Crues.

Du fond de l’eau, la femme-pendule observe le monde. De guerre lasse elle s’est laissée couler jusqu’au fond des océans. Le carrelage de la salle de bain commence lentement à se fissurer sous la pression. À la surface, le rire de Pandore continue d’hanter les vaguelettes. Depuis qu’elle a cédé, on ne la reconnaît plus. La morte a chuchoté et chuchoté encore, et Pandore a fini par obéir : elle a ouvert la boîte. Sa peau s’est détachée sous les marées d’acide, et personne n’a su qui riait. Le rire a rebondi de paroi en paroi, glissant parfois pour mieux repartir. Son sourire s’est dénaturé figé crispé jusqu’à ce que les muscles eux-mêmes demandent qu’on les épargne. Pandore allait bientôt éclater en mille morceaux. Il y aurait ce soir encore du sang les murs.

Peut-être que c’était la morte qui riait. Peut-être qu’elle se réjouissait à l’idée d’enfin ne plus être seule.
Mais la solitude est usuelle, intrinsèque, inévitable. Elle n’a toujours pas compris.
En même temps, une morte qui ne meurt pas, qu’est-ce que tu veux que ça comprenne ?
Clairement le principe même de la vie n’est pas acquis.
Nous étions d’accord : si les morts ne meurent plus, la solitude est inévitable. Le conseil avait statué.
C’était non négociable.
Avec un bac d’acide on peut toujours négocier…

Alors avant le grand démembrement, la panique s’était installée, de ces paniques qui ravagent les pierres les plus solides comme s’il s’agissait de poussière agglomérée. Dans un geste de folie pseudo-salutaire, le marchand de sables avait craché à qui le voulait bien ses cocktails mal dosés. Endorphine et mélatonine ne s’était jamais aussi mal mariées qu’en ces temps de soudaines inondations. Le manque se faisait sentir avant même le répit. Le vide en était venu ainsi à prendre plus de place que tout le reste. Pourtant, les sables s’étendaient à perte de vue dans la salle de bain bientôt trop exigüe.

Combien de fois faudra-t-il que nous ayons cette discussion ?
Une fois de plus
jusqu’à la fois de trop
Les morts ne meurent pas
Je n’est plus première personne du singulier
Nous sommes vides
et illusion
Laquelle est la bonne ?

Les sables jetés à tout va devenait rapidement étouffant. Déjà chacun voyait poumons et gorges se brûler à chaque goulée d’air. De la tornade d’acide qui se déversait de la boîte de Pandore, qui n’en pouvait plus de se démembrer sous le poids du rire trop longtemps contenu, ou des sables jetés à la cantonade par le marchand, il allait falloir choisir le moindre mal. Les votes étaient ouverts, mais le temps manquait. Alors la femme-pendule avait fini par décider. D’un geste ample et las, elle avait fait sauter toute la robinetterie de la sempiternelle salle de bain. L’eau avait dilué l’acide, le rendant quelque peu moins corrosif. Elle avait aussi dissipé les tempêtes de sable, les ralentissant ainsi pour un temps. Il était toutefois impossible de faire demi-tour : il n’y avait aucun moyen d’arrêter la crue ainsi provoquée. Pourtant, la femme-pendule le savait : il ne fallait jamais réveiller l’eau qui dort.

Et maintenant ?
Il faut rebrancher, relancer le système.
il faut repenser, reprogrammer.
Les échecs s’enchaînent, il faut un coupable.
Il faut une nouvelle carcasse, celle-ci est défectueuse.
Mauvais branchement. Mauvaise qualité.
La gangrène s’est trop propagée.
Vous savez, on s’en fiche un peu. On ne peut rien nous reprocher, on a fait avec ce qu’on avait.
Nous n’y sommes pour rien si le matériau de base était inutilisable.
Nous avons déjà fait tant avec si peu…
De toute façon tout le monde s’en fout
Nous premiers.
Jetons le reste aux ordures et mettons le feu !

Maintenant que l’eau est montée, la femme-pendule regarde le monde depuis le fond de l’eau. Elle avait résolu de s’allonger et d’attendre. Peut-être qu’il était temps d’en finir, de mourir, enfin, disparaître au moins, se diluer comme ça, dans l’eau dans l’air, dans un autre mensonge que celui qui l’avait vu naître. Il n’y avait de toute façon plus de place sur sa peau pour la moindre heure de plus. Elle avait perdu le compte depuis trop longtemps, sans doute au moment où elle aurait dû compter plus que jamais. La mémoire est parfois plus aléatoire que sélective… Maintenant qu’elle ne bougeait plus, qu’elle se contentait d’attendre la fin du décompte au fond de l’eau, elle voyait tout. Le temps s’était arrêté. Elle voyait le corps disloqué de Pandore, flottant sans aucune logique d’un côté ou de l’autre. Elle voyait le rire qui grossissait ou s’épuisait en fonction des vagues. Elle voyait la morte se traîner sur les murs, à la recherche toujours du tueur aux mains en sangs. Elle voyait les dents, les yeux et les serpents se perdre dans l’eau comme autant d’épaves oubliés. Elle voyait le marchand de sable nager au ralentis dans un monde qui le dépasserait toujours quoi qu’il arrive. Elle voyait le temps geler l’eau en strates de cauchemars, d’espoirs meurtris, de rêves oubliés, peut-être que quelques éclats de lumière parviendraient à se faire une place au milieu des tourbillons immobiles. Et surtout, elle voyait sur les murs, en immenses lettres emmêlées fatiguées, la seule vérité à laquelle elle pouvait se raccrocher maintenant.
Je n’est pas moi.
Restait à savoir laquelle était la bonne.

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