Ces questions que je voudrais que Charlie nous pose…

J’étais sensée me remettre à travailler sur mon mémoire aujourd’hui… Sauf que je n’y arrive pas. Et pour cause, aujourd’hui j’essayais de mieux comprendre ce qu’était cette bête-là, alors je pense que l’univers comprendra tout à fait (à défaut de ma directrice de recherche)(et si l’univers pouvait lui expliquer dans la foulée il serait bien aimable). Alors je profite de cette inproductivité côté mémoire pour être productive sur tout le reste.

On en est donc à J+7. Cela fait une semaine que j’oscille dangereusement entre cynisme frisant le nihilisme et l’utopie naïve. Ceux qui me connaissent savent que je suis une habituée de ce genre de numéro de funambule. Toutefois, cela fait une semaine que ces questions tournent et tournent dans ma petite cervelle sans trouver de réponse, et, souvent, sans rencontrer d’autres personnes se les posant. Du coup, je viens vous les poser. Sait-on jamais. Et une fois n’est pas coutume, cet article promet d’être particulièrement bordélique.

Et maintenant ?
C’est la première que je me suis posée. Quand j’ai vu la nouvelle apparaître partout sur twitter, une fois le choc assimilé, ça a été la première qui m’est venu : et maintenant ? Plus que la tuerie en elle-même, ce sont les retombées que je craignais, et que je crains toujours. Il y a eu ce truc un peu irréel « est-ce que c’est vraiment en train de se passer ? », alors pendant quelques heures, voire quelques jours (tout dépend de votre taux de cynisme), on a tous flotté dans une espèce de magma non définissable. Nous nous sommes retrouvés pris dans une sorte de film en stop motion, avançant à coup de tweets, d’éditions spéciales. Ca a déjà été prouvé maintes et maintes fois, ce genre de rythme empêche le cerveau de réfléchir. Encore une fois, ce n’est pas temps les morts de Charlie Hebdo, ni les raisons pour lesquelles ils ont été tués, qui m’ont fait, mais plutôt le fait de voir mon pays tout entier coincé dans une vision à très court terme, incapable de se projeter plus loin que le JT de 20h. Quelles allaient être les conséquences ? Comment allions-nous réagir ? Que venait signifier cet événement au milieu de nos vies ? Il y a eu tous les rassemblements, et j’avoue que ça faisait du bien de voir que les gens étaient capables de comprendre l’importance de pareille chose, capable de manifester à plusieurs miliers sans que l’on ne compte le moindre incident. Ca tenait presque du miraculeux. Et puis il y a eu tous les à côtés : les mosquées taguées, les gens agressés parce que basanés, etc. Alors ouf, très honnêtement, je m’attendais à ce qu’il y en ait beaucoup plus. Mais… quand même. Il y a eu tout ceux pour crier qu’ils l’avaient bien cherché. Bref. Ce qui m’inquiète majoritairement, c’est ce que nous allons faire de ça. Allons-nous poser des débats de fond afin que cet événement soit le dernier du genre dans notre pays ? Ou bien allons-nous considérer que l’enfer c’est les autres ? Que fait-on de tout ça, maintenant que l’émotionnel commence à retomber ?

Double discours et double peine ?
Il a donc fallu pleurer la mort de 17 personnes. Et puis, il a fallu se réjouir de la mort de 3 autres. Mon pauvre cerveau fatigué a eu grand peine à comprendre cette logique incongrue. Je n’excuse pas, et n’excuserai jamais ce genre de crime. Je ne pourrai jamais accepter qu’une agression, quelle qu’en soit sa nature, puisse être une alternative. Il n’y a pas d’exception. Ce genre de choses dépasse ma capacité d’entendement et de compréhension. Je veux dire, ça n’a aucun sens de tuer les gens parce qu’ils n’écoutent pas ce que tu leur dis, une fois mort comment tu vas qu’ils t’entendent ?? Bien entendu qu’un procès aurait été affreusement compliqué. Il aurait été coincé entre l’opinion publique et la nature symbolique du crime. Mais ça aurait ouvert les débats, ça aurait posé des questions. Bordel on l’a bien fait à Nuremberg ! (point Godwin check, tu peux retourner rager ailleurs, bisous) Et surtout, comment peut-on qualifier ces gens de monstres parce qu’ils ont tué pour des idées, et faire la même chose deux jours après ? Et en plus s’en réjouir ? Je suis désolée, mais j’ai beau retourné ça dans tous les sens, je n’y vois aucune logique, aucune cohérence. Dans le même temps, nous avons revendiqué notre nature de pays de la liberté, des droits de l’homme, le pays des Lumières, et nous avons appliqué la loi du Talion. Tout va bien, circulez, y a rien à voir.

Quelle responsabilité ?
Celle-là, j’aimerais vraiment, mais alors vraiment qu’on la pose. Que nos politiciens la posent, que des chercheurs plus avancés que moi la posent (même s’ils le font déjà, j’ai vu passé une interview de Boris Cyrulnik passionnante sur le sujet), que finalement, on essaie tous de se la poser à notre échelle. Nous accusons la société d’être responsable de ça. Breaking news : la société c’est nous. BFMTV oublie trop souvent de nous le rappeler. Et nous sommes responsables du chemin qu’elle prend. Quand on arrête de réfléchir, qu’on s’en va caillasser des mosquées, qu’on saute de joie parce que trois tueurs ont été tués pour montrer aux futurs tueurs que tuer c’est mal, qu’on trouve normal que l’armée aille protéger les synagogues alors qu’aucune n’a été touchée tandis que des mosquées sont vandalisées depuis deux jours, nous participons à l’évolution de cette société. Nous participons à la stigmatisation de certains couches de population. Nous validons des comportements. Cela fait des mois, voire des années, que nous laissons monter un climat ambiant de haine en France. Des années qu’on continue de donner des tribunes à Zemmour en lui opposant rarement quelqu’un pour démontrer qu’il ment comme un arracheur de dents. Des années qu’on dit que c’est hallucinant ces scores du FN, mais qu’on continue de ne pas aller voter. Des années qu’on laisse passer des lois ultra-sécuritaires sans broncher. Des années qu’on laisse la manif pour tous manifester au nom de la liberté d’expression, quand bien même ils revendiquent qu’on retire des droits à une autre couche de population. Et la liste doit sans doute pouvoir s’allonger. Nous sommes, tous autant que nous sommes, responsables de tout ça. Ce ne tombe pas du ciel comme ça. Quand nous laissons des gens sur le carreau, en nous donnant toutes les meilleures raisons du monde pour ça, nous participons à les stigmatiser. En 2005, ça avait joyeusement pété dans les banlieues. C’était il y a seulement dix ans, à l’échelle d’une société, c’était hier. Et pourtant, c’est déjà oublié, si peu a été fait depuis. Ou alors de travers. Créer des ZEP, dans le fond c’est bien, mais c’est aussi étiqueter ces gamins pour une bonne partie de leur vie. Qu’attendons-nous pour vraiment discuter de tout ça ? Parce que ce sont des questions bien trop complexes pour se voir expulsées d’un « c’est la faute à la crise » et qu’en attendant, la situation pourrit et purule…

Qui est un monstre ?
Ha oui… en toute logique ça devait arriver. Celle-ci a vu la victoire de mon cynisme. Cela fait un an et demi que je travaille sur des questions de représentations du monde, de l’autre, de différence culturelle, d’incompréhension culturelle, etc. Alors celle-là, c’est vous dire si je la tourne et la retourne dans tous les sens depuis un an et demi. Je savais qu’elle finirait par arriver, mais j’ai voulu croire que non. Ca y est, les trois terroristes ont perdu leur nature d’humains. Ce sont des chiens, des monstres, des barbares. Aller, je me la joue universitaire et je vous rappelle qu’éthymologiquement, le barbe, c’est l’étranger ? Je suis désolée, mais non. Je ne peux pas accepter de nous voir sombrer dans cette facilité linguistique. C’est au dessus de mes forces. Tant pis je ferai une overdose de cynisme, mais non, pas ça. Tout mais pas ça. Les trois terroristes étaient humains, français. Et aussi inconcevables que cela puisse être pour nous, ils avaient des raisons. Les déshumaniser fait partie du problème qui était déjà la cause même de cette tuerie ! Le serpent se mord la queue et il nous empoisonnera tous au passage si nous n’y prenons pas garde. Que nous le voulions ou non, ces hommes avaient leur raison. Et si nous refusons de les entendre, de les comprendre, alors nous refusons de voir la cause du problème, nous refusons de le résoudre. Et dans ce cas-là, on se retrouve dans trois mois. Et encore dans trois mois. Et ainsi de suite. Plutôt que de se venger en leur retirant leur humanité, essayons de comprendre comment trois personnes peuvent en arriver là.

Pourquoi Charlie Hebdo ?
Question très justement formulée par mon frangin. Ce ne sont pas les événements dramatiques qui ont manqué. Ce ne sont pas les atteintes à nos libertés qui ont manqué non plus. Ni celles faites à notre intelligence d’ailleurs. Ce ne sont pas les morts qui ont manqué. Alors pourquoi est-ce cet événement qui nous a rassemblé plus que tous les autres ? Le problème n’est pas tant que nous nous soyons réunis contre cela, après tout, il y avait de quoi, mais pourquoi celui-ci plus qu’un autre ? On ne fera pas un concours de morts avec le Nigeria, ni de liberté supposée de la presse avec la Russie ou la Corée du nord, il est évident que la proximité géographique joue, et on serait tous affreusement naïfs si on pensait qu’il était qu’il était possible de faire autrement (tellement naïf qu’on pourrait être le perso principal d’un shonen, c’est vous dire). Alors finalement, pourquoi pas. Des dessinateurs tués, c’est absurde tellement ça n’a aucun sens. Je ne vais pas revenir sur cette question, je pense qu’on est tous d’accord. Mais alors, pourquoi le reste du monde s’est-il lui aussi mobilisé ? Je veux dire, vous pensez que Charlie Hebdo c’était connu en Allemagne ou à New York ? Qu’est-ce qui fait qu’ils ont été si nombreux à témoigner leur soutien ? A se joindre à nous pour marcher dimanche ? A partir de quel moment cela nous a dépassé ? Ou alors je suis trop cynique, et aux yeux du monde nous possédons encore cette aura de pays des droits de l’homme, aussi le monde entier ne pouvait qu’être choqué d’un pareil événement en terre française. Ca me paraît peu probable, toutefois ce scénario est possible. Mais plus encore… revenons à notre histoire de proximité géographique. J’ai eu l’impression que les gens trouvaient normal que le reste du monde nous témoigne son soutien. Mais de quel droit ? Et nous ? Avons-nous bronché lorsque de telles choses se sont produites dans des pays pas si loin ? Alors vraiment, encore une fois, qu’est-ce que Charlie Hebdo avait de plus qui permette de déclencher ça ?

Le guide du parfait petit récupérateur ?
On a tout eu. Des blagues immondes sur twitter pour gagner du RT, aux T-shirt, en passant par l’incruste de Nicolas Sarkozy à la peine de mort de Marine le Pen. Pas vraiment de surprise. On pourrait lancer une belle cérémonie des pourris d’or. Je pense qu’on est tous d’accord là dessus (sauf si vous êtes d’accord avec Marine le Pen, mais ça c’est un autre débat, épargnons nous ça pour aujourd’hui voulez-vous ?). On a parlé de ceux qui revendaient le dernier numéro à prix d’or et tout. Mais moi, la question que je me pose est légèrement différente. Finalement, celui qui va récupérer le plus, n’est-ce pas Charlie Hebdo ? Avant de me jeter des cailloux, laissez moi m’expliquer, il sera toujours temps de les jeter à la fin de ce paragraphe (et rappelez vous que je vous avais prévenu, je suis tellement cynique depuis une semaine que je frise le nihilisme). Charlie Hebdo était une petite revue. Bien connue certes (notamment parce qu’il y a déjà eu des agressions là bas), mais au tirage limitée. Et comme environ… voyons… allez, disons 100% de la presse écrite, il connaissait des difficultés financières. Un appel aux dons avait déjà été lancé avant. Alors non, je n’irai pas jusqu’à dire que ça les arrange bien, j’ai moi-même mes limites. Toutefois, le numéro de cette semaine a été tiré à 3 millions. Je ne sais combien de gens qui n’en avaient même jamais parcouru un de leur vie sont allés l’acheter. Il a été traduit en 16 langues alors que le monde s’en battait bien les couilles avant. Plusieurs quotidiens ont fait un numéro spécial, certains vont même jusqu’à remettre les bénéfices de la vente de ces numéros à Charlie Hebdo. Même Google leur a donné des fonds. Là, je m’apprête à dire l’un des trucs les plus ignobles que je n’ai jamais dits de ma vie, même moi j’ai envie de me jeter des cailloux quand j’y pense (vous aurez été prévenus) : sans compter la masse de pub gratuite. (voilà c’est bon, je me suis jetée la tête contre un mur parce que trop c’est trop, mes excuses). On se retrouve face à un paradoxe bizarre : d’un côté, la mort des dessinateurs que beaucoup considéraient comme l’âme du quotidien, de l’autre, un regain d’intérêt pour ce même quotidien. Un bien pour un mal (en fait j’avais pas fini de dire des trucs ignobles semble-t-il…). Je ne dis pas que c’est bien ou mal. Là n’est pas la question, elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais. On n’est pas dans un blockbuster hollywoodien (même si les chaines info font tout ce qu’elles peuvent pour changer ça en série). Ces gens sont morts pour ce qu’ils croyaient, arrêter la publication aurait été les trahir, d’une certaine façon. Peut-être que ça sauvera le journal, en tout cas pour un temps, jusqu’à ce que tout ça retombe et que les gens se rappellent qu’ils ne lisent plus de presse écrite depuis l’iphone 3 (ouai non vraiment, trop de cynisme). Mais financièrement parlant, la plus grosse récup, c’est Charlie Hebdo. D’une certaine façon, tant mieux. Mais, ça me titille quand même qu’on me pousse à acheter un journal que je ne l’ai jamais lu pour défendre la liberté d’expression. C’est un chouilla antinomique. Après peut-être que toute cette réflexion-là n’a pas lieu d’être, je ne sais pas. Si vous êtes régulier ici, vous savez que j’ai du mal avec le deux poids deux mesures…

Il y en aurait encore tout plein d’autres… Mais comme vous pouvez le constater, je deviens vraiment trop irascible pour pouvoir tenir une conversation digne de ce nom (autocensure in your face !). Vous êtes bien sûr les bienvenues si vous souhaitez réagir. Mon avis n’engage que moi, vous pouvez bien sûr ne pas être d’accord (d’ailleurs, sur certains points, si vous pouviez me prouver que j’ai tort je serai tellement mais tellement heureuse !). Moi-même, j’évolue assez vite sur toutes ces questions depuis une semaine. Donc si on en reparle dans trois jours, pas impossible que j’ai bougé de point de vue depuis l’écriture de ces lignes. Donc, ne vous privez pas.

Pour compenser l’ignominie de cet article, la maison vous offre des animaux mignons. Et surtout conduisez prudemment. (non, ça n’a rien à voir, j’avais dit qu’il était temps que je m’arrête…)

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