Sculpture sur glace

Arstidir – Shades

Les échos remontaient à la surface. Ils se coulaient le long de la couche de glace, s’installant de tout leur poids dans les fissures. Engourdi, le corps en dessous regarde l’envahissement sans broncher. Les bulles qui s’échappent encore de sa bouche semblent être une simple question de principe. Le corps regarde les fissures grossir sous le poids des échos. Est-ce lui qui est à l’origine de ce vacarme maritime ? Non, ça ne se peut pas… Il est ici depuis trop longtemps. Cela fait tant d’années que l’eau gelée a fini par devenir sa plus grande amie. Il aime à sentir son poids s’étaler doucement sur chaque espace de peau disponible. Il sait comme elle vient lui mordre le bout des doigts, comme elle lui brûle les paupières s’il reste dans le vague trop longtemps. Le corps s’est habitué à la tendre immobilité froide de l’eau épaisse. Avec le temps, elle était devenue couverture duveteuse sous laquelle s’abriter.

Le corps n’avait pas vu la couche de glace s’épaissir avec les années. Le corps avait arrêté de compter les bulles qu’il lui arrivait encore de former. De fait, la lumière était si faible en ces lieux que même s’il l’avait voulu, il n’aurait jamais pu les suivre. La moindre lueur lui brûlait la rétine. Persuadé de l’agression notable de l’air, le corps s’était enfoncé toujours plus loin au creux de l’eau. Archimède oblige, l’eau s’était peu à peu reformée. Dans un effort démesurée pour protéger ce corps qu’elle avait accueilli, l’eau avait gelé. Elle avait mis toute l’énergie du désespoir à cristalliser sa surface. Carapace salvatrice aussi bien que prison involontaire : l’eau ne pourrait plus jamais supporter de n’être qu’elle.

Alors l’eau et le corps avait passé ces années à fusionner toujours plus profond. Ni l’un ni l’autre ne pouvait aujourd’hui dire où s’arrêtait l’un et où commençait l’autre. Alors comment gérer ses échos ? S’ils venaient à briser la glace, l’eau romprait sa promesse. En cet instant, il était impossible de savoir si le corps pourrait survivre à une si violente exposition au monde. N’était-ce pas pour protéger ses rétines usées qu’il s’était laissé prendre au piège ? Si c’était le corps qui produisait ses sons, il aurait trahi l’eau à jamais. Devenant alors la sirène qu’elle avait maudite en des temps ancestraux, le corps reprendrait par là sa liberté. L’eau n’aurait plus de raison d’être.

Les fissures s’emplissaient tandis que les échos s’amplifiaient.
La peau vint soudain troubler les eaux d’ordinaire immobiles. Comment l’un et l’autre pourrait retrouver forme humaine après cela ? Si séparation il y avait, comment continuer d’exister ? Le corps pourrait-il un jour jamais se débarrasser de l’humidité ainsi accumulée ? L’eau reprendrait sa place, mais devrait alors admettre l’existence des sirènes… Ce n’était pas possible. Ce n’était pas envisageable. Ni pour l’un ni pour l’autre. Et pendant que la peau se cherchait une place, pendant que la glace dansait sur ses interstices en sculptures éphémères, les échos continuaient de creuser les fissures. Même avec la toute fatigue que ses yeux pouvaient abriter, le corps pouvaient les voir, ces tous petits cris qui creusaient toujours plus loin la couche de glace.

Dans un sursaut, le corps produit une série de bulles plus longue que sa léthargie pouvait supporter. La douleur se réveilla calmement au creux du poumon. Un doute apparut : ne devrait-il pas être mort d’asphyxie après tant de temps sous l’eau ? Ne devrait-il pas avoir cessé d’exister ? Pourtant la pensée s’accrochait au bout des doigts. La glace maintenant explosait en jets désorientés : par où aller ? comment sortir ? était-ce seulement possible ?

Le corps réalisa alors avec horreur qu’il devrait être mort depuis longtemps.
L’eau comprit avec stupeur que les sirènes existaient belle et bien.

Les échos toujours cherchaient la peau. Les échos toujours rampaient plus fort sur la glace. Les échos toujours se trouveraient une place. Tout était question de temps.

Quelque part, il pleuvait encore…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *