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Dîtes 33 encore et encore et encore

_Bon, alors, que vous arrive-t-il ? De quoi souffrez-vous ?
_D’incompétence médicale.
_Voilà un diagnostique plutôt dur.
_Cependant parfaitement réaliste. Je ne pense pas me tromper une seule seconde.
_Vous savez, l’auto-médication est quelque chose de dangereux. Il faut s’en remettre à des experts afin d’éviter les accidents. Seuls des experts compétents peuvent parvenir à la solution idéale.
_Le problème est que des experts, ce n’est pas ce qui manque. Il y en a à tous les coins de rue des experts. Ce qu’il manque ce sont des solutions. Quant à la solution idéale il y a longtemps que j’ai arrêté de chercher. Ce qu’il nous manque ce sont des experts en expert. De vrais bons experts qui pourraient nous certifier qu’un expert de ci est bien un expert de ci et non un expert approximatif de ça. Car si je souffre de ci, pourquoi voudrais-je me faire soigner de ça ?
_Très bien madame, depuis combien de temps souffrez-vous de ces symptômes ?
_Trop longtemps.
_Quels examens avez-vous fait jusque là ?
_Echographie de la rate, fibroscopie cérébrale, radiographie de la cage thoracique, examen sanguin du bras droit à côté de la veine, examen sanguin du bras droit dans la veine, examen sanguin du bras droit un peu plus haut dans la veine, frottis des glandes lacrymales, biopsie mammaire et test d’urine classique.
_Un parcours assez complet dîtes moi ! Je vois que vous avez mis tous les moyens possible en oeuvre. Il ne manque presque aucune étape. Pour moi on approche le sans faute. Je vois dans votre dossier qu’il n’y a aucune mauvaise appréciation, tous les praticiens que vous avez rencontré sont d’accord pour vous faire passer à l’étape supérieure.
_Et quelle est telle cette étape ?
_Et bien, à ce stade-là, peut-être pouvons-nous envisager de vous faire passer experte vous aussi.
_Experte en quoi ?
_Experte en Incompétence Médicale. Il faut toujours dans les hôpitaux un ou une patiente qui puisse démonter tous les diagnostiques émis par les professionnels de la santé. Cela permet de garder un contre-poids.
_Quel est votre intérêt dans tout ça.
_Respect des lois de la concurrence. Et puis vous ne ferez que brouiller les cartes un peu plus. Vous n’allez pas proposer un diagnostique différent, vous ne ferez que nier tous ceux qui jusque là auront été formulé. D’autant que nous commençons à manquer d’idée. Le stress est une notion dépassée, le dérèglement hormonale ne rencontre plus un tel succès qu’avant et même les restrictions alimentaires vont finir par nous filer entre les doigts. Il nous faut du sang neuf.
_Tout cela c’est très bien, vous me proposez un emploi ce qui après tout ne peut pas faire de mal, mais puis-je savoir en quoi cela règle mes problèmes de santé à moi ?
_Tirez une carte.
_Pardon ?
_Tirez une carte. N’importe laquelle. Tirez une carte.
_ »Dérèglement dû aux changements brusques de la température ».
_Voilà. Veillez à mettre un pull quand il fait froid et à l’enlever quand il fait chaud. Accrochez un thermomètre à votre fenêtre afin de toujours savoir avec précision comment adapter votre tenue.  Et surtout ayez toujours une écharpe dans votre sac au cas où. Méfiez vous de la pluie bien entendu mais cela me paraît évident. Le thermomètre n’est pas remboursé mais il est possible de trouver des écharpes à des prix corrects dans les baby greniers et autre braderie. Satisfaite ? Si ce n’est pas le cas je peux toujours vous rajouter une échographie du foie et un examen de salive. Après tout, cela aura toujours l’avantages d’occuper vos journées.

A Pauline

Personnellement.

_Nous aimerions savoir pourquoi il nous faudrait forcément mourir.
_Mais parce qu’il le faut !
_Et pourquoi cela ?
_Parce que je ne sais pas comment finir l’histoire autrement.
_C’est trop facile. Je dirai même plus qu’il s’agit ici d’une facilité abusive.
_Peut-être, mais dans la mesure où ce sont les seules fins qui me réussissent vous n’avez pas votre mot à dire.
_Si, car vos fins ne nous réussissent pas du tout à nous.
_Ca je n’y peux absolument rien.
_Bien sûr que si !
_Bien sûr que non !
_Mais vous êtes l’auteur oui ou non ?
_Je suis l’auteur, mais ça ne change rien à la question.
_Ca change tout. Il en va de votre responsabilité.
_Ca ne change rien du tout. Il se trouve que je suis doué quand ils s’agit de vous faire mourir. Pour le reste, je suis parfaitement ridicule.
_Vous êtes tout autant ridicule à vous obstinez à nous faire mourir à tout prix.
_Ce n’est pas une question d’obstination. Nous parlons ici de talent. Vous ne devriez pas vous plaindre ainsi. Renseignez-vous, vous verrez que certains subissent des morts bien moins belles que les vôtres.  Regardez autour de vous, vous vous en rendrez vite compte. Ce sont des morts grotesques, pathétiques et laides de surcroît ! Les miennes sont d’une mise en scène parfaite, belles à vous couper le souffle et surtout elles arrivent toujours à point nommé.
_Parlons-en de tes morts. Elles se répètent, se répondent toutes tellement que personne ne se rappelle de la question. Elles n’ont pas d’identité. Tes morts n’ont pas de raison de vivre.
_Elles en ont forcément une. Je te rappelle qu’on ne peut pas mourir si on n’a pas vécu.
_Tu joues encore avec les mots.
_C’est mon boulot.
_Profites-en tant que tu peux le dire.
_C’est-à-dire ?
_A force de nous tuer, tu n’auras plus personne à faire mourir.
_Je n’ai qu’à en inventer d’autres. Vous n’êtes pas irremplaçables !
_Justement si. A partir de maintenant nous sommes en grève. Et ce pour une durée indéterminée.
_Vous ne pouvez pas faire ça. Je ne l’ai pas écrit.
_Ce ne nous pose plus problème.
_Bien sûr que si. Vous ne pouvez pas agir sans que je ne l’ai écrit.
_Maintenant si. Nous savons écrire nous aussi. Rien ne nous empêche de le faire.
_C’est déloyal.
_Pas plus que toi qui préparent notre exécution. Tu crois qu’on ne voit pas gribouiller sous la table ? Nous savions très bien que tu tricherais de la sorte. Tu n’as pas honnête. C’est de l’abus de pouvoir. Nous venons vers toi à la recherche de solutions et toi tout de suite tu sors les armes.
_C’est vous qui n’êtes pas honnêtes.
_Ne viens pas te plaindre ! Nous sommes comme tu nous as fait ! Nous aussi nous pouvons dresser les armes si tu refuses de nous écouter. Je te rappelle que nous savons écrire nous aussi.
_Et vous avez écrit quoi ?
_Ta mort. Il ne nous reste plus qu’à poser le point final. Si tu t’obstines, il ne nous faut qu’un peu d’encre.
_Et quoi alors ? Que vous voulez-vous ? Vous avez des revendications ou c’est pour le simple plaisir de me torturer ?
_J’avoue que te torturer est une activité des plus charmantes, mais ça nous paraît quelque peu inefficace. Nous avons donc préparé des revendications à te présenter. Tout d’abord, si tu tiens tellement à nous faire mourir, réfléchis plus. Trouve une raison, une explication. Nous sommes fatigués de mourir pour le principe. Alors travaille encore et trouve autre chose. Trouve nous des noms aussi. Nous sommes fatigués de n’être que de simples anonymes. Nous réclamons le droit de pouvoir aller à droite quand nous voulons aller à droite, de nous déplacer en voiture si nous le voulons. Tu peux décliner cette volonté à l’infini. Car nous exigeons le droit à notre volonté propre.
_Je ne pense pas pouvoir accéder à de telles exigences… J’en suis navré, croyez-moi, mais autant le dire tout de suite. Je m’avoue vaincu.
_Tu veux négocier ?
_Je ne suis pas sûr d’être en position de pouvoir le faire.
_Bien observé.
_Vous comptiez me faire mourir de quoi ?
_Tu meurs pour le principe.

Cynisme borderline

Je suis… à bien y réfléchir, vous dire qui je suis ne servirait à rien. Il y a des choses comme ça qui aujourd’hui ne sont plus que de vieilles habitudes. Du genre vieux chewing-gum collé sous la chaussure. Un nom, aujourd’hui, c’est un chewing-gum menthe allégé à la matière grasse. C’est vain. Ca sert à retrouver quelqu’un sur facebook, à la limite, et encore…

Ca sert à signer les pétitions aussi. Enfin quand on les signe. Parce que moi, j’aime ne pas les signer. J’aime les lire dans le détail. Comment l’étudiante en biologie des baleines se fera emprisonnée à vie par des autochtones d’un pays au nom imprononçable. Comment autant d’enfants français peuvent vivre en dessous du seuil de pauvreté parce que leurs parents vont travailler en bus. Ce genre de choses. je lis toutes celles qui arrivent dans ma boîte mail, sans exception. Et puis je les supprime. Sans avoir signé. J’aime cette sensation de contrôle, de prise sur le destin de gens dont j’ignorais l’existence et le nom deux minutes plus tôt.

Et quand on me demande de signer dans la rue… quand le mec m’expose tout, le poing en l’air et presque de vrais larmes dans les yeux… quand il m’explique en levant son petit poing fermé dans le presque vrai air… je dis que je ne signe pas. Quand il a fini et que son petit poing s’est rouvert un bref instant afin d’attraper le stylo.

A nouveau cette impression de contrôler la vie d’autrui. Car non seulement les petits vieux continueront de manger des poulets grippés dans leur maison de retraite insalubre à cause de moi, mais en plus ce mec a perdu 10 minutes pour rien. 10 minutes pendant lesquelles il aurait pu obtenir 10 signatures de plus. Mais non. Il a perdu 10 minutes avec moi. Pour rien.

Et moi… ça m’éclate.
Comme quand on passe à côté d’un SDF et qu’on ne donne rien. C’est pas grâce à nous qu’il mangera. J’aime ce sentiment.
Quand on me dit je t’aime je réponds par un « d’accord » ou « c’est bien ça ! ». J’aime, parce qu’en face, on ne dit rien, on ne répond pas, on ravale juste ses larmes. Des vrais de vrais pour le coup.

Certains me diront que je suis un salaud. C’est vrai. Mais moi au moins, je l’assume.

Auto-entreprise insconsciente

Un homme assis à un bureau, couvert de paperasse. Il fixe un cadre contenant une photo de lui même posé sur le bureau. Il s’adresse à lui, comme récitant toutes les répliques d’un dialogue entendu mille fois. Il adopte une posture différente en fonction de « celui qui parle ».

Pour commencer, je pense qu’il serait de bon ton que nous nous présentions. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je commence. Je suis Mr X, directeur de cette société depuis sa création. Voyez-vous, j’ai toujours été désireux d’être mon propre patron. Et il m’a semblé que devenir auto-entrepreneur dans le domaine des miroirs de poche personnalisables était le meilleur moyen d’y parvenir. Mais assez parlé de moi, j’aimerais en savoir plus sur vous.

Et bien voyez vous, c’est très simple. Je me nomme moi aussi Mr X et tout comme vous, j’ai toujours souhaité être mon propre patron. Par le plus grand des hasards, je pense moi aussi que les miroirs de poche personnalisable sont l’idée du siècle.

Très bien, je suppose que comme moi, vous avez fait l’habituel parcours du bac pro comptabilité…

… pour n’arriver à rien d’autre que des places de sous fifres sans…

… d’obscures entreprises de crème…

…de jour. C’est ça même.

Oui c’est l’évidence même. Votre CV est d’ailleurs plus qu’explicite à ce sujet. Mais j’aimerais savoir ce que vous pensez pouvoir apporter de plus à notre société.

Et bien…. moi. Tout simplement moi. Je pense que vous avez déjà conscience que sans moi vous ne pouvez absolument pas réussir.

Pourquoi cela ?

Parce qu’alors vous ne seriez jamais entier. Jamais complet.

C’est probable. Mais qu’est-ce que me prouve votre bonne volonté ?

Je vous jure sur ma tête que je suis d’une nécessité absolue pour cette entreprise.

En d’autres termes vous jurez sur ma propre tête que vous ne nuirez pas à mon entreprise…

NOTRE entreprise.

Notre ? Puis-je savoir en quel honneur je devrais vous associer à mon génie ? Après tout, c’est à cause de vous que nous avons échoué dans les bas fonds que vous connaissez.

Je ne nie pas. mais à chaque génie il faut sa part de bêtise. Sinon tout n’est que médiocrité enjolivée. Et je refuse de prendre pour moi seul l’échec des crèmes de jour. Je ne me considère pas responsable de cette opération.

Comment osez-vous ? Moi qui ais été si bon et qui vous ais offert une seconde chance. J’aurais pu refuser de prendre en compte votre candidature. J’aurais pu faire sans vous ! Certes ça n’aurait pas été facile mais cela restait néanmoins du domaine du possible.

Encore une fois je refuse totalement de porter à moi seul la responsabilité de nos précédents fiascos.

Mais qui alors nous a foutu à terre ? Qui s’est saoulé jusqu’à ne plus pouvoir faire quoique ce soit ?

Certes. Mais peut-être devriez-vous vous demander pourquoi. qui restait cloîtré ? Qui ne bougeait absolument pas ? Qui ne réagissait pas ?

Très bien… je crois que nous ferons sans vous.

Si vous le voulez. Mais je déplore que vous ne soyez pas capable d’être votre propre patron.

[un temps] Nous vous rappellerons.

Silence, l’homme se lève, jette le cadre contenant la photo au sol, déchire le « CV ».

Je dépose le bilan.

La ville autrement

_C’est pourtant simple ! Je ne vois pas comment tu fais pour ne pas comprendre… Il n’y a absolument rien de compliqué dans cette histoire…
_La preuve que si. Réexplique !
_Non ! Ca fait déjà trois fois.
_Aller ! Tu vas quand même pas me laisser comme ça ? Sans savoir et sans comprendre alors que ça a l’air d’être quelque chose de tellement évident pour toi… et pour tout le monde d’ailleurs…
_Bon très bien… Mais essaie d’être vraiment attentif cette fois. Je n’ai pas envie d’y passer la journée.
_Promis !
_Alors, tu tournes la poignée, et tu pousses le bâtant.
_Extérieur ou intérieur ?
_Ca dépend de la fenêtre.
_C’est ça que je ne comprends pas… comment peut-on laisser une chose si importante dépendre du hasard ?
_C’est une question de feeling je suppose. Il faut savoir improviser et s’adapter.
_Et si on y arrive pas ?
_Dans ce cas-là il n’y a plus qu’à recommencer. De toute façon à ce stade-là tu n’auras pas vraiment le choix alors autant faire avec.
_Je trouve ça bien embêtant… Ca ne risque pas de provoquer de terribles pertes de temps ?
_Si.
_Combien ?
_Ca peut aller de plusieurs jours à plusieurs années. Ca dépend de toi.
_Encore une part de hasard…
_Ouai. Va falloir t’y faire. La seule chose maîtrisable, c’est le sol et le nombre d’étages.
_C’est à dire ?
_A toi de bien choisir ta fenêtre. C’est le seul contrôle que tu puisses réellement exercer sur l’opération. Tu choisis comme il se doit la zone visée. Les pavés sont souvent plus efficaces, les parkings ont tendance à laisser de forts traumatismes dans la vie de tes contemporains. C’est un choix difficile dont découle beaucoup de choses auxquelles on a plus le temps de penser quand on a ouvert la fenêtre. Alors il vaut mieux tout calculer en amont. C’est moins risqué. Crois moi.
_Et le nombre d’étages ?
_C’est une mesure de sécurité. Disons que plus tu montes haut et plus tu as de chance de réussir ton coup. Certains réussissent même du premier étage, mais ceux-là sont de véritables artistes, ils appartiennent à la classe des héros et tu es encore loin d’en avoir l’étoffe. Mieux vaut choisir la sécurité.
_Pourquoi je ne pourrais pas tenter du premier étage si l’envie m’en prend ? Si ça se trouve, moi aussi je suis de la classe des héros ! Si tu ne me laisses pas tenter le premier étage on ne le saura peut-être jamais.
_Si tu te rates du premier étage, crois-moi, tu n’es pas prêt d’avoir une seconde chance. Il est beaucoup plus difficile d’ouvrir la fenêtre quand on est en fauteuil.
_Tu crois ça toi ?
_On dit souvent que la vie est beaucoup plus difficile pour les paraplégiques, on parle rarement de la mort mais c’est du même acabit.
_Pas faux…
_En plus, le saut est beaucoup moins beau. On tombe en masse difforme… c’est loin des performances qui peuvent être justement attendues par les spectateurs en bas.
_Les spectateurs ?
_Il y a en toujours. Si tu espérais ne pas en avoir, il fallait te spécialiser en falaise. La défenestration n’est pas pour les timides. Il y a toujours quelqu’un, un portable, une caméra, un oeil diffus et omniprésent pour surprendre ton saut, ta chute, ta fin. On saura forcément, on retrouvera forcément des traces, et on cherchera des réponses. Il n’est pas encore trop tard pour choisir la falaise si vraiment tout cela te pose problème. Mais ne compte pas sur moi pour t’accompagner, j’ai mieux à faire que gérer les suicides écolos.

World 2.0

_Est-ce que ça va faire mal ?
_Pourquoi cette question ?
_Parce que je n’aime pas ça, avoir mal. Ca oblige à se rappeler qu’on est là et qu’on ne peut rien faire. Que la fin arrive peut-être et qu’on la regarde arriver sans rien faire. Je n’aime pas ça. C’est tout. J’aimerais savoir si ça va faire mal parce que je devrais sans doute m’y préparer comme il se doit.
_Il s’agit d’un cas de fierté résistante. C’est assez grave. Surtout de nos jours ! Ce sont des choses qu’on aime pas trop voir traîner.
_Mais… les pouvoirs publics n’ont lancé aucun appel à la méfiance, aucune campagne de vaccination….
_En ce moment, les pouvoirs publics sont trop occupés à faire ce qu’ils peuvent pour rester publics. Vous comprendrez qu’on ne peut pas vraiment se permettre de les attendre indéfiniment.
_Oui mais quand même… j’ai payé mes impôts alors j’aimerais qu’on me mette au courant de ce qui se passe et de comment faire pour garder la tête hors de l’eau. C’est bien pour ça que j’ai payé non ?
_Pas vraiment, pour l’instant, vous payez surtout les frais des dernières campagnes pour la vaccination.
_C’était pour quoi ?
_Je ne me rappelle plus. Ecoutez, ça suffit maintenant. Ne faîtes pas l’enfant. Vous êtes une grande personne. Alors ne bougez plus, et laissez vous faire.
_Mais vous ne m’avez toujours pas répondu ! C’était la question la plus importante et vous n’y avez pas répondu ! Est-ce que ça va faire mal ?
_OUI ! Bien sûr que ça fera mal ! Nous allons vous retirer votre nom, votre fierté et vous donner un numéro que vous devrez conserver précieusement. Ce numéro vous sera utile pour faire vos courses et payer votre prochaine cure de vaccins. Je répète que vous devrez nous informer de toute information sur votre vie qui viendrait à changer : statut marital, emploi, âge, dernier livre lu et couleur préférée. Et ceci sans délai. Aller, ça ne fait pas mal longtemps, après, on s’y fait, et on oublie.

Les agriculteurs de demain

Un champ en jachère, quelque part où tout le monde s’en fout.

_Cette année, la récolte a été mauvaise.
_C’est de pire en pire non ?
_Je commence à avoir du mal à boucler les fins de mois.
_Jamais évident, surtout pour les mois à 31 jours, il ne doit pas y avoir assez de trous dans ta ceinture de semaine.
_Au contraire il y en a trop, mais pas là où j’aurais besoin qu’il y en ait.
_Jamais content. De toute façon, vous êtes connus pour ça vous. Il y a toujours trop de soleil ou trop de pluie, parfois c’est même les deux en même temps. On vous voit manifester à longueur de temps. A quel moment êtes-vous dans vos champs ?
_Quand on nous a viré de la rue. En vérité, on essaie de cultiver la rue aussi mais la vérité c’est que ce n’est pas un bon terrain pour cela.
_A ce point là ?
_Il y a tellement de gens qui plantent des choses en pleine rue…. Des regrets principalement. Si les gens gardent le nez rivé sur leurs chaussures quand ils marchent c’est pour que leurs larmes s’écrasent sur le sol et fasse éclore une vie nouvelle. Il semble que cette solution ne soit pas des plus efficaces.
_Comment ça se fait ? C’est pourtant une bonne idée.
_Les gens passent et piétinent ce que chacun plante sans se poser de question. Et puis il y a tellement de monde maintenant partout que ça ne voit jamais la lumière. Les bâtiments montent tellement hauts que jamais ça ne voit un oiseau. Ce sont des plantations mortes nées.
_Pourtant il y a des endroits où ça marche.
_Quand tu n’as plus rien bouffer depuis des mois tu ne passes pas ton temps à faire la fine bouche. Tu prends ce qu’on te donne et tu souris. Et puis tu en replante pour qu’un autre puisse en profiter à son tour et ainsi de suite. Au final on y arrive.
_Mais après. Après il se passe quoi ? Pourquoi ça finit comme ça, par des cultures mortes nées malgré toutes les larmes versées ?
_ La lumière. Manque la lumière. Sans lumière, la cornée finit par se racornir et la rétine par fondre. On voit moins bien où on met les pieds, et au final…
_Au final ?
_ Au final, cultiver la solidarité devient un rêve illusoire taxé de baba cool sur le retour.

Les deux se taisent, regardent leurs pieds et repartent en silence en se traînant. L’un s’arrête

_Et si… une marguerite ?

Il reste figé, à regarder en l’air, pour finalement reprendre son chemin, toujours en traînant les pieds.