L’écriture inclusive, la force des symboles… et l’éternelle fragilité masculine ?

J’aimerais croire que j’arrive trois ans après la bataille, mais l’AFP m’a donné l’occasion de m’étouffer avec ma propre salive en plein cours, alors finalement, je pense pas être si en retard que ça… Aujourd’hui, nous allons donc parler de l’écriture inclusive, de la force des symboles, et donc d’invisibilisation, de représentation. Je vais essayer de sourcer un maximum, malheureusement, comme toujours, je ponds ce genre d’article en décalage, sans l’avoir prévu, du coup ça se nourrit de tout ce que je lis depuis des mois, pas toujours évident de le retrouver, mais je vais faire au mieux.

Pour celleux qui auraient raté quelques épisodes, qu’est-ce donc que l’écriture inclusive ? Histoire de gagner du temps, et parce que certain·es l’ont déjà fait et bien mieux que moi : l’article de Simonae qui t’explique ça tout bien (site que je te recommande d’ailleurs), la vidéo de Linguisticae qui démonte les arguments aussi bien de ses défenseur·es que de ses détracteurices.

J’ajouterai que je n’utilise pas systématiquement l’écriture inclusive en tant que telle, mais que ça ne m’empêche pas de réfléchir soigneusement aux questions de genre dans la grammaire française. Il faut donc que vous ayez conscience que tous les choix de genre de cet article ont été mûrement réfléchis. Et sur ces bonnes paroles, entrons dans le vif du sujet.

Je pense que pour une raison obscure cet article sera couvert de gif de Parks and Recreation.

L’écriture inclusive a donc, ces derniers temps, fait coulé beaucoup d’encre et délié pas mal de langues, le tout avec plus ou moins d’élégance d’intelligence de bêtise ou d’ignorance totale. Je n’ai pas tant envie de revenir sur les arguments en eux-mêmes, mais plutôt sur : mais POURQUOI ça pose autant de problème ?

Et pour commencer, j’aimerais vraiment ne plus jamais avoir à entendre « il y a plus important / urgent à combattre », en général prononcé par des personnes non concernées, dans notre cas, les hommes. (et non j’ai pas envie de sourcer, parce que je suis une vilaine chroniqueuse subjective et que c’est pas si dur à trouver que ça) La logique serait qu’effectivement, pourquoi se battre pour des histoires de e quand il y a encore tellement de cas de viols et de violences conjugales en France ? C’est vrai ça, bonne question. Le truc c’est que c’est absolument insupportable à entendre. Déjà parce que souvent, les personnes qui te disent ça sont les premières à ne rien faire… du tout. Un peu comme ceux qui te disent « mais gnagna pourquoi on s’occuperait des migrants avant nos bons SDFs français ? gnagnagnagna », mais qui ferment les secours populaires dans leur ville (exemple au pif ou presque). Mais surtout, parce que ce n’est pas un argument. Ce qui pose problème avec ça, c’est que ça hiérarchise les problèmes. Il serait donc plus important de faire en sorte qu’il n’y ait plus de viol du tout, plutôt que d’intégrer plus visiblement le genre féminin dans la grammaire. Et dit comme ça, ça peut sembler logique. Sur l’échelle de l’urgence, c’est vrai qu’empêcher des morts avant d’écrire correctement, ça paraît plus important. Et c’est vrai que dans un monde parfait, même moi, amoureuse éperdue des mots, traducteur, auteur et dévoreuse de bouquins, j’aurais envie d’être d’accord. Sauf qu’on nous a sorti la même pour le harcèlement de rue, pour le manspreading, pour le sexisme ordinaire, pour la charge mentale. Oh et quand on parle du nombre toujours hallucinant de viol en France, on vient nous dire que « non mais tu crois avoir des problèmes ? En France vous avez de la chance, ailleurs il y a l’excision [que je ne sais même pas écrire on dirait tellement je suis pas concernée…] / les mutilations / les mariages forcés, etc. » Alors dîtes moi, ça marche comment en fait cet argument ? Parce que peut-être qu’il existe dans le monde une échelle de l’horreur dont j’ignorerais l’existence. Peut-être qu’elle ressemblerait à un truc du genre : sexisme ordinaire < infantilisation < humiliation < réduction des possibles < violence < viol < excision < meurtre. J’ai bon ? Non parce qu’il faut m’expliquer, clairement il y a quelque chose que je ne comprends pas et ça m’emmerde profondément, parce que j’ai toujours eu horreur de ne pas comprendre.

Deux choses : d’abord, on ne peut pas hiérarchiser les problèmes, ensuite, et surtout, tout est lié. Je dis bien tout, absolument tout. À un point que vous comme moi sommes à peine capables d’imaginer. Se battre pour faire disparaître l’appellation « mademoiselle » ou l’ajout systématique d’un « e » dans les documents officiels, ça peut paraître dérisoire face au nombre de mortes sous les mains de leur conjoint, ou encore face à ces femmes dans certains pays qui doivent quitter leur village pour aller se planquer en forêt quand elles ont leurs règles parce que « impures ». Et peut-être que ça l’est, sans doute même. Mais peut-être aussi que parce que des femmes continuent à mourir sous les coups de leur conjoint, qui pourra éventuellement toujours faire des albums ou des films ou être élu à de hautes fonctions de l’état, il faut se battre pour imposer le genre féminin comme égal du genre masculin dans la grammaire. Parce que le problème de fond est exactement le même : l’invisibilisation du genre féminin et des violences qu’il subit au quotidien partout sur la planète. La langue ne fait jamais rien d’autre que rendre ce fait visible.

Quand j’essaie d’organiser logiquement cet article mais que tout est tellement lié que j’échoue lamentablement.

J’avoue être fatigué de voir des hommes venir à la tribune pour m’expliquer que le manspreading / harcèlement de rue / masculinisation systématique des termes honorifiques / l’écriture inclusive ne sont pas des bons combats, qu’ils n’en valent pas la peine, que ça ne sert à rien et que les femmes s’y prennent mal pour défendre les femmes. En gros, j’en ai marre du mansplanning… C’est vrai, en soit, le manspreading ne met pas ma vie en jeu. Pourtant, régulièrement je me vautre dans le bus parce qu’un mec ne juge pas nécessaire de ranger ses jambes et donc je dois escalader les sièges en plein rond-point. J’ai des bleus sur les hanches parce que pourquoi faire gaffe à son sac à dos (vraissemblablement plein de briques à mon avis) pour se retourner parler à ses potes toutes les trente secondes ? On s’en bat non ? Bah oui, il s’en battait. Et ça m’arrive régulièrement d’être écrasé contre une vitre, de devoir me contorsionner, m’écraser. Non, en soi ce n’est pas grave. Mais c’est chiant et ça bouffe de l’énergie. Non, les mecs en question ne cherchent pas à m’opprimer. Pour la simple et bonne raison qu’ils ne s’en rendent pas compte : je n’existe pas, alors qu’on leur a appris à prendre la place. Je perds de l’énergie dans les transports pour ça, et si en soi ce n’est pas gravissime (par comparaison à d’autres choses qui me sont arrivées parce qu’on suppose d’office que je possède un vagin), c’est d’autant plus rageant quand je réalise que ce genre de chose n’arrive JAMAIS aux hommes de mon entourage.

C’est donc une question de genre.
C’est un problème d’invisibilisation.

Et si moi aussi j’ai pu me dire qu’on avait autre chose à foutre que de se battre pour mademoiselle, et même si je ne fais pas partie des fervent·es défenseurices de l’écriture inclusive, maintenant, je comprends mieux pourquoi la langue est aussi un terrain sur lequel il faut se battre. Qu’on le veuille ou non, qu’on apprécie ça ou non, le français est une langue genrée. Et si elle a eu un genre neutre il fût un temps, l’évolution a fait que le neutre s’est fondu dans le masculin, pas pour des raisons idéologiques, mais juste parce que logique du plus simple (je vous renvoie à la vidéo de Linguisticae mise en début d’article). Si bien qu’aujourd’hui, il nous faut systématiquement choisir entre masculin et féminin. Je répète : il faut choisir entre féminin et masculin. BAM. Et nous avons donc choisi que le masculin serait le neutre, une sorte de genre par défaut. C’est ça, grammaticalement parlant, le masculin nous sert de genre par défaut.

Alors certes, il y a les évolutions de la langue expliquées plus tôt et qui se font plus ou moins sans nous, ou en tout cas sans notre intervention active. Cela fait d’ailleurs partie des reproches (pertinents) faits à l’écriture inclusive : les militants cherchent à forcer l’évolution de la langue, ce qui ne fonctionne jamais vraiment… D’autres explications de ce genrage de la langue ont été (justement) rappelées, par exemple par Kriss de Minute Papillon. Il rappelle par exemple que les termes généraux étaient féminins (la médecine, la loi), alors que les professions étaient mises au masculin (le médecin, l’avocat). J’avoue que je ne me souvenais aucunement de cette règle, mais ça c’est la mémoire sélective et ça ne me surprend pas plus (j’avais vu des règles similaires en allemand notamment). L’argument est intéressant et j’y ai réfléchi quelques temps avant de trouver pourquoi ça me chiffonait.

La langue est un symbole… Pour en revenir aux bases, elle associe une série de sons (grossièrement le mot « arbre » par exemple) à une image (grossièrement l’arbre que vous avez imaginé en lisant le mot arbre). C’est pour ça qu’on considère la langue comme un symbole : parce qu’elle représente quelque chose de réel (l’arbre dans le jardin / la rue / le parc / sur lequel votre chien fait pipi), à quelque chose d’irréel / immatériel (les sons et / ou les lettres formant le mort « arbre »). Cela permet par exemple d’envoyer des pétitions à la maire de Rennes pour lui dire qu’enlever les arbres du centre-ville est une mauvaise idée, sans avoir à lui envoyer les dits arbres par la poste (ça ferait beaucoup trop de timbres). Pratique non ?

Le truc, c’est que les symboles évoluent. Et donc, la langue avec.

Quand je galère terriblement à pondre cet article et à le rendre cohérent et logique et clair et bien organisé.

Effectivement, il fût sans aucun doute possible un temps où on pouvait totalement accepter que c’était « le médecin » parce que la profession, et « la médecine » parce que la notion générale. Alors la vraie question ne serait pas plutôt : pourquoi est-ce qu’on ne voit plus ça ? je me répète je sais, mais je ne me souvenais absolument pas de cette règle. Or, je pense que je l’ai vue, parce que ça me dit vaguement quelque chose, et que j’étais plutôt bon élève… Mais il n’y en a aucune trace dans mon cerveau. Et si je constate effectivement ce que dit Kriss dans le vocabulaire que j’emploie au quotidien, si on ne me l’avait pas dit, ça ne me paraîtrait pas évident du tout. Et je ne dois pas être la seule puisque l’une des batailles de l’écriture inclusive consiste en la féminisation de tous les titres, et donc de toutes les professions. On n’entend plus « le médecin » masculin parce que nom de profession, mais « le médecin » masculin parce que sauf preuve du contraire c’est un homme. Moi la première, alors même que mon médecin traitant, et ce depuis que je ne suis qu’un embryon, est une femme. Par défaut, quand on me dit « un médecin » j’imagine un homme, et ça me demande un petit effort de neurone pour visualiser une femme (effort que j’ai pris l’habitude de faire, mais ne nous voilons pas la face, il a quand même fallu apprendre).

Petite hypothèse personnelle : peut-être parce que justement, il faut choisir entre masculin et féminin. Ou pire, parce qu’on nous force à choisir à des endroits où la question ne devrait même pas se poser. Et comme une action appelle une réaction équivalente… Nous vivons dans une sociétés des extrêmes.  Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les femmes, après des années et années et années de lutte ont obtenu le droit de vote de travailler d’avoir un compte d’être autonome, etc. Mais à l’inverse, les femmes de ma génération doivent faire avec un harcèlement de rue que nos grands-mères n’ont jamais connu, voire n’ont jamais imaginé. On pourrait continuer comme ça longtemps… le monde grossit et va de plus en plus vite, poussant chaque individu à se camper sur ses positions de plus en plus solidement. Si bien que quand d’un côté on pousse d’un cran (en limitant l’accès à la contraception par exemple), de l’autre on répond sur le même ton (en multipliant les initiatives et campagnes de don au planning familial par exemple). Et si on en arrive à proposer à la vente des globes terrestres roses spécialement pour les petites filles, il peut paraître logique de vouloir se battre pour qu’existe un féminin à médecin.

Alors question : pourquoi effectivement ne pas modifier la langue ? Si le symbole ne correspond plus à ce que l’on veut signifier tout simplement parce que le monde a évolué, il peut paraître logique, voire plutôt intelligent, de le modifier, afin que l’on puisse à nouveau dire ce que l’on souhaite vraiment dire non ? En quoi est-ce que ça pose problème finalement ? On admet volontiers d’un côté que le monde a changé (plus personne ou presque n’est choqué à l’idée qu’une femme soit médecin), et on admet tout aussi bien de l’autre que la langue évolue (cf tous les mots nouveaux qui apparaissent, mais aussi ceux qui disparaissent). Alors pourquoi est-ce un problème de vouloir que les deux évoluent de concert, quitte à donner un petit coup de pouce quand les rythmes ne sont pas synchronisés ?

Quand j’imagine les mecs de l’Académie Française en réunion.

Et là je suis un peu deg parce que je voulais partir de cette fabuleuse interview de Virginie Despentes, mais l’article est maintenant en accès payant (alors soit tu l’achètes, soit tu me fais confiance sur parole…)(mais vraiment ça vaut le coup, elle dit plein de choses passionnantes dedans, même si tu ne connais pas son travail). Je me rappelle qu’elle parlait justement de cette histoire de féminin du mot auteur. Elle expliquait notamment que finalement, écrire pour une femme restait subversif. Symbole encore une fois, elle expliquait qu’il n’y avait eu aucun soucis quand il s’était agi de féminiser « éboueur » ou « jardinier », par contre, féminiser « auteur » ? GRAND DIEU NON VOUS METTEZ LA LANGUE EN PÉRIL. Alors vraiment je m’interroge… L’idée de mettre toute une langue en péril juste parce qu’on veut rajouter des « e », symboliquement, c’est assez fort non ? Elle est donc si fragile que ça cette langue que lorsqu’on veut y rajouter un peu de féminin elle se recroqueville en PLS dans un coin de la pièce ? Diantre… ça valait bien le coup de survivre au langage SMS pour ça ! Notre genre masculin est-il si faible qu’à l’évocation d’un genre féminin un peu plus visible, il tremble ? Et au-delà de la grammaire, les hommes ont-ils si peur de voir les femmes exister, même uniquement de manière symbolique ?
Mais vous trouvez peut-être que Despentes y va un peu fort ? Cette année, sur sept prix littéraires, sept ont été remportés par des hommes (ha et bonus, sur le lien que je t’ai mis, le 8ème n’est pas encore décerné, mais il n’y a QUE des hommes en finale). À croire qu’aucune femme n’a écrit de roman cette année (spoiler alert : si si, et même des très bons). Alors on est d’accord, on ne va pas imposer la parité dans les remises de prix, ça ne rimerait à rien, mais vous trouvez pas ça un poil disproportionné ? Surtout après tout le tintamarre de l’année dernière parce que, oh mon dieu, le Goncourt ET le Renaudau avait été gagnés par des femmes ! Et bordel il va peut-être falloir arrêter avec la féminisation de la société ! C’est maaaaaaaal ! Les pauvres hommes sont castrés et invisibilisés ! Ouais. Ça crie au scandale quand deux femmes gagnent deux prix littéraire sur huit, par contre c’est normal que huit prix sur huit soient remportés par des hommes. Ces mêmes hommes qui viendront nous dire que l’écriture inclusive, la parité, ne sont pas des vrais combats et qu’on s’y prend mal. Parlez moi encore de chouineries, ça m’amuse.

Alors c’est vrai, l’écriture inclusive est pleine de défauts, dont certains très justement rappelés par l’Odieux Connard (même si beaucoup de choses me posent aussi problème dans son article) : lourdeur de la graphie (qui n’est déjà pas des plus légères)(mais bon, dans quelle langue la graphie est-elle vraiment légère ? c’est largement sujet à débat…), transcription en brail, accessibilité et lisibilité compromise, etc. Et effectivement, si je raffole de ces nouveaux pronoms (iel, celleux), qui sont pour moi des petites merveilles, véritables chefs d’oeuvre de néologisme, le point médian ne me paraît pas la solution la plus efficace… Mais question : pourquoi l’écriture inclusive n’est pas considérée comme n’importe quelle partie de la langue, à savoir sujette à une évolution future ? Effectivement, c’est une évolution qui a été consciemment lancée, mais pourquoi ne pas la considérer comme en test ? Pourquoi ne pas considérer que face à un symbole ne représentant plus la réalité contemporaine (ou de manière tronquée), certain·es ont souhaité réagir et proposer des solutions, solutions qui vont être testées et que le temps se chargera de confirmer… ou non ?

Pourquoi est-ce qu’on freine autant des quatre fers ? Encore plus si comme beaucoup d’hommes nous le disent, ça ne sert à rien ? C’est complètement con comme argument. Si ce n’est pas important, pourquoi ne pas l’accorder ? Je veux dire, dans un projet de groupe, ou dans un groupe d’ami·es, quand l’un des membres veut quelque chose parce que c’est important pour lui, que tu n’es certes pas hyper ok avec l’idée, mais que dans le fond, ça ne te fait ni chaud ni froid, en général, on l’accorde à la personne non ? Au mieux parce que comme ça la personne est satisfaite et se sent comprise, incluse, ce qui est cool. Au pire, on le fait de mauvaise grâce en se disant qu’au moins comme ça cette personne nous foutra la paix. Ça s’appelle un compromis. Si aujourd’hui, il y a militantisme pour rendre l’écriture plus inclusive, c’est bien parce que les femmes ne se sentent toujours pas incluses.

Oui, c’est un symbole.
Non, ce n’est pas inutile.

Tiens ça ferait peut-être un bon résumé de cet article.

Ce n’est pas inutile parce qu’on était sensé avoir une première ministre, et qu’à la place on se retrouve avec une secrétaire d’état aux droits des femmes dont le gouvernement tout entier se moque littéralement, voire même fait exactement le contraire de ce qu’elle dit comme des ados pourris (pléonasme). Je ne défends pas nécessairement le travail de Schiappa, il y a beaucoup de maladresses, voire de conneries. Mais encore une fois, action-réaction, quand toute façon par défaut on envoie chier tout ton travail, on t’écoute pas, bien obligé de gueuler des trucs, de merde, histoire de rappeler ton existence. Ça ne rend service à personne et ça n’excuse pas tout. mais ça aussi c’est un beau symbole finalement non ? Regarder comment on traite la femme chargée du droit des femmes dans notre gouvernement très majoritairement masculin me donne envie d’aller coller des e partout par pur principe alors que je m’accorde moi-même au masculin depuis bientôt un an et que je préférerais l’abolition des genres grammaticaux. Action, réaction… Comment est-ce que je peux espérer une once de respect quand même une fois secrétaire d’état, ou ministre, on continue de s’en battre l’œil de ce que tu racontes ? Symbole symbole encore une fois…

Donc ouai. Après avoir moi aussi pensé que virer mademoiselle du vocabulaire c’était une perte de temps, j’ai changé mon fusil d’épaule. Les symboles c’est extrêmement importants. Non, ça ne va pas changer les mentalités, d’ailleurs, personne ne prétend ça (ou alors iels ont tort et vivent au pays des bisounours). Mais ça participera à rendre visible ce qui est constamment balancé sous le tapis. L’écriture inclusive, sous une forme ou une autre, demande un effort car elle demande une modification de la langue que nous avons apprise et dans laquelle nous baignons. Adoptez l’écriture inclusive, sous une forme ou une autre, c’est peut-être finalement montrer qu’on est prêt à faire un effort pour inclure et rendre visible.

Et puis surtout : pourquoi faudrait-il faire un choix dans les luttes ? Si tout est lié, pourquoi faut-il choisir ? En théorie, nous sommes assez nombreuses et assez nombreux pour les mener de front, en fonction de nos compétences, de nos affinités, de nos besoins. Je suis par exemple bien plus qualifié pour parler de la mauvaise médiatisation des neuroatypies, ainsi que du sexisme par le biais de la langue, que pour parler de l’invisibilisation des personnes racisées, sujet sur lequel je dois plutôt fermer ma gueule et justement en apprendre plus. D’un côté, je peux être actif, apporter des informations, des explications, de l’autre, c’est sur moi que je dois travailler pour faire avancer les choses et être un allié digne de ce nom.

Si jamais vous avez encore un doute sur cette histoire de lien très fort entre langue, sexisme et violence, voici un bel exemple, bien dégoulinant de symbolisme. Voici sur quoi je me suis étouffé l’autre jour en donnant cours.
Peut-être as-tu entendu parler de la déferlante « me too ». Depuis deux mois, la parole des femmes a commencé à se libérer sur la question des agressions sexuelles subies, passant entre autres par une campagne virale à base de hashtag. La cynique que je suis a énormément de mal à le reconnaître, mais il semble que ça fasse (enfin) bouger des choses. Si bien que le Times a décidé de nommer comme personnalité de l’année 2017 « the Silence Breakers » (personnes qui brisent le silence). À la bibliothèque où je donne mes cours, on projette sur le mur les dépêches de l’AFP, AFP qui a donc relayé la nouvelle comme ceci : « Les briseurs de silence élus personnalité de l’année ». Et ça a été largement relayé comme tel. Oui, il y a un lien par mot, je retrouvais pas l’original de l’AFP. Mais il semble que personne ne se soit posé la question de la traduction. Le terme anglais est en effet non genré, mais le français DOIT choisir, on l’a déjà dit, et c’est souvent un (beau) défi pour les traducteurices. Les journalistes avaient donc le choix. Et ils ont choisi le masculin. Pour un mouvement de femmes visant à libérer la parole des femmes, notamment par rapport à la violence causée par des hommes. Un moyen symbolique de nous rappeler que le masculin l’emporte sur le féminin j’imagine ? Oh et pour couronner le tout… la traduction française efface donc la force dégagée par des milliers de femmes dans un moment de solidarité, alors que l’original effaçait déjà le fait que ce mouvement avait été lancé par une femme noire en 2006… En effet, Tarana Burle à l’époque constate que les services sociaux ne vont pas dans certains quartiers difficiles et cherche donc à recréer un mouvement de solidarité et d’empathie entre les femmes victimes de violences sexuelles Elle ne cherchait pas la viralité, mais bien quelque chose pouvant fonctionner sur le long terme. DONC, blanchisation, à laquelle on rajoute invisibilisation des femmes… dans leur propre combat (à chaque étape donc)… j’ai envie de dire. COMBO MOT COMPTE TRIPLE. Oui, tout est lié, définitivement.

Alors vraiment, je ne peux pas m’empêcher de me demander… les hommes sont-ils si fragiles que dès que les femmes disent quelque chose, il faut qu’ils se défendent ? se l’approprient ? nous effacent ? Qu’y a-t-il donc de si menaçant dans cette écriture inclusive ? Parce qu’au final, si l’écriture inclusive est, pour moi, clairement en phase de test quant à ce qui est de son application pratico-graphique, symboliquement, il est temps, il est même urgent, qu’on y vienne…

Sur ce, cet article est déjà affligeamment long (surtout sur internet où tout le monde préfère YouTube) et suffisamment bordélique… Mine de rien, j’ai dû couper un paquet de choses que j’avais en tête, alors peut-être une prochaine fois… En attendant on se retrouve sur les habituels  FB – Twitter pour celleux qui en ont envie, et je vous laisse en musique, avec cette nouvelle version de Fight like a girl d’Emilie Autumn… (plus à propos tu meurs)

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