Ray Charles et le Lapin Blanc – Fantasmagorie #6

Il était temps… Mais comment repartir ? Tomber de l’autre côté du box avait été facile. Il avait juste fallu se laisser glisser, aspirer et rentrer dans la danse. Une fois qu’il avait arrêté de résister, tout était devenu facile. Les choses allaient de soi. Les chiffres planaient sous ses doigts, il passait d’une tranchée à l’autre avec aisance et évitait les balles sans froncer un cil, ou presque. Mais il allait falloir partir.

Le rouleau des tapis se faisaient rouleau compresseur. En un rien de temps, ils aspiraient l’esprit et faisaient disparaître toute trace d’un quelconque passé. Une hypnose en grande distribution. Plus de lieu ni de temps, ni passé ni avenir. Simplement le tapis qui tourne et le bruit récurrent des bips. Routine bien installée. C’était impressionnant tout ce qu’on pouvait faire pour ravir les chiffres : battre les records de CA, le nombre de clients, le nombre de baguettes vendues ou jetées. Toujours aller plus vite, repousser l’indice de productivité comme on explose un immeuble désaffecté. C’était amusant, l’ordinateur était ainsi gavé de chiffre tous plus adéquats les uns que les autres. Les clients râlaient d’être ainsi traités, Ray Charles et ses comparses s’épuisaient à passer ainsi au crible de la machine leur corps et leur conscience. Et c’était amusant car finalement, la seule personne que cela rendait heureux, c’était l’ordinateur. Ce qui était, à bien y réfléchir, complètement stupide. Un ordinateur, ça ne peut pas être heureux.

Les bips faisaient rage tandis que Ray Charles cherchait encore et toujours sa solution. Un client trop pressé, trop maladroit, fit alors choir une bouteille de produit pour sol parfumé au citron. Au grand damn de l’ordinateur, Ray Charles stoppa tout dans l’espoir d’arrêter l’hémorragie chimique. Le client restait hébété à constater les dégâts que sa compagne répétait de la même voix morose « mais arrête le ! » sans pour autant bouger. Que faire ? Une serpillère ? Elles étaient toutes en plus mauvais état que ses yeux, ramasser le produit directement à la main aurait été plus rapide. L’auto-laveuse ? S’ils ne comprenaient pas qu’il fallait redresser la bouteille pour l’empêcher de couler alors comprendre qu’il fallait se pousser serait impossible… Ray Charles déroba plusieurs rouleaux de sopalin qu’il jeta sans pitié sur la flaque.

Non, ça n’a rien à voir. Et alors ?

L’inondation fut ainsi stoppée et la bouteille mise de côté. Ray Charles retourna à l’ordinateur qui grognait en silence, quelque part dans l’absence de caméra de surveillance. Non messieurs dames, pas de caméra de l’autre côté du box, mais le moteur de la calculatrice qui grogne jusqu’à ce qu’on le nourrisse. Un moteur jamais rassasié, cela va sans dire. Ray Charles savait son calcul foutu pour la semaine. Dix minutes de perdues dans la gorge de la machine, impossible de lui faire recracher, impossible de le rattraper. La machine était une boulimie impossible.

L’odeur du citron baignait Ray Charles d’une énième migraine… Était-ce les vapeurs qui lui firent part de sa présence, ou bien la douleur derrière les yeux qui effaçait entièrement le reste du monde ? Toujours est-il qu’il était là, le Lapin Blanc était là, bien assis au bout du tapis. Et le tapis pouvait tourner encore et encore, lui ne bougeait pas. Le Lapin Blanc portait son éternelle montre. Il semblait triste. Ray Charles aurait voulu tendre la main pour le toucher, s’assurer qu’il était bien là. Mais le tapis n’avait pas fini de cracher ses articles. Il fallait continuer. L’ordinateur ne pardonnerait pas un deuxième écart. Le Lapin ne bougeait pas. Pourtant il était bien assis sur le tapis, mais il ne se rapprochait jamais. Il était fixé sur sa montre. Il en cachait même la vue, Ray Charles ne pouvait voir combien de personnes attendaient encore d’être comptabilisées par la calculatrice. Il commençait à paniquer : comment faire ? pourrait-il bientôt s’en aller ? ou bien était-il encore coincé ici pour des heures ? d’ailleurs, depuis quand était-il là ?

Il accéléra. Mouvement de panique ou chant du cygne, impossible à dire. Mais il lui sembla que la solution était là et qu’il ne pouvait pas se permettre de la rater. À la première occasion, il ferma le tout. Dès que le monde sembla se dissoudre. Porté par l’odeur de citron, il ferma les lieux. Il se ferma complètement aux récriminations, attrapa sa corbeille et fonça sur le Lapin Blanc. Aussitôt, celui-ci partit en courant et hurlant. La montre était cassée. Il allait falloir la réparer si tous les deux voulaient partir d’ici.

Ça n’a toujours rien à voir.

Alors Ray Charles et le Lapin Blanc se mirent à faire tous les rayons. Ils rangèrent ce qui traînait, trouvèrent un bracelet et firent un voeu. Seulement voilà, comment savoir si le voeu allait être exaucé ou pas ? Le Lapin avait sur comment sortir. Mais sans sa montre, il était complètement perturbé et incapable de repartir d’ici. Il fallait continuer à chercher.

Ils trouvèrent du boudin dans les congélateurs, des voleurs de bonbons qui vidaient les paquets dans leurs sacs à main, des questions qui n’avaient absolument aucun sens. On leur demanda même de retrouver le soleil. Ils furent désespérés. Comment faire ? Le soleil était-il vraiment une réponse ? Pourrait-il réparer la montre ? À force de tour et de tour dans les allées, Ray Charles réalisa qu’il avait toujours sa poubelle. Certes, il l’avait rempli pendant le trajet de multiples choses : briques de lait caillé percées, listes de course, feuilles de salade, grains de raisins, emballages de glaces mangées dans le magasin et jamais payées…. De désespoir, il passa la porte du fond, prenant bien soin de sortir la barre pour bloquer la porte. Il constata que le soleil était effectivement porté disparu. La pluie tombait, tranquillement, patiemment. Elle avait le temps. L’eau coulait régulièrement, formant ici et là dans la cours quelques petites flaques. Il faisait ici une fraîcheur délicieuse. Il resta planté là un instant, à sentir la pluie tomber et nimber l’asphalte. Elle lavait les gravillons, changeait la couleur des murs et rinçait les poubelles abandonnées là.

C’est alors que le Lapin Blanc sauta sur l’une d’elle, s’écriant que les aiguilles s’étaient remises à bouger. Mais il fallait faire vite, ce n’était qu’un sursaut, une légère inclinaison de la montre qui avait relancer le mouvement. On ne pouvait savoir combien de temps cela allait durer. Il ne fallait pas prendre de risque inutile. Mais comment faire ? Le Lapin s’énerva « mais bois ! ». Ray Charles mit un moment à comprendre… la bouteille de produit sol ! La pluie avait nettoyé l’odeur de citron qui lui imbibait les mains. Le calme était revenu dans ses narines sans qu’il s’en rende compte. Dans un souffle, il retrouva la bouteille au bouchon cassé dans le fond de sa corbeille. Il eût peur… Le Lapin insista, il semblait sûr de lui. Grimaçant à l’avance, Ray Charles se décida enfin à boire. Il porta le goulot à ses lèvres, l’oesophage crispé pour en sentir le moins de goût possible. Sa langue n’envoya pourtant par les appels à la nausée auquel il s’attendait. Le liquide était bien visqueux comme il s’attendait, mais il n’avait pas vraiment de goût… du moins… pas un goût qu’il pouvait reconnaître tout de suite.

Un goût de… cerise… sangria… pastis… baguette… rosé pamplemousse… yaourts au fruits… lait de soja… charbon…

Mais pas de citron.
Quand il rouvrit les yeux, la pluie n’avait plus la même odeur. En rentrant dans le magasin, il sut. Le Lapin n’était plus là. Les tensions entre les différents collègues semblaient vouloir se calmer sans pour autant parvenir à se résoudre totalement. Toutefois, chacun avait compris la nécessité de maintenir un niveau de paix minimum. Beaucoup était déjà parti. Quand il entendit « mais putain c’est ton dernier jour en fait ! » Ray Charles comprit que c’était son tour. Il hésita vaguement, une seconde. Le temps de se demander comment on faisait pour dire au revoir à des gens qu’on apprécie vraiment dans un lieu qu’on exècre viscéralement. Entre une flaque et un rayon de soleil, il vit le Lapin Blanc se refléter sur sa voiture, désignant sa montre ostensiblement.

Il était temps de partir.

Cette série est dédiée à mes collègues. Faites attention à vous surtout, portez vous bien !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *