Lettre 21

08/05/14

Ma très chère Inconnue,

Vous me pardonnerez de ne pas m’excuser d’avoir mis longtemps à vous répondre. Je pense que nous nous connaissons maintenant suffisamment bien pour nous passer de telles politesses ! Le coeur y est vous vous doutez bien, mais cela me paraît une telle perte de temps de m’excuser à chaque fois… Ne m’en tenez pas rigueur, je suis simplement pressée de vous parler de choses plus intéressantes.

J’ai effectivement pu suivre vos aventures de ces derniers mois. Je suis soulagé de voir que votre situation s’est maintenant stabilisée ! Je suis désolé de ne pas avoir pu vous soutenir dans ces moments si difficiles. Aujourd’hui, où en êtes-vous ?

Les petites villes sont effectivement tellement petites que tout le monde se connaît.  C’est ainsi. C’est plutôt agréable par certains côtés. Vous n’êtes jamais vraiment seuls, jamais vraiment abandonnés. Il y a quelque chose de grisant à entrer dans la boulangerie et voir que la vendeuse vous a mis de côté une pâtisserie, votre préférée, tout spécialement pour votre anniversaire. C’est très agréable. Tellement que quand je suis dans une grande ville comme la vôtre, je panique. Je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qui va m’arriver si je m’égare. Quelqu’un prendra-t-il la peine de m’indiquer mon chemin ? Quelqu’un se souciera-t-il de comment je m’appelle ? J’ai toujours l’impression que les bâtiments vont se refermer sur moi et m’écraser de tout leur poids. La grande ville, c’est comme s’il n’y avait pas assez d’air pour en nourrir tous ces habitants. Ca me donne le vertige rien que d’y penser ! Je vous admire de pouvoir vivre dans pareil lieu. J’aime mieux ma petite ville.  Même si c’est parfois difficile à vivre. Je n’ai pas toujours été le bienvenu. Mais depuis mon coup d’éclat, depuis la gifle, les choses ont changé.

Vous souvenez-vous de cet épisode ? Alors qu’Esther préparait son mariage, je l’avais giflée après qu’elle ait insulté notre mère. J’avais craint que le ciel ne me tombe sur la tête, que toute la ville se ligue contre moi. Mais c’est finalement tout le contraire qui s’est passé. Esther bien sûr m’a mis continuellement des bâtons dans les roues et ne manquent pas une occasion de me faire payer ce jour-là. Elle m’a joué un tour absolument immonde. La petite maison où je vis appartient à son père. Je la loue pour un loyer tout ce qu’il y a de plus modeste. Mais quelques jours après cet événement, elle a envoyé un de ces hommes qui lui tournent autour me faire savoir que la maison était mise en vente, que j’avais un mois pour la racheter sinon il me fallait m’en aller. Je n’avais bien sûr par les moyens de payer la somme demandée. Ce fut un véritable moment de panique. Et je ne sais pas gérer la panique. Quelqu’un de normal aurait demandé de l’aide, ou même tout simplement, aurait cherché frénétiquement un autre logement. Seulement voilà, je m’étais attaché à cette petite maison. J’en avais fait mon chez moi et je ne voulais pas partir comme ça.

Alors au lieu de chercher une solution de replis, j’ai fait l’autruche. J’ai mis toutes mes plus précieuses possessions dans un sac… et je ne suis pas allé plus loin. Je ne pouvais pas. Je me suis roulé en boule, le sac dans les bras, dans un coin de la maison. Le coin dans la cuisine, entre le buffet et la porte du salon. La fenêtre est pile en face, le soleil donne sur ce coin tout l’après-midi. Je ne pouvais pas bouger. Et je ne sais pas combien de temps je suis resté là. Incapable de bouger. J’ai forcément dû bouger. Il a bien fallu que je mange, que j’aille aux toilettes, ce genre de chose. Un mois est passé. Alors j’ai forcément fait toutes ces choses qu’on fait sans y penser. Mais je n’ai aucun souvenir. Je ne peux me souvenir que du soleil qui passait devant la fenêtre avant de laisser la place à la nuit et aux étoiles que je pouvais voir de là.

C’est ridicule n’est-ce pas ? J’en ai bien conscience, croyez-moi. La panique m’empêchait de réfléchir correctement. Ce qui est stupide car j’aurais alors pu trouver meilleure solution. Au bout d’un mois, on frappa à la porte. Je ne voulais pas ouvrir, je ne pouvais pas me lever. Sans doute mon corps était fatigué d’être resté si longtemps dans ce coin. Mes os avaient dû prendre la forme des murs ! Les coups se sont faits plus violents, et finalement Esther n’a pas attendu qu’on l’invite pour entrer, elle et son nouveau futur-mari-bon-à-tout-faire. Cette fois-ci elle s’est choisi un homme avec des bras de la taille de mes cuisses. Ils se sont plantés dans la cuisine et elle s’est mise à rire. Un rire méchant, cruel. Je savais que j’étais ridicule mais je ne pouvais toujours pas bouger.

Et puis elle m’a expliqué. Savez-vous pourquoi elle riait autant ? Parce que la maison n’a jamais été mise en vente. Ca n’a même jamais été prévu. Elle l’avait fait exprès parce qu’elle voulait me voir paniquer. Et ça avait marché. Alors que mon visage se décomposait, l’homme qui était avec m’envoya un coup de pied dans le ventre, tellement violent que le contenu du sac se brisa. Dans le sac, il y avait vos lettres, et les boules à neige que ma mère collectionnait. Vos lettres sont devenues pratiquement toutes illisibles. Quant aux boules à neige de ma mère… seules deux ont survécu, sur les dix que j’avais mises dedans. Je fus dévasté, presque plus encore par la perte de tels objets que par la douleur du choc. Je me suis mis à hurler. Et les coups ont continué de pleuvoir. Je ne me souviens pas de tout.

Mais votre théorie sur les voisins me paraît vraie… Vous ne devinerez jamais qui est venu me tirer d’affaire… Il s’agissait du livreur de pizza… c’était un mardi, 11h. Alerté par mes cris il s’est précipité à l’intérieur et à débarrasser l’homme et Esther de chez moi. Je ne pourrai vraiment vous raconter, quand je l’ai vu arriver, quand les coups se sont enfin arrêtés, je me suis évanoui. Oui décidément je ne suis pas l’être le plus courageux que cette terre ait porté… Je me suis réveillé à cause d’une sensation glacée sur le front. Le livreur était allé chercher la fleuriste qui avait entrepris de soigner mes blessures en attendant l’arrivée d’un médecin plus compétent. Ils m’ont parlé gentiment. Elle m’a dit pour les boules à neige. Elle a aussi emmené vos lettres pour voir si on pouvait en sauver quelques unes. Ce qu’elle fit ! je ne sais comment elle a réussi à sauver quelques unes de vos lettres de la noyade.

Je vous conterai la suite de mes aventures plus tard, cette lettre est déjà bien trop longue !

A très bientôt très chère Inconnue,quel bonheur encore une fois de vous écrire à nouveau.

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