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La note

K change d’histoire tous les jours s’il le désire. À chaque question que je lui pose, il est un autre. « We are friend right ? » Je réponds oui, parce que je crois que oui. En vrai je ne sais pas. La peur rampe au fond des tripes, quelque chose cloche. Mais il n’y a pas de mot pour dire. Distance oblige, je choisis la facilité, ne rentre jamais dans le vif du sujet.

Mais K change d’histoire. Travaille, renvoyé, mère abusif, fiancé, libertin, solitaire. Je peine à suivre. Je voudrais voir un esprit volage, une âme qui se cherche au milieu des contradictions qu’on connaît tous. C’est autre chose qui se révèle. Quelque chose qui cloche et sonne faux. Une dissonance profonde. Jet de fumée et murs en miroir. K ne se défile pas, K se déforme sous mes yeux pour ne pas être vu. Si je vois la mascarade, je ne peux que lui concéder une effroyable efficacité. Frileuse, je garde mes distances. Méfiante quand l’autre s’approche trop près trop vite, je me défile à l’étreinte virtuelle. « Psych budy ! are we best friend ? » Je ne peux pas répondre oui, ça serait mentir, mais comment répondre non ? Que veut dire pareille question ?

K change d’histoire continuellement, je l’aime bien quand même. Je m’habitue à ce défilé d’existence, finis par comprendre qu’il se voit aussi clairement que je le vois. Il fait face au même miroir déformant que celui qu’il renvoie. Mécanisme de défense, s’il ne sait pas qui il est, personne ne saura. « Hey skiz buddy, we live the same right ». Right. La peau frissonne. La réponse est oui sans hésitation. Il y a une simplicité à lui parler. Si le mécanisme de défense est différent, le fondement est le même. Je comprends ses raisonnements, je n’ai pas à lui expliquer mes réactions. Il n’a pas à se justifier comme il doit toujours le faire, je n’ai pas à traduire mes propos dans une langue névrotiquement acceptable. La ressemblance est troublante. On n’est jamais aussi unique qu’on le croit. Je voudrais reculer, mais ne peux déjà plus renoncer à la simplicité de ces échanges. Ne pas avoir à traduire mon monde intérieur constamment est un soulagement à nul autre pareil. « Are we friend ? » Yes we are. Je comprends enfin la précipitation et me vois contrainte d’admettre dans le même temps l’infâme solitude dans laquelle je suis condamnée à vivre et qu’il vient un instant dissiper.

Et puis au matin, la lettre de suicide. Le blanc. Le silence. Quelque part, une voix voudrait crier « I thought we were friends ». Il n’y a pas de réponse, il n’y a aucun endroit où lâcher pareil message. La chasse à courre est lancée. Je ne peux rien faire. Rien d’autre que regarder l’écran défiler de nouvelles qui n’en sont pas. À quel moment je peux décider d’arrêter l’ordinateur ? Éteindre l’ordinateur, est-ce l’abandonner encore une fois ? Je ne suis même pas sur le bon continent, qu’est-ce que ça change ? « Are we best friend ? » Je ne sais plus. La question résonne dans la vide. Répondre non c’est l’abandonner, répondre oui c’est mentir, dans tous les cas c’est trahir. Le monde continue sa course mais je ne suis pas là. J’attends que l’écran dévide autre chose que le silence.

Une journée passe et le silence se brise enfin. K est quelque part, hospitalisé de bonne grâce. Le soulagement dans la communauté. Moi aussi. Je respire à nouveau. Mes lettres lui sont parvenus. Quelque part il est toujours là. « hey psych buddy, thanks, I really thought it was over for me » Je souffle.

Finalement la vie suit son cours. Les nouvelles de K arrivent découpées au sécateur dans la communauté. Les histoires se suivent et ne coïncident pas. Histoire après histoire, l’écran de fumée est à nouveau en place. Je ne dis rien. D’une certaine façon, elles sont toutes vraies. Sans exception. K se cache, recolle ses plumes. Nous sommes amis, alors je ne dis rien, et laisse les écrans de fumée en place. On ne peut pas obliger quelqu’un à se montrer.

« Are we friend ? »

Shiva à vélo

D’un bras je regonfle les pneus de mon vélo, de l’autre je vérifie dans mon sac que je suis bien équipée pour partir : un livre, les clés de la maison, de l’antivol, mon porte-feuille. Je prends aussi quelques bouts de papier et un crayon, des fois qu’il me viendrait l’envie d’écrire. Tous ces préparatifs alors que je sais bien que j’aurai à peine le temps de retrouver où est le marque-page, à peine le temps d’attraper mon stylo. Ma tournée me prend tout mon temps disponible.

D’un bras j’attrape les cartons de mon ancien logement. Très vite, je lance un deuxième bras à la rescousse du premier. Pourquoi avais-je acheté deux imprimantes déjà ? Pendant ce temps, un troisième gratte les oreilles du chat alors qu’un quatrième attend de pouvoir lui jeter ses croquettes pour l’amuser. J’ai des mois de câlins félins à rattraper, hors de question de m’en priver.

Étape suivante de la tournée. Jardinage. Bouture, rempotage. De l’autre main, je cuisine quelques plats à partager avec amis et compagnon. Là aussi j’ai quelques mois de retard. Alors les muffins d’une main et le smoothie d’une autre tout en rabrouant la chatte qui trouve pertinent de faire ses dents sur la plante fraîchement taillée.

Troisième étape, à nouveau déménagement. Une main bouge les cartons, l’autre secoue les membres de la famille qui en ont besoin. Des fois, j’ai peur de confondre, de ne pas envoyer la bonne main au bon endroit et de finalement faire plus de mal que de bien. Je garde une ou deux mains de réserve pour retomber sur mes pattes en cas de dérive. Même à distance, même en épisode éphémère, je veux être une part de leur vie. Alors je prends des trains. D’une main je me prépare à leurs petits défauts, leurs petites manies, de l’autre, je vérifie que j’ai bien rangé les miennes afin de profiter au maximum de ces gens.

Sans oublier les trois mains chargés de ranger, trier, classer les billets de train. Pas que je les collectionne, mais j’aime prendre le train. Je glisse tous mes bras sur la banquette et jette mon regard par la fenêtre. Quand ils sont sûrs que mon esprit est parti à la dérive, mes bras se lancent à la recherche de fragments de vie à glisser dans les bouts de papier que la toute première main avait eu l’intelligence de glisser dans le sac. Finalement, ils n’étaient pas là pour rien, je le savais bien.

Étape suivante, je m’engouffre dans tous les livres achetés. Je me prépare à cette nouvelle vie qui arrive. Je ne me rappelle pas l’avoir voulue. Quel bras a pu prendre pareille décision ? Pas que je regrette, je sais où je mets les pieds. Il faut dire que c’est plus facile, je n’en ai que deux, alors je sais toujours où je vais. Mais je ne me rappelle pas depuis quand j’ai décidé d’y aller. Une main organise : trajet, loisirs, maison, collègues. Une main prépare : un livre lu, une fiche de lecture, un cours envisagé. Une main panique : et si, et après, et dans un mois, et dans un an, et si, et pourquoi pas, et comment, et si…

À force de remplir le temps de mes multiples bras, je l’ai tellement distendu que je finis toujours par le trouver vide. À force, sans forme ni consistance auxquelles me rattacher, je finis par demander dans un soupir comment je pourrai toujours garder l’intégralité de mes bras. Je ne veux ni ne peux me résoudre à en sacrifier ne serait-ce qu’un seul. Car tous ont eu besoin de temps pour grandir et devenir les membres qui viennent magnifier mes épaules aujourd’hui. Et quand je pense qu’il en faudra encore plus pour porter chacun des élèves que la rentrée m’apportera, il arrive que la paralysie me gagne pour de bon. Les laissant tous pour morts, mes bras se retrouvent à traîner au sol, incapables du moindre mouvement.

Parfois, j’oublie que de nombreux bras, c’est une chose merveilleuse, mais qu’une seule tête pour tous les contrôler peut s’avérer compliqué…

Le fauteuil de la coiffeuse

Elle vient toutes les semaines, ou toutes les deux semaines. Ça dépend de son humeur. C’est une petite vieille. Il y en a beaucoup dans ce genre dans le coin. La moyenne d’âge est plutôt élevée par ici. Des petites dames qui font leur violine elles-mêmes mais viennent quand même me voir pour un brushing… et parfois plus. Souvent plus.

Quand elle arrive, je fais semblant de ne pas remarquer qu’elle a mis son chemisier à l’envers. On dit toujours que les coiffeurs parlent trop, que nous avons des conversations terriblement ennuyeuses et envahissantes. Ce n’est pas complètement faux… Si nous faisons ça, c’est que nous sentons bien que personne n’est à l’aise, comme ça, coincé devant son reflet qui se modifie au fur et à mesure, passant ainsi par toutes les étapes : du méconnaissable à l’hideux en passant par le quelqu’un d’autre. Alors, il faut bien faire quelque chose pour détourner l’attention. Quelque chose qui aide à passer le cap. Pendant que les gens médisent intérieurement sur la vacuité de nos conversations, ils ne font plus attention à la personne dans le mémoire, pas vraiment leur passé, pas vraiment le nouveau eux.

Moi, je laisse les gens parler. Je leur donne un petit os à ronger et puis je les laisse mener la conversation. Je ne passe pas pour une andouille inculte, et ils peuvent apprécier pleinement la conversation. Tout le monde est gagnant. À la petite vieille et son chemisier à l’envers, je demande simplement comment elle va. Elle me répond d’un grand soupir, lève les bras au ciel et grogne. Elle est fatiguée. Alors elle me raconte. La fille et les petits-enfants qui logent chez elle depuis déjà deux mois. Elle attend la fin de l’été avec impatience pour qu’ils s’en aillent. Elle a perdu sa routine, ses habitudes. Alors elle est en colère. Vous comprenez ? Elle peste, râle. Tout est bon à prendre pour s’énerver. Les serviettes et les maillots de bain qui sèchent en trop grand nombres sur les fils à lingue l’exaspèrent. On croirait un camp de gitans, heureusement que le portail cache le tout, qu’elle me dit.

Elle continue ainsi. Les touristes qui prennent toute la place. Elle est allée au Puy du Fou avec sa famille. Les numéros sont chouettes. Mais tout le monde parle, il y a plus de trois cent personnes. Alors les acteurs se trompent et il faut recommencer. Et c’est comme ça tout le temps, partout. Et puis il fait trop chaud vous comprenez. Elle ferme les volets dès les premières heures du jour et ne les rouvre que vers 18h, parfois même 19h. Sinon le soleil tape dans les pièces toute la journée et c’est insupportable.

Entre deux récriminations, je surveille l’apprentie. Elle a commencé en janvier alors pour le moment je lui confie des tâches simples. Elle est très concentrée et s’applique pour tout. Quand la diatribe de la petite dame se calme un peu, je lui donne un conseil sur le produit à utiliser. Elle ne parle pas beaucoup aux clients pour le moment. Elle calcule chaque geste. Elle s’est fait avoir : elle a trop traîné, et les cheveux de la demoiselle ont séché beaucoup trop vite pour son brushing. Ce genre de petite chose. Mais il faut lui laisser le temps à elle aussi.

La petite dame continue. Elle m’entend à peine lui demander si la température de l’eau lui convient, si le sèche cheveux n’est pas trop fort. Le temps que je change un embout, elle bavarde avec la cliente qui attend que ses mèches prennent. Ça la divertit, et moi ça me fait un peu de repos. Par moment, il y a un peu trop de monde à gérer dans ce camion… Trois clientes, une apprentie… Je peux difficilement être partout. La petite dame s’en va l’âme un peu plus légère. Elle reviendra peut-être samedi prochain. Elle ne sait pas encore. C’est difficile à prévoir avec tous ces gens dans sa maison. Elle appellera. Oui. Un petit coup de fil et elle débarque au salon.

Je souris. J’aimerais bien que plus de clients viennent toutes les semaines, ça serait bon pour le chiffre d’affaire. Mais je ne sais pas si je pourrai fournir pour tous. Vivement les vacances… une semaine de vacances par an, c’est court. C’est très court. Il faut attendre novembre. En attendant, il faudra trouver le courage d’écouter tous les gens qui auront quelque chose à raconter, le temps qu’ils oublient leur reflet déformé dans la glace…

Cycliquement vôtre

Billy Talent – Tears into wine

Aux mots qui ne veulent plus s’enchaîner. De guerre lasse et d’usure. Aux phrases qui tournent en rond avant même la première virgule. Aux ad libidum qui n’en finissent jamais.
À la loyauté toujours un peu plus déchirée. Aux cordes qu’on tire jusqu’à s’y pendre. Les fils rouges aux petits doigts, comme autant d’Ariane dans un jeu de quille.
Aux vérités qui ne se disent pas. À celles qui sont tues. À celles qu’on dit quand même. À celles qu’on se cache. À celles qu’on s’oublie.
Aux bières avalés, aux bières vomies, aux bières ratées. À tout ceux qui les ont partagées.
Aux cartons qui se remplissent sans évider la conscience pour autant. Aux bibliothèques qu’on ne finit jamais vraiment. Aux pages qu’on n’arrivera jamais à tourner malgré tous les efforts. Ad libidum.
Aux vibrations des basses jusque dans le sommier. Au voisin qui dormait encore à 14h.
Aux rires qui s’écorchent sans raison. Aux souvenirs qui se racontent en s’atrophiant à plus à chaque fois. Mécanique fragile où s’agripper. La déformation comme raison d’être.
Aux secrets qui n’en ont plus que le nom et le goût de la culpabilité.
Au passé toujours présent. Aux Anglais qui ne sont jamais donnés la peine d’inventer un temps futur.
À la morte qui ne meurt jamais vraiment. Aux sourires dans le miroir. À la mémoire qui s’entache. Ad libidum.
Aux rues désertes passées 1h du matin. La joie de n’avoir personne avec qui devoir partager les étoiles. Chanter dans la rue, le casque aux oreilles et les chaussures au tempo. Au violeur légendaire sous son arche.
Aux murs qui finissent toujours par se mettre à hurler. À celui que j’entends respirer nuit après nuit sans jamais réussir à le coincer. Au plafond qui n’en aura jamais fini de son hémorragie. Ad libidum.
Aux refrains restés coincés dans le fond de l’oreille. Les doigts qui s’enfuient et la tête à la dérive. Aux accords mineurs redevenus majeurs.
Aux yeux qui enfin se décident à lâcher du lest. La conscience à peine allégée. Les lapsus qui déforment la parole jusqu’à la colonne vertébrale. Et toujours se demander qui parle.
Aux nuits qui ne finissent pas. À celles qui envahissent le jour. Au soleil qui finit toujours par se lever.
À ceux que j’ai eu la chance de serrer dans mes bras, aux bras qui m’ont rattrapée ainsi qu’à ceux qui ont retenu mes cheveux. À ceux surtout qui sont restés contre tout ceux qui sont partis. Ad libidum.

And if you wanna leave, that’s alright

À tous les aux revoirs qui, avec un peu de chance, ne seront jamais rien de plus que des aux revoirs.

Bref, j’ai imprimé mon mémoire

Ça aura pris deux heures à s’engueuler avec mon imprimante puis à essayer d’expliquer au mec du copy center ce que je voulais mais ça y est, IL VIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIT !!!!

Et j’ai confié les deux copies que je dois rendre mardi à Rambo, histoire d’être sûre que rien ne leur arrivera… (et si c’est mauvais elle va venir me baffer la gueule quand je dormirai)

Mais comme ma vie est une application de la loi de Murphy grandeur nature, ça ne pouvait pas être aussi simple que « hum, et bien c’est fini, aller, hophophop, on lance l’impression, ha c’est beau c’est magnifique, on va faire relier, bon et bien maintenant je peux jouer au démineur ». Non madame. Et le fait que le démineur sous windows 8.1 soit devenu affreusement pénible à jouer n’est pas la seule raison à cela. Non madame.

Je commence donc tranquillement l’impression. Le mémoire est composé de deux fichiers : 149 pages d’un côté, et une pièce d’une vingtaine de pages que m’avait transmis l’auteur lui-même au format PDF et que du coup je ne pouvais pas intégrer directement dans le fichier principal. Je mets une cartouche d’imprimante neuve, ouvre le fichier principal, convainc mon estomac de bien vouloir rester à sa place, et lance l’impression des 149 pages… Je surveille du coin de l’oeil. Déjà, l’imprimante s’amuse à mélanger les pages… Appart d’étudiant oblige, j’ai pas des masses de place, et mon bureau consiste en une planche sur des tréteaux. Ce qui est top, parce que du coup blinde de place (même si ça amuse toujours mes amis puisque je dois utiliser un quart de l’espace du bureau mais qu’aucune surface de celui-ci n’est vide)(ce qui m’empêche d’avoir la moindre idée du nombre de cartons nécessaires à mon futur déménagement)(mais ça c’est une autre histoire, soyez patients), mais pas assez pour l’imprimante qui siège du coup à même le sol (sous trois piles de livres)(y avait plus de place sur le bureau). Pour être plus à l’aise à l’impression, j’ai viré les piles de livres. Of course. Faudrait pas abîmer les livres dans le processus. Faut pas déconner non plus… J’ai dégagé l’espace. Mais bon, une fois que l’imprimante a imprimé 5/6 pages, elle les pousse puis remet dessus… Bref, elle fait n’importe quoi. Heureusement que mes pages sont numérotées…

Au bout de 20 pages, horreur, enfer et damnation… MAIS QU’EST-CE T’AS FAIT À MES MARGES ?? Évidemment, quitte à niquer une marge, fallait niquer celle de gauche. Sinon, ce n’est pas drôle. J’annule le tout… Aller c’est pas grave… Je vérifie mon fichier, non les marges sont bonnes. Bon… Aller, tu vas vérifier l’alignement des têtes d’impression bichette, hein, pis ça ira mieux après.. t’as intérêt putain. Alors pour ceux qui ne connaîtraient pas cette machine merveilleuse qu’est l’imprimante et donc en quoi consiste cette manipulation : l’imprimante te fait imprimer des beaux dessins qu’elle te demande ensuite de scanner pour vérifier qu’elle marche normalement. Et bien l’impression se passait bien, mais elle refusait de le scanner. J’ai essayé trois fois. Avant de lui dire d’aller se faire enculer. Je fais des essais avec un fichier d’une page (mes remerciements), et je ne sais pas quel miracle, ça marche normalement. BOOOON. Je recommence. ET BIM, passsés 20 pages, rebelote. Je suppose naïvement qu’elle se dérègle au fur et à mesure de l’impression. Ça se trouve elle a pris un coup de pied un jour et voilà. Mais bon, il y a peu de chance que ça arrive. À moins que je ne sois rentrée bourrée chez moi, du genre à me prendre tous les murs et tous les meubles que je croise jusqu’au moment béni où je peux m’écrouler sur mon lit. Ce qui n’arrive jamais. (bonjour maman, je mène une vie extrêmement saine à Rennes, ne t’inquiète pas !) Ce scénario est donc peu probable.

Toujours est-il que je commence à imprimer mon mémoire à coup de 20 pages par 20 pages. Ce même mémoire qui fait 149 + 25 pages. Je vous laisse imaginer le fun à l’état pur. Je me vois donc vérifier page par page l’état d’impression. Je réimprime les pages décalées, etc… Et puis, vient le moment des annexes. Et là… va comprendre pourquoi, elle n’imprime pas les numéros de pages. haha. lol. Je me marre. Je me gausse. On s’amuse bien. JE VAIS TE BUTER PUTAIN DE SALOPERIE DE TA MÈRE ON VA BIEN VOIR SI TU FERAS LA MALIGNE QUAND TU SERAS UNE PUTAIN DE BOÎTE DE MAÏS ! Je sais pas, elle doit pas aimer les chiffres romains, ça doit être ça. Je vois pas d’autre explication possible. Je vérifie, bidouille un peu. Je sélectionne les pages que je veux, et je redemande l’impression. Elle voulait même pas. Genre, elle faisait la gueule, façon pétasse de 10 ans qui te soupire à la gueule avant de tourner la tête de l’autre côté parce qu’elle veut pas manger ses épinards. Et là en général, si tu n’es pas patient, tu lui fourres les épinards de force dans la gueule parce que putain c’est toi le patron oui ou merde (ne me confiez jamais vos enfants) ! Et bien là pareil. Mais sans épinard. Parce que si tu as vu A.I., tu sais que les épinards c’est pas bon pour les machines, et si tu ne l’as pas vu, bah… c’est dommage, tu peux pas comprendre cette blague (tu sens l’épuisement qui fait que j’ai même pas le courage d’imaginer une blague plus mainstream ?)(mais bon au moins tu sais quoi regarder ce soir en mangeant ta pizza)(d’ailleurs je vous laisse, faut que j’aille acheter la mienne, je reviens)(oui maman, j’ai aussi une excellente alimentation, très variée et équilibrée). Je me suis donc retrouvée à imprimer une bonne vingtaine de pages, une à une. Une. À. Une. Putain de bordel de merde ! En sachant que je n’ai pas pu imprimer le deuxième fichier parce que la cartouche a rendu l’encre avec toutes ces conneries. Au final une soixantaine de pages foutues en l’air. À l’heure actuelle, elles me servent à absorber les vibrations du caisson basse…

J’embarque donc l’exemplaire quasi complet, une clé USB avec les deux fichiers, et direction le copy center en bas. J’arrive, m’installe à l’ordi qu’on me désigne. J’imprime d’abord le deuxième fichier, histoire d’être sûre de pas oublier de le rajouter à l’exemplaire fait chez moi. Au moment d’imprimer le fichier principal, je ne retrouve pas le fichier format PDF que j’avais fait exprès pour le copy center. On reste calme. Du coup, ne reste que le fichier format word, et là tu pries pour que ça passe sur leur version sans tout te bousiller ta mise en page. Sinon, quelqu’un va mourir. Dans d’atroces souffrances. Genre il va se bouffer tout le mémoire. In your face ! Par chance, leur version de word est compatible, donc pas de soucis. À première vue. ahahahahahahahah (après impression d’un mémoire de 174 pages mon vocabulaire a gravement rétréci). Alors que l’imprimante du copy center pleure tout ce qu’elle sait le mec vient me voir « mais, c’est à vous tout ça ». Ouai. Tout ça. Tout ça c’est à moi. Tout ça c’est moi qui l’ais écrit. hahahahahahahahahahaha (c’est pas le même !).Je récupère le tout, monte correctement les deux exemplaires, et reviens vers le monsieur avec un sourire moitié polie moitié j’ai besoin de toi moitié putain tu vas en chier mais c’est chacun son tour que veux-tu (oui j’ai aussi perdu les mathématiques les plus élémentaires)(sans compte que cette blague est usée jusqu’à la moelle). « Je voudrais relier tout ça s’il vous plaît _Oui, combien de pages ? _174 _Ha. » Le poids du monde dans ce ha… (pas besoin de vocabulaire en fait, ha ça suffit, je note pour ma soutenance)

Et c’est parti… C’est ramada, ils sont tous de bonne humeur alors que j’ai une gueule de déterrée, et clairement je scotche comme une conne. Je cherche désespéremment des trucs à lire sur les murs pour me maintenir éveillée, mais j’ai vite fait le tour (pis c’est pas comme si j’avais un mémoire de 174 pages sous les yeux quoi). Le mec est interrompu 400 fois car il est tout seul à gérer. Mais il est sympa. Il tente vaguement de discuter mais j’ai clairement les nerfs qui lâchent, du coup, faire la conversation c’est pas vraiment mon point fort (ce qui est drôle c’est que formuler comme ça on aurait presque l’impression que d’habitude je gère sa patate en conversation. C’est beau la langue française)(hahahahahahahahaha). « non mais moi le théâtre c’est pas mon truc ». D’accord. Je me raccroche aux branches « il en faut pour tous les goûts ». WAHOU ! Bravo moi, trop de sociabilitude d’un coup là. Grandiose. Vive les clichés. Je fais quand même l’effort d’enchaîner sur un « moi c’est quand mes potes me traînent voir un match de foot que ça me fait ça » OUIIIIII ! j’ai réussi ! J’ai relancé la conversation ! MOUHAHAHAHA ! Ich bin eine Génie ! MOUHAHAHAHAAHA (à l’heure actuelle, l’auteure a les fils qui se touchent mais plus la lumière dans toutes les pièces)(zeugma)(je dirai même plus : zeugma par 4 heures de sommeil, motherfucker). Enfin j’y arrive qu’une fois. C’est trop. Faut dire que je dors tellement bien en ce moment, que cette nuit, j’ai été réveillée par… ma salive. Genre, mon corps avait besoin que mon cerveau soit à 100% de ses capacités pour lui expliquer comment déglutir. Je pense que le jour où on a appris à tous les embryons cuvé 1989 les premiers réflexes de survie, mon corps faisait des mots croisés dans le fond de la classe, ou avait séché pour picoler de la vodka. Dans un cas comme dans l’autre, ça expliquerait beaucoup de choses.

« Moi je suis plutôt scientifique, alors tout ça c’est un peu écrire pour rien dire ». Mec, il faut que tu sois bien conscient que la seule raison pour laquelle tu es encore en vie, c’est parce que tu as mon mémoire dans une main et une machine qui découpe dans l’autre. Parce que sinon t’imagines même pas comment tu serais cloué au mur à l’heure actuelle. J’ai à peu près autant d’humour que Kim Jong-Un à l’heure actuelle (Genre « ha ouai, tu fais la sieste ? BOUYA ogive nucléaire dans ta face putain ! »)(sauf qu’en vrai personne dit « bouya » mais bon, je trouvais ça chouette comme onomatopée). Mais bon, finalement, on relie le tout, ça pèse une tonne sur le bras et retour à la maison…

Ma prochaine imprimante.

Le précieux est donc maintenant sagement entreposé et surveillé par Rambo, qui, comme vous avez pu le constater, a bien grandi. D’ici peu, je prends le temps de vous raconter ses aventures à elle.. Toute une histoire ça aussi ! En attendant, je n’ose même pas feuilleté les deux exemplaires… Si je trouve la moindre coquille, je vais juste m’écrouler par terre et pleurer jusqu’à la déshydratation complète (notez qu’au moins comme ça, je ne serai pas réveillée par ma salive : je n’en aurai plus. Problem solved)(accessoirement je suis en train de réaliser que mon usage des virgules est mauvais parce que je les mets à l’allemande… mon cerveau est un bordel sans nom)(vous avez le droit de vous en foutre, mais bon, je ne comprends pas j’avoue. La ponctuation allemande c’est quand même un sujet passionnant non ?)(méfie toi, si tu t’endors devant ton ordi, c’est ogive nucléaire, je te vooooooooooooois !)(Voyez comment soudainement la ponctuation allemande est devenue le plus grand sujet de conversation et moi la meilleure des dames de compagnie. Ça s’appelle le talent. Si seulement toutes mes communications pouvaient être écrites…). Je vais bien, je gère parfaitement mes émotions. Ou pas. Ou pas trop. Je sais plus. hahahahahahahhahahahahahaha.

Bref, j’ai imprimé mon mémoire.


Bonus :

Héléna’s Pinterest

How to destroy angels – Is your love strong enough

Elle les accroche sur les murs de son bureau comme on épingle des papillons. Héléna aime les sourires. Tous les sourires. De toutes tailles, de toutes couleurs, dents visibles ou lèvres serrées. Les sourires en coin, les sourires avant l’éclat de rire, les sourires désolés, les sourires ravis de vous rencontrer. Même les faux, ceux qui ne sont là que pour cacher les larmes opportunes ou les tornades à venir. Héléna les aime tous. Elle a cette envie folle qui lui reste coincée dans la tête, celle de les garder. Comme si c’était possible. Elle sait bien que ce qui les rend si beau, si désirables, c’est leur caractère éphémère. De solitude en lassitude, elle avait fini par prendre sa décision : qu’importe la difficulté, à partir de maintenant, elle allait collectionner les sourires. Et ainsi commença la quête interminable.

Héléna part en chasse au petit matin. Quand les premiers métros drainent les fêtards attardés de paire avec les premières embauches, Héléna est à l’affût, portable à la main. Elle a appris à se rendre invisible. Ça n’avait pas été chose facile. Ces cheveux blonds ondulés attirent l’attention au moindre courant d’air. Leur couleur commençe à faner, il faudrait qu’elle prenne le temps de s’occuper de ça. Leur racine brune semble dégorger sur la lumière des mèches blondes encore en vie. Et puis il y avait son bras. Le droit. Il répond toujours mal. Elle le traîne plus qu’elle ne l’agit. C’est un poids. Un rappel. C’est discret, mais tout de même, si ses mouvements sont trop brusques, on voit tout de suite la supercherie. Et dans le métro, il est toujours facile pour un passager le nez en l’air de découvrir le bras mal animé. La technique est simple : elle entre dans la rame, trouve une place assise en bord de rame, près des fenêtres. Puis, elle ne bouge plus pendant des heures. De là, elle épie passagers et badauds sur les quais, le portable à la main, prête à bondir. Il faut être rapide. Trop tôt, on a le temps de la repérer, trop tard, c’est un sourire de perdu dans la nature. Il n’y a jamais de deuxième chance pour attraper un papillon. Héléna est passée maître dans l’art de se tordre sur son siège, sans déranger ses éventuels voisins, sans attirer le regard, tout en conservant la rapidité nécessaire.

Dans le métro, on attrape toutes sortes de sourires. Il y a les lecteurs, perdus dans leur livre ou leur conversation SMS. Ceux-là sont tellement loin de la réalité, qu’il n’y a pas beaucoup d’effort à faire pour les attraper au vol. Ils ne se rendent compte de rien. Il faut tout de même rester prudent. Au moindre faux pas, Héléna peut être découverte, le papillon meurt alors dans l’instant : livre fermé sur les genoux, portable dans la poche… elle aura gâché la vie d’un être minuscule en voulant la mettre au grand jour. Il y a les rêveurs aussi. La différence est subtile, mais pour qui voulait s’éprendre de ces créatures, il y a beaucoup à découvrir. Bien sûr, il y a les confidences. Ces amis qui se cachent à peine pour se moquer, ou bien se raconter les pires blagues. Héléna n’écoute jamais. Elle aurait pu, après tout, c’est eux qui décident de rendre tout cela public. Le fait est qu’Héléna s’en moque. L’histoire n’a aucune importance, seule compte la trace qu’elle laisse sur les lèvres en passant. Ceux-là sont plus faciles à attraper. La force du nombre leur donne une sensation de sécurité si probante qu’ils n’imaginent même pas qu’on puisse ainsi les dérober.

Vers midi, Héléna sort de cette réserve souterraine. Son bras se fait douloureux d’avoir été si souvent heurté par des passagers peu regardant. C’est le prix à payer pour son invisibilité. Heureusement pour elle, il est rare que cela ne vaille pas la peine. Vers midi, le métro est envahi par les mangeurs de sandwichs. Pris entre deux mondes, la bouche trop occupée à mastiquer, aucun papillon ne peut naître sur leur visage. Au début, elle restait, espérant un éclat. Mais ils étaient tellement rare que le désespoir finissait toujours par l’emporter. Elle avait fini par laisser tomber et quittait la rame dès l’arrivée des premiers repas sur le pouce. Elle erre un peu. Elle boîte, elle n’a jamais réussi à retrouver une démarche normale. C’est plus difficile pour elle à l’extérieur. Dans le métro, elle se sent protégée, comme à l’abris. Ici, en plein air, tout est menaçant. Elle se force. Les mois passant, Héléna arrive à s’aventurer de plus en plus loin. De cette façon, elle peut capturer de nouveaux spécimens. Les amoureux qui flânent, les enfants qui jouent, d’autres espèces de rêveurs, d’autres rires, les promeneurs qui admirent… Ceux-là sont rares dans le métro, ce ne sont pas les conditions idéales pour eux. Elle reste dans les rues aussi longtemps qu’elle peut. Le vent dans ses cheveux la déconcentre, sentir les ondulations s’égarer sur son visage la fatigue.

Elle rentre chez elle. En jetant son sac dans l’entrée de l’appartement, elle vérifie l’heure sur la pendule. 17h23. Elle est dehors depuis presque dix heures. Si elle pouvait, Héléna sourirait de fierté. Elle entre dans le bureau et salue d’un bonjour faussement enjoué les sourires sur les murs. Il n’y a presque plus trace du mur. Comme le plafond ne s’écroule pas, on les sait encore présent, mais ils sont invisibles. Ils sont recouverts de toutes les captures d’Héléna. Elle fouille dans le tiroir, attrape le câble et relie l’imprimante au portable. Elle devrait le laisser sorti, elle gagnerait du temps, plutôt que de le chercher tous les jours. Elle se dit ça tous les jours. Mais les rituels sont ainsi faits qu’on ne les modifie pas à son gré, qu’importe à quel point on les sait ridicules. Le temps que la connexion se fasse, elle allume toutes les bougies présentes dans la pièce. Trente-deux en tout. Toujours dans le même ordre. Elle remplace celles qui sont en fin de vie, détache les mèches embourbées dans la cire. En moyenne, dix allumettes sont nécessaires. Quand la connexion est faite, elle s’agenouille devant l’imprimante, attache grossièrement ses cheveux à l’aide d’une pince et souffle un grand coup. Puis elle lance enfin l’impression de la récolte du jour. Elle joint les mains en prière, et regarde sortir les cadavres de sourire un à un de la machine. Cette fois-ci, peut-être que ce sera la bonne.

Une trentaine de pages sortent de la machine. Héléna attend un peu que l’encre ait fini de sécher. Le papier est encore chaud quand ses mains s’en emparent malgré les tremblement. Elle en jette une dizaine, trop floues, mal cadrées. Aujourd’hui aussi, elle croyait qu’un échec total récompenserait sa journée de chasse. Seulement aujourd’hui, il y a quelque chose. Sa panique n’a d’égal que le déni dans lequel elle voudrait se recroqueviller. La photo est presque ratée. Dans les escaliers, une jeune femme semble n’avoir aucune envie de retourner à l’air libre. Ses cheveux sont mal décolorés, on voit clairement les racines. Mais la jeune femme reste magnifique. Sa robe lui va à merveille, cachant ce qu’il y a à cacher, mettant en valeur les formes. Le sourire est timide mais sincère. L’ami qui l’accompagne vient sans doute de faire une blague idiote alors qu’elle pensait à autre chose. Héléna a trouvé. Le problème, c’est qu’elle n’avait jamais envisagé un tel cas de figure.

La panique, la colère, les larmes et les hurlements se succèdent sur son visage d’ordinaire si impassible. Héléna jette ses poings contre les murs. Ce n’est pas possible, il y a forcément une erreur quelque part. Sous le poids de la rage, un mur finalement livre ses secrets. Les sourires qu’elle collectionne ne sont que maigrement épinglés. Inévitablement, devant la détresse d’Héléna, certaines finissent par se détacher du mur. La gravure apparaît alors au grand jour pour la première fois depuis ce jour-là.

Avant, il y a des mois de ça, quand Héléna pouvait encore sourire, elle vivait avec celui qu’elle aimait, Julian. Et tout était bien, tout était beau. Digne des plus grandes comédies romantiques. Et puis, il avait dû tuer son frère, son jumeau. C’est comme ça, quand on est médecin, des fois, on doit faire des choses affreuses. Le frère de Julian avait eu cet accident, le genre dont on sort en morceau. Il était arrivé aux urgences. Les médecins avaient fait ce qu’ils pouvaient, mais le coma fut inévitable. Sur le mur, Julian se mit à tracer des traits. Comme en prison, des petits bâtons qui s’aligner par paquet de quatre avant qu’un cinquième ne vienne les sceller dans la pierre. Il savait déjà. Sa famille lui hurlait de faire quelque chose. Il savait déjà qu’il n’y avait plus rien à faire. Rien d’autre à faire que compter les jours qui passaient. Au neuvième groupe de bâtons sur le mur, le médecin en charge de son frère expliqua à la famille qu’il valait mieux débrancher. Il n’y avait pas d’issue viable. Personne ne voulait s’y résoudre. C’était normal. Il fallait que Julian leur explique. C’était la seule chose à faire, la meilleure chose à faire.

Is your love strong enough ?

L’inscription vint s’ajouter sur le mur. Au milieu des groupes de bâtons. Il eût encore le temps d’en inscrire une vingtaine d’autres avant que la famille, enfin, signe les papiers nécessaire. Héléna avait fait ce qu’elle pouvait. Elle avait été là, souris quand il le fallait, gardé le silence quand il le fallait. Avec une habileté rare, elle avait alterné entre présence et absence, sachant toujours parfaitement doser pour répondre aux besoins de Julian. Il fallait s’y attendre, ça n’avait pas suffi. Après des jours de silence, Julian s’était mis à raconter avec une précision maladive tout ce que son frère avait été, tout ce qu’il aurait pu être. Héléna écoutait avec patience, collectait les histoires. Elle continuait à participer à la guérison familiale, sans jamais poser la question du prix à payer pour ça. Mais ça ne suffisait toujours pas. Un jour, quand elle rentra, il avait jeté ses vêtements, les remplaçant par ceux de son frère. Il ne fallait pas que ça soit perdu. Il était repassé sur l’inscription sur le mur, l’enfonçant un peu plus dans la pierre. Il voulait qu’elle prenne la place laissée vacante par le jumeau. Elle savait, ce n’était pas possible. La famille commençait à s’inquiéter de l’état de Julian. Prise en tenaille, elle ne savait pas quoi faire. Elle restait persuadée que le temps y pourvoirait. Qu’il ne s’agissait là que d’une lubie passagère. Il fallait rester forte, rester patiente. Mais ce jour-là, elle savait que la limite était franchie. Elle refusa…

Les murs tremblèrent lorsque Julian se mit à hurler. Tellement fort qu’elle était persuadée d’avoir vu l’inscription s’émietter. Le mur ne pouvait plus tenir le poids des jours. Julian continuait à hurler. Elle ne se souvient pas. Seul le message sur le mur lui transperce encore la rétine avec suffisamment de vivacité pour constituer un souvenir. Ils ont commencé à se battre. Julian voulait lui arracher son sourire du visage. Elle n’en avait plus le droit, comment est-ce qu’elle en était encore capable ? Son sale sourire dégueulasse lui pourrissait le visage. Il allait lui enlever, et elle finirait bien par en convenir, elle serait forcément d’accord. C’était immonde ce sourire sur sa gueule, il fallait faire quelque chose. Elle s’était débattu. La lame avait percuté son bras, la plaie était superficielle, mais en heurtant la commode, l’épaule s’était déboîté. Il fallait fuir rapidement. Son bras droit était devenu inutilisable. Elle réussit à attraper la lampe pour lui fracasser sur le crâne. Elle profita de la surprise pour rattraper le couteau et le planter dans sa jambe. Elle espérait que ce serait suffisant pour le ralentir. Il s’accrochait. Il hurlait toujours. Quelqu’un devait lui enlever ça de la gueule et c’était lui. Parce qu’il l’aimait, il ferait ça pour elle. Il l’avait rattrapée en haut des escaliers. Il n’avait plus assez de force pour la bloquer, elle était trop paniquée pour réagir correctement. La chute avait été violente, lui arrachant des tripes un hurlement à déchirer les rideaux. Les voisins avaient déjà prévenu la police en les entendant. Certains sortirent et mirent fin au carnage. Héléna fut transportée aux urgences. Épaule déboîtée, fracture ouverte pour la jambe. Julian fur interné.

Deux mois plus tard, à sa sortie de rééducation, Héléna rentrant. L’inscription était toujours sur le mur. Par loyauté, elle ne pouvait se résoudre à répondre non, il n’était plus possible non plus de répondre oui. Elle conserva l’appartement, coupa tout contact avec la famille de Julian et transféra le bureau dans la chambre, et inversement. Son bras serait pour toujours un poids, sa démarche resterait mécanique, son visage n’aurait plus la moindre expression. Les jours passèrent, jusqu’à ce que les petits bâtons sur le mur puissent compter les jours depuis cet événement. Alors commença la chasse : quelque part dans le monde, quelqu’un portait sur le visage un sourire qui pourrait être le sien.

Is your love strong enough ?

Aujourd’hui, l’inscription est à nouveau à découvert. Aujourd’hui, Héléna pousse ce hurlement tout droit arraché des tripes. Les sourires continuent de se décrocher du mur. Quand ils touchent ses cheveux, elle comprend enfin. Ses larmes sèchent dans l’instant. Elle reste interdite, prostrée devant les gravures sur le mur. Autant de blessures à l’âme qu’elle avait refusées de compter jusque là. Elle sait. Elle sait ce qu’il faut répondre, elle sait ce qu’il faut faire. Elle attrape un sac, y jette son portable, ses papiers. Elle hésite devant la photo de la femme blonde dans le métro. Elle la prend, l’emmène dans la salle de bain. Elle s’assoit devant le miroir. Ses doigts font le tour du visage, méticuleusement. Comme si c’était eux qui allaient lui donner sa couleur. Puis, du bout de l’ongle, elle tente de tracer le tour de la bouche. Les lèvres de la jeune sont fines, réhaussées d’un rouge à lèvre prune. Son sourire laisse deviner ses dents sans les montrer. Héléna se concentre. Dans le miroir, ses premiers essais se soldent par des grimaces qui lui tordent le visage. Les larmes reviennent. Héléna les laisse couler sans les arrêter, sans les essuyer. Elles viennent redessiner son nez, ses joues, sa bouche, tout doucement. Elle sent les sillons que laisse les gouttes, elle redécouvre les contours de son propre visage. Comme elle l’a fait pour la photo, elle laisse ses doigts dessiner sur sa peau. Le résultat est encore loin d’être convaincant. Mais il y a quelque chose.

L’odeur l’empêche de continuer plus longtemps. Dans le bureau, les cadavres de sourire sont tombés sur les bougies. Le feu se propage tranquillement. Il lèche chacun des papillons acidument, comme pour mieux apprécier leurs saveurs. Héléna ne panique pas. Elle reste calme. Mieux, Héléna respire enfin. Les flammes commencent à lécher le mur, cherchant d’autres restes de sourire à goûter, et bientôt, elles tomberont sur les gravures. Devant ce spectacle, Héléna réussit son premier sourire depuis longtemps. Il est loin d’être parfait, les commissures sont encore déformées, la langue ne sait pas où se placer et les dents se sentent disproportionnées. Tout de même, le sourire est là. Elle récupère le sac et sort de l’appartement. Sans récupérer ses clés.

Dehors, elle choisit un banc. Appelle les pompiers. De là où elle est, elle admire le ballet anti-incendiaire. Son visage se refuse à relâcher la pression. Il veut garder la sensation du sourire aussi longtemps qu’il est possible. Elle passe sa main sur son visage dès que l’occasion se présente, vérifiant sa présence. Il ne faut pas qu’elle oublie. Dans sa poche, sa main tient fermement la photo de la jeune femme du métro. Il ne faut pas qu’elle oublie. Quand enfin le calme revient, que la rue se vide, Héléna se lève, écrase son téléphone du talon avant de le jeter. Maintenant, elle va collectionner les respirations, elle les épinglera à ses cheveux jusqu’à avoir assez d’air pour enfin passer à autre chose.

Is your love strong enough ?

Drunk tears

Certains mots ne sortent que de nuit. Le silence les mange dans la seconde. Mais ce n’est pas grave. Ils n’ont jamais été fait pour être entendus.L’implosion était déprogrammée depuis bien longtemps. Reculer pour mieux sauter. Peut-être les rochers en bas te laisseront-ils une chance.

La nuit est là pour ça. Regarder le silence dans les yeux et lui donner tout ce qui avait été retenu là trop longtemps. La nuit ne dira rien. Elle prend sans rendre, le reste lui importe peu. Elle prend sans tri, sans faire de différence. Ce n’est pas son soucis. La nuit emporte avec elle les pleurs, les mots désarticulés, les peurs non assumées. La nuit les enrobera de silence et les cachera au plus loin qu’elle pourra. Elle y mettra le poids du secret, le charme des confidences et bientôt engourdira la plaie. La nuit fait ça mieux que personne. Je ne suis que témoin de la débandade, simple officiante des crises de 3h. La nuit ouvre ses fissures pour mieux absorber les tiennes. Il n’y a rien à craindre, je veille, m’assure que tu ne t’égares pas trop loin.

Ce n’est pas grave tu sais. La nuit a été inventée pour ça. Il faut guetter les lampadaires, s’harnacher d’une bouée de secours et garder quelques phares allumés à la périphérie du regard. Tu as le droit de te perdre, de te tromper, de recommencer. La nuit est là pour ça. Au coeur du silence, aucun mal ne te sera fait. Il faut rester l’oreille aux aguets, les tympans bien tendus pour entendre les bruits de pas qui s’approchent de toi. Ferme les yeux, attrape la main qui se tend et laisse les mots. Une phrase, deux phrases, ou une suite désaccordée, la nuit n’est pas le lieu des raisonnements argumentés. Inutile de se fatiguer.

Et quand enfin, tu auras attrapé toutes les mains qu’il te fallait, quand tu auras pleuré toutes les larmes trop longtemps asséchées, quand tu auras laissé les mots s’écraser dans le silence, la nuit pourra se refermer sur ton secret. Elle emportera avec elle mon témoignage, changera les souvenirs en buée diffuse. Il ne restera aucune preuve, sois tranquille. Parce que, si tu emportes avec toi une main – veilleuse dans ta nuit, tu finiras par comprendre que le jour finit toujours par se lever.