La note

K change d’histoire tous les jours s’il le désire. À chaque question que je lui pose, il est un autre. « We are friend right ? » Je réponds oui, parce que je crois que oui. En vrai je ne sais pas. La peur rampe au fond des tripes, quelque chose cloche. Mais il n’y a pas de mot pour dire. Distance oblige, je choisis la facilité, ne rentre jamais dans le vif du sujet.

Mais K change d’histoire. Travaille, renvoyé, mère abusif, fiancé, libertin, solitaire. Je peine à suivre. Je voudrais voir un esprit volage, une âme qui se cherche au milieu des contradictions qu’on connaît tous. C’est autre chose qui se révèle. Quelque chose qui cloche et sonne faux. Une dissonance profonde. Jet de fumée et murs en miroir. K ne se défile pas, K se déforme sous mes yeux pour ne pas être vu. Si je vois la mascarade, je ne peux que lui concéder une effroyable efficacité. Frileuse, je garde mes distances. Méfiante quand l’autre s’approche trop près trop vite, je me défile à l’étreinte virtuelle. « Psych budy ! are we best friend ? » Je ne peux pas répondre oui, ça serait mentir, mais comment répondre non ? Que veut dire pareille question ?

K change d’histoire continuellement, je l’aime bien quand même. Je m’habitue à ce défilé d’existence, finis par comprendre qu’il se voit aussi clairement que je le vois. Il fait face au même miroir déformant que celui qu’il renvoie. Mécanisme de défense, s’il ne sait pas qui il est, personne ne saura. « Hey skiz buddy, we live the same right ». Right. La peau frissonne. La réponse est oui sans hésitation. Il y a une simplicité à lui parler. Si le mécanisme de défense est différent, le fondement est le même. Je comprends ses raisonnements, je n’ai pas à lui expliquer mes réactions. Il n’a pas à se justifier comme il doit toujours le faire, je n’ai pas à traduire mes propos dans une langue névrotiquement acceptable. La ressemblance est troublante. On n’est jamais aussi unique qu’on le croit. Je voudrais reculer, mais ne peux déjà plus renoncer à la simplicité de ces échanges. Ne pas avoir à traduire mon monde intérieur constamment est un soulagement à nul autre pareil. « Are we friend ? » Yes we are. Je comprends enfin la précipitation et me vois contrainte d’admettre dans le même temps l’infâme solitude dans laquelle je suis condamnée à vivre et qu’il vient un instant dissiper.

Et puis au matin, la lettre de suicide. Le blanc. Le silence. Quelque part, une voix voudrait crier « I thought we were friends ». Il n’y a pas de réponse, il n’y a aucun endroit où lâcher pareil message. La chasse à courre est lancée. Je ne peux rien faire. Rien d’autre que regarder l’écran défiler de nouvelles qui n’en sont pas. À quel moment je peux décider d’arrêter l’ordinateur ? Éteindre l’ordinateur, est-ce l’abandonner encore une fois ? Je ne suis même pas sur le bon continent, qu’est-ce que ça change ? « Are we best friend ? » Je ne sais plus. La question résonne dans la vide. Répondre non c’est l’abandonner, répondre oui c’est mentir, dans tous les cas c’est trahir. Le monde continue sa course mais je ne suis pas là. J’attends que l’écran dévide autre chose que le silence.

Une journée passe et le silence se brise enfin. K est quelque part, hospitalisé de bonne grâce. Le soulagement dans la communauté. Moi aussi. Je respire à nouveau. Mes lettres lui sont parvenus. Quelque part il est toujours là. « hey psych buddy, thanks, I really thought it was over for me » Je souffle.

Finalement la vie suit son cours. Les nouvelles de K arrivent découpées au sécateur dans la communauté. Les histoires se suivent et ne coïncident pas. Histoire après histoire, l’écran de fumée est à nouveau en place. Je ne dis rien. D’une certaine façon, elles sont toutes vraies. Sans exception. K se cache, recolle ses plumes. Nous sommes amis, alors je ne dis rien, et laisse les écrans de fumée en place. On ne peut pas obliger quelqu’un à se montrer.

« Are we friend ? »

One Comment

  1. Répondre
    PINKY 8 décembre 2015

    très beau et très touchée

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *