La mort de la Femme-Pendule

                My Sleeping Karma – Ephedra

Un mouvement. Fin. Léger. Un frémissement peut-être. Une vibration. Un tremblement d’une délicatesse d’origami. Si petit et inexistant qu’on aurait pu passer à côté sans s’en rendre compte. Pourtant, le mouvement était bien là. Il essayait de prendre de l’ampleur. De soupir en ondulation, d’écho en résonnance, il voulait grossir.

                Il était temps.

La Femme-Pendule ne savait pas comment réagir. L’espace avait bougé. Elle l’avait senti. Alors même que son corps s’enlisait dans l’eau gelée, elle avait senti l’épave se déplacer. Rien, ce n’était rien. Ce n’était même pas censé arriver. Ce n’était pas possible. L’uroburos avait gelé le temps. Tout déplacement était par là même devenu impossible. La salle de bain dans son bateau bien amarré assurait ainsi la sécurité de tous. Ce n’était pas possible. Stopper la course du temps avait été salutaire. En échange, la Femme-Pendule avait donné sa peau pour enregistrer chaque seconde, mémoriser chaque image et chaque son. Aujourd’hui son épiderme tout entier était couvert d’instants-clés. Des clés qui n’ouvriraient peut-être plus jamais aucune porte si l’épave repartait de plus belle.

                Tout va bien maintenant.

Il fallait agir. Mais le froid lui avait raidi les membres jusqu’à l’inconscience. Jusqu’à passer de l’autre côté de la douleur Jusqu’à ce moment où la douleur n’est plus qu’un fantôme d’une autre vie. Il fallait pourtant qu’elle bouge. Quelqu’un devait constater l’ampleur des dégâts. Et ça ne pouvait être qu’elle. Quelqu’un devait bouger. Le mouvement s’amplifiait. Un simple contact avec le sol suffisait à prendre conscience de son existence.

                Si tant est qu’il y ait encore un sol.

La Femme-Pendule observa encore la salle de bain. L’eau avait envahi tout l’espace disponible. Les lignes du carrelage perdaient de leur régularité à son contact. Il n’y avait plus aucune rigueur dans leur agencement. Impossible de passer entre elles, impossible de les éviter. Impossible simplement. Les lignes étaient floues, menaçantes. Les lignes dissolues annonçaient la fin du monde. Peut-être une illusion d’optique, mais elles semblaient se brouiller sous la pression du mouvement, toujours grossissant, bientôt onde de choc. La vibration semblait prendre de l’élan pour mieux s’insinuer dans les failles.

Quelqu’un devait rester
Quelqu’un devait observer
Quelqu’un devait noter
étudier
cartographier
statistifier la chose

Mais il n’y avait personne. Il n’y avait jamais eu personne d’autre. Et peut-être qu’il n’y aurait jamais personne. Il fallait agir. Les vibrations les avaleraient bientôt tous.

Le Marchand de Sable ne pouvait pas. Entièrement dévoué à la panique du moment, il était incapable d’en comprendre les tenants et aboutissants. Il se dispersait en états d’urgence, toujours à la recherche d’un moyen de stopper l’eau. La montée semblait irréversible. Alors il courrait. Pas le temps de trouver la solution du problème. Pas le temps de trouver la fuite originelle. Alors il courrait, il se déversait en sacs de sable partout où il le pouvait. Il s’éparpillait, grain après grain, incapable de savoir s’il serait jamais assez fort pour endiguer la crue. Le Marchand de Sable s’essoufflait en panique dans cet espace où l’air se faisait rare. De l’eau glacée ou du sable rugueux, quel était le pire entre le poison et l’antidote ?

Il n’y avait personne d’autre et pourtant quelqu’un devait gérer l’urgence
Une de plus
Car sans l’écoulement du temps, tout était une urgence
Et la vibration enflait toujours.

Pandore avait créé la surprise. Elle avait bougé alors qu’on la croyait finalement morte. Inconsciente insouciance, ses bras s’effilochaient toujours un peu plus sous l’acide enfin libéré de la boîte. Sa peau en lambeaux était comme un voile délicat, prêt à l’envelopper si elle trouvait par quels mouvements elle pouvait agir sur la culpabilité qui la poussait à ravaler encore un peu plus la douleur. On lui aurait dit d’arrêter que ça n’aurait rien changé, elle aurait continué de nager, de forcer l’ondulation de son corps jusqu’à la boîte maintenant éventrée. Elle n’écoutait plus depuis longtemps. Prise à la gorge par le poids des messages contradictoires, Pandore n’écoutait plus personne.

                Débrouille toi
                Vous n’avez pas mal
                Il fallait venir plus tôt
                Je ne comprends pas pourquoi vous avez mal
                C’est de l’inconscience d’avoir traîné comme ça
                Pourquoi vous êtes venue
                Je ne vois pas où est le problème
                Vous ne pouvez pas gérer ça toute seule
                Débrouille toi
                               toute seule.

Pandore, la tête droite et la voix morte depuis longtemps, avait ravalé toutes les couleuvres passant un instant dans l’équipage. Pandore avait sans doute fini par s’arracher la langue à force de la mordre pour se taire, pour taire les faiblesses des rats de l’équipage : l’uroburos qui croulait sous son propre poids, le rire de Cassandre comme une malédiction qu’elle jetait aux autres autant qu’à elle-même, le sang de la morte incapable de mourir pour de vrai, la panique incapable du Marchand de Sable, la peau de la Femme-Pendule qui n’en pouvait plus de se souvenir… Pandore avait avalé sa propre langue, et dans le même mouvement des litres de son propre sang. Sans jamais émettre la moindre plainte. Et quand la boîte avait cédé sous la pression des hurlements, des cauchemars et de l’odeur de pourriture, quand on l’avait alors accusée de tous les maux, elle ne s’était pas plainte. Elle avait ri jusqu’à s’étouffer de l’eau qui montait. Parce que c’était la seule chose à faire. Parce que c’était tout ce qu’il restait à faire. Parce que c’était la seule option viable.

                Et maintenant les amarres ont lâché.

Pandore savait, mais Pandore ne pouvait pas dire. Pandore n’avait pas le droit de dire. Jamais. Elle avait juré. Elle plus que quiconque sur le bateau connaissait le prix du sang. Elle n’avait pas le droit de le dire. Avec le temps, elle en avait même oublié comment parler.

                Peut-on en vouloir aux gens de ne pas voir ce qu’on leur cache ?

La Femme-Pendule devait bouger. Il n’y avait personne. La vibration avait tellement grossi qu’elle n’avait plus rien d’une vibration. La vibration était devenue faille sismique. L’épave se cabrait avec toujours plus de force. Les lignes du carrelage n’auraient bientôt plus le moindre sens si on ne faisait rien. Les lignes du carrelage n’alignaient déjà plus la moindre pensée.

                Il était temps.

La Femme-Pendule devait bouger. Il n’y avait personne d’autre. Le Marchand de Sable ne pouvait pas arrêter sa course. Pandore nageait mollement à la recherche des fragments de la boîte. La Femme-Pendule devait bouger, c’était son rôle. Toujours, elle les ramenait à la maison. Elle leur avait promis.

Quand elle força son corps à se redresser, la douleur toute entière se réveilla. La violence de l’impact lui coupa le souffle l’espace d’une autre onde de choc. Inspirer, renvoyer la douleur là où personne ne pouvait l’entendre, avancer. Ce n’était pas la première fois. Mais cela faisait longtemps qu’une douleur n’avait pas hurlé autant pour se faire entendre. Longtemps qu’elle n’avait pas eu à serrer les dents au risque de les briser. Et il n’était plus possible de l’enfermer dans la boîte…

On s’habitue à tout même au pire
Surtout au pire
La mémoire corporelle est sans égal

La première impulsion était la plus dure. Forcer le corps à aller à l’encontre de lui-même. Forcer la boucle. Devenir L’uroburos. La première impulsion était la plus dure. L’élan, tout était dans l’élan. Il fallait savoir donner l’élan puis en profiter. Devenir le mouvement perpétuel… La clé était là. Le prix à payer était connu. Cassandre sourit entre les lignes effacées du carrelage. Cassandre avait toujours su. Elle avait simplement attendu. Quand son regard rencontra enfin celui de la Femme-Pendule qui l’avait si souvent ignorée, elle tendit simplement la main. Entre les doigts blancs de la vendeuse de malédiction, une simple fissure de carrelage. La Femme-Pendule savait… Mais il fallait la clé, il fallait forcer le corps à cette première impulsion. Il fallait sortir de l’eau glacée. La première impulsion était la plus dure…

                Les liens du sang ne sont jamais qu’une histoire dont on a oublié la fin.

La Femme-Pendule avala la fissure sans plus y réfléchir. Les ondes de choc se multipliaient, se rapprochaient. Elles s’écrasaient sur l’épave sans plus de cérémonie. Il était temps. Les jambes réagirent au poison avant même que le cerveau n’ait eu le temps de lui donner un nom. La première impulsion était donnée, la Femme-Pendule allait pouvoir regagner la surface… Dans son sillage, un mince filet de sang s’échappait tranquillement de la fissure dans son bras droit. La Femme-Pendule n’avait pas remarqué la blessure, ou avait fait mine de. Le Marchand de Sable chercha à jeter le sable nécessaire pour éponger. Pandore récolta les gouttes flottantes pour les ajouter au contenu de la boîte. Cassandre s’était déjà renfoncée dans les lignes du carrelage, pleurant silencieusement d’avoir eu raison cette fois encore.

                Il était temps.

Dehors, la tempête faisait rage. Une fois sur le pont de l’épave, la Femme-Pendule comprit. Les amarres avaient lâché. Et voilà maintenant qu’ils dérivaient sur l’océan. Le bateau sans carte ni boussole avait flotté au gré des vents mauvais. L’œil du cyclone ne les avait abrité qu’un temps avant de les abandonner, ils se retrouvaient maintenant piégés au cœur même de la tempête. Les vagues s’éclataient sur la coque avec la force de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Le vent s’engouffrait dans les fissures de l’épave, tordant le bois qui hurlait tout le silence dont il était rempli. Du silence de l’épave prête à se déchirer de l’intérieur ou des hurlements des vagues affamées, impossible de savoir ce qui faisait le plus mal. Dans tous les cas, on n’entendait plus rien…

                Dis-moi, pourquoi les gens ont peur du noir ?
                Les monstres se cachent dans le silence…

Au milieu du vacarme aléatoire, la Femme-Pendule n’entendait plus rien. Il n’y avait plus rien. Il n’y a personne. Le rire de Cassandre, le craquement des os de Pandore, les cent pas du Marchand de Sable, le flottement de l’uroburos… plus rien. Il n’y avait plus rien. La Femme-Pendule ne s’était peut-être jamais sentie aussi seule que là, sur le pont de l’épave, nue au milieu de la tempête où elle n’entendait plus rien. Sa peau fatiguée ne pouvait plus suivre le rythme. La violence du vent à même l’épiderme décoloré ravivait toutes les cicatrices. Seule, nue, au milieu de la tempête, la Femme-Pendule en aurait pleuré, mais ses yeux avaient encore une fois oublié comment faire.

                Non, ce n’est pas ce que vous ressentez
                Ce n’est pas pour ça que vous allez mal
                Vous vous trompez
                Non mais en fait tu vas pas si mal

La Femme-Pendule n’entendait plus rien qui puisse la guider. Il n’y avait plus personne. La tempête avait pris ce qui n’aurait jamais dû être perdu. La solitude l’enserra d’une étreinte lourde et poisseuse, sans porte de sortie. La tempête continuait d’enrager. Elle commençait à croire qu’elle allait mourir étouffée sous le silence et la solitude quand la mer s’ouvrit… Appelées par l’odeur du sang, les sirènes avaient rejoint la surface. Elles en voulaient plus. On les avait appelées et il n’était pas question qu’elles repartent les mains vides. Tout avait un prix et la première impulsion était la plus dure. La Femme-Pendule enfin découvrit la fissure sur son bras.

                Après tout, ce n’était jamais qu’un sursis…

L’entaille était belle, d’une précision chirurgicale. Le sang coulait calmement, comme il l’avait toujours fait, traînant avec lui les flots de pourriture habituels, sorte de mal nécessaire… Le silence hurlait toujours autour d’elle, lui frappant les tympans comme autant de rappels incessants. Les sirènes firent ce qu’elles savaient faire de mieux, elles se mirent à chanter. Leur mélodie vint s’ajouter au vacarme de la tempête. Impossible d’entendre au travers. Impossible de trouver ses compagnons d’infortune. Il n’y avait plus personne maintenant. Les sirènes chantèrent l’énigme intérieure, l’équation insoluble.

                Quelqu’un devait mourir.

La Femme-Pendule le savait depuis longtemps. Mais qui sacrifier ? Ils avaient survécu à l’océan déchaîné tous ensemble pendant tellement d’années… Qui sacrifier ? Cassandre et ses prophéties maudites ? Pandore et ses os brisés par le silence ? Le Marchand de Sable qui ne réparait que les urgences immédiates ? Et pourquoi ?

Quelqu’un devait mourir
et quelqu’un devait choisir

Les sirènes chantaient encore, les sirènes chanteraient encore, et les sirènes chanteraient toujours jusqu’à ce qu’enfin on leur réponde. Il n’était plus temps de regarder ailleurs. Il fallait une réponse, et il la fallait maintenant.

                Il était temps.

Peut-être que c’était à elle de mourir. La peau à la merci du vent hurlait qu’on arrête la douleur. La première impulsion était la plus dure, mais le corps n’oublie pas pour autant. Nue sous les vents, la Femme-Pendule avait peut-être enfin compris. C’était à elle de mourir. Et c’était insupportable. Alors c’était ça, ce qu’avait ressentir la morte au moment où on l’avait tuée ? Rien d’autre qu’un profond sentiment d’abandon, enrobé d’un silence à plomber la Terre entière ? Cette espèce d’immense vide qui appelait son nom ? Les sirènes sourirent, la réponse était donnée. Seul le vide connaissait le nom de la Femme-Pendule. Un signe qui ne trompait pas. Mais qui aurait son sang sur les mains ? À qui la culpabilité nouvelle ? Le sacrifice était nécessaire, la culpabilité inévitable. Tout avait un prix, et il fallait un coupable.

                Alors maintenant, qui aura mon sang sur les mains ?

Peut-être qu’au fond de l’eau, les rats trouveraient quelqu’un d’autre pour la remplacer. Peut-être qu’il était temps de trouver quelqu’un d’autre au fond de l’eau. Il était temps d’avoir un nom. Reste qu’elle ne serait jamais complètement rassurée : qui les ramènerait à la maison une fois que l’eau l’aurait avalée ? Qui sortirait de la tempête ? Quelqu’un devait mourir…

Résignée, la Femme-Pendule escalada la rambarde, et plongea ses yeux dans le vide alentour. Les sirènes se préparèrent à l’accueillir. Leur mélodie se modifia légèrement, d’harmonies en accords parfaits, leurs chants promirent la paix, le silence loin du vacarme, et même un nom. Fallait-il les croire ? La chaleur de leur sourire ne mentait pas, elle… Alors peut-être qu’il était temps. Elle crispa encore ses mains, engluée du sang coagulé depuis des années, sans que personne ne se souvienne plus à qui il appartenait. Ses doigts cherchaient encore à s’accrocher, par réflexe, habitude. Alors, la Femme-Pendule ferma les yeux. Et dans l’épave, tous retinrent leur souffle.

                La première impulsion était toujours la plus difficile.

 

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