines, sans même savoir au nom de quoi. Il faut que tu partes. Au fond de toi, tu sais que ce sont des choses qui ne se font pas, qu’il faut dire au revoir. Mais ce n’est plus tenable ici, tu sens l’odeur devenir de plus en plus forte, les voix se faire hostiles, les murs se resserrer sur toi au point que l’air commence à manquer, il faut que tu partes.

Tu commences alors ta route. L’expression n’est pas exagérée. La maison est immense, un véritable labyrinthe. En fait, elle est tellement immense que plusieurs arbres ont déjà poussé à l’intérieur, poussant du même coup les tas d’objets contre les murs, défaisant un peu plus l’ordre qui aurait pu s’installer. Tu ne sais pas par où elle est partie. Et tu ne te rappelles pas comment tu étais arrivé dans cette pièce où tu discutais avec elle. C’est comme si tu n’avais jamais existé avant cette conversation avec elle. Comme si tu n’avais jamais entendu la moindre voix avant que la sienne ne se fraye un chemin vers tes oreilles. Tu ne comprends pas les règles de cet endroit. Tu erres plus que tu n’avances. Il faut pourtant que tu saisisses la logique des choses si tu veux pouvoir sortir. Ne disposant d’aucun indice, tu te décides à te fier à ton instinct et tu fuis l’odeur des chiens. À l’inverse du traqueur, tu redescends la piste qu’ils ont laissée, allant là où elle est toujours moins nette. Les murs te semblent de plus en plus serré sur toi. Le chaos ambiant se fait de plus en plus difficile à étiqueter. Les arbres sont de plus en plus épais, leurs racines de mieux en mieux installées. La lumière se fait plus rare. Tu commences à douter de ton choix… Peut-être que tu t’es enfoncé toujours plus profond dans la maison au lieu de te rapprocher de la sortie comme tu l’espérais. Tu arrives finalement à un saule pleureur. La lumière qui en émane adoucit enfin l’hostilité qui t’étouffe la gorge depuis qu’elle est partie. Ses longues branches soyeuses courent tranquillement le long des murs. Un courant d’air vient même se glisser entre elles, orchestrant alors une douce chorégraphie. Tu ne sais pas d’où il vient, mais tu te sens enfin apaisé. Tu viens alors t’adosser contre son tronc noueux. Tu relâches ta tête contre l’écorce et en apprécies le contact rugueux. Sans t’en rendre compte, et sans que tu ne l’ais vraiment voulu, tu t’endors.

C’est ce même courant d’air qui plus tard vient te réveiller. Les fines branches sont venues caresser ta peau avec toute la douceur dont tu la croyais capable tout à l’heure. Tu voudrais rester ici, tranquillement installé. Ne plus bouger, simplement profiter de cet instant de paix. Mais les branches se font insistantes : il faut que tu partes… C’est avec une tristesse résignée que tu te lèves. Tu sais que l’arbre a raison, il faut que tu partes. Devant la tristesse que tu affiches, le saule pleureur se refuse à te laisser partir seul. Ses branches s’élancent alors doucement, rampant le long des murs, choisissant avec soin les couloirs où s’étirer. D’autres viennent amicalement tenir ta main : tu n’es pas seul. Et ainsi, l’arbre te guide jusqu’à la sortie tant désirée. Tu n’as pas le temps de remercier le saule pleureur. À peine es-tu dehors qu’il ne reste plus aucune trace de la maison. Comme si tu n’avais fait que la rêver. Tu sens encore sur ta nuque les marques laissées par l’écorce du tronc, sur tes bras les fines griffures des feuilles. Tes doigts les caressent doucement : tu n’es pas seul.

Il fait nuit dehors, et il te faut maintenant rentrer chez toi. Tu commences alors à remonter les rues. Tu te voiles la face. En si peu de temps, ton cerveau a développé cette nouvelle acuité toute particulière : il omet de te signaler que tu es à nouveau au cœur d’un labyrinthe. Et tandis que tu longes les murs de briques noires luisantes de rosée, ton cerveau aligne tes pas sur le tracé du lierre qui passe là, sûr qu’à l’image du saule pleureur, la plante saura te ramener à la maison. Il faut te reconnaître que le calcul était bon. Car te voilà enfin devant ton immeuble. La même brique orne le fronton. Tu es quand même légèrement étonné de voir l’ensemble aussi mouillé. Tu n’as pas entendu la pluie. Il n’y a pas de flaque au sol, et pourtant tout cela semble trop. Tu essaies de ne pas y prêter attention. D’ailleurs, tu n’en as pas le temps, un nouvel obstacle s’offre à toi. La porte est fermée à clé, il faut réussir à convaincre le digicode de bien vouloir te laisser entrer. Un tel appareil jure avec l’architecture du bâtiment, mais là encore, tu n’as pas le temps de te poser de questions à ce sujet. Le véritable problème à l’heure actuelle, c’est que le digicode ne fonctionne pas. Tu refuses de paniquer. Tu n’es pas arrivé jusque là pour paniquer maintenant. Alors tu trouves simplement le moyen d’ouvrir le boîtier, et te voilà déjà les mains dans les câbles, cherchant comment les démêler. Vraisemblablement, quelque chose n’est pas branché correctement. Quelque chose est endommagé. Mais tu n’as aucun moyen de savoir quoi ou comment. Il n’y a aucune logique dans ce tas de fils. Et plus tu enfouis tes mains dans les câbles, plus il y en a. Tes mains te brûlent par endroit, sans doute as-tu récolté quelques décharges électriques à force de frictions. La douleur ne parvient pas à ton cerveau tant tu es convaincu qu’il n’y a pas d’autre solution pour rentrer, que tu ne peux rien faire d’autre qu’en passer par là. Et tu insistes, persuadé que tu finiras par trouver la solution magique pour rebrancher le sinistre appareil à la porte d’entrée. Forcément, à un moment ou un autre, tu finiras par comprendre la logique. En attendant, des cloques commencent à se former sur tes mains.

Tu es surpris par la lumière qui s’allume. Tu ne l’avais pas remarquée, mais au dessus de la porte se trouve une fenêtre. C’est de là que vient la lumière qui se déverse comme elle peut sur le seuil où tu te débats encore avec la machine. Se produit alors le miracle que tu n’espérais plus : une femme ouvre la porte. Elle n’a pas la délicatesse de celle dans la maison. Si on lui trouve une certaine élégance, voire une élégance certaine, ses traits semblent plus grossiers, moins bien esquissés. Ses cheveux forment une masse brouillonne, comme essoufflés à la craie sur un mur. Mais tu t’en moques. Car elle te laisse entrer. Il ne se dégage rien d’elle. Ni hostilité ni bienveillance. Elle semble agir uniquement parce que c’est ce qu’il faut faire. Elle t’ouvre et se déporte afin de te laisser le passage, mais surtout, une vue dégagée sur ce qui t’attend. Car à peine as-tu posé les pieds dans l’entrée que te voilà tétanisé : des escaliers partout, donnant sur des couloirs sans fond et des portes sans fin. Tu ne peux plus faire un pas. Comme si ton cerveau ne pouvait plus contenir autant d’informations, tu n’arrives pas à esquisser le moindre geste. Tu satures de tous les côtés. Tes yeux comme fous cherchent un point d’ancrage, un endroit où commencer à démonter ce lieu. Tout ce que tu voulais, c’était rentrer à la maison… Tu sens les larmes commencer à couler sur tes joues, et tu ne fais rien pour les arrêter, tu ne peux rien faire. Tu n’as pas la force. Elles coulent elles coulent, prêtes à inonder les lieux. La femme pose alors sa main sur ton épaule, et d’une voix presque chaleureuse déclare simplement :

« Il vaudrait sans doute mieux se remettre au travail maintenant… »

Lorsqu’elle sort, elle ferme la porte derrière elle, te laissant seul dans le hall d’entrée, à contempler ce nouveau dédale au milieu duquel tu espères pouvoir trouver ta maison. Ton chez toi. Ce n’est qu’au moment où tes mains trouvent la force d’essuyer tes yeux que tu comprends pourquoi les murs à l’extérieur étaient à ce point couverts d’eau…

Vers à verre

La pièce est tellement vide que même les murs en sont absents. Pourtant pas de sortie. Pas d’éclairage. Nul part. Le vide. Être ici sans y être puisqu’il n’y a pas vraiment d’ici. On pourrait dire tes mains absentes. De toute façon, tu ne les vois pas, et elles sont incapables de toucher ton visage. Alors finalement, peut-être n’en as-tu pas. Peut-être que tu n’es qu’une pensée égarée, perdue dans un ici qui n’est nul part. On ne dira pas que tu flottes dans l’air, déjà pour éviter le cliché littéraire, mais surtout parce que tu es lourde, tellement lourde. Tu dois être une pensée coulée dans du plomb, on a dû t’abîmer à la sortie du moule car tu n’as pas de formes consistantes. S’en est ridicule. Mais là à cet instant, on ne peut pas le voir. Alors ce n’est rien. Ne t’inquiète pas. Le vide a ça de rassurant. Il faut bien qu’il serve à quelque chose.

Et puis tu entends le son. Celui de quelque chose qui tombe. C’est une bonne nouvelle, ça veut dire qu’il y a un sol, qu’il y a un fond. Peut-être même que si tu te concentres assez, tu pourras le sentir sous tes pieds. Alors tu essaies. Tu te concentres, tu envoies tout ce que tu peux de plomb dans tes pieds pour sentir le sol. L’effort est épuisant. Mais tu continues. Il faut que tu saches. Si tu trouves le sol, alors tu pourras trouver les murs, et si tu trouves les murs, peut-être que tu pourras sortir d’ici. Alors tu essaies, encore et encore. C’est là que tu la sens. La première goutte tombe sur ta main. La surprise t’arrête. Ce n’était pas prévu. Cela prouve tout de même que tu as des mains. Tu te dis que si jamais tu as une bouche, des lèvres, elles doivent être en train de sourire, parce que du tas de plomb, tu te rapproches de plus en plus du genre humain.

La deuxième goutte tombe encore. Pas loin de la première, comme si dans ce vide étouffant elle l’avait suivi. Tu te demandes ce que c’est. La goutte est épaisse, visqueuse. Une troisième tombe à son tour, plus grosse. Toujours aussi visqueuse, elle court le long de ta main. Tu bouges la main, tu sens les gouttes bouger en fonction de tes mouvements. Tu te sens tout puissant. Peu à peu, le trajet des gouttes dessinent ta main, ton bras. Cette fois tu sais que tu souris. Parce que c’est une victoire. D’autres gouttes continuent de tomber et tu ne sais toujours pas ce qu’elles sont. Peu importe. Plus elle tombe et plus tu découvres ton corps. Chaque terminaison nerveuse se réveille au contact des gouttes qui passent. Se révèlent à ta conscience bras, jambe, ventre. Un rire se fait entendre. C’est peut-être le tien mais tu n’es pas bien sûr.

Tu prends ton courage à deux mains, après tout maintenant tu peux, tu as des mains, et tu te décides à remonter les gouttes. Tes doigts retracent doucement la piste qu’elles ont laissée comme un chemin de petits cailloux. Tu découvres la sensation de tes cordes vocales qui vibrent le long de ta gorge. C’était donc toi qui produisait ces sons. Tu remontes encore et tu trouves ta bouche, tes dents. Tu t’y égares un peu, prend le temps de découvrir la forme de chacune. Tes doigts reprennent leur route et remontent encore. Ils passent ton nez, et là ce ne sont plus des gouttes éparses, c’est un flot, une masse de cette substance visqueuse accumulée ici, arrêtée par la protubérance de cet appendice. Tu recommences à t’inquiéter. Tu sais qu’il faut remonter encore. Mais maintenant tu as peur. Tu commences à comprendre que ce que tu vas trouver n’a rien d’une bonne nouvelle. Pendant un instant infini, tu es paralysé.

Fais le.

Cette voix-là ne t’appartient pas. Tu ne saurais dire pourquoi mais tu en as la certitude. Tu sais aussi qu’il faut obéir. Maintenant qu’elle s’est faite entendre, tu ne peux plus faire autrement. Alors tes doigts remontent encore et découvrent enfin l’origine des rivières qui t’ont sauvé du vide. Là, au dessus de ton nez, devaient se trouver tes yeux. Mais il n’y a en a qu’un. Une orbite est vide, vide de l’oeil qui aurait dû être là. Et ce vide dégueule ces larves qui grouillent. Tu sens maintenant ton corps qui essaie aussi fort qu’il peut d’évacuer la purulence. Le sang coule, mais les larves restent accrochés. Tu les sens grignoter tout ce qui passe à portée. Et maintenant que tu as retrouvé un corps, tu retrouves la douleur. Tu la sens ramper, remplir chaque interstice de ton cerveau. De ta bouche sort un gémissement étranglé. Tu manques d’air. Tu essaies de retrouver la sensation du sol, mais c’est trop tard.

Fais le.

La voix se fait plus insistante, plus pressante. Tu sais ce qu’elle attend. Parce que tu n’as plus le choix. Si tu veux vraiment gagner le droit d’être humain, il va falloir que tu y plonges la main. Il va falloir que tu enfonces ta main dans le vide de l’orbite pour en arracher la gangrène. C’est ta seule chance. Mais tu ne peux pas. L’effort est trop grand. Le liquide est trop visqueux, trop épais. Il te brûle. Les larves hurlent dès que tu les effleures. Tu ne peux pas faire ça. Tu ne sais même pas où s’est logé la gangrène. Il faudrait te retourner entièrement, te déchirer de but en blanc pour la trouver. Et tu ne sais pas. Pourquoi ? Alors que tu as mis tant de temps à obtenir ce corps, il faudrait maintenant le passer par le feu pour avoir le droit de le garder ? Ca n’a aucun sens. Et la douleur se répand. Et tant que la gangrène te dévorera de l’intérieur, tu n’auras pas le droit d’être humain. Tu resteras ici, monstre de plomb défoncé dont l’oeil crache sa pourriture jour après jour. Si seulement tu trouvais le courage de le faire…

Fais le.

La voix se durcit.
Mais ta main reste en suspens.
Combien de temps encore ?