Ray Charles et le Gâteau Géant – Fantasmagorie #3

Ray Charles était donc passé de l’autre côté du box. La chute avait été longue, comme toute chute qui se respecte et qui peut valoir la peine d’être racontée. Au contact des cartons, bleus et coupures s’étaient multipliés sur sa peau. Il s’était vaguement demandé jusqu’où il allait descendre. Le long des parois du box, il voyait de multiples chiffres inscrits, gravés à même le carton au stylo bic bientôt mort. Mais pouvaient bien signifier ces étranges hiéroglyphes ? « 12 – 73 – 66 » « 662 – 661 – 663 – 640 » ? Plusieurs séries se cotoyaient ainsi. Elles se multipliaient, grossissaient au fur et à mesure de sa chute. Si bien que les parois finirent par disparaître, il ne restait déjà plus que les chiffres. L’étrange code s’incrustait en lui à chaque mètre descendu et bientôt, il savait. À chaque chiffre, une image s’offrait à son cerveau en un battement de cil, sans même qu’il ait eu besoin de la solliciter. Au 52 répondaient 5 kilos de pommes de terre, au 414 un bébé pastèque se présentait à lui. Soudainement, il eut l’impression d’avoir accès à toutes les vérités du monde. Comme si, enfin, le secret de l’univers venait de lui être dévoilé…

« Il est passé mon mari ? »

En fait non. Apparemment, il existait toujours pour lui d’immenses zones d’ombre. Qui était cette femme, et qui pouvait bien être son mari ? Plus important encore, où était-il passé ? Ray Charles n’en avait absolument aucune idée. Néant. D’ailleurs, qu’est-ce qui faisait croire à cette brave qu’il pouvait détenir pareille information ? Son passage de l’autre Côté du Box avait-il laissé quelque marque sur son corps ? Une aura différente peut-être ? Tout était à l’envers pour lui maintenant. Il sentait l’accusation dans le regard de la femme qui ne le lâchait pas d’une semelle, attendant sa réponse. Comment faire ? Comment s’en débarrasser ?

« C’est à ce moment que Buster a réalisé que le trampoline n’était pas son fort… »

Quand soudain, un bruit. Face à cette diversion inespérée, Ray Charles s’enfuit, traînant toujours à sa suite son box de cartons. Alors qu’il errait comme une âme en peine du côté des épices, se demandant si oui ou non il était nécessaire d’avoir autant de paquets de basilic d’ouverts – surtout quand on sait qu’il y en a du frais pas si loin que ça sur la route des fruits et légumes -, il croisa la route de Nicolas Cage, occupé à se battre avec une palette de sucre. En effet, l’homme laissait à sa suite une longue traînée blanche de sucre… Évidemment, il était inquiet : tel le petit Poucet, la femme à la recherche de son mari risquai de le suivre à la trace, et ce alors que Nicolas Cage n’avait rien à voir avec la femme en question. Il lui fallait une solution et vite.

« Peut-être qu’on peut lâcher les oeufs dessus ? »

Mais oui ! Ils avaient trouvé. Ces putains d’oeufs de merde allaient enfin servir à quelque chose ! N’ayant besoin de l’aide de personne d’autre pour trouver les précieux foetus de poules abandonnés – de ce côté du box, ils avaient toutes les réponses de l’univers -, ils allaient pouvoir se lancer dans la confection d’un gâteau géant. Il y avait suffisamment de sucre sur le sol pour en faire profiter toutes les personnes présentes. La farine était elle aussi à portée de main. Et comme semble-t-il, c’était un jour de chance, il y avait même de ces petits machins colorés sans goût mais qui font très joli sur un cupacke, surtout si celui-ci n’a lui non plus pas de goût. La fête serait grandiose ! Ils pourraient se nourrir pendant des jours et tout le monde serait heureux, car tout le monde aime les gâteaux, c’était bien connu. Quand soudain, de l’autre côté du rayon, une voix grave s’éleva :

« Et vous allez le faire cuire comment bande de nouilles ? »

Aussitôt, les deux compères s’immobilisèrent. Ainsi freinés par la Compteuse, ils ne savaient plus quoi faire. Elle était pourtant occupée à compter les boîtes de conserve de son côté de l’allée… Comment savoir ? De quel côté du box était-elle ? Voulait-elle anéantir tout projet de gâteau géant au nom d’une alimentation saine et équilibrée ? Ou bien s’inquiétait-elle de la réussite de pareil projet ? Après tout, QUI pouvait résister à un gâteau géant à base de sucre évadé de son paquet et de feotus de poules jetés sur le sol ? Une telle chose était inconcevable. D’autant que la pause café semblait une oasis de plus en plus lointaine… Non, la Compteuse devait simplement être inquiète. Et tel le guide dans n’importe quel voyage initiatique qui se respecte, il fallait qu’elle remette les aventuriers dans le droit chemin, sans laisser voir son intérêt flagrant pour le gâteau géant et ses petits machins colorés.

Où es-tu gâteau géant ?

Le Souriant arriva alors dans l’allée. Déterminé, fier, le port altier de celui qui sait exactement ce qu’il veut. Dans ses mains, il tenait fermement une jeune pastèque. Une bébé pastèque. Dans d’autres pays, il était interdit de les chasser. Trop jeunes pour survivre. Il était nécessaire de les préserver afin que la pastèque ne disparaisse pas. Mais ici, nul pitié pour les foetus de poule ou pour les bébés pastèques. Les bébés pastèques contenaient moins de pépins, c’était donc beaucoup plus confortable pour le chaland. Dans une voix posée, mais ferme, le Souriant posa sa question :

« La bébé pastèque. Le code. 414 ? »

L’incantation était prononcée. Sa détermination avait déclenché le processus : le sucre coula en abondance, l’emballage de la farine avait un défaut, l’empêchant ainsi de passer correctement en caisse, les oeufs se révélèrent cassés les uns après les autres, on fut bientôt en rupture de bière, en rupture de sangria, en rupture de baguettes… le monde se vida de tous ces éléments. Partout, du vide. Il n’y avait même plus de cartons. Juste le vide entre quelques produits laissés pour compte. La Compteuse fut terrifiée. L’envoyée de Dieu elle-même en perdait son latin. Et puis, au milieu du néant, une petite voix se fit entendre…

« Mais moi, je vous ai suivi parce que je pensais que vous vous occupiez de moi ! Où il est le rhum en promotion ? »

Peut-être pour ça que le sucre fuyait et que tous les oeufs étaient cassés ?

Mais c’est vrai ça, où était le rhum ?

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