Posts in Category: Raisin Pip’s non memory

Vis là comme Sisyphe

Aesthetic Perfection – All beauty destroyed

Le problème quand on est un pépin, c’est que forcément, on n’a pas de main. On n’est pas équipé pour s’accrocher. C’est con à dire, tellement. C’est le genre d’effroyable évidence qui troue la conscience quand on se décide à ouvrir les yeux. Le genre d’évidence tellement évidente que les yeux ne tombent jamais dessus. Alors forcément, on se trompe de problème. Les pépins en premier.

Parce que du coup, le petit Pépin de raisin sec, quand il gravit la colline, il retombe. À chaque fois. il grimpe et grimpe. Il se force, il force son corps de pépin à prendre de l’élan pour gravir toutes les épreuves qui s’opposent à lui. Ça lui demande beaucoup d’efforts au pépin. Normalement, on n’est pas sensé avoir à tordre son corps comme ça pour qu’il avance. Mais le pépin si. Parce que c’était un pépin, donc pas de jambes, pas de mains. Juste son corps même pas rond, ovale, à faire rouler comme ça en haut de toutes les collines et le long de tous les précipices du monde. Alors forcément c’est pas très précis. Forcément le pas de côté finit toujours par arriver. On n’a pas de frein quand on est un pépin. Alors on a le choix : soit on s’épuise sur la route et on retombe mollement dans le vallon, si on a de la chance que ça soit juste un vallon et pas un abîme placé là par un architecte bourré, soit on arrive en haut mais pris dans l’élan, on retombe de l’autre côté, et à nouveau la dégringolade les yeux fermés en priant pour que de l’autre côté ça soit un vallon et pas un putain d’abîme. Parce que c’est fou comme il y a d’abîmes dans ce monde quand on n’a pas de bras pour se raccrocher au bord, pas de jambe pour freiner la chute.

If you don’t stop scratching
scars re-open.

Alors tu vois, le Pépin, c’est un peu un Sisyphe des temps modernes caché dans un bout d’écorce à venir. Sauf que le Pépin, il est pas bien sûr d’à qui il peut reprocher sa nature de pépin. Sisyphe au moins, il savait pourquoi, il savait qui maudire jusqu’à la fin de l’éternité ou de celle d’après. Le Pépin pas vraiment. Y a bien des noms qui lui traversent le cerveau, mais dans le fond, il arrive jamais vraiment complètement à se convaincre. Parce qu’après tout, il avait qu’à choisir d’être autre chose qu’un pépin non ? Il avait qu’à trouver le moyen d’être autre chose qu’un pépin et merde, fin du problème. Si être un pépin était la cause du problème, alors il suffirait de ne plus être un pépin pour le résoudre.

Easy as fucking ABC.

There’s no
nothing’s left to see

once all beauty’s destroyed

Pour ça que le Pépin continue de rouler de colline en vallon. Le Pépin continue de tanguer entre les précipices. Le Pépin continue de se balancer entre l’idée de tout arrêter et l’envie de continuer. Alors bon, il se dit qu’il va essayer encore un peu et qu’il verra bien après. Sisyphe encore. Parce qu’après quoi ? Après cette éternité ou celle d’encore après ? Parce que tout lui paraît une éternité au Pépin. Tout lui paraît montagne aux neiges éternelles ou abîmes sans fin ni fond. Alors il veut bien continuer encore un peu jusqu’à voir ce qui viendra après… mais après quoi ?

Il roule il roule le Pépin. Il balance son corps, prend son élan, attrape le vent, jette son corps sur les rochers et les cailloux, sur les arbres et les branchages. Il s’en fout d’avoir mal. Il veut juste l’atteindre ce sommet où paraît-il le soleil brille et réchauffe les corps et les âmes. Il a pas l’impression d’en demander trop. Juste un tout petit bout de terre, un tout petit bout de soleil. Et juste sentir qu’il y a droit qu’il peut rester là. Parce qu’il a rien fait de mal, à personne, juste il veut son coin de soleil. On lui a tellement dit que c’était bien le soleil, de sentir qu’il faisait chaud, de se sentir comme dans des bras accueillants. Merde. Son âme pour un bout de soleil. Il s’en fout des bleus à l’âme et au corps, des coupures et des égratignures, des nuages dans sa tête quand le corps s’engourdit trop. Rien à foutre du tout. Parce qu’au cas où, si jamais le Pépin n’atteignait jamais le sommet de la colline, au moins il aurait eu un bout de soleil… et même si c’est du faut, qu’est-ce que ça change ? Quelle différence quand on croit qu’on ne pourra jamais atteindre le sommet de la colline ?

There’s no
nothing’s left of me
when all beauty’s destroyed

Et parce que Sisyphe c’est cyclique, ce que le Pépin oublie à force de vivre sa vie au jour le jour, c’est que la nuit finit toujours par revenir. Alors encore le Pépin voudrait s’accrocher. À un label une étiquette, un mot magique qu’il pourrait incruster dans sa chair de pépin. Parce que les mots c’est magique, on n’a pas besoin de main pour s’y accrocher. On peut directement se les incruster dans le coeur et c’est bon, le tour est joué. Sauf qu’au moins les branches, on peut choper la première qui passe et ça marche. Alors que les mots, il faut bien choisir… Parce qu’une fois planté, on ne peut plus les enlever. Enfin si, mais ça part pas comme ça les mots dans le fond du corps et du coeur. Faut pas se tromper… et ça c’est trop de pression. Les mots qu’il devrait dire le Pépin pour qu’on l’aide, c’est beaucoup trop dur. Les mots qu’on devrait lui dire au Pépin pour l’aider, c’est beaucoup trop risqués. Les mots qu’il devrait choisir le Pépin pour s’aider, c’est beaucoup trop glissant. Il le sent bien que les mots lui glissent des lèvres comme il glisse sur les flans des collines et des précipices. Il lui faut un mot magique au Pépin. Un nom derrière lequel s’abriter, un nom pour s’assumer, un nom pour se battre, un nom pour grimper les montagnes, un nom pour soigner sa chair meurtrie. Ou alors un nom à affronter, un nom à maudire, un nom à proscrire, un nom à éviter, un nom à combattre, un nom à cartographier, un nom à disséquer. C’est ça qu’il lui faudrait au Pépin. Sauf qu’il y en a tellement. Et qu’avant la magie du mot suprême, il faut en passer par tous les mots qui font mal. Et ça, le Pépin, il en a marre.

There’s no
nothing’s left of me
when all beauty’s destroyed
There’s no
nothing’s left to see
once all beauty’s destroyed

Alors en Sisyphe increvable, le Pépin roule et roule, collectionne les bleus les égratignures et les coupures en arrivant à se persuader que tout cela est normal. Parce qu’après tout, à force de ne rien avoir connu d’autre, comment il pourrait penser autrement ? C’est un Pépin, pas un dieu qui s’amuse à faire pousser des cailloux énormes à des gens jusqu’à la fin de l’éternité, celle-là ou un autre. C’était même pas précisé dans le contrat.

Et c’est ça le problème avec les évidences. C’est qu’on oublie, on oublie tellement qu’on se trompe de problème. On ne voit même pas qu’on ne regarde pas au bon endroit. Parce qu’en vrai, les pépins, ça n’a pas de bras pour s’accrocher, ou de jambe pour freiner leur course, mais c’est pas grave. Parce que les pépins sont des graines, et que où qu’elles aillent, il leur suffit d’un tout petit peu de terre pour s’enraciner, et un jour, elles poussent et grandissent et fleurissent. Alors elles n’ont plus besoin de tordre leur corps pour prendre de l’élan jusqu’en haut des montagnes, tout simplement parce qu’elles sont maintenant si grandes que leurs branches peuvent atteindre tous les sommets avec juste ce qu’il faut de patience.

Les graines ne sont pas faîtes pour rouler jusqu’en haut des montagnes.
Les graines sont faites pour les dépasser le moment venu.

Cherche la terre où planter tes racines Pépin, et c’est le soleil qui te trouvera…

Le vol du Pépin de raisin

IAMX – I come with knives

Il y a des accident de parcours. Le Pépin se demandait toujours comment le monde pouvait se permettre de lui en demander autant. Le monde, c’était un truc pas logique pensait le Pépin. Le monde était immense et venait constamment lui rappeler qu’il était tout petit, tellement petit qu’il en était insignifiant. Sauf que dans le même temps, le monde exigeait qu’on soit toujours plus. Encore et toujours plus. Et le Pépin avait beau se regarder dans un miroir encore et encore, il n’était jamais qu’un minuscule pépin de raisin sec. Biologiquement parlant, il n’était pas sensé pouvoir tenir debout. C’est ce que le monde lui répétait.

Pépin un jour pépin toujours,
petite chose à la biologie non maîtrisée,
viens que je te raconte les histoires empoisonnées 
les espoirs acides qui brûlent la langue et l’estomac
les relents capricieux qui embrument le cerveau
Pépin petit pépin
viens chanter la chanson désharmonieuse
des corps en déroute
et des pensées malimbriquées
Pépin un jour pépin toujours
viens qu’on te redémarre
qu’on te relance le système
qu’on t’explique la vie
en mal en noir en sombre
le monde est grand Pépin

Il y a de ces accidents de parcours qui arrivent au détour du chemin. Une ornière, un dos d’âne ou une minute d’inattention. Ce genre de choses est si vite arrivées qu’on a à peine le temps de mettre un nom dessus qu’on est déjà éjecté de la voiture sous le choc. La collision rongeait encore les os du Pépin des jours après. La chanson maudite prolongeait la vibration à chaque mouvement. Il avait voulu soigner le mal par le mal. Il avait voulu battre les cartes, résultat, le Pépin était devenu un Icare ayant volé trop près des enfers. Il s’était brûlé la conscience et les ailes. Il ne pouvait plus voler le Pépin. À peine pouvait-il tenir debout. La chanson continuait. Le Pépin était à cours d’argument. Les accidents semblaient plus nombreux que le parcours lui-même. La route ne déroulait plus sous ses pieds. Le Pépin vivait dans une impasse et tout était foutu et tout était sa faute parce que le monde vous voyez est grand et que lui le Pépin il est tout petit alors il a essayé mais ça ne sert à rien quand on est un tout petit pépin dans un grand monde ça ne sert à rien à rien du tout on se brûle les ailes et l’estomac sans parvenir au moindre résultat alors pourquoi il continuerait à essayer de voler quand il ne peut même pas tenir debout ?

Pépin un jour pépin toujours
petite chose à la biologie non maîtrisée
viens que je te raconte les histoires sucrées
les espoirs pansements qui réparent la peau abîmée
les odeurs suaves qui dégonflent les yeux gonflés de larmes
Pépin petit pépin
il y a toujours d’autres chansons
des accord qu’on ne connaît pas encore
des mélodies qui n’ont pas été écrites
pour enchanter des corps qui n’y croient plus
et des pensées qui se cachent d’elles-mêmes
Pépin un jour pépin toujours
viens qu’on retrace les marelles
qu’on réinvente les comptines
et qu’on redessine ton histoire
qu’on lui choisisse d’autres mots
d’autres fins d’autres destins

Il y a des accidents de parcours et parfois le Pépin ne sait pas pourquoi il continue de se réveiller le matin. Il aimerait bien que ça s’arrête. Mais ça ne s’arrête pas. Dans le miroir, Icare, continue de battre des bras même une fois la peau carbonisée au dernier degré. De guerre lasse, le Pépin se dit que peut-être il a raté quelque chose, un quelque chose que seul Icare pouvait voir de là-haut. Quelque chose qui vaudrait la peine de continuer. À son bureau, le Pépin trace encore et encore de nouveaux plans. De nouvelles ailes. De nouvelles idées. De nouvelles pensées. Il y passe tellement de temps à son bureau que parfois il s’y endort. Il ne sait pas où tout ça va. Il ne sait pas ce qu’il dessine à son bureau. Ça lui fait peur. Au point qu’il lui arrive encore de tendre l’oreille à la mélodie empoisonnée qui lui grave les os façon pyrogravure.

Dans le miroir, Icare chantonne.

Pépin petit pépin
ce n’est pas grave
il faut juste voler plus haut
il faut essayer encore
il faut aller caresser le soleil
il faut aller voir
Pépin
même quand ça brûle la peau
le soleil est toujours plus chaud
et demain toujours plus beau
Pépin c’est promis
demain on volera plus haut
je te montrerai comment on fait
pour ne plus avoir peur de la chute
pour s’élever plus léger
pour ne plus regarder en bas
Pépin petit pépin
demain toi et moi on s’envole
on verra le monde d’en haut
et ce jour-là
pépin petit pépin
le monde si grand sera tout petit
Tu verras. 

À portée de cri

Un cri dans la nuit ne veut pas mourir. Dans la rue il erre, sans corps et sans structure. Le cri se heurte aux murs, le cri ne sait pas s’il faut qu’il évite les gens ou s’il faut qu’il les dévore. Le cri dans la nuit ne veut pas mourir, alors la nuit le suit. Des lambeaux d’obscurité sont collés à lui. Drôle de costume qui s’accroche et lui lèche la peau toujours plus fort. Parfois le cri essaie de s’y cacher, parfois le cri essaie d’avaler la nuit toute entière pour que nul ne puisse jamais la voir. Le cri ne sait pas sous quel jour se montrer. Faut-il étaler ses éclats, ses fracas, et tous les soupirs qui s’en suivent ? Ou bien faut-il se draper de toute la noirceur du monde comme s’il s’agissait de l’étoffe la plus précieuse qui soit ? Le cri se refuse à mourir… Quel que soit le prix à payer, le cri continue sa route. Le cri engloutira toutes les rues du monde pour survivre. Le cri dans la nuit ne veut pas mourir et c’est tout ce qui lui importe.

Mais ça Pépin, ce n’est pas toi. C’est juste un cri dans la nuit. Et si enfin il venait à mourir, cela ne signerait pas ton épitaphe, bien au contraire…

Le dictionnaire des mots invisibles

Il faudrait inventer de nouveaux pour te parler. Des mots faits exprès pour te consoler. Des mots qu’on aurait inventé juste pour toi. Des mots pour répondre à tes questions. Des mots pour te réchauffer le coeur et sécher tes larmes. Des mots pour te réinventer une histoire.

Les pépins comme toi, encore tout jeune et tout petit, ils ne savent pas encore que de tels mots n’existent pas. Tu auras beau plongé dans le dictionnaire de toutes tes forces, ils n’y sont pas. Nulle encyclopédie ne possède que la réponse que tu cherches. Aucune formule préfabriquée de pourra dire ce que tu veux cracher. Pas de lieux communs pour te dire d’affaire. Ces mots-là, ils n’existent pas.

Alors comment je peux faire moi, pour te les donner quand même ? Je vois bien que c’est là le remède que tu cherches. Mais dans une ultime cruauté je dois être celle qui te dira qu’ils n’existent pas. Ils sont comme le monstre du Loch Ness : on en parle encore et encore mais jamais aucune preuve ne vient étayer son existence. Ils sont comme ça, les mots que tu cherches.

Je ne peux pas les dessiner avec la facilité dont tu as besoin. Mes doigts engourdis pourront parcourir les touches aussi vite qu’ils peuvent, ça ne sera jamais assez rapide pour te soulager. Mais je peux dessiner des mots Loch Ness. Des mots à tête de dragon qu’on devine sur une photo floutée. Des mots avec des écailles à soulever pour découvrir des trésors cachés, des écailles à collectionner, à colorier. Des mots flottant, des mots volants. Des mots histoires pour s’en dormir. Des mots forces pour continuer d’y croire, continuer d’avancer. Je peux inventer des mots cachettes où passer la nuit, des mots masques pour faire peur à ceux qui s’approcheraient trop près, des mots tours de passe-passe pour gagner du temps, des mots illusions pour s’impressionner soi-même. Avec un peu d’imagination, je pourrai même te trouver des mots pavés à jeter au visage du destin ou du passé, des mots sortilèges pour maudire, des mots incantation pour se hisser plus haut. Les mots Loch Ness ont ça de bien qu’ils seront tout ce qu’il te faudra.

J’allongerai la liste, rajouterai des pages au dictionnaire. Jusqu’à ce que tu puisses inventer tes propres Loch Ness, avant de finalement ne plus en avoir besoin. En attendant petit pépin, n’en veut pas au monde de manquer de mots. Ne lui en veut pas de ne pas avoir les mots qu’il faut pour répondre à tes questions et enfin arrêter la douleur. Tu as encore tout le temps d’inventer ton dictionnaire pour lui expliquer. Un jour, à ton tour, tu inventeras des mots Loch Ness à offrir à ceux que le monde n’a pas pu dire.

Message in a bottle

Le pépin avait pris une grande décision. Le genre de décision qui change une vie. Enfin il espérait que ça serait le cas. Il était là, debout sur le rebord de la fenêtre et il avait décidé. Le vent lui soufflait dans les cheveux, le vide en dessous chantait ses douces berceuses, mais la nuit enveloppait le tout. Impossible de voir où la chute le mènerait. Impossible de savoir si le saut valait la peine. Le pépin pouvait aussi bien éclater en morceaux que bien tomber. Peut-être même que le pépin se trouverait des allures félines, alors il retomberait sur ses pattes, enfin. Depuis tout ce temps… ça fait tellement longtemps que ses pattes de pépin ne le portent plus vraiment.

Alors, s’il ne savait plus marcher ?

Il pouvait toujours rester dans la chambre. Se cacher encore et encore sous les couvertures. Bien sûr il y avait les cauchemars, il y avait les mains, il y avait les souvenirs, les doutes. Les et si. Les comment, les pourquoi, et surtout pas de réponse. Le pépin voyait bien : plus il restait là, plus il voyait ses jambes se dissoudre dans l’air. Peut-être qu’il avait tout inventé, peut-être qu’il en rajoutait, peut-être que tout ça n’était jamais arrivé. Ici, dans la chambre, il y avait tous les mensonges que le pépin se racontait pour que le monde tienne debout. Toutes les histoires qu’il avait inventé pour cacher la vraie. Il y avait les pièces d’un puzzle explosé qui venait lui rappeler…

Alors il fallait sauter.
Là bas, en bas, il retrouverait ses jambes. Il pourrait marcher pour de vrai, et non plus se contenter de flotter au hasard d’un coin à l’autre. La chute lui ranimerait les jambes. La chute le sortirait de là.

Là sur le rebord de la fenêtre, le pépin avait pris sa décision. Il était temps. Il avait rassemblé toutes les pièces de puzzle. Rien que cette tâche avait été épuisante. Il avait dû s’arrêter, faire des pauses, pleurer, avant de pouvoir terminer. Il était revenu sur le bord de la fenêtre. Là, il a pu mettre les pièces du puzzle dans des bouteilles.

Maintenant, il fallait sauter et trouver la mer. S’il ne pouvait plus marcher, quelqu’un pourrait bien l’aider à nager, non ?

La grande couverture des petits

Il était un pépin dans un monde de grands. Un tout petit pépin dans un monde de grands. Un tout petit petit pépin dans un grand monde de grands. Alors forcément…
Pour trouver son chemin, le pépin a du mal. Il a l’impression que tout demande beaucoup d’efforts. Il faut se battre pour tout dans ce grand monde de grands. Tout le temps. Le pépin ça le fatigue. Il ne voit pas bien l’intérêt. Et de toute façon il fait si bon dans son lit, alors pourquoi s’embêter ? Le pépin est beau joueur, il a bien voulu essayer. Mais il y a un moment où voilà. C’est pas possible.

Il voit bien le pépin, que le grand monde ne va pas le laisser comme ça. Il a beau se cacher dans son lit, bien à l’abris, tout petit sous les grandes couvertures, il voit bien que ça ne sera pas suffisant. Le grand monde de grands finira bien par rentrer. Et si jamais il n’y arrive pas il fera en sorte que personne d’autre ne puisse rentrer. Le pépin se retrouvera tout seul dans son petit lit avec pour lui seulement sa petite couverture. Il sait bien ça. Mais plus il le sait, moins il sort. Ca le terrifie encore plus. Il est là dans son lit et ne peut plus bouger tellement il a peur. Comment il va faire ? Il est tout petit et le grand monde s’en fout. Il faudrait qu’il devienne grand tout de suite, sans ça il se rend bien compte qu’on ne fera qu’une bouchée de lui. Une toute petite bouchée en plus…

Alors le pépin a beau retourné tout ça dans sa tête, il ne voit pas comment faire. Non vraiment. Il n’y a pas une carte quelque part ? Un mode d’emploi ? Quelques petits trucs qui lui permettraient de ne pas se faire manger trop vite. Dans un jour de bravoure, le pépin accepte de sortir le nez de sa couverture. Histoire de prendre la température du grand monde. Il faut qu’il se rappelle qu’il a pu arriver jusque là. Ce n’est pas la première fois qu’il se cache sous ses couvertures pour éviter le grand monde. Il faut qu’il fasse l’effort de se rappeler. Qu’il retrouve. Qu’il retrouve ses fois où le monde était trop grand et lui trop petit, mais qu’il était quand même sorti de son lit, sorti dehors pour voir de quelle couleur était ce monde si grand si terrifiant. Qu’il se rappelle surtout ses fois où il était revenu en un seul morceau, où il était revenu en pépin heureux d’être aller voir de quelle couleur c’était dehors. Qu’il se rappelle le nombre des couleurs dehors, leur force, leur teinte, leur odeur, comment elles fondent sur la langue quand on y goutte, comment elles font briller les yeux qui ont trop pleuré, la musique qu’elles laissent dans le creux de l’oreille. Il faut qu’il se rappelle de tout ça. Et qu’il se rappelle que pour ça, il faut sortir de son lit, quitte à garder un petit bout de couverture dans la poche, au cas où…

Toutes directions

C’était l’heure des choix. Le pépin se retrouvait à un embranchement. C’est pas qu’il y ait tant de routes possibles, quoique. C’est surtout qu’elles étaient annoncées n’importe comment. Des panneaux indicateurs dans tous les sens. Partout. Ca montait très haut tellement il y avait de panneaux. Tellement qu’on ne pouvait voir les derniers, ils étaient cachés par les nuages. Le pépin était bien embêté parce que lui il voulait savoir.

Il voulait savoir où elles menaient ces routes. Avant de s’engager il voulait tout savoir : le temps qu’il fera, le nombre de nids de poules, la hauteur des dos d’ânes et les éventuels voyageurs qu’il pourrait croiser. Il voulait savoir combien de temps il lui faudrait pour arriver à destination et combien de kilomètres faisait la route. C’était important avant de choisir son chemin. Mais le pépin ne pouvait pas lire tous les panneaux.

Ce n’était pas juste. Lui il était tout petit, juste un pépin de raisins secs. Bien sûr qu’il ne pouvait pas lire tous les panneaux ! Il était obligé de demander conseil à des plus grands que lui. Mais les plus grands sont chiants. Sous prétexte qu’ils pouvaient lire plus de panneaux que le petit pépin, ils voulaient tout expliquer au pépin. Comment s’habiller, quoi mettre dans sa valise, quelle chaussure et même ils lui disaient qu’il serait tellement plus heureux s’il faisait comme les grands lui disaient.

Le pépin commença à détester les grands. Il n’avait pas demandé à ce qu’on choisisse pour lui. Il voulait juste que ceux qui pouvaient voir plus loin lui lisent les panneaux hors de portée. De colère le pépin criait que même les grands ne pouvaient pas lire tous les panneaux, personne n’a les yeux qui voient derrière les nuages. Mais il avait bien du mal à se faire entendre de tous ces grands qui maintenant voulaient lui tenir la main pour traverser.

La nuit venue, le pépin se sentit drôlement seul au milieu du brouhaha résidu des grands et de leurs conseils. Tout seul au milieu de la foule. Toutes les voix se cognaient entre elles et ça lui faisait mal à la tête. Il lisait les panneaux qu’il pouvait à s’en faire pleurer les yeux. Il voulait imprimer les messages de danger jusqu’à avoir mal au ventre. Il pensait qu’il allait falloir apprendre la carte par coeur pour trouver son chemin. Et elle était bien trop grande la carte.

Un matin, le pépin comprendra que des panneaux, il faut s’en fabriquer soi-même, parce qu’on ne peut pas lire derrière les nuages. Même pas les grands. Ce n’est pas la route qu’il faut choisir, ce sont les panneaux. Mais le pépin a encore le temps de voir ça.

Indochine : Popstitute