Lettre 19

04/02/14

Ma Chère Inconnue,

Je vous retrouve enfin ! Si vous saviez comme je me suis inquiété ! J’ai attendu et attendu vos lettres pendant des mois. J’ai cru que ma dernière missive vous avait découragée. Ou bien encore qu’il vous était arrivé quelque malheur… Je vois cependant que je n’avais pas complètement tort.
Mais je devrais sans doute commencer par le début… Vous n’attendiez plus ma réponse et il me faut vous raconter. C’est un exploit que vous avez réalisé là, sans même vous en rendre compte, sachez le…

La jeune femme qui a reçu votre lettre s’appelle… hum… excusez cette interruption grossière de mon propre récit, mais je réalise à l’instant qu’il ne m’appartient pas de vous son nom. Nous communiquons sans connaître nos noms, j’imagine qu’il en est de même pour votre correspondance avec elle. Je ne voudrais pas briser ce nouvel échange que vous avez construit ensemble. Mais plus encore il faut que vous compreniez qu’elle m’en voudrait terriblement, qu’elle nous en voudrait terriblement si je vous donnais son nom comme s’il s’agissait de n’importe quelle information qu’on trouve en ouvrant le premier tabloïd venu. Pour plus de facilité je l’appellerais Mélissa, mais rappelez vous bien que ce n’est pas son vrai nom, gardez vous bien de l’appeler ainsi.

Mélissa, donc, s’est mise en quête de ma personne avec pour seules indications celles que vous aviez pu lui fournir : j’habite dans une grande maison face à une boutique de fleur tenue par une femme qu’un livreur de pizza visite tous les mardis à 11h. Nous avons de la chance car ce n’est pas une très grande ville, il n’y a que quatre fleuristes, un seul est un homme. Là où nous en avons moins, c’est que votre lettre est arrivée chez Mélissa… Cette jeune femme est un mystère. Elle fait parti, tout comme moi, des créatures étranges de la ville. On raconte beaucoup de choses sur elle, je serais bien en peine de démêler tout cela. Je pense qu’il y a un fond de vrai mais je ne sais pas à quel niveau. Je vous livre donc ce que les on-dits ont ramené à mes oreilles.

Quand elle avait 10 ans, sa mère a mis au monde un petit garçon. Ses parents furent alors les plus heureux du monde. Ils rêvaient d’une famille nombreuse, mais après la naissance de Mélissa, les ennuis de la vie et les soucis de santé des deux parents firent qu’aucun autre enfant ne vint peupler la maison. Quand ma mère tomba enceinte, c’était un miracle que les parents n’attendaient plus. Le jour de la naissance fut donc un jour de fête. Mais Mélissa n’aurait jamais supporté ce petit frère, intrus dans sa vie. Un soir que les parents étaient absents, Mélissa, qui avait la garde de son frère, mit le feu à la maison familiale.
Quand les parents sont revenus, Mélissa était assise devant la maison qui finissait de brûler. La mère est devenue folle de chagrin, elle s’est laissé mourir après avoir arraché chacun de ses cheveux. La père a fait interner Mélissa pendant près de dix ans de sa vie. Aujourd’hui il continue de lui verser une pension, ce qui lui permet de vivre. C’est une jeune femme renfermée au possible qu’on entend rarement prononcer un mot, et qu’on voit presque encore moins sortir de chez elle.
Encore une fois, gardez en mémoire que ceci ne sont que des rumeurs. La réalité est sans doute moindre. Mais vous savez comment sont les petites villes… Un étranger arrive et ne dit rien de son passé, alors les gens trouvent trois bouts de ficelle et brodent avec. Je trouve ça terrible et cruel. Mélissa ne nous a rien fait mais tout le monde s’en méfie comme la peste, comme si elle pouvait nous arracher le bras avec les dents au moindre mot de travers. Evidemment elle nous le rend bien. J’en appelle à votre bonté, ne laissez pas ces commérages changer l’image que vous avez d’elle.
Si je vous ai raconté tout cela sans savoir où se trouve la vérité, c’est pour que vous compreniez la situation de cette jeune femme, que vous compreniez à quel point ce que vous avez fait est incroyable. Vous avez fait sortir Mélissa de sa tanière. Il lui a fallu deux mois pour sortir les mardi et venir voir les quatre fleuristes, trouver celle qu’un livreur de pizza visite. Elle, qui ne sort jamais et évite le contact avec les humains, est partie à la recherche de l’inconnu que je suis pour l’inconnue que vous êtes. Une fois le bon fleuriste trouvé, il lui a encore fallu deux semaines pour avoir le courage de sonner à ma porte.
Un matin de janvier, on sonna donc à ma porte, fait inhabituel. Quand j’ai ouvert, on me tendit un petit paquet de lettres sous le nez. J’ai failli en perdre l’équilibre ! Au bout du paquer de lettres, une jeune femme, tête baissée, évitant mon regard, dont la seule phrase fut “votre amie vous chercher, je suis désolée d’avoir répondu à votre place.”. J’ai mis un moment à la reconnaître. Elle a voulu partir en courant mais je l’ai retenue. Elle me rendait mon amie, je ne pouvais pas ne pas la remercier. Je l’ai invitée pour un café, avec des petits gâteaux. Elle a hésité, mais a accepté quand même. Nous n’avons rien dit pendant toute l’heure qu’elle est restée chez moi, à la table de ma cuisine. Nous avons juste savouré nos petits gâteaux, ensemble. Quand elle est partie, je lui ai dit qu’il ne fallait pas être désolée, qu’il fallait qu’elle continue de vous écrire si elle le voulait.

Vous avez accompli un miracle vous dis-je… En attendant, je suis très heureux de vous retrouver ! Comme vous pouvez le constater, je n’ai toujours pas perdu l’habitude de raconter de longues histoires. J’aime les histoires des gens.

Votre cher Inconnu.

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