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Ça veut dire quoi savoir parler une langue ?

Bonjour Monde !

Dans la mesure où mon cerveau expérimente une phase de réchauffement climatique (comprendre : j’ai vraisemblablement la grippe, et avec certitude une putain de fièvre), je me vois contrainte d’annuler mes cours les uns après les autres depuis deux jours. Ce qui est quand même bien dommage. Du coup, entre deux rêves fiévreux où j’essaie d’expliquer à mes élèves la différence entre aimer et parler (sujet philosophique si l’en est), je me retrouve quand même à cogiter sérieux, d’autant que si cette fin de semaine est placée sous le signe d’une pile de mouchoirs, le début fût plutôt intensif et j’ai enchaîné les cours… et les préparations de TOEIC. Et je crois qu’il y a moult à dire. En plus, ça m’a énervée. Alors essayons de démêler tout ça… (quand j’aurai retrouvé le bouton « justifier » qui a soudainement disparu de l’éditeur de WordPress ce que je ne m’explique pas)(je sais pas pourquoi j’écris quand je suis dans cet état ça va être absolument abominable à suivre, j’espère que j’aurai l’intelligence de repasser derrière moi !) Comme la dernière fois, comme on a le goût du risque, des images à cliquer pour avoir un brin de musique, parce que ça adoucit les moeurs (et le mal de crâne).

Ces derniers temps, j’ai plusieurs élèves qui souhaitent / sont obligés de préparer le TOEIC. Si tu ne sais pas ce que c’est que cette bête-là, c’est une certification de langue. Il en existe plusieurs en fonction du milieu professionnel visé par la suite. Certaines sont payantes, d’autres non, certaines sont élaborées au niveau européen / international, d’autres par les états eux-mêmes. Pour une raison qui me dépasse un peu (ou plus exactement : j’ai plein de raisons en tête mais pas de balise HTML spécial cynisme)(SorryNotSorry), on parle surtout du TOEIC, une certification visant le milieu de l’entreprise, payante (plus ou moins cher, pour vous donner un ordre d’idée, grâce à la fac, je pourrais la passer avec un prix d’ami, entre 70 (étudiants en langue) et 90€ (les autres étudiants)), et n’est valide que deux ans. Il est organisé par un organisme américain, l’ETS, et peut être passé plus ou moins partout dans le monde. On y retrouve les quatre grandes compétences « classiques » en langue : compréhension orale et écrite, expression orale et écrite. Et plus je dois faire bosser des élèves là-dessus, plus j’ai envie de vomir dessus.

Alors qu’on se mette d’accord tout de suite : sans doute qu’aucune des certifications n’est parfaite. Simplement, à part le CLES que j’ai moi-même passé, je ne connais les autres que très rapidement, et aucun élève ne m’a jamais demandé une préparation à autre chose que le TOEIC. D’ailleurs, en général quand les gens ne connaissent qu’une certification de langue, c’est souvent celle-là. Alors forcément, moi, les positions de monopole, ou d’hégémonie, ça m’interroge…

Alors, le TOEIC… en général, je dois préparer mes élèves à la partie compréhension. Pour ce qui est de la compréhension orale, plusieurs épreuves. La première : sur leur fascicule, les participants ont des photos, ils vont entendre quatre propositions pour chacune et doivent choisir celle qui correspond. La seconde : ils entendent une question (soit une seule et unique phrase) suivie de trois réponses, il faut qu’ils choisissent celle qui correspond. Pour la troisième, on diffuse un dialogue, ils ont alors une question sur ce dialogue et plusieurs réponses proposées, ils doivent choisir la bonne. Pour la quatrième, c’est un monologue qu’on leur fait entendre, à nouveau une question et plusieurs réponses, ils doivent choisir la bonne. Du côté de l’écrit, plusieurs épreuves aussi. La première : phrases à trou, on enlève un bout (un mot ou groupe de mots), ils ont plusieurs propositions il faut choisir la bonne. La deuxième : texte à trou, on a enlevé des morceaux de phrases entiers, plusieurs propositions, il faut choisir la bonne. La troisième : des textes, une questions, plusieurs réponses, il faut choisir la bonne. Au plus long, les enregistrements n’excèdent pas la minute, et les textes ne font pas plus d’une demi-page. Tous ces éléments sont indépendants les uns des autres, il n’y a pas de cohérence thématique. Et plus je prépare des gens pour ces épreuves, plus je me demande ce que ça veut dire de savoir parler une langue. Parce que franchement, la langue du TOEIC ne ressemble pas tant que ça à une vraie langue. Pire, elle me donne même l’impression d’une langue morte, froide et mécanique, hors contexte, comme fabriquée en série.

« Mon psy m’a dit que pour atteindre la paix intérieur, je devais terminer ce que je commence. Jusque là, j’ai terminé deux paquets de M&Ms et un gâteau entier. Je me sens déjà beaucoup mieux. » Quand je viens de passer deux heures à faire faire les exos de grammaire du TOEIC à une dyslexique…

À la base, je me suis dit que c’était parce que je me retrouvais surtout à bosser ces espèces de QCM de grammaire… Les fameuses phrases à trou… Un véritable cauchemar d’arrachage de cheveux. Parce que tu te retrouves à interroger les gens sur des trucs tellement tellement précis… Peut-être qu’il vous viendrait l’envie de me dire que la grammaire c’est important tout ça tout ça. Et c’est pas moi qui vous dirai le contraire… qu’est-ce que je leur en fais bouffer de la grammaire à mes élèves ! Le problème n’est pas tellement là. Le problème est qu’on est face à un QCM, le problème est que c’est un exercice de grammaire bête et méchant (vous pouvez appeler ça « phrase à trou » si ça vous fait plaisir, ça change rien au fait) et que comme tout bon exercice de grammaire bête et méchant qui se respecte, il n’y a pas de contexte. Résultat des courses, parfois, deux réponses peuvent être grammaticalement correctes, impactant certes le sens de la phrase, mais comme il n’y a pas de contexte, comment savoir quel sens prévaut ? Parce que si d’un point de vue grammatical et sémantique deux réponses sont possibles, du point de vue de la correction, une seule réponse est attendue. Et ça, ça me pose un gros problème.

Pourtant j’aime la grammaire (c’est mon guilty pleasure à moi…). Et j’en fais bouffer pas mal à mes élèves. Apprendre une langue, c’est comme apprendre à faire du sport de haut niveau : toute ta vie, tu as marché sans réfléchir, sans penser à comment tout ça se faisait, et oubliant au passage qu’à une époque tu ne savais pas le faire du tout. Et puis un jour, tu veux devenir un grand champion, ce jour-là, va bien falloir que tu comprennes un peu mieux comment muscles, os, tendons et tout le bordel fonctionnent et s’articulent ensemble. Du coup, on révise aussi la grammaire française. Mon but n’est pas d’en faire des grammairiens (ou des gens bizarres comme moi), simplement qu’ils puissent voir les rouages et comment tout ça s’articule pour mieux le maîtriser par la suite. Lorsqu’on travaille une notion, je n’attends pas que l’élève me fasse un score de 100% pour considérer que la notion est comprise et passer à autre chose… Parce que sinon, on risquerait de ne jamais passer à autre chose, mais surtout parce que je considère que ne pas faire de faute et comprendre ce qu’on dit et pourquoi on le dit sont deux choses différentes. Si mes élèves sont conscients de l’impact qu’ont leur choix en grammaire sur le sens, s’ils comprennent où ils se trompent, à un moment, je passe à autre chose. Ça sera à la pratique de boucher les trous restants.

Je n’ai pas la prétention d’avoir La Réponse (puisque toute façon La Réponse c’est 42), encore une fois, ceci est mon avis. Mais d’un côté, on se retrouve avec une langue conditionnée à rentrer dans des petites cases, mais parfaite, et de l’autre, une langue consciente d’elle-même et adaptable à celui qui la parle, mais trouée. On pourra dire tout ce qu’on voudra, mais ceci n’est pas un choix neutre. Le TOEIC vise une excellence qui flirte avec l’élitisme, une efficacité certaine, un truc dont aucun poil ne dépasse. Dans la mesure où le TOEIC doit certifier une capacité à travailler en entreprise, le choix est pertinent. Je ne vais pas revenir sur le fait que si vous faîtes plein de fautes dans votre lettre de motivation, vous perdez tout autant de chances d’avoir le poste que vous escomptiez. Alors on peut imaginer sans trop de difficultés que si vous faîtes tout autant de fautes en pleine négociation internationale, ça la fout mal. Mais est-ce que savoir parler une langue se résume à la maîtrise bête et méchante de sa grammaire ?

« Tu connais l’histoire du chien dyslexique qui entre dans un wonderbar ? » (cette traduction de blague sucks bra = soutien-gorge, bar = bar…) Quand mes élèves dyslexiques font des fautes et qu’il faut pas rire.

À partir de quand sait-on parler une langue ? Ça veut dire quoi savoir parler une langue ? Le degré de maîtrise de la grammaire suit-il nécessairement le degré de maîtrise de la langue ? Je doute qu’il y ait une réponse absolue à ces questions. Quelles que soient les vôtres, il est important d’avoir conscience qu’aucune posture n’est vraiment objective face à ça. Or, des certifications comme le TOEIC se cachent justement derrière des allures de parfaite objectivité, neutralité. C’est la magie des chiffres. Le TOEIC réduit la langue à des chiffres : une série de QCM où il faut cocher la bonne réponse, même si dans la vraie vie, deux réponses peuvent être correctes. Et c’est bien là le drame. La langue est une chose tellement riche. On y fourre tellement tout et n’importe quoi… Elle est imprégnée de notre culture, de nos façons de pensée, de nos interdits et tabous (individuels et collectifs). Elle s’adapte au rapport entre les personnes, s’enrichit du contexte autour, est complétée par tout un tas de trucs (gestuelle, intonation, grimaces, smileys, photos de chat, etc). Elle est parfois tellement spécialisée que tu as l’impression que ce n’est pas la langue que tu connais qui est parlée devant toi, alors qu’en vrai tu es juste coincée au milieu d’un covoiturage avec que des gens spécialistes en physique (et en plus y a des bouchons). Bref, la langue y a plein de trucs dedans. Alors du coup, résumer ça avec des chiffres… Et pourtant.

En ce moment, je prépare une de mes élèves au TOEIC. Ça fait deux ans qu’on bosse ensemble. Quand elle me disait qu’elle était dyslexique, t’avais l’impression qu’elle te disait qu’elle était débile. Il a fallu deux mois pour qu’on sorte de là, deux mois juste pour lui faire comprendre que si, on pouvait faire avec les difficultés qui étaient les siennes. Un an pour lui redonner le plaisir de parler. Quand on a commencé, ça lui prenait un temps infini de faire une phrase simple, et quand elle finissait par la faire, ça relevait du Champolion tout terrain pour comprendre ce qu’elle voulait dire tellement y avait de fautes. Aujourd’hui, elle peut tenir une conversation simple, se  faire comprendre, et comprendre ce qu’on lui dit, ce qu’elle lit, dans les grandes lignes au moins. Maintenant, quand on bosse ces foutus QCM, ne reste que le nombre de fautes. On ne parle plus du fond, à peine du pourquoi (parce que toute façon leurs trucs sont tellement précis que soit je balance un ignoble « parce que c’est comme ça », soit je plonge au fin fond des grammaires et bouquins de linguistique comparative…), quant à la notion de plaisir, elle a presque complètement disparu. Le système compte les points, alors elle compte les fautes. C’est tout ce qu’il reste.

Cet exemple c’est pas pour t’émouvoir, c’est simplement une autre façon de montrer qu’on peut prendre la maîtrise de la langue par plein d’entrées différentes. Je suis une amoureuse des mots depuis qu’on a eu la bonne idée de me les foutre dans la bouche, pour moi, c’est important de transmettre ce plaisir-là, la beauté qu’il y a dans les mots, la poésie dans la grammaire (parce que si si y en a !), et surtout, c’est essentiel de se rappeler que la langue, les mots, permettent l’accès à des mondes fabuleux et des gens tout aussi divers et fabuleux. La grammaire n’est qu’un outil pour accéder à tout ça : voyager, parler avec d’autres, lire des histoire, en écrire, etc. Et ensuite, si tu veux aller plus loin, oui, on peut plonger dans les fins fonds de la grammaire et tout décortiquer au scalpel parce que c’est fun, et comparer avec la langue d’à côté. Mais faut faire dans l’ordre et en fonction des priorités, envies, moyens de chacun.

Parce que c’est ça aussi ce qui m’emmerde avec le TOEIC, ce côté froid et sans contexte. Une langue ça n’existe pas sans contexte, et même pire, l’apprentissage d’une langue ne se fait pas sans contexte ! Ne serait-ce qu’à mon échelle… Malgré toute la motivation du monde, mes élèves ont une vie à l’extérieure plus ou moins remplie, plus ou moins galère. Il y a toujours du temps de « pris » sur mon cours pour s’assurer du bien-être de l’autre. Ça peut aller de juste 5 minutes quand tu as des adultes qui te diront juste qu’ils sont sur un nouveau projet au boulot ou bien que les gosses ont été malades et c’était galère, jusqu’à 15 minutes pour les premières années de BTS qui découvrent la vie hors lycée. Il y aussi eu ceux qui annulent pour décès du père de la meilleure amie, ceux qui me racontent le roman familial parce que ça pèse et qu’en conversation t’as eu le malheur de demander s’ils avaient des frères et soeurs. Toutes ces choses, elles pèsent, elles ont de l’influence sur le temps de cerveau disponible. Du temps que même coca il peut pas racheter. Parce que le cerveau n’est pas doté d’un interrupteur et que les soucis vont continuer à carburer dans un coin, ou bien que les réserves d’énergie et de concentration sont pas élastiques à l’infini. Il y a ceux qui auraient besoin de te voir au moins deux fois par semaine mais galèrent déjà à te payer un cours par semaine, alors faut trouver d’autres façons de travailler. Etc. Etc. Etc. Et ça, c’est juste pour apprendre une langue secondaire ! Parce que ta langue primaire… tu peux encore multiplier les facteurs d’influence : si tu as été stimulé linguistiquement ou pas, si on t’a corrigé, comment, tes premiers contacts hors cercle familial, les différentes formes de langue que tu as pu croiser, la place de la langue chez toi. Etc. Etc. Etc. Il y a toujours un contexte. Alors quand je vois ces foutus QCMs, froid et sans possibilité d’aménagement, ça me donne envie de me passer la rétine à la javel.

« Pourquoi je devrais appuyer sur 1 pour anglais alors que vous allez me transférer à quelqu’un qui ne le parle même pas ? » Quand les QCMs de grammaire te ressortent une tournure qu’aucun anglophone n’utilise dans la vraie vie.

Alors plus ça va, plus je m’interroge : ça veut dire quoi savoir parler une langue ? Peut-on dire d’un pur grammairien qu’il survivra dans le monde de dehors ? Genre, peut-on demander à un académicien d’aller faire ses courses tout seul sans guide alors que les mecs sont capables de cracher sur des réformes qu’ils ont eux-mêmes validées trois ans plus tôt ? (ces questions sont posées avec une telle objectivité, c’est impressionnant…) J’ai vraiment l’impression qu’on rate quelque chose. We’re missing the point… Cette espèce de langue aseptisée, est-ce que c’est vraiment ça savoir parler ? Est-ce qu’on peut résumer ça à mettre les mots dans le bon ordre et avec l’accord correspondant ?

Franchement, j’ai beau être la première rebutée quand il y a vraiment trop de fautes partout, j’espère que non. Qu’on puisse résumer la langue à cocher la bonne case, à un nombre de points… ça me déprime. Ça m’agace, ça m’énerve, ça m’attriste et ça m’écœure. Alors vous me direz qu’il faut bien des outils pour évaluer les compétences… Certes. Mais la maîtrise de la grammaire ne peut pas aller sans un minimum de compétences sociales et culturelles, ce qui dans ces certifications passent complètement à l’as… Or, dans une négociation, certes, faire des fautes tous les trois mots, ça la fout mal, mais ne pas repérer une nuance, une subtilité, peut être tout aussi traître…

Bref, on va pas dire qu’il faut virer tout ça parce que c’est tout pourri (ha bon ? c’est parce qu’on est malade et qu’on a pas l’énergie qu’on va pas le faire ? parce que bon, y a trois jours on était beaucoup plus véhéments…), mais tout ça est quand même sérieusement incomplet, et ça serait bien d’en avoir conscience. Parce que dans le cas contraire, on continue à promulguer une langue joyeusement élitiste.

Sur ce, faut que je recode l’article, et que j’aille me regreffer de la peau de nez. On se retrouve sur  Facebook et twitter pour ceux que ça intéresse. Et tu peux bien sûr donner ton avis, c’est toujours intéressant.

Cet article est dédié à Amaury qui répond toujours à mes appels au secours quand je veux parler méthode ou grammaire <3
Merci à Solène pour sa relecture (mais genre tu m’as rien dit sur mes virgules, what’s wrong girl ?)

Comment on apprend une langue ?

Salut à toi Monde.

Aujourd’hui, je te propose de réfléchir sur comment on fait pour apprendre une langue… et ça promet d’être long.
Du coup, si tu as la flemme de lire, voici la réponse : Comment on peut. Et en plus on en chie.
Ne me remercie pas, c’était cadeau. Tu peux maintenant retourner à ta vie, ou choisir de lire cet article si tu veux en savoir plus.
(et bien entendu je choisis d’écrire ça au moment où je suis fatiguée au point d’avoir rangé mes chaussettes dans la poubelle de la cuisine, et que je vois moitié flou, genre mes lunettes sont couvertes de gras. Ich bin die Queen of Timing.)(et je choisis de le relire après avoir dormi 4 heures par tranche de 20 minutes. Alors accroche toi à slip ça promet d’être plein de blagues nulles, de fautes bizarres et de lapsus sortis d’on ne sait où !)

Avertissement : Oui, on va essayer de casser moultes généralités, et paradoxalement on va en poser d’autres. Cher petit Monde, garde en tête que je suis bien obligée de parler de ce que je connais. Les exemples que je te donne ne sont que des exemples parmi d’autres, que les possibilités sont proches de l’infini (voire au delà) et qu’il s’agit ici d’une réflexion en cours, alimentée depuis quatre ans et sans doute pas prête de voir l’ombre d’un point final. Du coup n’oublie pas de prendre du recul. Point de vérité absolue en ces lieux…  

Il y a quelques temps, le sieur Linguisticae sortait cette excellente vidéo où il tâchait de répondre à la question « Les Français ont-ils un problème avec l’anglais ? »

Je te conseille vivement de la regarder, d’une part parce qu’elle est vraiment très bien (même qu’après tu pourras aller te perdre sur ta chaîne et tu apprendras plein de choses et ça sera cool), et d’autre part parce que comme ça mon introduction est faite. (je suis un génie doublé d’une feignasse, ou l’inverse. Pour ma défense, j’ai passé la journée sur mon corpus musical, mon cerveau me dégouline des oreilles et fait des trous dans la tapisserie…) Si je me permets cette facilité, c’est bien parce qu’il explique très bien pas mal de choses qu’il te sera utile d’avoir en tête pour la suite (de l’importance du contexte, des rapports entre les langues, etc etc). Et de mon côté, comme c’est un peu l’année des remises en question diverses et avariées, ça a permis d’apporter de l’eau à mon moulin (ou en tout cas l’un d’entre eux).

Pour mettre du beurre dans les épinards (ou simplement des épinards dans l’assiette), je donne des cours d’anglais particuliers. Ça fait maintenant quatre ans, et avant ça, ça faisait déjà des années que mon entourage me poussait plus ou moins gentiment pour que je saute le pas. Il m’a fallu longtemps pour me décider, en grande partie parce que ma confiance en moi-même frôle le moins l’infini, mais aussi parce que je n’avais aucune idée de comment on faisait pour enseigner une langue à quelqu’un. Finalement, un jour une pote de promo avait vraiment besoin d’aide en anglais afin de sauver son semestre (un 1 coef 3, ça pique), si bien qu’en échange de quelques covoiturages moitié prix, elle accepte de me servir de cobaye et c’est ainsi que pour la première fois je donne des cours d’anglais. Je m’attendais à être une prof absolument exécrable vu mon peu de patience, c’est donc à ma grande surprise que je me révèle plutôt douée en la matière malgré certaines maladresses dues au manque d’expérience. En trois mois, ma pote se retrouve à 7 de moyenne, l’une comme l’autre considérons ça comme une victoire, si bien que l’année suivante, je me jette dans le grand monde. C’est donc armée de ma bite et mon couteau, mon instinct et mon angoisse viscérale de dégoûter quelqu’un des mots à jamais (un crime contre l’humanité selon moi….) que je pars enseigner la langue anglaise à qui le désire. Depuis j’ai vu passé tous les âges et toutes les classes possibles (bon d’accord, pas tous, mais pas mal). J’ai pu confirmé certains instincts développés avec ma pote, et en rediriger certains autres. Toutefois, n’ayant pas fait une filière de langue classique, n’ayant pas été formée à être prof, reste la question de la légitimité et surtout « comment on apprend une langue ? » (avec toute la polysémie du terme français). La première est finalement la plus facile à démonter (une fois qu’on arrête la fausse modestie), la deuxième beaucoup moins. J’ai fini par comprendre que le problème n’était pas tant de savoir comment faire pour l’enseigner, mais bien de comment on fait pour l’apprendre… Et c’est là que les choses se corsent.
Ce qui m’a aidé à déplacer mon curseur de « comment on enseigne » à « comment on apprend », c’est qu’entre temps, j’ai fait un master de recherche en théâtre, qui s’est cette année transformé en thèse, avec pour thématique les pièces écrites en plusieurs langues (non non, pas les traductions, mais bien les oeuvres des mecs qui se sont dit « tiens ! et si un de mes personnages parlait allemand alors que tous les autres parlent français, ça serait drôle non ? »)(oui c’est drôle Monde, je te jure ça l’est). Pour te la faire simple, je travaille donc énormément sur les phénomènes de domination, les moteurs de compréhension et d’incompréhension, la représentation qu’on a d’une langue (genre « l’allemand c’est nazi le latin élitiste l’anglais maître du monde »), et après avoir bouffé des bouquins de…. linguistique, sociologie, socio-linguistique, philosophie, histoire, littérature, théâtre, théologie, économie… j’ai un peu l’impression qu’on pourrait surtout résumer par « je travaille sur la langue en essayant de voir tout ce qui n’est pas la langue » et c’est un beau bordel. Bref, des questions comme « l’anglais c’est facile ? » « le contexte de développement d’une langue » (cf la vidéo)(je t’avais dit que ça serait utile !) « où se trouvent les rapports de pouvoir ? » « pourquoi cette langue plutôt qu’une autre ? » c’est un peu mon quotidien. Ça et faire le grand écart entre le monde des bisounours et des océans de fatalisme. Si bien qu’à force, les lectures faites pour mes recherches sont venues nourrir ma capacité à donner des cours d’anglais, et dans le même temps, les cours que je donnais sont venus nourrir ma réflexion sur les langues (toi aussi, vire pyromane et fais feu de tout bois).

Alors finalement, après tout ça, comment on apprend une langue ?

Courage Monde, histoire d’aérer le texte, je te mets des chouettes images. Même que si tu cliques dessus, tu gagnes une chanson. (par contre je promets rien niveau pertinence et rapport avec la choucroute)

Et on va commencer par démonter quelques généralités… (parce que ça fait toujours plaisir) À commencer par le fameux : « Toute façon, pour apprendre une langue, le mieux c’est d’aller dans le pays ! »
Oui. Mais non. Ou peut-être. Éventuellement. Mais pas sûr. En tout cas pas toujours.Mais quand même. Enfin ça dépend.
La vérité c’est que c’est beaucoup plus compliqué que ça. Bien entendu, le bain linguistique, ça fait beaucoup (presque tout même). Mais tout dépend encore et toujours du contexte. Si tu es comme ma pote L., une personne extrêmement sociale, assoiffée de contact humain, de soirées, de rencontres, effectivement, ça te sera très bénéfique puisque tu trouveras tôt ou tard les ressources nécessaires pour les rencontrer. Si tu es plutôt comme moi, que tu te méfies des humains pour leur préférer les livres et que déjà dans le pays de ta langue maternelle tu évites leur contact, ça sera vite limité. Et entre L. et moi, il existe une quantité incroyable d’autres positions intermédiaires auxquelles on peut ajouter tous les critères qu’on veut pour faire basculer la donne. Par exemple, entre L. et moi, il y a M., qui, passionnée par la Russie et sa culture, y a fait un SVE d’un an, année pendant laquelle elle a acquis un niveau de russe lui permettant de comprendre et se faire comprendre. Parfait. Du coup, le bain linguistique, ça suffit ou pas ? Tout dépend de ce que tu veux… M. était très heureuse de son niveau, mais revenue en France, elle a décidé de faire son mémoire sur un metteur en scène russe, et pour compléter sa formation, elle s’est donc lancée dans un double cursus master théâtre – licence de russe. Et elle en a chié. Mais genre vraiment. Là où en Russie elle n’avait aucun soucis, maintenir sa moyenne relevait du défi. Dans ce cas, on peut vraiment voir l’importance de se demander pour quoi on veut apprendre une langue : à l’oral, avec des Russes, dans un contexte donné, entre gens désireux de se comprendre, en général, on trouvera toujours un moyen de se comprendre ; à l’université, on te demande de maîtriser le code hors contexte, subtilités comprises, sans avoir à expliciter. Ce que M. avait pu retenir de son année en Russie n’était pas suffisant pour atteindre le « niveau de langue » exigé. Du coup, partir dans le pays fut loin d’être suffisant pour elle, sa recherche nécessitant un niveau de langue bien supérieur à ce qu’elle avait pu « glaner ». Alors que L. veut voyager et rencontrer plein de gens, donc concrètement, elle s’en fiche des fautes. De tes capacités et du but visé dépend donc l’efficacité du bain linguistique.

Du coup, je demande systématiquement pourquoi / pour quoi les gens veulent prendre des cours de langue. Ça me permet d’adapter clairement mon cours, et mon niveau d’exigence, à la personne en face. On peut répartir les élèves entre deux « extrêmes » : ceux qui sont là pour du loisir (curiosité d’apprendre, volonté de voyager) et ceux qui y sont obligés (cours, examen et autre TOEIC), avec entre les deux des gens qui se baladent et peuvent appartenir aux deux selon les jours. Le niveau d’exigence varie entre tous ces gens, d’une part, à cause de la raison en elle-même, d’autre part, à cause de l’exigence de l’élève envers lui-même. Typiquement, quand je donne un cours de conversation à quelqu’un qui souhaite voyager, je ne corrige que lorsque ses erreurs l’empêchent de se faire comprendre (par la suite en fonction des progrès, je réhausse le niveau d’exigence, le but étant de libérer la parole en premier lieu). Sauf que, la personne qui apprend pour pouvoir parler avec ses petits-enfants qui sont anglophones va vouloir atteindre un niveau de langue le plus correct possible. Et celle qui sera venue en premier lieu pour préparer son voyage chez ses potes en Angleterre finira par se dire que ça pourra aussi lui servir au travail, me demandant ainsi de revoir le niveau attendu à la hausse. Tout ça, on va dire qu’on peut le ranger dans la petite case « besoin / envie », ma première tâche consiste donc à m’enquérir de ce que l’élève met là-dedans. Et parfois, les choses commencent déjà à se corser pour certains… Des fois, on a un peu l’impression que certains arrivent par hasard (j’exagère à peine). En général, ceux-là je ne les vois pas longtemps, juste le temps qu’ils comprennent que je ne les rendrai pas bilingue d’un claquement de doigts. La case « besoin/envie » étant fortement liée à la case « motivation », sans réelle connaissance de la première, difficile d’alimenter la seconde. Je vois donc des élèves se pointer pour « préparer leur examen / un concours ». Et plus ça va, plus j’ai l’impression que la pression de la « note », c’est loin, mais alors très loin, d’être une motivation suffisante. Plusieurs possibilités :

  • L’échéance à préparer est assez importante aux yeux de l’élève pour justifier un investissement personnel dépassant le simple « avoir une bonne note », ce qui va permettre de maintenir un niveau de motivation suffisant pour continuer à produire des efforts. En général, à ce moment-là, l’élève arrive à voir le long terme et à dépasser ses difficultés initiales (soit parce qu’il se dit que ça pourra lui servir par la suite dans plein d’autres trucs, soit parce qu’il a trouvé une façon de s’approprier la langue pour s’en amuser, se faire plaisir).
  • L’échéance à préparer n’est jamais qu’une échéance, un item sur la liste des choses à accomplir, valider. Résultat, la vision étant limitée à du court terme et du désagrément, il ne faut en général par longtemps pour que l’élève se décourage devant les efforts à produire. Si c’est un item sur une liste, on peut supposer que la validation des autres items compensera la non validation de celui-ci.

Bref, comprendre ses besoins, son envie d’apprendre une langue permet d’entretenir la motivation : trouver des raisons intérieures permettant de mieux s’emparer de la contrainte extérieure, et donc de la surmonter. Sans motivation, la contrainte reste une contrainte.

Je te vois Monde, en train de bouillir sur ta chaise, genre « non mais la question c’est comment, pas pourquoi ! ». Ne t’inquiète pas, on y vient. Ce détour n’était pas totalement inutil ! (pas comme quand je conduis et que je dis à mes amies que je connais un raccourci alors qu’en fait j’étais pas du tout là où je pensais être) Parce que le pourquoi / pour quoi va permettre de déterminer le comment ! Haha tu l’avais pas vue celle-là ! si ? diantre. Alors laisse moi me rattraper Monde, tu veux bien. Et si je te disais un secret… genre, tu veux savoir quel est réellement le travail effectué par ton prof particulier de langue (voire en autre chose, mais bon je parle de ce que je connais, encore une fois) ? Tu pensais vraiment que son premier travail c’était de t’apprendre la langue ? Tu es bien naïf Monde. Mais si ça peut te rassurer, moi aussi je le croyais au début. J’ai très vite dû revenir sur ma position. En vérité, mon travail consiste en : (re)donner confiance à la personne en face, comprendre le fonctionnement de sa pensée, et éventuellement, revoir des notions de grammaire, donner des « astuces » pour acquérir du vocabulaire. Les deux premiers items étant quand même très largement majoritaire… et une fois ces choses-là comprises, le reste va presque tout seul. (presque ! faut pas déconner non plus…)

Prendre le temps de demander à quelqu’un ce qu’il pense être son envie, ses besoins en langue, c’est s’accorder l’accès à une mine d’or inestimable. Les gens en disent toujours bien plus qu’ils ne pensent. Dans ce bref exposé de leur besoin en anglais (ou en ce que tu veux Monde), ce que tu entends n’est pas tellement une explication objective de leurs besoins, mais plutôt ce qu’ils imaginent être leurs besoins, donc leur niveau, ainsi que leur capacité à le dépasser, ou non. J’ai ainsi vu des gens m’expliquer qu’ils n’avaient absolument aucun acquis, alors qu’au bout de cinq minutes il est évident que même s’ils ne connaissaient pas le pourquoi du comment d’un prétérit plutôt qu’un present perfect, ils étaient parfaitement capable de choisir l’un par rapport à l’autre de façon instinctive (ce qui peut parfois amplement suffire en fonction du but visé…). Le problème n’est donc pas tant d’ordre linguistique que psychologique. Pour une raison X ou Y, certaines personnes se sont foutues dans le crâne qu’elles étaient mauvaises, stupides, incapables d’apprendre / de comprendre, pas douées pour les langues (rayez la mention inutile). Cette question de confiance en soi, ou en tout cas dans ses capacités, c’est le premier réel obstacle à dépasser quand on apprend une langue, et par effet miroir, quand on tente de l’enseigner à quelqu’un. C’est terrible la confiance en soi. Ça tire vers le haut ou entraîne vers le fond.
L’année dernière, je donnais cours à une lycéenne en seconde. Famille un peu bourge (genre leur jardin fait la superficie de mon carré d’immeubles), dix ans d’écart avec ses aînés. En parlant avec la mère, tu sens le bébé pilule et/ou le bébé chargé de sauver le mariage à plein nez. Elle m’explique les difficultés de sa fille… que je prendrai soin de réinterroger sur le sujet. Au fil des discours de la mère (qui doit venir me chercher et me ramener à l’arrêt de bus parce qu’ils habitent au milieu de nulle part), le portrait se précise : C., c’est la petite clown de la famille, sa soeur elle est mariée maintenant, du coup C. elle va être la tata drôle ! Et puis son frère c’est un grand ingénieur… etc etc. C. se tient difficilement à 10 de moyenne en anglais. Comme beaucoup de gamins de son âge, elle est paumée, sait pas trop quoi faire de sa carcasse. Mais si je me débrouille bien, j’arrive à la faire sortir de sa coquille. C. est plus intelligente qu’elle ne le pense. Pire. C. est plus intelligente qu’elle ne veut le faire croire à son monde. C. a bien compris que sa place dans la famille, c’était la gentille petite rigolote pas forcément très futefute par rapport à ses aînés qui ont si bien réussi à l’école, dans la vie. Et bon. Une place, c’est une place, même si tu peux faire mieux. Je l’ai suivie plusieurs mois, j’ai vu des progrès, et j’ai vu des moments où clairement, elle jouait les débiles, surtout quand sa mère « passait par là par hasard ». Pas revue l’année d’après, je ne sais pas comment les choses ont évolué pour elle. Je suis toujours un peu triste devant le potentiel gâché…
Cette année, j’ai donné cours à N., étudiante en master d’architecture. 25 ans. Très vite, elle m’explique qu’elle est dyslexique. Et très vite, j’ai la sensation qu’elle se revendique dyslexique. Bon le truc, c’est que les diagnostiques et moi, on est un peu beaucoup fâchés et j’ai tendance à m’en méfier comme d’un gros titre de BFMTV. La plupart du temps, quand un mot finit par être une étiquette plutôt qu’un adjectif qualificatif, c’est le moment de se méfier, à ce stade-là, il ne veut plus dire grand chose (mais ça sera le sujet d’un article entier si un jour je trouve la motivation de l’écrire… là aussi, beaucoup à dire…). Dans un premier temps, je la rassure sur le fait que de toute façon, je suis là pour qu’on prenne tout le temps nécessaire pour que ça marche pour elle. Dans un deuxième temps, je commence à avoir sérieusement la sensation qu’elle se planque derrière son diagnostique : c’est pas qu’elle bosse pas, c’est qu’elle est dyslexique, pas sa faute. Discours qui a là aussi tendance à très sérieusement m’énerver pour plein de raisons qui ne sont pas le sujet aujourd’hui. Certes, le monde est injuste et on se retrouve avec des handicaps qu’on ne choisit pas et qui se chargent de venir nous pourrir la vie de façon plus ou moins conséquente. Il est évident que la dyslexie pour apprendre une langue, tu pars pas gagnant. Maintenant, il y a une différence entre partir avec un boulet au pied, et ne pas bouger d’un pouce parce qu’on est occupé à regarder le boulet en question. (et si ce paragraphe te semble dur, c’est normal, c’est parce que c’est celui où je suis sans doute le moins objective, je te laisse prendre du recul sur ce que je raconte comme un grand, Monde.) Dans un troisième temps, je réalise aussi qu’elle a souvent été réduite à cette condition. « maman m’a toujours dit que je pensais pas pareil » « c’est vrai que les gens comme moi…  » « non mais on m’a dit que pour moi… » Pour moi, retour à la case départ : fuck le diagnostique et parlons tranquillement…

Parce qu’une fois compris comment la personne se perçoit elle-même, il faut comprendre le fonctionnement de sa pensée… Là, ça commence à devenir putain de sportif. Clairement, les premiers cours, je marche sur des oeufs. Commencer à travailler avec une nouvelle personne équivaut à un crash test : les premiers cours, je vais tenter des trucs pour mieux comprendre comment l’autre raisonne. Certains vont avoir un besoin viscéral de tout nommer, tout étiqueter, tout comprendre. D’autres vont avoir besoin de foutre les mains dans le cambouis. Certains voudront des cours de grammaire tout droit sortis d’un cours de LLCE, d’autres voudront des exemples, d’autres comprendront mieux avec des dessins. Il faut prendre conscience de tout ça, tout en gardant en tête les besoins/envies du départ, la motivation et la confiance mises en jeu (l’humain ce tetris géant). Et parce que tout ça serait beaucoup trop simple sinon : la plupart des gens n’ont absolument aucune idée de comment leur pensée fonctionne, comment ils apprennent. Pire, certains se fourvoient complètement (au même titre que sur leurs réelles capacités). Mon boulot c’est donc de démêler tout ça afin de proposer la meilleure marche à suivre pour la personne à qui je m’adresse…
Reprenons le cas de N. Elle m’annonce qu’elle est dyslexique. Même sans connaître les détails de cette condition, je sais que ça entraîne certaines difficultés dans l’apprentissage, même si je ne suis pas complètement sûre de savoir lesquelles. En master, j’ai eu la joie de faire des mots croisés et un dossier avec C., dyslexique, ce qui m’a permis de toucher un peu du doigt les réalités des gens derrière cette étiquette (et de beaucoup rigoler au passage). En plus, je pourrais aussi choisir la facilité, parce que figure toi Monde, que l’année précédente, j’ai suivi B.,elle aussi dyslexique, avec succès plusieurs mois ! Alors c’est magique non ? Même diagnostique, donc même marche à suivre ? Sauf que par mesure de précaution, je me dis que non, voyons les gens derrière le mot, voire oublions le mot. Au final leur seul point commun c’était le besoin qu’elles avaient que j’épelle chaque mot pour qu’elles puissent l’écrire (ce que tous mes élèves devraient faire parce que franchement l’orthographe anglaise c’est digne d’un lépreux jouant de la guitare). Sorti de là… B. comprenait mieux quand je prenais le temps de dessiner / gribouiller les notions, avec des flèches tout partout, des cases, des métaphores, etc. Rendre la langue visuelle, même sommairement, c’était lui rendre le tout accessible. Alors que pour N., tout s’éclairait lorsque je trouvais le moyen de faire le parallèle avec le français en mettant en avant les différences et similitudes entre les deux langues, pourquoi le français fonctionne ainsi, et pourquoi l’anglais a fait d’autres choix.
Mon taf, c’est donc comprendre si tu comprendras mieux avec des dessins ou un système de comparaison. Ou bien encore si tu veux bouffer de la grammaire, et dans ce cas-là, il faudra que j’arrive à évaluer ce que tu peux accepter de la grammaire… Si ton but est de parler à tes petits-enfants, as-tu réellement besoin de comprendre la différence profonde entre un modal et un auxiliaire ? Ou bien si je te fais comprendre le fonctionnement des modaux et des auxiliaires, qui fonctionnent ainsi parce qu’ils sont des modaux et des auxiliaires et non des verbes simples, ça te suffit ? À quel moment on a trop de grammaire ? Pas assez ? C’est mon boulot de le savoir, parce que ça aussi, les gens n’en ont pas vraiment conscience…

Ce mec chante en anglais. Jte jure. Ça devrait te rassurer sur la qualité de ton accent.

Encore plus merveilleux : des fois, les élèves ne te laissent même pas faire. On atteint tranquillement mes limites, et les leurs… Cette année, je cumule les élèves avec qui c’est compliqué. Et c’est compliqué pour cette raison très précise : ils ne me laissent aucune possibilité de comprendre leur fonctionnement, ou une fois que je l’ai compris, ne me laisse pas les aider à aller dans leur sens. Car oui Monde, certaines personnes sont tellement persuadées de savoir, de se connaître, qu’elles se tirent une balle dans le pied et te demandent ta bénédiction (ou cherchent à t’accuser de leur non progression). C’est sans doute aussi pour ça que cet article naît maintenant : ça m’oblige à de nombreuses remises en question et interrogations diverses.
D’un côté, nous avons M., 12 ans, élève en 5ème. Sa mère m’appelle, c’est lui qui a demandé des cours. De prime abord, je suis sceptique : c’est rare à cet âge que ça vienne d’eux. Et je commence à doucement regretter que ma difficulté principale ne soit pas l’habituelle « c’est papa maman qui ont décidé » (un enfer aussi soit dit en passant)… Comme beaucoup de gamins de cet âge, ça joue à chercher les limites, à voir qui est le plus fort, et à jouer au plus con. Des conditions parfaites pour apprendre une langue ! Je me retrouve donc face à un gamin avec des lacunes tellement énormes que je ne savais même pas par où commencer, des acquis plus aléatoire que n’importe quel lancer de dés à 20 faces et qui passe les trois quarts du cours à vouloir négocier avec la grammaire (tel un client de lidl essayant de négocier avec la machine à carte…). Au point que parfois, de désespoir, une partie de moi hurle intérieurement « C’EST COMME ÇA ET PAS AUTREMENT PARCE QUE PETIT CON ! », ce que je garde pour moi parce qu’on est tous d’accord que ce ne serait guère constructif. On cumule : refus de travailler / s’investir, volonté de contredire toute forme d’autorité (sa mère, ses profs, moi, la grammaire)(NON MAIS GENRE !), refus d’accepter qu’une langue puisse fonctionner autrement que le français, difficultés certaines en anglais comme en français. J’ai une heure par semaine, sur même pas trois mois desquels il faut soustraire les vacances et les ponts. Je repars systématiquement avec la même certitude (même quand le cours s’est bien passé) : ce que je fais ne sert à rien. C’est du temps et de l’énergie perdue pour tout le monde. Typiquement, c’est le genre de caractère que je retrouve 10 ans après, et qui m’appelle à la veille de leur exam d’anglais de BTS et que je verrai deux cours, le temps qu’ils réalisent que je ne les rendrai pas bilingue par ma seule présence.
D’un autre côté, M. (encore ! On va soit manquer de lettre dans l’alphabet, soit de prénoms originaux), la cinquantaine, travaille dans l’administration. Des grosses semaines. Me contacte parce qu’elle aimerait pouvoir être plus autonome de son mari lorsqu’ils voyagent et être capable de parler avec les gens qu’ils rencontrent. M. refuse de faire de la grammaire « juste de la pratique ». Pour revenir au début de cet article : le bain linguistique c’est le top, mais en l’absence de baignoire, pratiquer à la piscine du quartier peut aider. Les cours de conversation, c’est un bon outil pour progresser en effet. Être contraint de parler en anglais pendant une heure, c’est déjà pas mal. Sauf que… si tu me permets une métaphore foireuse, la langue c’est un peu comme un squelette dont la grammaire serait une colonne vertébrale : pas de colonne vertébrale, tout s’écroule. Dans son cas, les acquis sont tellement vieux pour certains, ou tellement inexistants pour d’autres, que mener une conversation revient à pagayer à la main : c’est possible mais épuisant et non efficace. Pour se sortir de la panade, soit il faut être très, très, trèèèèèès motivé (et j’ai eu un ou deux élèves qui y sont parvenus, donc ça reste de l’ordre du possible), soit il faut accepter d’admettre qu’on a tort et revenir à la base. M. n’est ni dans un cas, ni dans l’autre. Je prends une taule si mon point grammaire dure plus de cinq minutes, et elle ne fait pas le seul exercice que je lui demande de faire chez elle (tenir un « journal », en gros, écrire, même un tout petit peu, tous les jours, sur ce qu’on veut. Seul exercice que je demande à mes élèves entre deux cours, justement pour leur permettre de pratiquer et de s’emparer de la langue en se faisant plaisir). Pour couronner le tout, elle annule deux cours sur trois (la plupart du temps au dernier moment), ne relis jamais les notes qu’elle prend avec moi, etc. Si bien qu’à chaque fois, on repart en arrière. Un pas en avant, trois pas en arrière. Là aussi, ce que je fais ne sert à rien. Ni mon amour des mots, ni mon amour du travail bien fait ne trouvent cette situation acceptable. Dans la mesure où je me tue à dire et redire à chaque cours ce qu’il faudrait faire, je peux difficilement faire plus si elle ne fait pas un pas de plus.

Parce que comme si tout ça n’était pas suffisant, il faut encore ajouter ce truc qu’on appelle modestement la vie, mais qu’on pourrait tout aussi bien appeler « feoijf,m<oq,feo<iazjr » parce que ça reviendrait au même (on aurait seulement augmenter la cohérence entre le mot et sa signification). Bref, tu l’auras sans doute remarqué pour l’avoir toi même expérimentée, mais la vie n’est pas faite qu’à base de licornes mangeant des cupcakes vegans sans avoir à se soucier de leur déclaration d’imposition sur le revenu. La liste des éléments perturbateurs est diaboliquement longue quel que soit l’âge : vie sentimentale, décès, travail, stress, problème d’argent, la liste de course, le régime, le sport, l’appartement non chauffé, les corvées qui attendent, le portable déchargé, la maladie, la connexion internet, le transport, les copains, la famille, la démangeaison soudaine sous tes fesses, etc. J’en passe et des meilleurs parce qu’on n’arriverait jamais au bout, mais surtout parce que le pire dans tout ça, c’est que la plupart du temps, on en a même pas conscience. Quand tu apprends une langue, il y a toujours un moment où tu progresses, et des moments où tu stagnes, voire recule. Et si des fois c’est facile d’identifier la raison (on apprend moins bien quand on vient d’enterrer père et mère à deux mois d’écart), la plupart du temps…. bah faut juste faire avec. Et accepter qu’on ne contrôle toujours pas. Et si tu prends un prof particulier… et bien il faudra aussi ajouter sa vie à lui. Alors certes, c’est son boulot. Par conséquent, contrairement à toi, il a (en théorie)(ce pays où les licornes mangent des cupcakes vegans donc) appris à prendre du recul sur sa langue, celle qu’il t’apprend, comment il a fait pour apprendre, comment il fait pour te l’apprendre. Mais bon, le prof a gros défaut de conception : il reste humain.
Note De la Relecture : Par exemple, cet après-midi, je m’en vais donner cours à M. (le collégien) alors que ça fait trois nuits que je peine à atteindre les quatre – cinq heures de sommeil, que mon estomac a décidé que contenir l’acide ne faisait plus partie de ses fonctions de base et que je dois régler en urgence une merde administrative comme seule l’université sait les produire. De son côté, M. n’aime pas l’école, il prend des cours avec moi clairement pour la note, n’a pas envie de bosser, les beaux jours sont de retour, l’école arrive à son terme, maman n’est pas là alors les souris dansent, et sa soeur est en train de niquer son score à Call of Duty. Pour que ça se passe bien, il est nécessaire que les planètes s’alignent pour que tout ce beau monde fasse des efforts. (les paris sont ouverts, je te raconte ce soir Monde si tu veux mais franchement parie pas ta maison !) Alors maintenant, je te laisse sortir ta calculatrice pour voir le nombre d’éléments à faire coïncider ensemble dans un cours de langue dans le secondaire en sachant qu’il faut réussir à concilier 35 vie d’élèves + 1 vie de prof. (chers profs de secondaire, vous avez mon respect éternel et mon admiration la plus totale)

Tu arrives au bout Monde !

Si on essaie de résumé tout ça… Pour apprendre une langue, il faut que tu saches pourquoi tu veux l’apprendre, quelles capacités réelles tu possèdes, et comment ta pensée fonctionne (ou quels outils tu as à ta disposition si tu préfères). Ceci sera valable que tu veuille apprendre tout seul comme un grand, à 150 dans les amphis de ta fac, ou avec un prof particulier. Le prof (particulier ou pas d’ailleurs) ne fait que t’accompagner, et donc éventuellement faciliter cette découverte. C’est ça qui fait qu’apprendre une langue, c’est difficile. Ça oblige à se connaître, et surtout ça met à vif sa capacité à se remettre en cause. Ça oblige à conscientiser des choses que l’on pense naturelle. Un peu comme si là maintenant tout de suite je te demandais comment tu fais pour respirer, comment tu as appris à respirer ? Si tu t’amuses à essayer de vraiment répondre à cette question, en théorie tu vas expérimenter quelques secondes de panique parce qu’à moins d’avoir fait médecine, tu sais respirer, mais alors le pourquoi du comment… Apprendre une nouvelle langue, c’est à peu près pareil.

Au final, la liste des éléments à prendre en compte dans l’apprentissage est tellement longue que, comme tu as pu le constater, j’ai préféré multiplier les exemples que d’essayer de la dresser, même de façon non exhaustive. La tâche est d’autant plus ardue qu’une bonne partie du temps, on n’en a même pas conscience, ce qui ne les empêche pas d’être là et d’agir sur notre capacité à intégrer une autre langue…

Je m’arrêterai là-dessus Monde. Il est 22h22 (Pépin !), ce qui me semble une heure parfaite pour conclure… Comme j’ai coupé plus de la moitié de ce que je voulais discuter dans ma tête (pourquoi on choisit une langue plutôt qu’une autre ? est-ce qu’on apprend toutes les langues pareil ? ça existe vraiment des gens « nuls en langue » ?, d’ailleurs ça veut dire quoi être « bon en langue » ?, à quel moment on peut considérer qu’on sait parler une langue ? etc), je pense qu’on se retrouvera sur ce thème dans un autre article… Si ça t’intéresse, tu peux me suivre sur Twitter ou FB, tu seras sûr de pas les louper (sauf si j’oublie de partager le lien, ce qui n’est pas impossible).

Un Wall of Death à toi Monde.
Si tu es encore là, tu as bien mérité ton chaton mignon !

Avec une chanson Disney en prime. Suis vraiment trop gentille.

Ces questions que je voudrais que Charlie nous pose…

J’étais sensée me remettre à travailler sur mon mémoire aujourd’hui… Sauf que je n’y arrive pas. Et pour cause, aujourd’hui j’essayais de mieux comprendre ce qu’était cette bête-là, alors je pense que l’univers comprendra tout à fait (à défaut de ma directrice de recherche)(et si l’univers pouvait lui expliquer dans la foulée il serait bien aimable). Alors je profite de cette inproductivité côté mémoire pour être productive sur tout le reste.

On en est donc à J+7. Cela fait une semaine que j’oscille dangereusement entre cynisme frisant le nihilisme et l’utopie naïve. Ceux qui me connaissent savent que je suis une habituée de ce genre de numéro de funambule. Toutefois, cela fait une semaine que ces questions tournent et tournent dans ma petite cervelle sans trouver de réponse, et, souvent, sans rencontrer d’autres personnes se les posant. Du coup, je viens vous les poser. Sait-on jamais. Et une fois n’est pas coutume, cet article promet d’être particulièrement bordélique.

Et maintenant ?
C’est la première que je me suis posée. Quand j’ai vu la nouvelle apparaître partout sur twitter, une fois le choc assimilé, ça a été la première qui m’est venu : et maintenant ? Plus que la tuerie en elle-même, ce sont les retombées que je craignais, et que je crains toujours. Il y a eu ce truc un peu irréel « est-ce que c’est vraiment en train de se passer ? », alors pendant quelques heures, voire quelques jours (tout dépend de votre taux de cynisme), on a tous flotté dans une espèce de magma non définissable. Nous nous sommes retrouvés pris dans une sorte de film en stop motion, avançant à coup de tweets, d’éditions spéciales. Ca a déjà été prouvé maintes et maintes fois, ce genre de rythme empêche le cerveau de réfléchir. Encore une fois, ce n’est pas temps les morts de Charlie Hebdo, ni les raisons pour lesquelles ils ont été tués, qui m’ont fait, mais plutôt le fait de voir mon pays tout entier coincé dans une vision à très court terme, incapable de se projeter plus loin que le JT de 20h. Quelles allaient être les conséquences ? Comment allions-nous réagir ? Que venait signifier cet événement au milieu de nos vies ? Il y a eu tous les rassemblements, et j’avoue que ça faisait du bien de voir que les gens étaient capables de comprendre l’importance de pareille chose, capable de manifester à plusieurs miliers sans que l’on ne compte le moindre incident. Ca tenait presque du miraculeux. Et puis il y a eu tous les à côtés : les mosquées taguées, les gens agressés parce que basanés, etc. Alors ouf, très honnêtement, je m’attendais à ce qu’il y en ait beaucoup plus. Mais… quand même. Il y a eu tout ceux pour crier qu’ils l’avaient bien cherché. Bref. Ce qui m’inquiète majoritairement, c’est ce que nous allons faire de ça. Allons-nous poser des débats de fond afin que cet événement soit le dernier du genre dans notre pays ? Ou bien allons-nous considérer que l’enfer c’est les autres ? Que fait-on de tout ça, maintenant que l’émotionnel commence à retomber ?

Double discours et double peine ?
Il a donc fallu pleurer la mort de 17 personnes. Et puis, il a fallu se réjouir de la mort de 3 autres. Mon pauvre cerveau fatigué a eu grand peine à comprendre cette logique incongrue. Je n’excuse pas, et n’excuserai jamais ce genre de crime. Je ne pourrai jamais accepter qu’une agression, quelle qu’en soit sa nature, puisse être une alternative. Il n’y a pas d’exception. Ce genre de choses dépasse ma capacité d’entendement et de compréhension. Je veux dire, ça n’a aucun sens de tuer les gens parce qu’ils n’écoutent pas ce que tu leur dis, une fois mort comment tu vas qu’ils t’entendent ?? Bien entendu qu’un procès aurait été affreusement compliqué. Il aurait été coincé entre l’opinion publique et la nature symbolique du crime. Mais ça aurait ouvert les débats, ça aurait posé des questions. Bordel on l’a bien fait à Nuremberg ! (point Godwin check, tu peux retourner rager ailleurs, bisous) Et surtout, comment peut-on qualifier ces gens de monstres parce qu’ils ont tué pour des idées, et faire la même chose deux jours après ? Et en plus s’en réjouir ? Je suis désolée, mais j’ai beau retourné ça dans tous les sens, je n’y vois aucune logique, aucune cohérence. Dans le même temps, nous avons revendiqué notre nature de pays de la liberté, des droits de l’homme, le pays des Lumières, et nous avons appliqué la loi du Talion. Tout va bien, circulez, y a rien à voir.

Quelle responsabilité ?
Celle-là, j’aimerais vraiment, mais alors vraiment qu’on la pose. Que nos politiciens la posent, que des chercheurs plus avancés que moi la posent (même s’ils le font déjà, j’ai vu passé une interview de Boris Cyrulnik passionnante sur le sujet), que finalement, on essaie tous de se la poser à notre échelle. Nous accusons la société d’être responsable de ça. Breaking news : la société c’est nous. BFMTV oublie trop souvent de nous le rappeler. Et nous sommes responsables du chemin qu’elle prend. Quand on arrête de réfléchir, qu’on s’en va caillasser des mosquées, qu’on saute de joie parce que trois tueurs ont été tués pour montrer aux futurs tueurs que tuer c’est mal, qu’on trouve normal que l’armée aille protéger les synagogues alors qu’aucune n’a été touchée tandis que des mosquées sont vandalisées depuis deux jours, nous participons à l’évolution de cette société. Nous participons à la stigmatisation de certains couches de population. Nous validons des comportements. Cela fait des mois, voire des années, que nous laissons monter un climat ambiant de haine en France. Des années qu’on continue de donner des tribunes à Zemmour en lui opposant rarement quelqu’un pour démontrer qu’il ment comme un arracheur de dents. Des années qu’on dit que c’est hallucinant ces scores du FN, mais qu’on continue de ne pas aller voter. Des années qu’on laisse passer des lois ultra-sécuritaires sans broncher. Des années qu’on laisse la manif pour tous manifester au nom de la liberté d’expression, quand bien même ils revendiquent qu’on retire des droits à une autre couche de population. Et la liste doit sans doute pouvoir s’allonger. Nous sommes, tous autant que nous sommes, responsables de tout ça. Ce ne tombe pas du ciel comme ça. Quand nous laissons des gens sur le carreau, en nous donnant toutes les meilleures raisons du monde pour ça, nous participons à les stigmatiser. En 2005, ça avait joyeusement pété dans les banlieues. C’était il y a seulement dix ans, à l’échelle d’une société, c’était hier. Et pourtant, c’est déjà oublié, si peu a été fait depuis. Ou alors de travers. Créer des ZEP, dans le fond c’est bien, mais c’est aussi étiqueter ces gamins pour une bonne partie de leur vie. Qu’attendons-nous pour vraiment discuter de tout ça ? Parce que ce sont des questions bien trop complexes pour se voir expulsées d’un « c’est la faute à la crise » et qu’en attendant, la situation pourrit et purule…

Qui est un monstre ?
Ha oui… en toute logique ça devait arriver. Celle-ci a vu la victoire de mon cynisme. Cela fait un an et demi que je travaille sur des questions de représentations du monde, de l’autre, de différence culturelle, d’incompréhension culturelle, etc. Alors celle-là, c’est vous dire si je la tourne et la retourne dans tous les sens depuis un an et demi. Je savais qu’elle finirait par arriver, mais j’ai voulu croire que non. Ca y est, les trois terroristes ont perdu leur nature d’humains. Ce sont des chiens, des monstres, des barbares. Aller, je me la joue universitaire et je vous rappelle qu’éthymologiquement, le barbe, c’est l’étranger ? Je suis désolée, mais non. Je ne peux pas accepter de nous voir sombrer dans cette facilité linguistique. C’est au dessus de mes forces. Tant pis je ferai une overdose de cynisme, mais non, pas ça. Tout mais pas ça. Les trois terroristes étaient humains, français. Et aussi inconcevables que cela puisse être pour nous, ils avaient des raisons. Les déshumaniser fait partie du problème qui était déjà la cause même de cette tuerie ! Le serpent se mord la queue et il nous empoisonnera tous au passage si nous n’y prenons pas garde. Que nous le voulions ou non, ces hommes avaient leur raison. Et si nous refusons de les entendre, de les comprendre, alors nous refusons de voir la cause du problème, nous refusons de le résoudre. Et dans ce cas-là, on se retrouve dans trois mois. Et encore dans trois mois. Et ainsi de suite. Plutôt que de se venger en leur retirant leur humanité, essayons de comprendre comment trois personnes peuvent en arriver là.

Pourquoi Charlie Hebdo ?
Question très justement formulée par mon frangin. Ce ne sont pas les événements dramatiques qui ont manqué. Ce ne sont pas les atteintes à nos libertés qui ont manqué non plus. Ni celles faites à notre intelligence d’ailleurs. Ce ne sont pas les morts qui ont manqué. Alors pourquoi est-ce cet événement qui nous a rassemblé plus que tous les autres ? Le problème n’est pas tant que nous nous soyons réunis contre cela, après tout, il y avait de quoi, mais pourquoi celui-ci plus qu’un autre ? On ne fera pas un concours de morts avec le Nigeria, ni de liberté supposée de la presse avec la Russie ou la Corée du nord, il est évident que la proximité géographique joue, et on serait tous affreusement naïfs si on pensait qu’il était qu’il était possible de faire autrement (tellement naïf qu’on pourrait être le perso principal d’un shonen, c’est vous dire). Alors finalement, pourquoi pas. Des dessinateurs tués, c’est absurde tellement ça n’a aucun sens. Je ne vais pas revenir sur cette question, je pense qu’on est tous d’accord. Mais alors, pourquoi le reste du monde s’est-il lui aussi mobilisé ? Je veux dire, vous pensez que Charlie Hebdo c’était connu en Allemagne ou à New York ? Qu’est-ce qui fait qu’ils ont été si nombreux à témoigner leur soutien ? A se joindre à nous pour marcher dimanche ? A partir de quel moment cela nous a dépassé ? Ou alors je suis trop cynique, et aux yeux du monde nous possédons encore cette aura de pays des droits de l’homme, aussi le monde entier ne pouvait qu’être choqué d’un pareil événement en terre française. Ca me paraît peu probable, toutefois ce scénario est possible. Mais plus encore… revenons à notre histoire de proximité géographique. J’ai eu l’impression que les gens trouvaient normal que le reste du monde nous témoigne son soutien. Mais de quel droit ? Et nous ? Avons-nous bronché lorsque de telles choses se sont produites dans des pays pas si loin ? Alors vraiment, encore une fois, qu’est-ce que Charlie Hebdo avait de plus qui permette de déclencher ça ?

Le guide du parfait petit récupérateur ?
On a tout eu. Des blagues immondes sur twitter pour gagner du RT, aux T-shirt, en passant par l’incruste de Nicolas Sarkozy à la peine de mort de Marine le Pen. Pas vraiment de surprise. On pourrait lancer une belle cérémonie des pourris d’or. Je pense qu’on est tous d’accord là dessus (sauf si vous êtes d’accord avec Marine le Pen, mais ça c’est un autre débat, épargnons nous ça pour aujourd’hui voulez-vous ?). On a parlé de ceux qui revendaient le dernier numéro à prix d’or et tout. Mais moi, la question que je me pose est légèrement différente. Finalement, celui qui va récupérer le plus, n’est-ce pas Charlie Hebdo ? Avant de me jeter des cailloux, laissez moi m’expliquer, il sera toujours temps de les jeter à la fin de ce paragraphe (et rappelez vous que je vous avais prévenu, je suis tellement cynique depuis une semaine que je frise le nihilisme). Charlie Hebdo était une petite revue. Bien connue certes (notamment parce qu’il y a déjà eu des agressions là bas), mais au tirage limitée. Et comme environ… voyons… allez, disons 100% de la presse écrite, il connaissait des difficultés financières. Un appel aux dons avait déjà été lancé avant. Alors non, je n’irai pas jusqu’à dire que ça les arrange bien, j’ai moi-même mes limites. Toutefois, le numéro de cette semaine a été tiré à 3 millions. Je ne sais combien de gens qui n’en avaient même jamais parcouru un de leur vie sont allés l’acheter. Il a été traduit en 16 langues alors que le monde s’en battait bien les couilles avant. Plusieurs quotidiens ont fait un numéro spécial, certains vont même jusqu’à remettre les bénéfices de la vente de ces numéros à Charlie Hebdo. Même Google leur a donné des fonds. Là, je m’apprête à dire l’un des trucs les plus ignobles que je n’ai jamais dits de ma vie, même moi j’ai envie de me jeter des cailloux quand j’y pense (vous aurez été prévenus) : sans compter la masse de pub gratuite. (voilà c’est bon, je me suis jetée la tête contre un mur parce que trop c’est trop, mes excuses). On se retrouve face à un paradoxe bizarre : d’un côté, la mort des dessinateurs que beaucoup considéraient comme l’âme du quotidien, de l’autre, un regain d’intérêt pour ce même quotidien. Un bien pour un mal (en fait j’avais pas fini de dire des trucs ignobles semble-t-il…). Je ne dis pas que c’est bien ou mal. Là n’est pas la question, elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais. On n’est pas dans un blockbuster hollywoodien (même si les chaines info font tout ce qu’elles peuvent pour changer ça en série). Ces gens sont morts pour ce qu’ils croyaient, arrêter la publication aurait été les trahir, d’une certaine façon. Peut-être que ça sauvera le journal, en tout cas pour un temps, jusqu’à ce que tout ça retombe et que les gens se rappellent qu’ils ne lisent plus de presse écrite depuis l’iphone 3 (ouai non vraiment, trop de cynisme). Mais financièrement parlant, la plus grosse récup, c’est Charlie Hebdo. D’une certaine façon, tant mieux. Mais, ça me titille quand même qu’on me pousse à acheter un journal que je ne l’ai jamais lu pour défendre la liberté d’expression. C’est un chouilla antinomique. Après peut-être que toute cette réflexion-là n’a pas lieu d’être, je ne sais pas. Si vous êtes régulier ici, vous savez que j’ai du mal avec le deux poids deux mesures…

Il y en aurait encore tout plein d’autres… Mais comme vous pouvez le constater, je deviens vraiment trop irascible pour pouvoir tenir une conversation digne de ce nom (autocensure in your face !). Vous êtes bien sûr les bienvenues si vous souhaitez réagir. Mon avis n’engage que moi, vous pouvez bien sûr ne pas être d’accord (d’ailleurs, sur certains points, si vous pouviez me prouver que j’ai tort je serai tellement mais tellement heureuse !). Moi-même, j’évolue assez vite sur toutes ces questions depuis une semaine. Donc si on en reparle dans trois jours, pas impossible que j’ai bougé de point de vue depuis l’écriture de ces lignes. Donc, ne vous privez pas.

Pour compenser l’ignominie de cet article, la maison vous offre des animaux mignons. Et surtout conduisez prudemment. (non, ça n’a rien à voir, j’avais dit qu’il était temps que je m’arrête…)

I’m no lady, I’m a woman.

Jetons de l’huile sur le feu et faisons griller des symboles phalliques.

Je suis féministe.
J’ai fait mon « coming-out » cet été. Pourquoi ce mot me direz-vous ? Parce qu’apparemment, aujourd’hui c’est presqu’une honte. Le mot en lui-même semble porter une gangrène terrible que l’on préfère mettre en quarantaine, ou traiter à l’acide (ça dépend de l’humeur et de la mode en cours). Le fait est que je l’ai toujours été plus ou moins été. Comme les mots sont une arme, il a bien fallu cracher à la face du monde : je suis féministe. Advienne que pourra et keep fighting.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser ma blague d’ouverture de mauvais goût, je ne me considère pas comme extrême. Et s’il est vrai que la société actuelle a été construite par les hommes, il me paraît un peu trop facile de tout leur foutre sur le dos. Aujourd’hui, on a quand même les outils pour être indépendante. Nous pouvons faire des études, ouvrir un compte, nous marier ou non (avec la personne de notre choix), divorcer, nous pouvons contrôler la reproduction, etc. En résumé nous avons le contrôle de nos vies. Dire « c’est la faute des hommes » me paraît réducteur et dangereux (pléonasme mais bon, en ce moment il vaut mieux mettre les points sur les i)(c’est toujours mieux que dans la gueule du voisin), en plus d’être simpliste (triple pléonasme). Alors oui, on a clairement de gros bâtons dans les roues. Mais que les femmes apprennent à changer une roue. Et qu’on arrête de considérer que les bâtons ne sont que phalliques parce que putain qu’est-ce que ça peut se foutre dans la gueule entre femmes… Considérer que c’est aux hommes et aux hommes uniquement de changer les choses, c’est encore une fois leur laisser le pouvoir sur nos vies. Sans parler d’aller émasculer en masse, juste prendre le contrôle de sa propre vie. Et APRES, après on pourra envisager de reprocher aux autres de déconner sévère. Je veux dire, c’est le traditionnel « mais si tu fais pas arrête de te plaindre que c’est pas fait comme tu veux ».

Je ne dis pas que les femmes se placent dans une position de soumission comme j’ai pu le voir écrit ailleurs. (faut être con pour écrire ça… pour se soumettre faut quelqu’un pour dominer, donc faut être deux, donc la faute, si faute il y a est partagé. Ca me paraît de l’ordre de l’évidence mais bon…) Mais certaines attendent que ça se passe. De la même façon que certains se plaignent des gouvernements ou des lois, mais ne vont jamais voter, jamais manifester, jamais faire quelque chose de concret. De même que des étudiants se plaignent de toujours bouffer la même chose mais ne font pas l’effort d’apprendre à cuisiner. De même que j’ai pu voir des collègues se plaindre de se faire marcher sur les pieds mais sans jamais les voir donner le change ou faire quelque chose. Des exemples comme ça vous en trouverez des kilos. Mesdames n’y échappent pas. Avant de changer le monde, change toi toi même. C’est un bon exercice.

C’est donc dans cette optique que je me suis avouée féministe. Et voilà. Même pas morte. Même pas reniée par ma famille. A l’heure actuelle je ne sais pas encore comment agir sur le monde (sur moi-même j’ai à peu près trouvé), je cherche. J’ai fait le tour de plusieurs mouvements, me suis renseigné. J’ai réfléchi, mis des mots sur ce qui me gênait, me perturbait, m’agaçait, m’énervait voire m’enrageait carrément.

Et je crois que l’un des plus gros combats aujourd’hui se livre sur le plan du sexisme ordinaire. Oui les inégalités de salaire existent encore et c’est grave. En même temps si on arrêtait de penser que la grossesse est une maladie qui justifie qu’on paye les femmes moins on se porterait peut-être mieux. Si on acceptait que les papas aussi puissent aménager leurs horaires de sorte d’aller chercher leurs gamins à l’école je pense que beaucoup se porteraient mieux. (oui parce que personnellement pour moi être féministe n’est pas antinomique avec défendre les hommes) Et on peut continuer longtemps comme ça. Les représentations que nous avons des hommes et des femmes sont bien ancrées, pire, elles s’enracinent de plus en plus profondément. Il suffit de sortir dans la rue regarder les affiches de pub pour s’en rendre compte. On n’est loin d’avoir progresser, je dirai même que ça empire, qu’on est sur une pente savonneuse dénivelé 30% et franchement la chute est dure. Je ne sais pas vous, mais personnellement je n’ai nullement l’intention de m’éclater la gueule en bas.

Une étude a été faite dans des écoles anglaises (je suis désolée, j’ai vu passer ça sur twitter en coup de vent et n’ai pas pu le mettre de côté, je n’ai donc pas les chiffres exacts ni les termes exacts, il vous faut compter sur ma mémoire ce qui implique des approximations. Au passage si vous voyez de quelle étude il s’agit et que vous l’avez sous la main n’hésitez pas à me la faire parvenir) et le résultat est effarant : près de 90% des gamines considèrent aujourd’hui normalement de se faire tripoter dans les transports en commun. J’aimerais avoir le chiffre pour les garçons mais j’ai pas. Je trouve juste ça effarant. C’est tellement rentrer dans les moeurs que voilà… c’est devenu normal qu’on entre de force dans ton espace. Même sans parler de viol, comment on peut considérer qu’il est normal que n’importe quel inconnu puisse te passer la main aux fesses ? Dans quel monde vit-on ?

Lorsqu’Amanda Palmer a sorti son clip pour Map of Tasmania (pour ceux qui prennent en route : Palmer était tombée sur des témoignages de mère expliquant que passer 8ans, elles épilaient le sexe de leur fille. Choquée, elle a écrit cette chanson qui sous couvert d’humour prône la liberté pour chacun de disposer de son propre corps comme il lui convient, et donc par extension, d’épiler si ça lui chantait), je l’ai posté sur un forum sur lequel je traînais à l’époque. Réaction ? « elle aurait quand même pu s’épiler les aisselles ». Voilà.
Et les exemples de ce style ne manquent pas. Lorsque je ne sais plus quelle tenniswoman française a gagné un prix, ça a été la déferlante sur twitter « vu sa gueule elle méritait pas de gagner » « je serais elle je me tirerais une balle ». Et j’en passe et des meilleurs. Hommes et femmes dans le lot (encore une fois la connerie est la chose la mieux répartie au monde ! y en a pour tous les sexes, toutes les couleurs de peau, toutes les nations, tous les âges ! si c’est pas beau ça). Lorsque Eths annonce sa nouvelle chanteuse on voit pousser sur les forums les « j’espère qu’elle aime la queue ». Quand un membre réplique que ce n’est pas respectueux, déferlante : « c’est de l’humour ! » « conne de féministe encore qui vont faire chier ». On ne peut même plus signaler qu’une blague (dont la base est l’humiliation quand même…) nous choque / vexe / blesse. Répondez à une blague sexiste en disant que merde quoi, vous en avez marre, vous serez traitée de rabat-joie, d’emmerdeuse. Si vous n’avez vraiment pas de chance, on vous demandera si vous avez vos règles. Se révolter face à une blague sexiste aura le même résultat que si vous vous révoltiez contre une blague sur une chaise : aucune crédibilité.

Vous en voulez encore ?
Si vous vouliez habiller votre fille de 10mois, trouver autre chose que du rose relève de la mission impossible.
Si vous êtes lesbienne, c’est que vous n’êtes pas encore tombée sur LE mec (mais vous inquiétez pas celui qui vous dit ça, ça tombe bien, c’est lui LE mec). D’ailleurs si vous êtes gays, vous avez bien raison, les filles c’est toutes des emmerdeuses.
Si vous êtes intelligente c’est que vous êtes moche. D’ailleurs pas besoin d’être intelligente quand vous êtes jolie, on vous le dira encore et encore.
Si vous aimez le metal / le foot / les films d’horreur / les jeux vidéos, c’est que ce que vous aimez / pratiquez n’est pas du vrai metal / foot / film d’horreur / jeu vidéo.
Si vous draguez un mec dans un bar, vous êtes un chaudasse. Une pute si vous couchez avec lui et collectionnez les histoires d’un soir.

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Ca, c’est mon sexisme ordinaire du jour. Jurer quand on est une fille, c’est vachement plus grave que quand t’es un homme. Car comme tout le monde le sait « bordel » ou « putain » change de sens que l’on ait un pénis ou un vagin. Quand on a un pénis, « bordel » c’est du langage vulgaire, quand on a un vagin, c’est du langage ultra mega giga vulgaire tellement vulgaire que tu brûleras en enfer si tu le dis baaaaah. D’ailleurs la vulgarité est un gène situé dans le chromosome Y uniquement présent dans le testicule droit, c’est bien connu. C’est ce qu’on apprend à l’école en 1430 (ce qui explique que je ne le sache pas, à l’époque en tant que femme j’avais pas le droit d’apprendre quoique ce soit). D’ailleurs, est-il utile de préciser que je ne connais ce monsieur ni d’ève ni d’adam mais que j’ai quand même droit à du « dear » et des leçons de morale comme si j’étais sa fille ? Le paternalisme a encore de beaux jours devant lui. (oui parce que dans la série du sexisme ordinaire n’importe quel homme peut parler à une femme comme si c’était une gamine)

Dans la série sexisme ordinaire aujourd’hui j’ai aussi eu le droit à :

  • des sifflets sur mon passage
  • « non mais on est trois mecs et Coraline, aucun de nous est intimidant »
  • « et donc le mec il est bourré, mais canon, alors la nana se dit qu’elle va le draguer _mais c’est une chaudasse »
  • « tu dois connaître toi, c’est une espèce de navet à l’eau de rose »
  • « ouai non pour qu’elle crie comme ça, le mec ça doit être un dieu _pour qu’elle crie comme ça, elle simule _non c’pas possible, pas à ce point _mec on l’entend à travers le plafond… »
  • « non mais toutes les actrices avec qui il a joué il se les ai tapées _putain mec c’est mon dieu quoi »

Si on considère que j’ai passé six heures dans ma chambre le nez dans mes bouquins de théorie, tout ceci s’est fait sur une durée de quatre heures à peu près. Petite journée mes amis, petite journée.

Donc oui, je suis féministe et je le revendique. Parce que je suis fatiguée qu’on me sucre mon droit à être blessée de remarques plus qu’insultantes. Parce que je suis fatiguée qu’on étiquette des comportements comme « naturels » alors qu’ils ne sont que construction de la société. Parce que je suis fatiguée qu’on me reproche de ne pas respecter ces comportements, quand bien même ils me rendent malades, mal dans ma peau. Parce que je suis une femme qui aime le metal, les chatons mignons, les blagues trash à base de bébé dans des poubelles, qui déteste les enfants, le rose et les séries dites « girly ». Parce que je suis une femme qui ne sait pas se maquiller, qui n’a pas envie de maigrir et qui s’épile quand elle a le temps. Parce que j’en ai marre que quand je dis que j’étudie le théâtre on me réponde « ah tu veux être comédienne » en mimant une fellation. Parce que je n’attendrai plus la permission du reste du monde pour être la femme que je veux être.

La « lady » n’est qu’une construction sociale datée, composée uniquement d’interdits et de devoirs. La lady n’existe plus car certaines se sont battues pour reprendre le contrôle de leur vie.

I’m no lady, I’m a woman.
Et c’est déjà suffisamment compliqué comme ça.

AM, scarification, modification corporelle, épilation : quand on mélange torchons et serviettes

Il y a quelques mois, je errais chez un bouquiniste d’occasion à la recherche d’une connerie à offrir à ma mère à l’occasion de ses 50ans. Je fouinais du côté du rayon zen bien-être psychologico-écolo-végétariano-spirituel. Je me disais que j’y trouverais bien une connerie du style « bien vivre le feng shui de son crayon bille ». A force de chercher, je suis tombée sur un livre, dont je ne me souviens ni du titre ni de l’auteur, mais dont le seul résumé suffit à me mettre hors de moi (mémoire sélective quand tu nous tiens). A l’origine de cette rage, une phrase. Un choix des mots extrêmement foireux. En gros, on t’explique que le livre parle du corps de la femme dans nos sociétés contemporaines. Bon, sujet classique. Et là on te précise l’angle d’approche :

Le corps de la femme dans nos sociétés contemporaines se voit souvent mutilé de plusieurs façon : scarification, épilation, tatouage et piercing, etc.

WHAT THE FUCK ?
M’écriais-je intérieurement, avalant au passage ma salive de travers (ce qui conduit toujours à un moment de ridicule des plus embarrassants). C’est QUOI cette association d’idée complètement foireuse ? C’est QUOI encore que ce putain de bordel ? Vous me direz que ce n’est qu’un mauvais choix de mots, pas de quoi fouetter un chat. Le problème c’est qu’écrire un livre c’est justement choisir des mots, c’est même à 90% ce à quoi consiste écrire un livre. Alors non on ne peut pas trouver que c’est un argument valable. Et en tant qu’ex-auto-mutilée je ne pouvais laisser passer une connerie pareille. Alors rappelons plusieurs principes élémentaires.

Pourquoi accoler les termes « mutilation » « scarification » « modification corporelle » et « épilation » (sans parler de « etc » qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations foireuses)  est dangereux ? Parce que c’est complètement se tromper de réthorique, c’est confondre des choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres si ce n’est que le corps est impliqué à un moment ou un autre. Sauf que la symbolique et l’intention ne sont absolument pas les mêmes dans ces quatre cas.

Commençons par le plus simple : épilation et mutilation
Si l’on veut inclure l’épilation dans les grandes familles des (auto)mutilations, ça veut dire qu’il faut prendre le terme mutilation au sens large, et quand je dis au sens large, j’entends XXXXXXXL. L’un des gros problèmes (si ce n’est LE problème) quand on étudie les mutilations, c’est de définir mutilation. En français, on a trop peu de mots alors on confond tout, en anglais, il y en a tellement qu’on ne sait plus de quoi on parle (de self-harming à cuttings en passant par self-destruction vous avez l’embarras du choix). Au sens le plus restrictif, la mutilation est effectivement une douleur qu’on s’impose dans le but pur et simple de se faire mal. L’imaginaire collectif aidé par Hollywood aura retenu les coupures sur les bras. Sauf que, ces mutilations comprennent aussi l’arrachage des cheveux, les brûlures, les griffures, les morsures, les coups dans des murs. Au sens un peu plus large, on entend destruction et ainsi vous jeter dans la lutte face à 10 mecs plus baraqués que vous en sachant très bien que vous allez prendre cher est une mutilation. Anorexie et toxicomanies diverses peuvent même être incluses là dedans. Et au sens TRES large c’est toute atteinte faite au corps. Et c’est dans cette optique que l’auteur peut ainsi accoler épilation et mutilation. Le gros problème de cette définition, c’est qu’à ce compte-là, TOUT est mutilation. Aller chez le coiffeur est mutilation, se couper les ongles est mutilation, laver ses dents même peut être mutilation.
« C’est justement le point abordé ! » me direz-vous. Non non et non. Et re non (pour le principe). Mutilation est un terme en tout point connoté négatif. EN TOUT POINT. Il n’existe absolument aucune exception à cela. Hors, la portée d’une épilation n’est en RIEN la même que celle de s’ouvrir les veines. L’épilation est socialement reconnue, elle est vecteur d’intégration, de reconnaissance. Afficher vos belles jambes fraîchement épilées et on vous offrira les plus beaux sourires du monde (voire mêmes des fleurs). Afficher vos bras laminés et tout le monde fuira, au mieux on détournera poliment les yeux mais on fera en sorte d’être débarrassé de vous au plus vite. On s’épile pour se sentir joli(e), bien dans sa peau, pour faire plaisir à quelqu’un, etc. On se mutile pour se décharger, pour soi même, à la limite pour appeler à l’aider. Bref, épilation et mutilation sont des termes qui n’ont absolument rien à faire dans la même phrase tellement ils ne sont pas porteurs des mêmes valeurs.

On continue : mutilation et scarification.
Deux termes qui flirtent régulièrement ensemble et dont la nuance nous échappe souvent. A l’époque où je traînais sur les forums d’entraide c’était une polémique qui revenait souvent (genre c’est le point Godwin des AM quoi). Hors là aussi, symbolique, intuition, portée et histoire ne sont absolument pas les mêmes.
La scarification est une pratique rituelle : elle est souvent utilisée lors de rite d’initiation ou de passage comme on peut en trouver dans ce que nous appelons les sociétés dites primaires. En bref et très grossièrement (car je ne suis pas non plus spécialiste en la matière), ces scarifications, qui pour le coup sont la plupart du temps des coupures voire des incisions, peuvent symboliser le passage à l’âge adulte, l’appartenance à un clan, une preuve de bravoure (genre t’as killé un crocodile à mains nus avec les yeux bandés), etc. Souvent les scarifications ne sont pas de simples traits, on trouve la présence de motifs qui sont bien particulier et sont porteurs de sens (encore une fois). Ces scarifications peuvent ainsi être lus par tous les gens du clan qui savent à qui elles ont à faire. (encore une fois si un expert passe par là et qu’il veut préciser, apporter ses lumières, c’est open)
Plusieurs soucis : le livre veut parler de nos sociétés. Sous-entendu : société occidentale. Hors, la société occidentale est issue d’une culture judéo-chrétienne. Et si dans ce type de société, mourir en martyr, c’est bien, voire trèèèès bien, les scarifications, c’est mal. Pourquoi ? Dans cette culture-ci, le suicide est extrêmement mal vu car il revient à prendre possession complètement de quelque chose qui ne nous appartient pas puisque ça appartient à Dieu : notre corps et notre âme. Hors, la scarification (comme la mutilation d’ailleurs) revient à transgresser cette loi de Dieu. Vous me direz en bon fruit de la génération spontanée que vous êtes que nous vivons dans une société laïque et que donc, ça on s’en bat. Alors qu’en vrai nous sommes pétris de ces imaginaires-là. D’ailleurs, la loi française est tournée de telle sorte qu’il est tout aussi illégal de faire du mal à son voisin que de s’en faire, tout aussi interdit de tuer son voisin que de se tuer. (Bon comme on porte rarement plainte contre soi-même pour coup et blessure, c’est rarement utilisé…) Tout ça pour dire qu’il est nul et non avenu de parler de scarification dans nos sociétés occidentales puisque c’est une pratique qui n’y a pas sa place. Et encore une fois parce que scarification et mutilation ce n’est PAS la même chose.

On attaque donc le dernier amalgame à la con j’ai nommé : modification corporelle et mutilation.
Si on reprend nos petites définitions du début, tatouage, piercing et autres implants (aller, soyons fous ! on va même s’amuser à ajouter la chirurgie esthétique dans cette partie ! parce que je suis sûre que ça apparaît aussi quelque part dans le livre) peuvent au sens trèèèèès large être considérés comme des mutilations. En effet on fait un trou dans le corps pour y mettre des trucs dedans, on fait des multiples petits trous tout mini pour y mettre de l’encre, on fait des grands trous pour mettre des implants mammaire, etc. Il y a donc effectivement blessure du corps qui donne lieu à des soins (surveillance, hygiène, désinfection, etc). On peut donc penser encore une fois que bah oui, dans un sens il y a empiriquement mutilation puisqu’il y a blessure. Alors me direz-vous qu’est-ce que je vais bien trouver à redire ? Surtout que pour le coup, il reste une grande part d’imaginaire collectif négatif associé au monde des modifications corporelles. Surtout que parfois, le sens porté par une mutilation au sens restreint et une modification corporelle peut être le même. Et bien encore une fois, non, non et non. Je refuse l’amalgame lexical. L’intention n’est pas la même. Si dans les deux cas on peut retrouver une volonté de contrôler le corps, le reste diffère. Les modifications corporelles sont voulues par le « sujet » dans un esprit d’esthétisation, donc elles sont vues de façon positives. Alors que la mutilation vue par le sujet se fait dans un esprit de punition, de douleur, de souffrance, de haine, de colère, et j’en passe et des meilleurs parce qu’il y a autant de raisons de se mutiler que de gens pour le faire.

En conclusion, j’étais enragée pour tous ces amalgames foireux et non justifiés. Bien sûr qu’il existe des cas où les choses se mélangent mais encore une fois qu’on arrête les généralités foireuses, qu’on arrête la stigmatisation gratuite.

J’étais en colère pour une deuxième raison que j’ai mis plus de temps à m’avouer. Quand j’étais en plein dans la tourmente, le cutter dans le sac 24/7 et des pansements sur les jambes en continuité, j’ai cherché des réponses. Je me suis dit que les scientifiques, les mecs qu’on fait 10ans d’étude, qui ne concluent rien sans avoir prouvé 15 000 fois une même chose auraient peut-être des pistes à m’offrir. Et vous savez quoi ? Je n’ai rien trouvé. Je n’ai trouvé aucune étude qui valait la peine d’être lue, aucune qui n’était pas un ramassis de conneries sans nom. A l’heure actuelle, j’ai trouvé une seule étude qui pouvait valoir la peine : c’était une étude sociologique qui expliquait pourquoi on avait autant de mal à étudier ces comportements. Autant dire que malgré l’intérêt de la chose ça me fait une belle jambe.
Ado, je ne trouvais donc que des « études » de ce type pour répondre à mes questions. Voilà tout ce qu’on a. L’art s’attaque très peu au sujet, que ce soit livre, film, etc. Le seul film que j’ai vu en traitant alliait ça au masochisme, ce qui encore une fois est un raccourci des plus foireux. Voilà pourquoi ce genre de livres m’énervent : ils ne font que cultiver des raccourcis à la con sans offrir les réponses à ceux qui en ont besoin.

Mon utérus t’emmerde.

« En France les femmes ont pas à se plaindre. » »Bah j’espère que la nouvelle chanteuse aime les queues […] non mais les gens pétez un coup c’est un blague »
« Non mais sérieux une fille qui refuse de te sucer c’est une connasse, et les cunis ça va bien quand la fille est fraîche »
« Une fille pas épilée c’est qu’elle a pas d’hygiène »
« Une fille qui se maquille pas c’est qu’elle fait pas attention à elle »
« Les filles qu’aiment le metal elles sont lesbo laisse tomber »
« De toute façon les lesbiennes utilisent des gods c’est bien qu’elles peuvent pas se passer de queue. »
« Non mais elle a couché, y a pas moyen »
« Vaut mieux être belle qu’intelligente car les hommes sont plus souvent idiots qu’aveugle »
« Profession du chef de famille ? »
« C’est pas un truc de femellette / tu te bats comme une fille »
« Mais en fait t’es pas une vraie fille »
« Son viol elle l’a bien cherché, t’as vu la jupe ? »

Si tu connais une de ces phrases, c’est que tu vis dans une société phallocrates où le sexisme est ordinaire.

On va encore me dire que je gueule pour rien, que j’ai le sang chaud, que je m’énerve pour rien. Mais je suis lasse et fatiguée. Lasse de ne plus avoir le droit de signaler à quel point chacune de ces sentences est ignoble et dégueulasse. Lasse car l’empilement fatigue. Car oui, on est bien d’accord que beaucoup de ces exemples (oui j’avais pas dit que la liste était non exhaustive) sont plus stupides que méchants et qu’ils vaut mieux passer outre. Mais on fait comment pour passer outre quand on s’en bouffe à longueur de journée ? L’accumulation fatigue plus que des raisons et croyez moi que j’en ai plein les ovaires.

Quand j’étais gamine, on me disait que j’étais un garçon manqué, parce que je trouvais plus drôle d’utiliser mes barbies comme sabres lasers que d’assortir leur robe à leurs chaussures (toute façon avec moi elles finissaient souvent à poil c’est trop chiant à habiller une barbie). Et d’autres trucs. J’ai grandi. La puberté est venue. Et pendant que mon corps changeait, les discours alentour aussi. « T’es un garçon manqué » s’est changé en « t’es pas une vraie fille ». Ah. C’est rigolo comme la violence des fois est si discrète qu’on se rend pas compte.

Parce que… j’ai des seins, des oestrogènes à pas savoir qu’en faire, un utérus, un vagin et mes règles à peu près régulièrement. Aux dernières nouvelles, anatomiquement parlant, ces différents critères faisaient de moi une fille, voire même une femme, voire même selon les biologistes un être femelle. Mais mes derniers cours de bio vous me direz c’était en première alors peut-être que depuis on a prouvé que la femme possédait le gène du maquillage, que les pantalons déformaient la nature féminine et autres billevesées.

Car oui. Je ne suis pas une vraie fille parce que je sais pas me maquiller (pire ! j’ai même pas envie de savoir), que je considère que la jupe / robe est le vêtement le moins pratique de la galaxie (à égalité avec la salopette), que je sais pas danser je faire que pogoter (« mais à quoi ça sert le pogo ? _et à quoi ça sert de danser ? »), que j’aime pas les poneys (si les dauphins), que des fois j’ai autre chose à faire que m’épiler (genre un truc intéressant), que la salade ça va bien deux minutes mais putain fais péter un steack (avec de la sauce), que je ne me pèse pas tous les jours (une fois par an suffit amplement) etc. Et apparemment, tout ceci m’élimine plus ou moins définitivement de la catégorie « fille ».

En réalité la femme est le symbole phallique par excellence. Puisqu’on n’est jamais défini que par ce qu’on n’a pas et que les hommes ont, par ce qu’on fait et que les hommes ne font pas. Genre les théories psychanalytiques sur le « pénis manquant », genre que si tu veux que la société considère que tu as réussi, ma fille finis avocate au barreau ou PDG parce que mère de famille c’est un échec sans égal. On vend des voitures avec des filles à moitié à poil sur la photo.  Parce que c’est trop incroyable t’as vu ils ont mis une actrice taille 40 dans la série !

On aura atteint l’égalité des sexes quand dans les pubs pour produit ménager ce seront des hommes qu’on verra. Quand on ferra de la cire épilatoire pour homme. Mieux ! Quand les hommes sauront la différence entre épilation et simple rasage. Quand on aura revu nos priorités administratives et que certes le formulaire du crous ne fait usage du mademoiselle mais plus non plus du chef de famille. Quand les gens ne riront plus quand on parlera d’un « caissier ». Quand les hommes pourront regarder once upon a time, sex and the city et que sais-je encore sans se faire traiter de PD. Quand le choix de la femme qu’on a envie d’être ne se limitera plus à Nabilla, Lara Croft ou Madonna. Quand on arrêtera de nous dire à nous filles d’avoir peur de sortir de chez nous passé 22h. (Et quand d’ailleurs la majorité des filles arrêteront d’avoir passé 22h.) Quand les hommes n’auront plus besoin qu’on leur rappelle que faut être deux pour faire un gosse alors la contraception merci mais c’est aussi à deux.

Ne croyez pas que je jette la pierre uniquement sur les hommes. Parce qu’ils font des efforts, faudrait voir à pas oublier de le rappeler. Et que nos générations ont avancé, ne serait-ce que par rapport à celles de nos parents (merci parfois j’ai envie de filer une baffe ou deux à un ami ou un autre mais bon c’est mes amis…).
On peut aussi joyeusement blâmer les femmes elles mêmes.

Parce que toutes les phrases citées en ouverture de cette article, sont aussi parfois prononcées par des femmes. Et c’est presque pire. Faut voir le regard de mépris que certaines te balancent quand tu oses dire que tu veux pas de gosses. Le mépris ordinaire ! La femme misogyne, sisi.

Le réel problème, c’est que la femme ne sait pas ce que c’est que d’être une femme si ce n’est que ce n’est pas être un homme. Et effectivement, si on n’est même pas foutue de dire qui nous sommes, faut pas s’étonner que ceux en face décident pour nous et qu’ils prennent la décision qui les arrange. C’est humain. Et après m’être bouffée toutes ces remarques dans la tronche, je me dis que finalement, je ne suis pas une vraie fille parce que je serai la fille que j’ai décidé d’être. Ce qui est dur, certes, mais je suis persuadée d’être gagnante au final… enfin presque persuadée.

Il ne s’agit pas de virer mademoiselle du dictionnaire pour ce qu’est une femme, il ne s’agit peut-être même pas de l’égalité de salaire (peut-être). Il s’agit seulement de savoir ce qui est acceptable ou non. Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous femmes baissons les yeux, fermons nos gueules, de guerre lasse ou parce que c’est plus facile, ou parce que les féministes ont très mauvaise presse en ce moment (faut dire aussi…). Mais dans la mesure où la femme reste à définir, le féminisme reste à redéfinir. Alors peut-être que si chacune ouvre un peu sa gueule sur un truc, relève la tête, y a un moment où tout ce merdier va ENFIN pouvoir avancer.

Aller les filles, on se fait un câlin collectif et on va faire bouger les choses (au moins un peu)

Censure et hypocrisie : ma soeur en string sur ta commode

Je vais tenter de faire un article à chaud comme ça. Histoire de réagir tout de suite pour une fois. Parlons donc vraie fausse polémique en plastique. (Rappelons qu’il « y avait polémiqué mais c’est Mickey qui a gagné »*, c’est important d’avoir ça en tête)

Si vous fréquentez ce blog depuis un moment, vous n’êtes pas sans savoir que je suis de près de la carrière de Damien Saez. Il y a trois ans, monsieur avait déjà fait « polémique » avec la pochette de son album et l’affiche de concert qui en avait découlé. Si vous ne la connaissiez pas, la voici :

Ouai je suis trop une rebelle, ce site échappe à la censure ! Free Damien ! oups pardon…

Cette affiche avait donc été interdite dans les couloirs du métro parce qu’elle était considérée comme choquante (c’est une femme à poil quand même… avez-vous remarqué que c’est une femme à poil ? parce que les femmes à poil c’est mal, surtout dans le métro) et nos amis les féministes étaient à leur tour monté aux créneaux pour faire chier le monde défendre les droits de la femme qui n’est pas une marchandise. (Rappelons que « la féministe c’est ce qu’on a fait de moins bien en sexe féminin, mais avec une grande gueule »*) A ce moment-là j’avais mis un moment à comprendre POURQUOI. Pourquoi tout le monde s’arrêtait au fait que cette femme était nue ? Pourquoi alors que moi je voyais l’humanité qu’on vendait à tout prix ? Pourquoi alors que je voyais toutes ces pubs en fond où pour vous vendre une éponge une voiture ou des stylos on vous met une femme plus ou moins dénudée ? Pourquoi alors est-ce que pour cette affiche on s’est arrêté au fait qu’elle était nue ? Pourquoi l’a-t-on censuré sous le prétexte que sa nudité choquait alors que mais putain de bordel je mets les pieds dans le métro parisien deux fois l’an et je vois PIRE ? Si on se base sur ce seul critère, merci de retirer la moitié des pubs pour parfum, une bonne partie des pubs pour bijou, certaines pubs pour les agences de voyage. Je refuse le deux poids deux mesures. Si c’est votre critère, respectez le de A à Z putain. Et parce qu’il en parle mieux que moi, je vous laisse voir la défense de Damien ici. (une de mes vidéos favorites d’ailleurs…)

Mais, le saviez-vous, J’accuse était le premier opus d’une trilogie. Damien Saez est donc reparti à l’attaque en septembre dernier avec Messine. Pas de soucis, affiche comme pochette sont sobres (pas les textes mais faut pas trop en demander aux censeurs, surtout qui sont travaillent dans une société de l’image). Le truc c’est que dans une trilogie… y a trois unités.

Affiche de la tournée.

Pochette de l’album (apparemment aussi utilisée en affiche, mais sur Rennes je n’ai vu que l’autre)

Pas besoin de vous faire un dessin. Les deux ont donc été censurées. Pour la deuxième, j’ai un peu plus d’élément quant à l’argumentaire (si j’étais mauvaise langue je dirai qu’on a censuré l’autre parce que dans une société phallocrate on ne s’attaque pas au phallus sans risque. Mais ça serait mal me connaître, je ne mange pas de ce pain-là). Voyez-vous, les distributeurs (itunes notamment) souhaitent y apposer un sticker dissimulant cette paire de fesse mais aussi le « holy bible ». Deux choses : premièrement si on enlève toutes les paires de fesses présentes sur des pochettes d’album, on va se retrouve avec beaucoup de disques avec pour seule pochette le titre en noir sur fond blanc. Deuxièmement, je sais pas si les cathos l’ont lu leur bouquin, mais c’est quand même pas les fesses qui manquent dedans, vous voudrez bien m’excuser mais c’est un peu le pêcheur qui se fout de la catin.

Bien entendu, cette affiche a aussi été refusé par la RATP. Alors attendez que je vous copie colle la raison parce que vous n’allez pas en croire vos petits yeux : « La RATP nous a expliqué qu’en tant que service public, elle devait avoir un devoir de neutralité, et ne pouvait pas choquer ses usagers »*. Oh. Oh. OHOHOOOOOOOH. Question : puis-je donc me permettre de faire la liste de tout ce qui me choque dans le métro parisien ? (le ménage par le vide y a que ça de vrai) Question : si cette affiche avait été proposé dans trois mois ou il y a un an, l’élément de la neutralité aurait-il été mis en cause ? Qu’est-ce que la neutralité ? un mot qui fait moins polémique que laïcité ?

Entre autre cette affiche n’est pas censurée, je suis profondément choquée. Il y a des seins des fesses un scénarite qui fait acte de présence et des gens qui essaient de nous faire croire que ceci annonce un bon film

Dans le traitement qui est fait de tout ce bordel, on ramène aussi l’argument de la provocation faite par Damien Saez dans le but fallacieux (phallacieux ? ahahaha) de vendre ses disques. Plusieurs choses là aussi. En effet, quel salaud ce Damien. Il cherche à vendre sa musique alors qu’il est musicien. Non franchement c’est scandaleux. Secondement.. « provocation » fait dorénavant parti des termes passe partout de la langue française. Un joli mot poubelle auquel on ne donne plus le moindre sens. Ou plutôt, tout aujourd’hui est provocation. D’ailleurs nous-même, nous changeons n’importe lequel de nos comportements en une provocation. Nous sommes dans une société de conflit, et pour montrer qu’on n’est pas au ban de la société, on provoque pour être dans des conflits. Pour mieux comprendre ce point, je vous renvoie à la légende de la première image de cet article. Retournez voir je vous attends ici. Vous avez donc pu constater que j’ai affirmé ma volonté de partager cette image comme une provocation aux censeurs de cette même affiche. Or, le début de cet article n’était qu’illustration pour ceux qui ne seraient pas au fait de cette affaire. Quel besoin avais-je de rajouter ce commentaire ? Ceci n’est qu’une supposition personnelle, mais aujourd’hui, nous érigeons tout et n’importe quoi (et surtout n’importe quoi) comme une posture à défendre, une provocation qu’on affirme pour affirmer son identité. Du coup… relativisons la méchante provocation de Damien Saez.

Si Damien Saez a vraiment pensé ces affiches comme des provocations créatrices de polémique afin de vendre plus de disques, de places de concert… grand bien lui en fasse. Je veux dire, Damien est un MUSICIEN et un excellent PAROLIER. Ce que j’attends (je pense ne pas parler en mon seul nom) de lui c’est avant tout un disque de qualité, de la musique qui sonne et des paroles qui me scotchent à ma chaise et me fasse dire « putain pourquoi je suis pas foutue d’écrire >.<« . Le visuel est au second plan. D’ailleurs, si vous n’êtes pas un habitué de l’homme (ou des supports physiques), sachez que la seule image du disque est sa pochette. Il n’y a pas de photos ou de dessins dedans. (Jeune et con étant l’exception qui confirme la règle) Peut-être qu’il ne la fait que pour ça. C’est vrai que si je trouve la première absolument superbe (j’en cherche un exemplaire format affiche à mettre dans ma chambre d’ailleurs si vous savez où trouver ça au passage), les deux autres me paraissent moins travaillées même si elles restent intéressantes. Elles me semblent plus simplistes. Je veux dire, là où la première me paraissait porteuse de tellement de choses par sa simplicité, les deux autres sont tellement explicites que bon, voilà, ça semble un peu facile. (mais je les aime bien quand même) Bref, pour moi, au vue du contenue des disques, elles ne me semblent pas injustifiée. Et puis accessoirement… beaucoup d’autres le font et on leur dit rien. Alors pourquoi pas lui ? Est-ce parce qu’il n’est pas sur un gros label ? (3615 théorie du complot à votre service, que puis-je faire pour vous ?)

Si jamais vous vouliez une photo de l’intéressé… voici le méchant coupable exhibitionneur de fesses !!!

Enfin, j’aimerais mettre sur le plateau deux derniers arguments (je crois que c’est les derniers… mais pour moi toute cette affaire me semble tellement révélatrice de beaucoup de choses qui grouillent dans notre société que je trouve toujours des choses à rajouter…). Si vous vous souvenez, au mois d’octobre – novembre, je suis allée voir le geek de son côté de la France. Pour cela, j’ai fait du covoiturage. J’ai passé onze heures dans une voiture avec du rap français en fond sonore. J’ai frôlé l’hémorragie des tympans et l’envie de sauter de la voiture ne m’a pas quittée. Une question me brûlait les lèvres : c’est en vente libre ça ??? En onze heures et quelques centaines de kilomètres, Booba a tabassé sa copine (euh pardon sa « meuf ») plus de fois qu’on ne peut l’accueillir au l’hôpital avant la morgue, la Fouine a vendu je ne sais combien de kilos de drogues, et je ne sais combien de nanas  ou d’homos se sont violés, tabassés, torturés. Et c’est en vente libre. Et ça passe sur les ondes, sur les grosses radios. Ca passe dans les bus scolaires (je sais de quoi je parle je les ai pris pendant sept ans). Et personne ne se pose la question de ce qui est DIT. Et on vient nous péter les noix pour une femme dans un caddie ? Mais merde, dans quel monde vit-on ? Dans un monde où on peut décrire par le menu comment sa copine est une salope et que donc elle méritait de finir dans la poubelle (littéralement) mais où proposer une critique de l’humanité marchandise n’est pas tolérable parce que ça risque de vexer ? Mais vexer qui à la fin ? Si y a pas des gens comme ça pour à l’occasion mettre des coups de pieds dans la fourmilière, même un petit, comment on fait pour avancer ? On a le droit de s’exprimer mais que quand on reste dans une confort zone délimité par les lignes du métro, c’est ça l’idée ?

Enfin parlons féminisme. Puisqu’il paraît que tout ce bordel est une atteinte à la femme. Sachez chères féministes que si j’ai parlé de Booba, il y aussi les équivalents féminins, tout aussi dénudées sur leurs affiches que la dame dans son caddie. Elles ne sont pas censurées. Quant à moi, puisqu’il faut y voir une femme dans ce caddie et qu’on n’a pas le droit de voir plus loin, sachez que ceci me paraît l’une des meilleures défenses de la femme qu’on ait faite dans ces dernières années. Si vous n’êtes pas capables de voir plus loin que le bout de votre nez, pas la peine de chercher pourquoi plus personne ne vous écoute…

Avec une guitare, rappelons c’est un musicien. Il fait de la musique. Des disques. Des concerts. tout ça tout ça. C’est son métier (captain obvious !)

A bon entendeur...
PS : ne vous inquiétez pas, j’ai pas de soeur, le titre n’a porté atteinte à personne.
PPS : prochainement quelques extraits, puisqu’on parle de musique, mais paraît que là j’ai cours.

Citations (dans l’ordre) :
Noir Désir : Un jour en France
Minute Papillon : le féminisme
Alan Gac, responsable de Cinq7. Source