It should be obvious…

Fiction Plane – Out of my face

Maman,
Je suis fatiguée. Parce que je ne dors plus. Je regarde le monde courir et le monde ne dort jamais, alors moi non plus. Je regarde le monde courir à sa perte et moi avec. Je regarde les articles qui tombent tout le temps, les nouvelles qui ne sont plus si nouvelles tellement elles sont toujours pareilles mais quand même il faut connaître la dernière. Sauf que la dernière n’est jamais la dernière tu sais… Un peu comme les rappels au concert, tout le monde sait que c’est programmé.

I feel alright, just get out of my face

Maman,
Je suis fatiguée. J’ai l’impression que c’est toujours pareil, que ça se répète encore et encore. Mais peut-être que c’est juste moi qui vois flou, moi qui comprends pas, moi qui ai encore raté un épisode. Peut-être que j’ai passé trop de temps dans les livres et les histoires, que j’ai tendance à croire que les choses peuvent bouger, s’arranger. Sans doute que je suis stupide, que je crois qu’il y a des solutions comme pour les énigmes et les romans policiers.

I feel alright, just let me have my space

Maman,
Je suis fatiguée. J’ai crachée de la colère tellement partout et tout le temps que j’ai la bouche en papier de verre. J’ai le verbe acéré et la sémantique en angle droit. Je bouffe mon propre cynisme à tous les repas. J’adoucis comme je peux à l’humour noir mais ça ne trompe plus personne. Ça ne cache plus l’amertume. L’acidité finit par ressortir et ça me bouffe l’estomac.

Don’t have the patience to explain myself to you

Maman,
J’en ai marre. De ramasser les potes suicidés, violés, battus, camés, alcoolisés, qui a même pas 30 ans se traînent déjà toutes les addictions du monde à force de vouloir oublier tout ça. J’en ai marre de retourner toutes mes poches de jean en fin de mois pour trouver 5€ à filer à une amie pour qu’elle puisse acheter des pâtes à ses gosses. Marre d’entendre toujours les mêmes histoires de boulots de merde, de patrons abusifs, de loyers qu’on peut plus payer, de tafs qui te défoncent la santé. Marre parce que c’est même pas des exceptions, juste le monde qui s’en fout. J’en ai marre de leur dire que ça ira mieux demain alors que putain j’en sais rien.

I don’t need to listen to your good advice, my friend

Papa,
Je suis fatiguée. C’était déjà la merde comme ça quand t’avais mon âge ? Ou c’est de pire en pire ? Et c’est quoi la pire des deux réponses ? Putain papa pourquoi, comment ça se fait que je sois déjà une vieille conne ? Pourquoi j’ai déjà l’impression que ça sert à rien ? Que toute façon c’est foutu ? Ça aussi c’était déjà comme ça quand t’avais mon âge ? Ou bien on est encore plus con ? Est-ce que la vie c’est jamais qu’une boule de neige qui file en avalanche jusqu’au prochain roc qui l’explosera ? Et de génération en génération on s’ajoute en flocons conglomérés, on se congèle jusqu’à l’immobilisme total, jusqu’à ce que la boule devienne inarrêtable, jusqu’à ce que le mur devienne la seule option. « Emportez moi dans la tourmente les freins ont lâché dans la pente« … Dis moi depuis le temps qu’on roule, combien de temps avant l’implosion finale ? Dis moi ça vaut encore le coup de s’extirper les jambes du bordel pour freiner pieds nus ?

It should be obvious…

Papa,
Pourtant on essaie. Mais ça marche pas. Ça tourne en rond. Ça revient au même. Le serpent se mord la queue alors même que vous nous avez tout raconté des serpents, de leurs pièges et astuces.Papa toi aussi t’as essayé non ? Vous aussi vous avez voulu que ça s’arrête. Vous avez bien vu, le mur les serpents et les conneries qu’on raconte et qu’on finit par croire parce que toute façon rien d’autre n’est possible. C’est comme ça faut s’y faire on peut rien y faire et toutes ces salades qu’on nous sort parce que soit disant on s’adapte pas. Putain papa, pourquoi on s’adapterait à un truc pensé pour nous démolir ? On est cons ou bien ? Pourquoi on devrait croire que c’est normal ? Pourquoi est-ce que tout le monde veut croire que c’est normal alors qu’on est tous putain de malheureux à se remplir d’illusions ? On nous dit « soyez heureux ! » pour nous vendre des miracles, pas pour qu’on le soit. Et maintenant on est tous malade à crever de pas y arriver.

I feel alright just get out of my face

Papa,
Je suis fatiguée. On voudrait bouger les choses, on voudrait changer le monde. On est jeune et con alors on voudrait y croire. On voudrait croire que peut-être on va trouver la formule magique qui va tout résoudre. C’est à ça que ça sert d’avoir 20 ans non ? Sauf qu’on est con. Et ils le savent. Parce que tu vois, on fait les mêmes conneries qu’avant. On prend les mêmes et on recommence alors même qu’on vient de gueuler que c’était des conneries. Putain papa on voulait qu’on nous entende et voilà qu’on se gueule dessus les uns les autres.

I feel alright I feel alright

Papa,
J’en ai marre. Marre de voir ma génération foncer dans les murs têtes baissées alors même qu’on les a repérés comme dangereux. Marre que celles d’avant viennent gentiment nous expliquer qu’on se fatigue pour rien, que ça sert à rien. Marre qu’ils viennent nous défoncer nos rêve pour notre bien. Marre des moulins à vent. Marre de plus pouvoir rêver. C’était déjà comme ça quand t’avais mon âge ?

And there is silence, and you know that it means that there is violence

Maman, papa, c’était déjà la merde quand vous aviez mon âge ? C’était déjà foutu quand vous aviez mon âge ? Pourquoi on nous parle de progrès quand rien a changé depuis que vous n’avez plus mon âge ? Et moi, quand j’aurai votre âge, est-ce que ça sera toujours la merde ? Est-ce que ça sera toujours foutu ? Parce qu’on est la génération sacrifiée, déprimée, blasée. On nous le répète tout le temps. Que même si c’est pas vrai, tous les articles le disent. Même si on veut pas les lire, on se les bouffe en pleine gueule tout le temps, alors on peut pas s’enfuir, on peut pas se choisir un autre avenir que cette génération pourrie qu’ils nous promettent. Maman, papa, le monde ne s’arrête jamais, le monde court toujours et nous on court après. On court après parce qu’il nous attend pas. On court après parce qu’on voudrait une place dedans. On court au risque d’en crever. Parce que depuis que vous avez eu mon âge, la boule de neige a continué de grandir, l’avalanche a grossi. L’avalanche continue de grandir mais pas nous. Alors on court pour l’éviter, la rattraper, ou la dévier. On court tellement et depuis tellement longtemps qu’on sait plus trop. Tout ce que qu’on sait, c’est qu’on n’a aucune chance si on s’arrête. On finit même par croire qu’on aime ça. À force ça finira peut-être pas être vrai, mais je sais pas si c’est une bonne nouvelle. Maman, papa, à partir de quel âge on a une place dans le monde ? Est-ce qu’on a encore longtemps à courir ?

It should be obvious to you…


Citation additionnelle : Damien Saez – Sonnez tocsin dans les campagnes.

À mes parents
Aux amis qui en chient
Aux inconnus qui en chient
À tout ceux qui continuent d’y croire quand même, d’essayer quand même.

One Comment

  1. Répondre
    PINKY 17 avril 2016

    Si le monde est vaste, que dire de l’univers… pourtant, il est fréquent d’entendre que le monde est bien petit ! Nous avons l’habitude depuis longtemps de ne voir que les choses qui ne vont pas, c’est inscrit dans nos gènes vraisemblablement et pourtant il y a beaucoup plus de choses qui vont bien et qui permettent de continuer à avoir foi dans ce que nous sommes. Oui, je reconnais ces paroles, ces visons et ces questionnements… pourtant discuter avec celui qui n’a rien ouvre des portes, voir la fleur rouge pousser sur le tas de fumier permet de croire en la vie, regarder le bal des gens et quêter leurs sourires est tout aussi vivifiant qu’Eole soufflant dans nos cheveux, entendre le chant des oiseaux dans nos villes bruyantes ou le rythme des paroles donne la mélodie à une journée… vivre tout simplement c’est cueillir tous les petits bonheurs qui parsèment notre chemin journalier, c’est refuser en partie cette nourriture pré-digérée que l’on nous sert tous les jours, c’est refuser de porter ce voile grisâtre et pernicieux qui vient nous obstruer la vue. La vie est un prisme, tourne le vers la lumière et il t’enchantera de mille façons.
    je suis touchée par tes mots et maux qui résonnent. A toi, à ton avenir.
    Prends soin de toi et de ta plume

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