Mur du son et autres phonèmes

De l’autre côté du mur du son, il n’y avait rien.
Rien que le silence. Un silence lourd épais sale et noir.
Pas de ces silences qui reposent et soulagent. C’était un silence d’absence.
Une solitude de dimanche. Une solitude de draps vides.
Un silence fait de mots décousus qui ne parviennent plus à dire.
Un silence de l’autre côté des mots sans étymologie.
Un silence qui ne pouvait plus rien. Un silence d’abandon.
Un silence parce qu’on ne pouvait plus entendre.

Je vais me tirer une balle dans le champ lexical.
J’ai dit comme ça sérieusement. À la fin des tergiversations, des débats infinis, des questions sans réponse.
J’ai dit sans aucune trace de doute. Finis les lost in translation, les quiproquos, les awkward silences.
J’ai dit pour une fois sans hésitation. Enfin ne plus chercher une place, ne plus réfléchir la moindre virgule.

Je vais me tirer une balle dans le champ lexical.
Je pourrai enfin dormir.
Débarrassée du poids des mots
des synonymes à l’envie
des conventions illogiques et incertaines
de la réflexion qui ne se construit pas
des monologues déguisés en dialogue
des questions déguisées en affirmations et inversement
des à peu près
des presque pareils

Débarrassée des mots
des mots plus vraiment de maintenant
des mots d’hier
des mots que je n’arrive pas à cracher
des mots qu’il faudrait inventer
des mots qu’il faudrait réécrire
des mots qu’il faudrait prononcer pour de vrai mais qui demandent trop de force

Je vais me tirer une balle dans le champ lexical.
pour de vrai.
Parce que je n’ai plus d’autre option.
Parce que c’est la seule solution viable.
De l’autre côté du mur du son, je pourrai enfin dormir.
Les mots enfin auront fini de tourbillonner
sous mon crâne
entre mes tympans
dans mes doigts
au fond de l’estomac
le long des veines et artères
jusqu’à chaque battement
et la moindre respiration.
Les mots enfin ne vont plus tourbillonner, et je pourrai dormir.

Mais de l’autre côté du mur du son, n’était que silence
et les mots tous étaient morts.
Ma tête en chagrin éclaté n’avait même plus de quoi poser la question
Ma tête en puzzle déphasé n’avait plus le moindre sens
Les mots m’avaient abandonnée et seul restait le silence.
Le silence de ceux qui n’en peuvent plus d’entendre
De ceux qui n’ont plus la force d’écouter
plus les épaules
ou les oreilles disponibles.
La conscience polie jusqu’au brillant, plus aucun mot.

Je vais me tirer une balle dans le champ lexical.
Les murs ont répondu
Les mots ou les monstres, tu choisis
Proximité phonétique proximité logique ?
Ou pas.
Les monstres hors du cadran, en défiance sémantique parfaite
ou quand l’exception devient la règle…

Je vais me tirer une balle dans le champ lexical,
m’offrir au silence
échapper à ma propre étymologie non contrôlée
sombrer une bonne fois pour toute hors des catégories grammaticales
ne plus parler comme un livre
car je ne parlerai plus.

Et peut-être enfin, de l’autre côté du mur du son,
ne plus avoir mal de ne pouvoir nommer
le mal qui ronge
le silence qui rampe
les êtres qui meurent
et mon propre reflet dans le miroir.

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