Labyrinthe(s) ?

Elle parle. Clairement elle te parle. Mais seuls quelques mots parviennent à se frayer un chemin jusqu’à toi. Tu concentres toute ton énergie sur ses lèvres. Si tu pouvais seulement tisser un fil entre sa bouche et tes oreilles, tout deviendrait plus clair. Mais des interférences semblent toujours vouloir s’imposer, brouillant ainsi la transmission. Tu cherches, forces ta conscience à rester focalisée, mais toujours ton attention est appelée ailleurs. Pourquoi étais-tu venu la voir déjà ? Qu’est-ce que tu fais là ? Et puis, es-tu vraiment arrivé les mains vides ? Non, sans doute que non. Tu avais forcément quelque chose avec toi. C’est la première fois que tu la vois, tu ne serais sans doute pas venu les mains vides. Alors, forcément, tu avais quelque chose avec toi, quelque chose liée à la raison de ta venue ici. Seulement voilà, tu ne te souviens plus ni de l’un, ni de l’autre. Et tu n’arrives pas à entendre sa voix. Ce qui est terriblement regrettable dans le fond. Parce que si tu pouvais l’entendre, tu finirais forcément par comprendre pourquoi tu es venu la voir. Essayes encore, peut-être qu’à force d’efforts… D’ailleurs, elle ne se formalise pas de ton silence. Peut-être qu’elle n’a pas conscience que tu ne l’entends pas. Ou peut-être qu’elle se fiche que tu l’entendes. Peut-être qu’elle t’utilise juste pour se vider. C’est ça. Tu es un conteneur dans lequel elle se déverse. Quand tu regardes autour de toi, tu comprends. La maison est tellement remplie… À se demander comment elle parvient encore à faire rentrer de l’oxygène dedans. L’espace est plein… paperasse… vaisselle, propre, sale, cassée… nourriture, entamée, en sachet, écrasée, fraîche, pourrie, moisie, oubliée, prête pour ce soir… vêtements… et tellement de choses que tu ne parviens pas à nommer. Des cheveux aussi… des poils ? Oui c’est ça, il y a des poils. Tu sens l’odeur des chiens, et comme une évidence, tu devines soudainement qu’il y a plus de chiens dans cette maison que de doigts sur tes mains. Tu n’as pas peur des chiens. Non. Le problème n’est pas là. Alors où est-il ? Pas très loin, tu le sens, là quelque part, coincé entre les piles de bordel sans nom…

Alors que tu cherches des yeux la solution à ce mystère, soudain sa voix te parvient, claire et précise.
« Deux heures. Ça serait bien qu’on se rencontre deux heures par semaine. »
Claire et précise comme une malédiction. Tu paniques. Ce n’est pas une idée. Tu ne sais pas pourquoi là non plus. Mais ce n’est pas une bonne idée. Tu voudrais lui expliquer, mais ta voix s’emmêle, bafouille. Ta langue a comme soudainement doublé de volume et les mots ne s’échappent de tes lèvres que par entrefilets timides. Elle ne semble pas s’en rendre compte. À moins que là aussi elle s’en moque. Tout comme tu ne parvenais pas à entendre sa voix, tu ne parviens pas à faire entendre la tienne. Elle se lève calmement, avec une grâce et une délicatesse que tu n’aurais pas imaginées jusque là. Ce geste simple suffit à te calmer. Là non plus, il n’y a pas d’explication raisonnable, simplement, la voir se dresser ainsi au dessus de la table semble ramener une sorte de cohésion à l’univers chaotique qui t’entoure. Malheureusement, cet instant de répit est de courte durée. Tu n’as pas entendu la voix, mais tu sais qu’on l’a appelée. Tu n’as pas entendu parce que c’est comme si chaque élément de cette maison avait une voix en train de l’appeler. Chaque objet abandonné, chaque brindille cherche son attention et l’appelle. À laquelle de ces voix répond-elle ? Tu ne sais pas. Elle te sourit, ravie que vous soyez tombés d’accord.
« Il faut nourrir les chiens ! »
Elle quitte alors la pièce, emportant dans son sillage toute la délicatesse de la pièce. Il ne reste rien ici. Rien d’autre que toi et les voix de toutes ces choses traînant au sol, attendant qu’on les ramasse, qu’on s’occupe d’elles. Mais ce n’est pas toi qu’elles veulent. Tu n’es qu’un piètre remplaçant à côté de l’élégante créature qui habite cet endroit. La maison toute entière te paraît soudain hostile. Tu sais maintenant pourquoi découvrir le nombre des chiens t’avaient pétrifié un instant plus tôt. Leur odeur est partout présente. Elle t’écrase. Elle hurle « c’est chez nous ici ». L’odeur te mettrait dehors dans l’instant si elle le pouvait. Les voix des objets délaissés viennent se joindre à la cacophonie sensorielle désireuse de te voir vider les lieux. Tu ne sais pas quoi faire. Tu ne lui as pas dit au revoir, tu n’as pas pu. Tu ne sais même plus pourquoi tu es venu, et voilà qu’il te faudra revivre tout ceci deux heures toutes les semaines, sans même savoir au nom de quoi. Il faut que tu partes. Au fond de toi, tu sais que ce sont des choses qui ne se font pas, qu’il faut dire au revoir. Mais ce n’est plus tenable ici, tu sens l’odeur devenir de plus en plus forte, les voix se faire hostiles, les murs se resserrer sur toi au point que l’air commence à manquer, il faut que tu partes.

Tu commences alors ta route. L’expression n’est pas exagérée. La maison est immense, un véritable labyrinthe. En fait, elle est tellement immense que plusieurs arbres ont déjà poussé à l’intérieur, poussant du même coup les tas d’objets contre les murs, défaisant un peu plus l’ordre qui aurait pu s’installer. Tu ne sais pas par où elle est partie. Et tu ne te rappelles pas comment tu étais arrivé dans cette pièce où tu discutais avec elle. C’est comme si tu n’avais jamais existé avant cette conversation avec elle. Comme si tu n’avais jamais entendu la moindre voix avant que la sienne ne se fraye un chemin vers tes oreilles. Tu ne comprends pas les règles de cet endroit. Tu erres plus que tu n’avances. Il faut pourtant que tu saisisses la logique des choses si tu veux pouvoir sortir. Ne disposant d’aucun indice, tu te décides à te fier à ton instinct et tu fuis l’odeur des chiens. À l’inverse du traqueur, tu redescends la piste qu’ils ont laissée, allant là où elle est toujours moins nette. Les murs te semblent de plus en plus serré sur toi. Le chaos ambiant se fait de plus en plus difficile à étiqueter. Les arbres sont de plus en plus épais, leurs racines de mieux en mieux installées. La lumière se fait plus rare. Tu commences à douter de ton choix… Peut-être que tu t’es enfoncé toujours plus profond dans la maison au lieu de te rapprocher de la sortie comme tu l’espérais. Tu arrives finalement à un saule pleureur. La lumière qui en émane adoucit enfin l’hostilité qui t’étouffe la gorge depuis qu’elle est partie. Ses longues branches soyeuses courent tranquillement le long des murs. Un courant d’air vient même se glisser entre elles, orchestrant alors une douce chorégraphie. Tu ne sais pas d’où il vient, mais tu te sens enfin apaisé. Tu viens alors t’adosser contre son tronc noueux. Tu relâches ta tête contre l’écorce et en apprécies le contact rugueux. Sans t’en rendre compte, et sans que tu ne l’ais vraiment voulu, tu t’endors.

C’est ce même courant d’air qui plus tard vient te réveiller. Les fines branches sont venues caresser ta peau avec toute la douceur dont tu la croyais capable tout à l’heure. Tu voudrais rester ici, tranquillement installé. Ne plus bouger, simplement profiter de cet instant de paix. Mais les branches se font insistantes : il faut que tu partes… C’est avec une tristesse résignée que tu te lèves. Tu sais que l’arbre a raison, il faut que tu partes. Devant la tristesse que tu affiches, le saule pleureur se refuse à te laisser partir seul. Ses branches s’élancent alors doucement, rampant le long des murs, choisissant avec soin les couloirs où s’étirer. D’autres viennent amicalement tenir ta main : tu n’es pas seul. Et ainsi, l’arbre te guide jusqu’à la sortie tant désirée. Tu n’as pas le temps de remercier le saule pleureur. À peine es-tu dehors qu’il ne reste plus aucune trace de la maison. Comme si tu n’avais fait que la rêver. Tu sens encore sur ta nuque les marques laissées par l’écorce du tronc, sur tes bras les fines griffures des feuilles. Tes doigts les caressent doucement : tu n’es pas seul.

Il fait nuit dehors, et il te faut maintenant rentrer chez toi. Tu commences alors à remonter les rues. Tu te voiles la face. En si peu de temps, ton cerveau a développé cette nouvelle acuité toute particulière : il omet de te signaler que tu es à nouveau au cœur d’un labyrinthe. Et tandis que tu longes les murs de briques noires luisantes de rosée, ton cerveau aligne tes pas sur le tracé du lierre qui passe là, sûr qu’à l’image du saule pleureur, la plante saura te ramener à la maison. Il faut te reconnaître que le calcul était bon. Car te voilà enfin devant ton immeuble. La même brique orne le fronton. Tu es quand même légèrement étonné de voir l’ensemble aussi mouillé. Tu n’as pas entendu la pluie. Il n’y a pas de flaque au sol, et pourtant tout cela semble trop. Tu essaies de ne pas y prêter attention. D’ailleurs, tu n’en as pas le temps, un nouvel obstacle s’offre à toi. La porte est fermée à clé, il faut réussir à convaincre le digicode de bien vouloir te laisser entrer. Un tel appareil jure avec l’architecture du bâtiment, mais là encore, tu n’as pas le temps de te poser de questions à ce sujet. Le véritable problème à l’heure actuelle, c’est que le digicode ne fonctionne pas. Tu refuses de paniquer. Tu n’es pas arrivé jusque là pour paniquer maintenant. Alors tu trouves simplement le moyen d’ouvrir le boîtier, et te voilà déjà les mains dans les câbles, cherchant comment les démêler. Vraisemblablement, quelque chose n’est pas branché correctement. Quelque chose est endommagé. Mais tu n’as aucun moyen de savoir quoi ou comment. Il n’y a aucune logique dans ce tas de fils. Et plus tu enfouis tes mains dans les câbles, plus il y en a. Tes mains te brûlent par endroit, sans doute as-tu récolté quelques décharges électriques à force de frictions. La douleur ne parvient pas à ton cerveau tant tu es convaincu qu’il n’y a pas d’autre solution pour rentrer, que tu ne peux rien faire d’autre qu’en passer par là. Et tu insistes, persuadé que tu finiras par trouver la solution magique pour rebrancher le sinistre appareil à la porte d’entrée. Forcément, à un moment ou un autre, tu finiras par comprendre la logique. En attendant, des cloques commencent à se former sur tes mains.

Tu es surpris par la lumière qui s’allume. Tu ne l’avais pas remarquée, mais au dessus de la porte se trouve une fenêtre. C’est de là que vient la lumière qui se déverse comme elle peut sur le seuil où tu te débats encore avec la machine. Se produit alors le miracle que tu n’espérais plus : une femme ouvre la porte. Elle n’a pas la délicatesse de celle dans la maison. Si on lui trouve une certaine élégance, voire une élégance certaine, ses traits semblent plus grossiers, moins bien esquissés. Ses cheveux forment une masse brouillonne, comme essoufflés à la craie sur un mur. Mais tu t’en moques. Car elle te laisse entrer. Il ne se dégage rien d’elle. Ni hostilité ni bienveillance. Elle semble agir uniquement parce que c’est ce qu’il faut faire. Elle t’ouvre et se déporte afin de te laisser le passage, mais surtout, une vue dégagée sur ce qui t’attend. Car à peine as-tu posé les pieds dans l’entrée que te voilà tétanisé : des escaliers partout, donnant sur des couloirs sans fond et des portes sans fin. Tu ne peux plus faire un pas. Comme si ton cerveau ne pouvait plus contenir autant d’informations, tu n’arrives pas à esquisser le moindre geste. Tu satures de tous les côtés. Tes yeux comme fous cherchent un point d’ancrage, un endroit où commencer à démonter ce lieu. Tout ce que tu voulais, c’était rentrer à la maison… Tu sens les larmes commencer à couler sur tes joues, et tu ne fais rien pour les arrêter, tu ne peux rien faire. Tu n’as pas la force. Elles coulent elles coulent, prêtes à inonder les lieux. La femme pose alors sa main sur ton épaule, et d’une voix presque chaleureuse déclare simplement :

« Il vaudrait sans doute mieux se remettre au travail maintenant… »

Lorsqu’elle sort, elle ferme la porte derrière elle, te laissant seul dans le hall d’entrée, à contempler ce nouveau dédale au milieu duquel tu espères pouvoir trouver ta maison. Ton chez toi. Ce n’est qu’au moment où tes mains trouvent la force d’essuyer tes yeux que tu comprends pourquoi les murs à l’extérieur étaient à ce point couverts d’eau…

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