Problématisons…

En temps mort et à brûle-pourpoint s’allonge la liste des choses à faire. Le temps se délite simplement. Le regard se dévide par la fenêtre, glisse le long des cheveux de Rayponce pour tomber directement dans le terrier du lapin blanc. La lune n’a jamais vraiment été concernée par les rêveries éveillées… L’oeil revient sur l’ordinateur, constate la non-progression du travail en cours. Les mains se replacent sur le clavier, test de la synchronisation, et à nouveau tentative. Les phrases se fixent, s’effacent, se détachent, reviennent à la case départ, se fragmentent en paragraphe avant de disparaître encore une fois dans les limbes. L’oeil est encore parti ailleurs. La raison ne suit plus.

Pouvez-vous reposer la question s’il vous plaît ?

Alors la tête part en vadrouille. Elle voudrait trouver la tresse où grimper, ou bien le terrier où se glisser. Malheureusement, le corps se refuse à pareilles fantaisies, et il y a des limites à ce que l’on peut tordre de la réalité. La tête creuse en corps. Au fin fond des neurones, trouve les matériaux non utilisés jusque là, les réponses sans questions, les sensations sans étiquettes, les puzzles émotionnels et les refusés à la transmission des rêves. La tête se perd dans son propre grenier. La tête ne fait plus la différence entre ce qu’elle pense et ce qu’elle trouve ici. N’est-ce pas la même chose ? Après tout, le grenier aussi fait parti de la maison. Pourquoi ne pas y dormir, voir ce que le monde peut bien y raconter ? La tête est sûre que sur les murs, on peut projeter toutes les tentatives du monde. Alors pour combler l’oeil, la tête se met à l’ouvrage.

Pouvez-vous reformuler la question s’il vous plaît ? Il semble qu’elle ne soit pas claire…

Alors la tête projette allègrement sur les murs du grenier. Le problème est que la tête manque de second degré. L’oeil est parti loin, la raison surveille les mains comme elle peut, un incident est si vite arrivé… La tête attrape tout ce qui traîne au sol pour le jeter sur les murs. Le fracas la met en joie à chaque fois. Le mur, auparavant si blanc, si ennuyant qu’on aurait pu le dire blancavant, se voit pourvu d’éclats, d’impacts. Déjà la peinture s’écaille et la tête hurle de joie devant les formes qui se apparaissent silencieusement. Voilà de quoi ravir l’oeil, voilà de quoi se réjouir, voilà une raison de ne pas trouver comment poser la question ! Et la tête danse de joie, continuant sa mise à mal du grenier dans de grands gestes maladroits. La tête s’en fout. L’oeil en vadrouille, elle se voit danseuse à la souplesse légendaire, ses figures se reflétant sur les murs effrités. La tête se raconte ce qu’elle veut. Le mur peut tout encaisser, il est moins regardant que l’oeil.

La question n’est toujours pas correctement formulée, ce n’est pas compréhensible.

Là, dans les boîtes retournées retombées fracturées, les oublis, et autres refoulés ignorés, remontent par fumerolles le long des murs. L’heure n’est plus à la fête. L’odeur carbonisée vient rapidement rendre l’atmosphère irrespirable. La tête est soudain prise de vertiges, mais prisonnière de son élan, elle ne peut rien faire d’autre que suivre la masse que ses jeux sont devenus. Déjà, les fumerolles prennent corps. Les écailles sur les murs font place à des yeux sans paupière décidés à fixer jusqu’à l’agonie finale. Un être sans visage est déjà pourvu de bras, les mains qui les terminent hésitent entre griffes et doigts. L’odeur du sang qui goutte commence elle aussi à s’imposer. Peut-être, peut-être qu’il faudrait regarder si ce sont les yeux sur les murs ou les mains de l’être qui gouttent ainsi… Le mouvement s’arrête soudain. La tête est prise au creux de la paralysie. De panique, elle cherche en vain la porte de sortie. Le grenier ne peut pas être sans issue. Mais les yeux guettent le moindre mouvement, si bien que même si elle parvenait à faire le moindre geste vers la sortie, ils le sauraient aussitôt. Il allait pourtant falloir prendre le risque. L’être sans visage commence alors à parler. Sa voix est grave, si grave qu’elle se perd quelque part dans les murs sans qu’il ne soit possible de comprendre ce qu’elle articule ainsi. Il va falloir choisir : trouver l’énergie pour sortir, ou bien l’utiliser pour comprendre les mots de l’être sans visage.

Enfin, vous commencez enfin à proposer une question qui ait du sens.

La raison hurle, l’oeil s’accroche à tout ce qui tient encore dans ce monde et la tête se voit forcée de revenir du bon côté du monde. Le grenier s’efface. L’être sans visage retourne dans sa boîte. À la surprise générale, les mains semblent avoir trouvé une façon de poser la question. Bien sûr ce n’est jamais aussi simple, si l’odeur de brûlé semble s’être apaisée, certains yeux sont restés imprimés sur les murs. Toujours dépourvu de paupière, ils fixent le clavier, attendant la suite. Ils liront chaque phrase, les jugeront toutes, et, si besoin, rappelleront du fond du grenier l’être sans visage pour que quelqu’un hurle ce qui doit être su. Mais pour le moment, les mains se synchronisent à nouveau, l’oeil se focalise, la raison suit, et la tête enfin sait quoi faire.

La question est posée, correctement formulée.
La vie reprend son cours.

One Comment

  1. Répondre
    PINKY 19 janvier 2016

    beau déroulement, il s’en passe des choses pendant que tu essaies de rédiger correctement ta question….

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *