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Plantes Carnivores – Extraits

La boîte était blanche
Et dans la boîte des lignes
Des lignes et des cases
Des lignes de cases
Des cases de lignes
Le tout dans un ordre aux allures de chaos maîtrisé
Trouver la bonne ligne
Trouver la bonne case
Trouver dans quel sens se ranger
Le tout dans une boite blanche
Donc
Tu vois pas le problème de la boîte blanche ?
C’est con ça
Parce que tu vois
C’est justement ça le problème
Dans la boite blanche on ne voit rien
Absolument rien
Parce que c’est une boîte blanche
Tout est blanc
Le blanc écrase tout
Jusqu’à la pupille de tes yeux
Et tu peux même pas t’en rendre compte.
Parce que comme tout est blanc
Pas de repère
Donc pas de distorsion repérable
Puisqu’il n’y a rien à quoi se repérer
C’est ça, la boîte blanche.
La boîte blanche,
Tu peux même pas savoir où elle commence
Où elle finit
Tu supposes qu’elle commence
Tu supposes qu’elle finit
C’est logique
C’est une boîte
Par définition
Par nature
Par principe intrinsèque
Une boîte a des limites, des côtés
Sinon ça s’appelle juste du vide
Du silence
Remarque ça marcherait aussi hein, ça expliquerait les échos
Enfin pour qu’il y ait écho, faut bien qu’il y ait de quoi rebondir
Donc des parois
Même loin
Même blanches
Même perdues dans le vide et le silence
Donc c’est une boîte
Un vide géant avec des côtés pour l’enfermer
Pas possible de savoir si c’est le vide qu’on enferme ou toi dans le vide qu’on enferme
Les deux
Pour pas qu’on aille nuire au monde
Ni toi ni moi
Et donc dans la boîte blanche
Il faut choisir la bonne petite case

*****

La femme de l’affiche : Bonjour

La femme de la rue : Bonjour

L’affiche : Vous savez que vous êtes laide ?

La rue : Pardon ?

L’affiche : Je pense qu’il est important qu’on vous le dise, vous êtes laide. Mais il ne faut pas vous inquiéter, c’est naturel. C’est normal. Vous êtes une femme, et par essence les femmes sont laides.

La rue : Écoutez je suis désolée, mais je ne comprends pas pourquoi vous me dîtes ça, en plus ça ne tient absolument pas la route.

L’affiche : Oh mais si, et vous le savez. Vous ne pouvez pas le cacher. Tout le monde le sait.

La rue : Absolument pas. Beaucoup de gens me trouvent très belle et me le disent d’ailleurs souvent.

L’affiche : Normal. Les femmes sont laides et les amis menteurs. Une combinaison aussi infaillible que fatale. Mais vous êtes laide et c’est un fait. Et si vos proches vous le cachent, vous ne pouvez vous le cacher à vous-même.

La rue : Ça suffit je ne me cache rien du tout et je n’ai pas à me faire insulter par un bout de papier sur le mur.

L’affiche : Vous le savez et c’est bien pour ça que vous parlez avec une affiche sur le mur. Parce que vous savez que dans le fond, dans le tréfonds de vous-même, vous êtes laide au possible. Et désespérément vous cherchez la solution, la cure magique. Vous la cherchez sur les murs et dans les magazines. Vous la cherchez à en crever. Vous désespérez de trouver. Vous y mettez tant d’énergie que vous en êtes pâle le matin et transparente le soir. À vous demander si vous n’êtes pas folle, si vous n’imaginez pas. Car forcément une solution existe quelque part et vous auriez déjà dû la trouver. Mais toujours rien. Alors pour votre bien, pour la survie de votre santé mentale, je vous le dis, je vous l’affirme et vous le confirme : vous êtes laide. De bout en bout. À l’intérieur comme à l’extérieur. Par essence par nature et par engeance. Vous êtes laide. Vraiment.

La rue : Je ne sais pas ce que je suis censée répondre à ça…

L’affiche : On dit merci.

La rue : …

Merci

L’affiche : Je vous en prie.


Ces deux « fragments » constituent le début de ma nouvelle pièce Plantes Carnivores.. Si ça vous a plu, vous pouvez vous procurer le texte complet ici. Et sinon, vous pouvez me retrouver sur FBTwitter. À très vite !

Nouvel arrivage le lundi : extrait 3

Voici le troisième et dernier extrait de Nouvel arrivage le lundi. J’espère que ça vous aura plus et que ça vous aura donné envie d’en voir plus !


 

lundi : 8h30 – 12h30
mardi : 8h30 – 13h30 (réel : 13h45)
mercredi : libre
jeudi : 6h15 – 14h (réel : 6h)
vendredi : 10h15 – 14h (réel : 14h10)
samedi : 13h15 – 20h45 (réel : 21h)

L’être-caissier depuis sa chaise. D’humeur joueuse il semble vouloir proposer une devinette. Il descend parfois de son perchoir pour aller titiller les autres en bas. Il se promène dans l’espace des caisses. Il passe entre les employés, entre les clients des scènes précédentes qui se sont tous tus, ils continuent néanmoins de faire leur vie, l’agitation habituelle. Lui passe entre eux et essaie d’attirer leur attention, il les perturbe. Il monte en haut de la chaise et jette des objets à ceux qui sont en bas. Il parle plus fort que nécessaire, marche plus fort que nécessaire. L’être-caissier se fait être truculent. Aujourd’hui, il est le Bruit.

Je ne suis personne et pourtant omniprésent. Je regarde les gens courir. Je renforce les sensations de fatigue, de stress, d’intolérance. Je suis un bip de caisse qui se répète à l’infini, une sorte d’écho qui s’auto-entretient. Un écho en abîme ! Je résonne et rebondis sur les parois, et chaque rebond résonne à son tour rebondit à son tour et chaque résonance, chaque rebond creuse un peu plus les murs. Je suis insupportable et pourtant sans moi le lieu paraît vide, incomplet. Je suis condition sine qua non.

Je suis un fatras de voix qui se parlent sans jamais s’arrêter. Pire, je suis un conglomérat de voix qui se parlent sans rien avoir à se dire. Je rassemble les conversations sur la pluie, le beau temps, les orages, les étés qui n’en sont plus et bien sûr qu’on ne sait plus comment s’habiller ma brave dame ! Je suis un bonjour qu’on ne prononce pas, un tu familier qu’on jette au visage, un ordre mal à propos. Je suis accumulation de blagues reproduites en série. Le rire est en bonus, toutefois il est rare qu’on l’entende sous cette couche de bruit. C’est dommage. La chute de cette blague était pourtant délectable.

Je suis un enfant qui crie et qu’on n’arrête pas. Pourquoi lui dire quoique ce soit ? Ils ont roulé toute la journée, il est normal que l’enfant soit énervé. Il est normal que l’enfant court partout. Il est normal que l’enfant casse des choses. Il est normal que l’enfant pique une colère parce qu’il veut aussi un snickers pour aller avec son mars. Il y a les larmes et le cri rauque. Et bien sûr cette espèce d’entre-deux étranglé. A cet âge-là ils ont la voix aiguë, de quoi prier pour qu’ils grandissent au plus vite. Tout ce qu’ils disent, ils le disent plus fort que de raison. Peut-être les parents leur disent-ils quelque chose mais on ne les entend pas avec tout ce bruit. De guerre lasse, ils ouvrent un paquet de chips qu’il pourra s’enfourner à même le palais pour faire cesser l’envahissante cacophonie. Je ris, tout se paye au prix un jour ou l’autre. Ils ont bien fait de venir en vacances pour oublier le bruit de leur vie.

Je suis une sonnerie de carte bleue. Code erroné ou paiement accepté. Tant qu’ils n’appuient sur aucun bouton je ne me tais pas. Je m’amuse de les voir regarder la machine qui annonce pourtant tout noir sur vert. La machine donne la marche à suivre pour arrêter la torture miniaturisée mais personne ne réagit. Et tandis que certains ressortent une fois leurs courses ensachés, les autres accumulent encore fragments de vacarmes sur échos saturés. Vous croyez que les poches sous leurs yeux ne conservent que la fatigue ? Nenni. Elles renferment tous les bruits qui à longueur de journées s’accumulent. Leur visage se fait lourd toujours un peu plus.

Je suis le Bruit. J’empêche le monde de tourner autant que je le propulse. Je valide un fonctionnement. Je confirme une existence. Je suis essentiel et invivable. Je suis omniprésent. Je suis intangible et pourtant aussi pesant que du plomb coulé à même la peau.

Pendant ce temps-là, l’espace s’est vidé de sorte qu’il ne reste qu’A et B au milieu d’un bordel infini. Quand l’être-caissier a fini de nous raconter sa vie trépidante, A et B tentent de nettoyer l’espace à l’aide d’immenses balais. Ils font des allers-retours en travers de la scène. L’être-caissier les regarde. Il y a d’abord un silence, on sent la tension retomber de quelques degrés. Comme un soulagement dans l’air, un peu comme si depuis 10 minutes quelqu’un ne sachant pas jouer de violon s’était pris pour un concertiste de renom avant que toutes les cordes ne cassent comme par miracle. Une fois apprécié pleinement cet instant, la conversation s’engage.

A : Putain y en a partout… ils peuvent pas s’en empêcher…
B : Mais genre ils te laissent le chou-fleur comme ça ? Au milieu des chaussures ?
A : C’est comme le pack d’eau abandonné là, à deux mètres même pas de la palette…
B : Y a des noyaux de cerises partout.
A : Ils pourraient au moins les mettre dans une poubelle ou un carton plutôt que les laisser par terre.
B : Mais ils râlent tout le temps comme ça ?
A : Oui, tu peux tout faire parfaitement, certains cherchent vraiment. C’est comme s’ils faisaient toutes leurs courses en se demandant ce qu’ils pourraient te reprocher. Une fois je me suis fait engueuler parce que je ne calculais pas le rendu monnaie de tête.
B : Tu fais quoi dans ce cas-là ? Parce que les choses elles sont écrites partout, et je ne sais pas, des fois c’est évident… Ou des fois, tu te trompes mais c’est pas grave non plus… Moi ça m’arrive quand je fais mes courses de pas bien lire l’étiquette, mais c’est ma faute, pas celle de la caissière.
A : Le mieux c’est de pas répondre au final. Ca te bouffe de l’énergie pour rien. Tu te fatigues juste et tu leur donnes raison. Les gens qui font ça cherchent à se donner de l’importance. Alors si tu passes 10 minutes à répondre à des questions posées juste pour être posées forcément…
B : Pourquoi ils font ça ? C’est ça que je comprends pas…
A : Moi non plus…

Silence

B : C’est vraiment difficile le dimanche ?
A : Tu vois le monde aujourd’hui ?
B : Oui ?
A : Bah pareil, mais avec deux fois moins d’employés disponibles…
B : Merde…

Silence

B : En fait sans les clients, c’est presque agréable ici…
A : Il fait frais, c’est calme…
B : On a la place et le temps de faire ce qu’on a à faire…
A : On est pas constamment interrompus par une question stupide…
B : Il manque juste une petite bière.
A : Et des chips !
B : Tiens d’ailleurs, y a un paquet d’ouvert… à moitié entamé… t’en veux avant qu’il aille en perte ?
A : Non j’aime pas celles-là.
B : Faut qu’on range la palette d’alcool, on peut pas la laisser comme ça au milieu du magasin…
A : Ah ouais, t’as raison. On a mis l’alarme ?

Nouvel arrivage le lundi : extrait 2

Et nous continuons ! Voici le deuxième extrait de Nouvel arrivage le lundi… Encore une fois, n’hésitez pas à me laisser votre avis… Revenez demain pour le dernier extrait !


lundi : libre
mardi : libre
mercredi : 10h30 – 13h30 (suppl : 15h30 -19h)
jeudi : 16h30 – 20h30
vendredi : 9h45 – 12h45 / 13h15 – 17h15
samedi : 7h30 – 13h30 / 15h30 – 18h30
dimanche : 8h – 13h

1 : Excusez-moi
A : Oui ?
1 : Est-ce que vous avez de l’eau dans ce magasin ?
A : Dans le fond à droite.
1 : Merci.
A : Bonne journée.

2 : Excusez-moi
A : Oui ?
2 : Où sont les œufs ?
A : En face des pâtes.

3 : Excusez-moi
A : Oui ?
3 : Vous avez du vinaigre de framboise ?
A : Non nous ne faisons pas cet article désolé.
3 : Excusez-moi

B : Oui ?
3 : Vous avez du vinaigre de framboise ?
B : Non nous ne proposons pas cet article.

4 : Excusez-moi
A : Oui ?
4 : Il y a du collant derrière les post-it ? Et ça, c’est pour effacer les stylos ?
A : Il suffit de regarder sur l’emballage pour s’en assurer. Ce que vous tenez ce sont des blancos donc oui ça permet d’effacer les stylos, et je ne crois pas que ces papiers soient autocollants monsieur.
4 : Ah d’accord, merci.

5 : Excusez-moi
B : Oui ?
5 : Où est la pharmacie ?

6 : Excusez-moi, vous savez s’il va faire beau demain ? Je voudrais faire un barbecue.

7 : Excusez-moi, à partir de combien vous prenez la carte ?
B : A partir de 5€.
7 : D’accord, allez y passez les courses.
B : Ca fera 4,85€.
7 : Très bien, je paye par carte.
B : Je suis désolée mais on ne prend la carte qu’à partir de 5€.
7 : Oui mais là ça fait presque 5€ !

3 : Mais vous n’avez pas de vinaigre de framboise parce que vous n’en avez plus ou parce que vous ne faîtes jamais cet article ?
A : Nous n’avons jamais eu de vinaigre de framboise en vente madame.

8 : Bonjour, comment allez-vous ?
B : Bien et vous ?
8 : Oh… comme une vieille vous savez. Je règlerai par chèque.
B : D’accord, il me faudra une pièce d’identité s’il vous plaît.
8 : Mais je viens régulièrement ! Appelez votre responsable il vous dira qui je suis !

9 : Excusez-moi, où est l’huile ?
B : Derrière vous monsieur…
9 : Oh merci ! Désolé ! Je crois que je vais changer mes carreaux, ou en mettre une deuxième paire par dessus… Viens voir l’huile est là ! La demoiselle m’a montré…
10 : Mais elle est où l’huile ? Je la vois pas !
B : Elle est juste sous votre main madame…

3 : Vous êtes sûre que vous n’avez pas de vinaigre de framboise du tout ? Parce que votre collègue n’avait pas l’air très sûr de lui…

11 : Excusez-moi, où sont les cotons démaquillants ?
A : Dans la dernière allée madame, tout au bout.
11 : Je ne les trouve pas !
A : Peut-être que nous n’en avons plus alors, mais ils sont bien à cet endroit.
11 : Vous pourriez m’en trouver s’il vous plaît ?

12 : Vous pourriez dire à mon fils de se calmer il m’écoute pas…

13 : Vous comptez ouvrir une autre caisse ?
A : J’aimerais mais je n’ai personne pour.
13 : Oui mais on attend !
A : Je fais de mon mieux.
13 : Alors ouvrez une autre caisse !
A : Mais je n’ai pas de caissier à mettre à la caisse en question !
13 : C’est vraiment mal géré…
A : Je ne suis pas responsable des plannings… n’hésitez pas à en faire part à la direction afin que ceci ne se reproduise plus.

14 : Dîtes à votre collègue de faire attention avec sa machine !
B : Ne vous inquiétez pas, il le fait. Il a l’habitude.
14 : Oui mais moi vous comprenez j’ai les jambes abîmées. J’ai Parkinson. C’est pas drôle, Parkinson à 30 ans vous comprenez. Et je n’ai personne pour m’aider. Je dois tout faire toute seule. Excusez-moi mais ce n’est pas facile pour moi. C’est vraiment difficile à vivre.

15 : Excusez-moi mais les chewing-gums ne sont pas affichés à ce prix-là. Vous m’avez fait payer 6 centimes de trop.
A : En effet. Souhaitez-vous un remboursement ?
15 : Moi je vous le dis juste comme ça hein. C’est pour vous, moi je m’en moque.
A : Vous voulez être remboursé ou pas ?
15 : Et bien maintenant que vous êtes lancé dans la manipulation, oui je veux bien. Mais à la base c’était vraiment pour vous hein.

Nouvel arrivage le lundi : extrait 1

Choses promises, choses dues ! Les 50 j’aime ont été atteint sur ma page facebook. En conséquence de quoi amis Termites, et comme vous avez été bien sages, voici un premier extrait ! Vous en aurez trois en tout pour occuper votre week-end. N’hésitez pas à revenir demain et dimanche pour en avoir deux autres. Et surtout continuez de voter ici pour savoir qui pourra repartir avec le texte complet (on sait jamais, si c’est un de vos amis, il pourra peut-être vous le prêter…). Les votes finissent lundi à minuit ! En attendant, profitez bien de votre lecture durement gagnée…


INVENTAIRE

A, B, C, D … Z : employés interchangeables et interchangés de scène en scène, l’alphabet ne comptant que 26 lettres il faut bien recycler. La grammaire c’est comme la planète, ça s’économise. On aurait aussi pu mettre des tirets mais nous parlons ici d’entreprises mettant l’humain au cœur de leur fonctionnement.

Truc / Machin / Bidule / Chose à cravate : il s’agit ici de cadres ne prenant pas toujours la peine de se présenter. Nous retiendrons simplement qu’ils sont au-dessus des A, B, C, D … Z dans la hiérarchie. Quant à leurs réelles missions… tout ce que nous savons c’est qu’elles nécessitent le port de la cravate.

1, 2, 3, 4 … ∞ : clients multiples interchangeables ou non. Ils forment une masse inconsciente d’être une masse. Se cachent à l’intérieur de cette multitude engluée le meilleur et le pire. Finalement c’est un peu tout le monde, un peu personne.

L’être-caissier : chargé de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Entre l’arbitre et le commentateur, l’être-caissier se fera un plaisir de se glisser dans vos pas afin de vous guider plus facilement. En cas de besoin, n’hésitez pas à lui poser vos questions. Assurez-vous tout de même de vouloir entendre les réponses. L’être-caissier est là sans être là. C’est une présence, un ressenti, un regret, un reste d’humanité.

La scène est divisée en deux espaces distincts.

Jardin : Boîte. Des murs. Avec des affiches aux couleurs passées, délavées. Des mots, des dessins, beaucoup de graphiques. Une ou deux cartes postales. Une table, des chaises. Des tasses à café, des restes de repas. Des papiers.

Cour : Des lignes au sol, blanches, jaunes et bleues. Les blanches pour les rayons, les jaunes pour les caisses, les bleues pour le plaisir. On aura pris soin de remplir l’espace de sacs plastiques, de carton d’emballage et de gens prêts à se plaindre. De ce côté-ci les couleurs des affiches sont vives. Un bruit de fond constant permettrait plus de réalisme.

Au milieu, un milieu parfait tracé au millimètre car nous sommes des gens précisément exigeants, une chaise haute, type chaise d’arbitrage de match de tennis sur laquelle trône l’être-caissier.

Sauf mention exceptionnelle, tous les personnages sont asexués, après tout, s’ils n’ont pas de nom, pourquoi se donner la peine d’imaginer quels sous-vêtements ils portent ?

Séance 2

Frère : lance les dés.
Soeur : Tu triches.
Frère : Qu’est-ce que ça peut faire ?
Soeur : C’est pas juste.
Frère : T’as qu’à tricher aussi.
Soeur : Pardon ?
Frère : Tu n’as qu’à tricher. Comme ça on est à nouveau à égalité.
Soeur : Être à égalité c’est quand on suit les mêmes règles.
Frère : Mais si on enfreint tous les deux les règles en question on se retrouve sur le même plan à nouveau.
Soeur : C’est tordu comme raisonnement.
Frère : Mais ça marche. Lance ces putains de dés.
Soeur : 10. Je reprends la main.
Frère : Alors ?
Soeur : Ton père ?
Frère : Pas le tien.
Soeur : Mon père ?
Frère : Pas le mien.
Soeur : Réponds bordel.
Frère : J’ai répondu.
Soeur : Faux. Tu te contentes de jouer avec les mots.
Frère : Mais mes réponses sont correctes. A moi. Donne les dés.
Soeur : Non.
Frère : En quel honneur ?
Soeur : J’ai fait un double, je rejoue.
Frère : On n’est pas aux petits chevaux. Donne moi ces foutus dés.
Soeur : Tu n’as pas donné de nom à ce jeu stupide donc pour peu que je sache on pourrait très bien jouer aux petits chevaux. D’ailleurs mon pion a une tête de cheval.
Frère : Très bien, je m’incline, lance les alors si ça te fait plaisir.
Soeur : Je n’ai pas l’intention de les lancer.
Frère : Et donc ! Tu comptes en faire quoi ?
Soeur : Tu ne m’as pas correctement répondu. Alors pour le moment je me les garde.
Frère : Ca veut dire quoi ça ?
Soeur : Ca veut dire que tu m’emmerdes à jouer avec les mots. Y en a marre de tes remarques à la con. Marre de tes petites réflexions, comme ça pour rien au détour d’une phrase. Maintenant tu me réponds. Sinon ces foutus dés comme tu dis on les enterrera avec moi. Pigé ?
Frère : OK OK. Donc on n’a pas le même père. Ni la même mère d’ailleurs. Toi et moi on n’est pas du même sang.
Soeur : Ca c’est la bonne nouvelle du jour. Mais te perds pas en baratin et finis ton histoire.
Frère : T’es la fille de la soeur de maman.
Soeur : Maman a pas de soeur.
Frère : Forcément, on n’allait pas te raconter qu’elle en avait une ! T’aurais encore été foutre ton gros nez partout. Ta mère était une fille-mère. Elle était beaucoup trop jeune pour t’avoir mais elle t’a eue quand même. Sauf qu’au final quand t’es arrivée elle s’est bien rendu compte que c’était pas possible. Elle s’est foutue en l’air. Ses parents, tes grands-parents, ils ont dit qu’ils voulaient pas de toi, que t’étais une honte vu l’âge de ta mère. Du coup maman elle t’a récupéré et t’a ramenée chez nous. Et ses parents ont plus voulu d’elle non plus. Et te voilà.
Soeur : Comment tu sais ça ?
Frère : Relance les dés.

Famille 1 : séance 1

Thérapeute : Voulez-vous qu’on parle de votre mère ?
L’homme : C’est obligé ? Car je n’ai rien à en dire.
Thérapeute : Non ce n’est pas « obligé ». C’est à vous de voir. Si vous n’avez rien à en dire peut-être avez-vous simplement quelque chose à lui dire.
L’homme : Pourquoi le dire à vous dans ce cas ?
Thérapeute : Vous l’auriez dit.
L’homme : [après un temps] Maman, je ne prends pas de sucre dans mon café.


L’homme : Le thérapeute que ma femme m’envoie voir voulait que je lui parle de toi.
Sa mère : Pour quoi faire ?
L’homme : Je ne sais pas. Il y revient souvent c’est tout. A chaque séance il lance le sujet.
Sa mère : Je me demande vraiment pourquoi tu vas voir un charlatan pareil. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête par la tête à ton idiote de femme de t’envoyer voir un charlot pareil ?
L’homme : Elle pense que ça peut m’aider, c’est tout. Il n’y a pas de mal à ça.
Sa mère : Ce qui t’aiderait c’est que cette femme arrête de te faire perdre ton argent à tout va ! Qu’est-ce que dirait ton père ? Tu le sais ce que dirait ton père ?
L’homme : Bien sûr que je le sais, il dirait exactement la même chose que toi.
[un temps]
Sa mère : Et qu’est-ce que tu lui as dit alors ? Sur moi ?
L’homme : Que tu ne te rappelais jamais que ne prenais pas de sucre dans mon café.

Anodin

_Il faut bien que quelqu’un appuie sur la gâchette.
_En quoi ?
_Pourquoi ?
_Parce qu’il faut que ça finisse ?
_Il y a d’autres moyens.
_Appuyer sur la gâchette est le plus efficace. Ce n’est pas de ma faute si c’est comme ça. Il faut arrêter la course. Et c’est ainsi que ça doit être fait.
_En appuyant sur la gâchette.
_Ce n’est pas un peu violent comme moyen ?
_On pourrait même dire complètement barbare.
_Sauvage. Vous êtes un sauvage. Vous ne pouvez pas mettre fin à cette course en appuyant sur la gâchette comme s’il s’agissait d achever un cerf essoufflé.
_Et bien peut-être que si. Peut-être que c’est la même chose. Exactement la même chose.
_Genre j’ai une gueule de cerf.
_C’est ce que j’ai dit.
_Je n’aime pas cette idée. Si nous sommes tu dis des cerfs essoufflés en bout de course, dis moi donc : qui nous court après ? qui va nous tirer dessus ? qui veut nous voir mort, finis, les quatre fers en l’air ?
_La question n’est pas qui.
_Bien sûr que si. Tu l’as dit toi même : quelqu’un doit appuyer sur la gâchette.
_La question n’est pas qui je le répète. La question est comment.
_Comment ? Tu te fous de notre gueule ?
_Comment la question peut-elle être comment ? Le premier crétin sait comment on fait pour appuyer sur une gâchette !
_Attends bientôt il va nous expliquer qu’il parle de gâchette métaphorique !
_La gâchette… n’existe… paaaas…
_Ou bien encore il faut que tu vois plus loin que la gâchette, plus loin que la crosse de ton revolver et ainsi seulement tu pourras appuyer sur la gâchette !
_Très drôle. Mais non. Je parle bien d’une vraie gâchette sur un vrai flingue. D’ailleurs, vous le savez très bien. Ne faîtes pas semblant. Même le plus crétin des cerfs boiteux sait reconnaître une arme à feu quand il en voit une.
_Je ne suis pas un cerf boiteux. Et je ne vois aucune arme à feu.
_Mais tu sais très bien qu’elle est là, qu’elle va finir par arriver et qu’elle va mettre fin à tout cela. Tu sais que ça ne peut pas se faire autrement, que ça ne peut pas finir autrement.
_Bien sûr que si.
_Alors comment ? Vas-y dis nous . Comment est-ce que ça peut finir autrement ? Comment faire pour que ça finisse autrement ? Comment tu veux faire ça ?
_J’en sais rien ! Mais nous ne sommes pas des putain de cerfs !
_Alors comment ? Vous voyez bien que la c’est comment et pas qui. Comment ? Comment comment comment !

Silence.

_Il faut que quelqu’un appuie sur la gâchette.
_Mais QUI ? Qui putain va appuyer sur cette putain de gâchette ?
_Arrête de crier comme ça… Ca ne sert plus à rien, on avance pas plus.
_Je ne veux pas que quelqu’un appuie sur la gâchette. Je ne veux pas que ça finisse. Je ne veux pas qu’on trouve qui va tirer. Ce n’est pas important de savoir qui va appuyer sur la gâchette, ni même comment. Pourquoi ça doit finir ? Pourquoi quelqu’un doit appuyer doit appuyer sur la gâchette ? Je ne veux pas qu’on trouve qui ni comment. Je ne veux pas être un cerf, même boiteux.

Silence

_Mais il faut que quelqu’un appuie sur la gâchette.
_Je ne veux pas qu’on appuie sur la gâchette, je ne veux pas qu’on appuie sur la gâchette, je ne veux pas que ça finisse…
_Il a raison, pourquoi ça doit finir ?
_Parce qu’il faut bien que ça finisse. Ca ne peut pas durer comme ça éternellement. C’est la seule façon que nous ayons de rester ensemble.
_Et si on ne voulait pas rester ensemble ?
_Pourquoi on devrait forcément rester ensemble ?
_Je ne veux pas qu’on appuie sur la gâchette…
_De toute façon même si on appuie on ne restera pas ensemble alors qu’est-ce que ça change ?
_C’est pour marquer le coup
_C’est nous surtout que ça va marquer
_pour qu’on se souvienne de nous
_ça va tellement nous marquer qu’on n’existera plus ailleurs
_on ne nous oubliera plus jamais
_on ne va plus pouvoir être tout court
_on sera à jamais dans les têtes
_Je ne veux pas qu’on appuie sur la gâchette.
_Il faut que quelqu’un appuie sur la gâchette.
_Qui appuie sur la gâchette ?
_Ce n’est qu’un détail. Un détail anodin. C’est un choix anodin. Même le résultat est anodin.
_Il faut que quelqu’un appuie sur la gâchette.
_L’Anodin appuiera sur la gâchette.

Une détonation. Un flash.
Seul en scène, recroquevillé sur lui-même.

_Je ne suis pas un cerf. Non non… je ne suis pas un cerf…. pas un cerf… non… Pas un cerf.