Nouvel arrivage le lundi : extrait 3

Voici le troisième et dernier extrait de Nouvel arrivage le lundi. J’espère que ça vous aura plus et que ça vous aura donné envie d’en voir plus !


 

lundi : 8h30 – 12h30
mardi : 8h30 – 13h30 (réel : 13h45)
mercredi : libre
jeudi : 6h15 – 14h (réel : 6h)
vendredi : 10h15 – 14h (réel : 14h10)
samedi : 13h15 – 20h45 (réel : 21h)

L’être-caissier depuis sa chaise. D’humeur joueuse il semble vouloir proposer une devinette. Il descend parfois de son perchoir pour aller titiller les autres en bas. Il se promène dans l’espace des caisses. Il passe entre les employés, entre les clients des scènes précédentes qui se sont tous tus, ils continuent néanmoins de faire leur vie, l’agitation habituelle. Lui passe entre eux et essaie d’attirer leur attention, il les perturbe. Il monte en haut de la chaise et jette des objets à ceux qui sont en bas. Il parle plus fort que nécessaire, marche plus fort que nécessaire. L’être-caissier se fait être truculent. Aujourd’hui, il est le Bruit.

Je ne suis personne et pourtant omniprésent. Je regarde les gens courir. Je renforce les sensations de fatigue, de stress, d’intolérance. Je suis un bip de caisse qui se répète à l’infini, une sorte d’écho qui s’auto-entretient. Un écho en abîme ! Je résonne et rebondis sur les parois, et chaque rebond résonne à son tour rebondit à son tour et chaque résonance, chaque rebond creuse un peu plus les murs. Je suis insupportable et pourtant sans moi le lieu paraît vide, incomplet. Je suis condition sine qua non.

Je suis un fatras de voix qui se parlent sans jamais s’arrêter. Pire, je suis un conglomérat de voix qui se parlent sans rien avoir à se dire. Je rassemble les conversations sur la pluie, le beau temps, les orages, les étés qui n’en sont plus et bien sûr qu’on ne sait plus comment s’habiller ma brave dame ! Je suis un bonjour qu’on ne prononce pas, un tu familier qu’on jette au visage, un ordre mal à propos. Je suis accumulation de blagues reproduites en série. Le rire est en bonus, toutefois il est rare qu’on l’entende sous cette couche de bruit. C’est dommage. La chute de cette blague était pourtant délectable.

Je suis un enfant qui crie et qu’on n’arrête pas. Pourquoi lui dire quoique ce soit ? Ils ont roulé toute la journée, il est normal que l’enfant soit énervé. Il est normal que l’enfant court partout. Il est normal que l’enfant casse des choses. Il est normal que l’enfant pique une colère parce qu’il veut aussi un snickers pour aller avec son mars. Il y a les larmes et le cri rauque. Et bien sûr cette espèce d’entre-deux étranglé. A cet âge-là ils ont la voix aiguë, de quoi prier pour qu’ils grandissent au plus vite. Tout ce qu’ils disent, ils le disent plus fort que de raison. Peut-être les parents leur disent-ils quelque chose mais on ne les entend pas avec tout ce bruit. De guerre lasse, ils ouvrent un paquet de chips qu’il pourra s’enfourner à même le palais pour faire cesser l’envahissante cacophonie. Je ris, tout se paye au prix un jour ou l’autre. Ils ont bien fait de venir en vacances pour oublier le bruit de leur vie.

Je suis une sonnerie de carte bleue. Code erroné ou paiement accepté. Tant qu’ils n’appuient sur aucun bouton je ne me tais pas. Je m’amuse de les voir regarder la machine qui annonce pourtant tout noir sur vert. La machine donne la marche à suivre pour arrêter la torture miniaturisée mais personne ne réagit. Et tandis que certains ressortent une fois leurs courses ensachés, les autres accumulent encore fragments de vacarmes sur échos saturés. Vous croyez que les poches sous leurs yeux ne conservent que la fatigue ? Nenni. Elles renferment tous les bruits qui à longueur de journées s’accumulent. Leur visage se fait lourd toujours un peu plus.

Je suis le Bruit. J’empêche le monde de tourner autant que je le propulse. Je valide un fonctionnement. Je confirme une existence. Je suis essentiel et invivable. Je suis omniprésent. Je suis intangible et pourtant aussi pesant que du plomb coulé à même la peau.

Pendant ce temps-là, l’espace s’est vidé de sorte qu’il ne reste qu’A et B au milieu d’un bordel infini. Quand l’être-caissier a fini de nous raconter sa vie trépidante, A et B tentent de nettoyer l’espace à l’aide d’immenses balais. Ils font des allers-retours en travers de la scène. L’être-caissier les regarde. Il y a d’abord un silence, on sent la tension retomber de quelques degrés. Comme un soulagement dans l’air, un peu comme si depuis 10 minutes quelqu’un ne sachant pas jouer de violon s’était pris pour un concertiste de renom avant que toutes les cordes ne cassent comme par miracle. Une fois apprécié pleinement cet instant, la conversation s’engage.

A : Putain y en a partout… ils peuvent pas s’en empêcher…
B : Mais genre ils te laissent le chou-fleur comme ça ? Au milieu des chaussures ?
A : C’est comme le pack d’eau abandonné là, à deux mètres même pas de la palette…
B : Y a des noyaux de cerises partout.
A : Ils pourraient au moins les mettre dans une poubelle ou un carton plutôt que les laisser par terre.
B : Mais ils râlent tout le temps comme ça ?
A : Oui, tu peux tout faire parfaitement, certains cherchent vraiment. C’est comme s’ils faisaient toutes leurs courses en se demandant ce qu’ils pourraient te reprocher. Une fois je me suis fait engueuler parce que je ne calculais pas le rendu monnaie de tête.
B : Tu fais quoi dans ce cas-là ? Parce que les choses elles sont écrites partout, et je ne sais pas, des fois c’est évident… Ou des fois, tu te trompes mais c’est pas grave non plus… Moi ça m’arrive quand je fais mes courses de pas bien lire l’étiquette, mais c’est ma faute, pas celle de la caissière.
A : Le mieux c’est de pas répondre au final. Ca te bouffe de l’énergie pour rien. Tu te fatigues juste et tu leur donnes raison. Les gens qui font ça cherchent à se donner de l’importance. Alors si tu passes 10 minutes à répondre à des questions posées juste pour être posées forcément…
B : Pourquoi ils font ça ? C’est ça que je comprends pas…
A : Moi non plus…

Silence

B : C’est vraiment difficile le dimanche ?
A : Tu vois le monde aujourd’hui ?
B : Oui ?
A : Bah pareil, mais avec deux fois moins d’employés disponibles…
B : Merde…

Silence

B : En fait sans les clients, c’est presque agréable ici…
A : Il fait frais, c’est calme…
B : On a la place et le temps de faire ce qu’on a à faire…
A : On est pas constamment interrompus par une question stupide…
B : Il manque juste une petite bière.
A : Et des chips !
B : Tiens d’ailleurs, y a un paquet d’ouvert… à moitié entamé… t’en veux avant qu’il aille en perte ?
A : Non j’aime pas celles-là.
B : Faut qu’on range la palette d’alcool, on peut pas la laisser comme ça au milieu du magasin…
A : Ah ouais, t’as raison. On a mis l’alarme ?

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