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5h40

The Birthday Massacre – The long way home

Au milieu du brouillard constater les dégâts.
Conscience en morceau et grammaire éparpillée.
Peut-être que mais si mais encore à moins que peut-être pas
Comme un reste sur la peau qui se refuse à l’analyse.
Le goût du sang en monochrome, la brûlure à l’acide stomacale.
D’un dictionnaire à l’autre la pensée sans trouver d’étiquette

It’s a long way home

Alors au milieu du brouillard recommencer.
Déterminer les priorités quand les yeux s’éclatent à la deuxième mesure
Peut-être c’était juste qu’encore pas tout à fait pas vraiment
Suffisamment sur le fil rouge pour voir leurs yeux
Sentir l’odeur de leurs dents jusqu’au fond de la mémoire
Et recommencer

Where do we go ?

Encore au milieu du brouillard oublier
Recoudre juste en dessous de l’épiderme idées reçues et missconceptions
Les dictionnaires eux-même n’ont plus de frontière
Peut-être toujours pas assez ou alors sans que possiblement
Et la salive qui s’assèche et le sang qui s’évapore et l’acide qui transperce

Don’t look behind you there’s nothing to see

Toujours au milieu du brouillard mécaniser
Raccrocher les wagons rebrancher les ponts
Déphaser la grammaire sémantiquement parlant
Toute façon personne Toute façon rien Toute façon plus rien jamais
À moins que cette fois uniquement
Conjointement éventuellement hypothétiquement théoriquement douloureusement

Here in the dark don’t fall asleep

Au milieu du brouillard plus rien
L’acide à même la conscience
L’acide jusque dans les reliures des dictionnaires
L’acide au fin fond des possibilités
L’acide sous les paupières
L’acide sous la langue
L’acide sous la peau
Et sous les murs toujours les yeux toujours les dents

There’s nowhere to hide, don’t wait for me

À la fin du brouillard enfin
Trier les respirations
Réappropriation des mécaniques sémantiques
Relever la carcasse fatiguée esseulée cabossée
Redécouvrir sensation après l’autre
Remettre à leur place acide dents sang salive yeux
Encore peut-être cette fois vraiment pas sûr encore avec un peu de chance

Don’t let me go

Au lendemain du brouillard
La mémoire en filigrane
La conscience trop à vif
La peau usée au coin
L’air légèrement vicié d’hier
L’acide par habitude
Et le souvenir en lassitude
Reconstruire le tout

Here I know
it’s a long
way
home
.

Le vol du Pépin de raisin

IAMX – I come with knives

Il y a des accident de parcours. Le Pépin se demandait toujours comment le monde pouvait se permettre de lui en demander autant. Le monde, c’était un truc pas logique pensait le Pépin. Le monde était immense et venait constamment lui rappeler qu’il était tout petit, tellement petit qu’il en était insignifiant. Sauf que dans le même temps, le monde exigeait qu’on soit toujours plus. Encore et toujours plus. Et le Pépin avait beau se regarder dans un miroir encore et encore, il n’était jamais qu’un minuscule pépin de raisin sec. Biologiquement parlant, il n’était pas sensé pouvoir tenir debout. C’est ce que le monde lui répétait.

Pépin un jour pépin toujours,
petite chose à la biologie non maîtrisée,
viens que je te raconte les histoires empoisonnées 
les espoirs acides qui brûlent la langue et l’estomac
les relents capricieux qui embrument le cerveau
Pépin petit pépin
viens chanter la chanson désharmonieuse
des corps en déroute
et des pensées malimbriquées
Pépin un jour pépin toujours
viens qu’on te redémarre
qu’on te relance le système
qu’on t’explique la vie
en mal en noir en sombre
le monde est grand Pépin

Il y a de ces accidents de parcours qui arrivent au détour du chemin. Une ornière, un dos d’âne ou une minute d’inattention. Ce genre de choses est si vite arrivées qu’on a à peine le temps de mettre un nom dessus qu’on est déjà éjecté de la voiture sous le choc. La collision rongeait encore les os du Pépin des jours après. La chanson maudite prolongeait la vibration à chaque mouvement. Il avait voulu soigner le mal par le mal. Il avait voulu battre les cartes, résultat, le Pépin était devenu un Icare ayant volé trop près des enfers. Il s’était brûlé la conscience et les ailes. Il ne pouvait plus voler le Pépin. À peine pouvait-il tenir debout. La chanson continuait. Le Pépin était à cours d’argument. Les accidents semblaient plus nombreux que le parcours lui-même. La route ne déroulait plus sous ses pieds. Le Pépin vivait dans une impasse et tout était foutu et tout était sa faute parce que le monde vous voyez est grand et que lui le Pépin il est tout petit alors il a essayé mais ça ne sert à rien quand on est un tout petit pépin dans un grand monde ça ne sert à rien à rien du tout on se brûle les ailes et l’estomac sans parvenir au moindre résultat alors pourquoi il continuerait à essayer de voler quand il ne peut même pas tenir debout ?

Pépin un jour pépin toujours
petite chose à la biologie non maîtrisée
viens que je te raconte les histoires sucrées
les espoirs pansements qui réparent la peau abîmée
les odeurs suaves qui dégonflent les yeux gonflés de larmes
Pépin petit pépin
il y a toujours d’autres chansons
des accord qu’on ne connaît pas encore
des mélodies qui n’ont pas été écrites
pour enchanter des corps qui n’y croient plus
et des pensées qui se cachent d’elles-mêmes
Pépin un jour pépin toujours
viens qu’on retrace les marelles
qu’on réinvente les comptines
et qu’on redessine ton histoire
qu’on lui choisisse d’autres mots
d’autres fins d’autres destins

Il y a des accidents de parcours et parfois le Pépin ne sait pas pourquoi il continue de se réveiller le matin. Il aimerait bien que ça s’arrête. Mais ça ne s’arrête pas. Dans le miroir, Icare, continue de battre des bras même une fois la peau carbonisée au dernier degré. De guerre lasse, le Pépin se dit que peut-être il a raté quelque chose, un quelque chose que seul Icare pouvait voir de là-haut. Quelque chose qui vaudrait la peine de continuer. À son bureau, le Pépin trace encore et encore de nouveaux plans. De nouvelles ailes. De nouvelles idées. De nouvelles pensées. Il y passe tellement de temps à son bureau que parfois il s’y endort. Il ne sait pas où tout ça va. Il ne sait pas ce qu’il dessine à son bureau. Ça lui fait peur. Au point qu’il lui arrive encore de tendre l’oreille à la mélodie empoisonnée qui lui grave les os façon pyrogravure.

Dans le miroir, Icare chantonne.

Pépin petit pépin
ce n’est pas grave
il faut juste voler plus haut
il faut essayer encore
il faut aller caresser le soleil
il faut aller voir
Pépin
même quand ça brûle la peau
le soleil est toujours plus chaud
et demain toujours plus beau
Pépin c’est promis
demain on volera plus haut
je te montrerai comment on fait
pour ne plus avoir peur de la chute
pour s’élever plus léger
pour ne plus regarder en bas
Pépin petit pépin
demain toi et moi on s’envole
on verra le monde d’en haut
et ce jour-là
pépin petit pépin
le monde si grand sera tout petit
Tu verras. 

It should be obvious…

Fiction Plane – Out of my face

Maman,
Je suis fatiguée. Parce que je ne dors plus. Je regarde le monde courir et le monde ne dort jamais, alors moi non plus. Je regarde le monde courir à sa perte et moi avec. Je regarde les articles qui tombent tout le temps, les nouvelles qui ne sont plus si nouvelles tellement elles sont toujours pareilles mais quand même il faut connaître la dernière. Sauf que la dernière n’est jamais la dernière tu sais… Un peu comme les rappels au concert, tout le monde sait que c’est programmé.

I feel alright, just get out of my face

Maman,
Je suis fatiguée. J’ai l’impression que c’est toujours pareil, que ça se répète encore et encore. Mais peut-être que c’est juste moi qui vois flou, moi qui comprends pas, moi qui ai encore raté un épisode. Peut-être que j’ai passé trop de temps dans les livres et les histoires, que j’ai tendance à croire que les choses peuvent bouger, s’arranger. Sans doute que je suis stupide, que je crois qu’il y a des solutions comme pour les énigmes et les romans policiers.

I feel alright, just let me have my space

Maman,
Je suis fatiguée. J’ai crachée de la colère tellement partout et tout le temps que j’ai la bouche en papier de verre. J’ai le verbe acéré et la sémantique en angle droit. Je bouffe mon propre cynisme à tous les repas. J’adoucis comme je peux à l’humour noir mais ça ne trompe plus personne. Ça ne cache plus l’amertume. L’acidité finit par ressortir et ça me bouffe l’estomac.

Don’t have the patience to explain myself to you

Maman,
J’en ai marre. De ramasser les potes suicidés, violés, battus, camés, alcoolisés, qui a même pas 30 ans se traînent déjà toutes les addictions du monde à force de vouloir oublier tout ça. J’en ai marre de retourner toutes mes poches de jean en fin de mois pour trouver 5€ à filer à une amie pour qu’elle puisse acheter des pâtes à ses gosses. Marre d’entendre toujours les mêmes histoires de boulots de merde, de patrons abusifs, de loyers qu’on peut plus payer, de tafs qui te défoncent la santé. Marre parce que c’est même pas des exceptions, juste le monde qui s’en fout. J’en ai marre de leur dire que ça ira mieux demain alors que putain j’en sais rien.

I don’t need to listen to your good advice, my friend

Papa,
Je suis fatiguée. C’était déjà la merde comme ça quand t’avais mon âge ? Ou c’est de pire en pire ? Et c’est quoi la pire des deux réponses ? Putain papa pourquoi, comment ça se fait que je sois déjà une vieille conne ? Pourquoi j’ai déjà l’impression que ça sert à rien ? Que toute façon c’est foutu ? Ça aussi c’était déjà comme ça quand t’avais mon âge ? Ou bien on est encore plus con ? Est-ce que la vie c’est jamais qu’une boule de neige qui file en avalanche jusqu’au prochain roc qui l’explosera ? Et de génération en génération on s’ajoute en flocons conglomérés, on se congèle jusqu’à l’immobilisme total, jusqu’à ce que la boule devienne inarrêtable, jusqu’à ce que le mur devienne la seule option. « Emportez moi dans la tourmente les freins ont lâché dans la pente« … Dis moi depuis le temps qu’on roule, combien de temps avant l’implosion finale ? Dis moi ça vaut encore le coup de s’extirper les jambes du bordel pour freiner pieds nus ?

It should be obvious…

Papa,
Pourtant on essaie. Mais ça marche pas. Ça tourne en rond. Ça revient au même. Le serpent se mord la queue alors même que vous nous avez tout raconté des serpents, de leurs pièges et astuces.Papa toi aussi t’as essayé non ? Vous aussi vous avez voulu que ça s’arrête. Vous avez bien vu, le mur les serpents et les conneries qu’on raconte et qu’on finit par croire parce que toute façon rien d’autre n’est possible. C’est comme ça faut s’y faire on peut rien y faire et toutes ces salades qu’on nous sort parce que soit disant on s’adapte pas. Putain papa, pourquoi on s’adapterait à un truc pensé pour nous démolir ? On est cons ou bien ? Pourquoi on devrait croire que c’est normal ? Pourquoi est-ce que tout le monde veut croire que c’est normal alors qu’on est tous putain de malheureux à se remplir d’illusions ? On nous dit « soyez heureux ! » pour nous vendre des miracles, pas pour qu’on le soit. Et maintenant on est tous malade à crever de pas y arriver.

I feel alright just get out of my face

Papa,
Je suis fatiguée. On voudrait bouger les choses, on voudrait changer le monde. On est jeune et con alors on voudrait y croire. On voudrait croire que peut-être on va trouver la formule magique qui va tout résoudre. C’est à ça que ça sert d’avoir 20 ans non ? Sauf qu’on est con. Et ils le savent. Parce que tu vois, on fait les mêmes conneries qu’avant. On prend les mêmes et on recommence alors même qu’on vient de gueuler que c’était des conneries. Putain papa on voulait qu’on nous entende et voilà qu’on se gueule dessus les uns les autres.

I feel alright I feel alright

Papa,
J’en ai marre. Marre de voir ma génération foncer dans les murs têtes baissées alors même qu’on les a repérés comme dangereux. Marre que celles d’avant viennent gentiment nous expliquer qu’on se fatigue pour rien, que ça sert à rien. Marre qu’ils viennent nous défoncer nos rêve pour notre bien. Marre des moulins à vent. Marre de plus pouvoir rêver. C’était déjà comme ça quand t’avais mon âge ?

And there is silence, and you know that it means that there is violence

Maman, papa, c’était déjà la merde quand vous aviez mon âge ? C’était déjà foutu quand vous aviez mon âge ? Pourquoi on nous parle de progrès quand rien a changé depuis que vous n’avez plus mon âge ? Et moi, quand j’aurai votre âge, est-ce que ça sera toujours la merde ? Est-ce que ça sera toujours foutu ? Parce qu’on est la génération sacrifiée, déprimée, blasée. On nous le répète tout le temps. Que même si c’est pas vrai, tous les articles le disent. Même si on veut pas les lire, on se les bouffe en pleine gueule tout le temps, alors on peut pas s’enfuir, on peut pas se choisir un autre avenir que cette génération pourrie qu’ils nous promettent. Maman, papa, le monde ne s’arrête jamais, le monde court toujours et nous on court après. On court après parce qu’il nous attend pas. On court après parce qu’on voudrait une place dedans. On court au risque d’en crever. Parce que depuis que vous avez eu mon âge, la boule de neige a continué de grandir, l’avalanche a grossi. L’avalanche continue de grandir mais pas nous. Alors on court pour l’éviter, la rattraper, ou la dévier. On court tellement et depuis tellement longtemps qu’on sait plus trop. Tout ce que qu’on sait, c’est qu’on n’a aucune chance si on s’arrête. On finit même par croire qu’on aime ça. À force ça finira peut-être pas être vrai, mais je sais pas si c’est une bonne nouvelle. Maman, papa, à partir de quel âge on a une place dans le monde ? Est-ce qu’on a encore longtemps à courir ?

It should be obvious to you…


Citation additionnelle : Damien Saez – Sonnez tocsin dans les campagnes.

À mes parents
Aux amis qui en chient
Aux inconnus qui en chient
À tout ceux qui continuent d’y croire quand même, d’essayer quand même.

Le cycle des miroirs / Jour 7 : Anna

7 jours, 7 chansons, 7 vies

65daysofstatic – Mountainhead

Anna était née avec de la couleur au bout des doigts et dans les yeux. Anna, c’était un genre de palette humaine, une encyclopédie de la colorimétrie à elle toute seule. Elle débordait en tous sens à vouloir repeindre le monde. Elle inventait des jeux, des nouveaux mélanges, des nouveaux possibles, des nouveaux mondes.

Personne ne lui a dit à Anna, que la vie ne se joue en technicolor qu’au cinéma. Personne n’a pris le temps de lui expliquer pourquoi, régulièrement, on lui prenait ses pinceaux. Elle se souvient Anna, des jours où des gens partaient avec ses crayons, ou ses nouveaux mélanges. Elle se souvient des jeux d’enfants pour régler des problèmes d’adulte quand les adultes ne suffisaient pas. Elle se souvient des couleurs qui se diluaient au fond des verres des grands. Elle se souvient des cris qui venaient effriter les couleurs à peine posées sur la toile. Personne n’est venu lui dire que la vie se jouait en noir et blanc. On lui a imposé. Anna a pleuré jusqu’à ce que ses yeux aient délavés toutes les couleurs de sa palette. Un matin, il n’y eut plus sur ses mains que des traces de peinture qu’elle pouvait à peine distinguer les unes des autres. On lui avait pris les couleurs. On lui a dit que c’était normal ce monde en noir et blanc, qu’il fallait qu’elle s’y fasse. Qu’elle était comme tout le monde et qu’elle n’avait pas le choix.

Anna a oublié les couleurs. De guerre lasse, elle leur a préféré les harmonies du piano. Elle a usé ses cordes vocales en chœur avec les touches noires et blanches. C’était logique. Dans un monde en noir et blanc, jouer sur un instrument noir et blanc, c’était logique. De note en note, elle s’est oubliée dans les mélodies. Et sans s’en rendre compte, elle s’est remise à imaginer. Elle a recommencé à colorier. Au lieu de pinceaux elle utilisait maintenant ses doigts, au lieu de couleurs elle utilisait sa voix. Dans ce monde en noir et blanc, Anna avait décidé de chanter. Elle a mis du rire dans sa musique parce qu’il en manquait. Le rire, c’était la couleur de la voix. Anna a appris la colorimétrie sonore. Elle est devenue conteuse d’histoire en chanson. Elle a repeint le monde  de sa voix.

Et le monde bien sûr a refusé. On lui a dit encore une fois que la vie c’était en noir et blanc et en silence. Qu’elle n’avait pas les moyens du son stéréo. Que sa voix n’était pas à la hauteur de ses prétentions. Que ça n’avait pas d’importance.  Qu’il allait bien falloir devenir adulte à un moment. Qu’il allait falloir être sérieux et se mettre à travailler. Qu’elle avait passé l’âge des crayons de couleur. Les documents officiels, ça se signe au stylo noir. Fin de l’histoire.

Pourtant Anna s’est accroché. Elle a trouvé un compagnon de route. À la scène ils racontent leurs histoires, leurs déboires, leurs espoirs. La vie est une aventure. Avec ses hauts et ses bas qu’ils affrontent ensemble. Des fois ça marche et des fois pas. Mais tant qu’ils peuvent raconter leurs histoires ensemble, le monde leur fait moins peur. Anna se répare. Doucement. Elle a toujours peur. Elle se souvient de la perte des couleurs, comment on les lui avait arrachées sans un mot, sans une caresse de consolation. Elle se souvient du froid et du temps à combler des solitudes qui n’en finissent jamais vraiment.

Et parce qu’il faut bien tenir, malgré les souvenirs, Anna dilue dans des verres de fête les quelques couleurs qu’elle peut trouver sur son chemin. Elle donne tout ce qu’elle peut à tous les êtres qu’elle croise. Parce qu’elle veut croire que c’est comme ça qu’il faut faire, que c’est ça être humain. Donner sans compter en espérant que la lumière suive son chemin. Le monde ne s’arrête pas pour autant. Et toujours, Anna les entend marmonner dans son dos. Que le monde est en noir et blanc. Qu’on n’a pas le temps pour la couleur, pour le rire. Qu’elle l’a bien cherché.  Qu’elle ne doit compter que sur elle-même. Que si c’est pour faire ce qu’elle fait, ça ne vaut pas la peine.

Un jour, une fois le piano rangé après le concert, de guerre lasse, de colère et de peur, les yeux d’Anna se sont mis à pleurer des larmes trop longtemps enfouies trop loin. Il était impossible de les arrêter. Trop fatiguée de se battre encore et toujours, elle a laissé faire. Qui aurait pu prévoir, que du fin fond des souvenirs, les larmes allaient ramener la couleur ? Les yeux avaient été les chercher tellement loin au-delà de l’oubli, qu’en même temps qu’ils les avaient fait couler à la surface, ils avaient libéré la couleur qu’Anna croyait perdue à jamais. Les coulées tombèrent en long silence de ses joues sur toutes les surfaces qu’elle touchait. Elle avait retrouvé sa palette…

Dès lors, Anna se remit à peindre. Tout ce qu’elle trouvait. Les sourires, les larmes, les arbres, la nuit, les vases renversées, les amis, la batterie, des yeux, des mains, des artistes, des photos, des visions, des miroirs, des masques… Anna peint la vie comme elle la voit, comme elle la sent, comme elle la vit, comme elle la veut. Anna a retrouvé ses couleurs, et quand sa voix fatigue, elle peut y plonger et s’y détendre enfin.

Le monde continue de protester. De raconter des conneries au sujet du noir et blanc. Des histoires de talent et de validation. Le monde continue de vouloir lui prendre ses couleurs. Parce que c’est ça le monde. Alors sur sa petite barque-piano, Anna navigue à vue sur un océan de couleurs qu’elle apprend à connaître, jusqu’à peut-être un jour y croire pour de vrai. Et peut-être que ce jour-là, elle aura enfin confiance en elle et sa barque-piano.

Le cycle des miroirs / Jour 6 : Vincent

7 jours, 7 chansons, 7 vies

Emilie Autumn – Leech Jar

Qui sait de quoi demain sera fait ? Pas grand monde. Mais Vincent fait partie de ceux-là. Il est du genre à démonter tout ce qui lui tombe sous la main, du scooter du voisin au patrimoine génétique des grenouilles, tout y passe. Il a soif d’apprendre et il faut qu’il comprenne tout ce qui l’entoure. Il a dévoré à pleines dents tous les ouvrages scientifiques qui passaient par là, s’est engouffré avec la même passion dans des études scientiques, est allé aussi loin qu’il pouvait, jusqu’à trouver le job de ses rêves. Une bonne place dans un laboratoire pharmaceutique où il peut expérimenter à loisir et sans limite.

Vincent est le plus heureux des hommes depuis qu’il est à cet endroit. Il se sent utile. Il démonte le monde et participe à sa meilleure compréhension par l’homme. On lui a récemment confié quelques charges de cours en plus du laboratoire. À nouveau il est aux anges, il va pouvoir transmettre tout ce qu’il a appris, tout ce qu’il a expérimenté. Il est ravi de voir deux fois par semaine ces étudiants tout aussi férus d’apprendre qu’il l’est. Il leur racontera tout…

Comment l’homme a toujours cherché à comprendre. Depuis les temps les plus anciens, il a toujours fallu que l’homme comprenne le monde qui l’entourait. Bien entendu, au début, il n’avait pas les outils nécessaires. C’est pour ça qu’est née la religion. Vincent ne crache pas sur la religion comme peuvent le faire d’autres scientifiques. Il pense qu’elle a eu un intérêt, qu’elle a été là quand l’homme en avait besoin et qu’il n’y avait rien d’autre. D’ailleurs, il trouve même qu’il y a parfois dans les textes religieux des instincts incroyablement justes, les explications sont parfois farfelues, il n’empêche qu’on peut y trouver un certain fond de vérité si l’on accepte de voir au-delà des mysticismes.  Il rêverait de voir science et religion travailler de concert, il est persuadé que cela serait pour le mieux de l’homme.

Comment l’homme a toujours cherché à repousser les limites. Depuis les temps les plus anciens, l’homme a toujours cherché à aller plus loin, plus haut, plus longtemps. Il a fallu qu’il crée, qu’il invente, qu’il se surpasse. Il a fallu qu’il apprenne à dompter les limites que le monde lui imposait. Vincent est fasciné par cette quête, par cette volonté d’abolir toutes les frontières. Il est persuadé que l’homme les dépassera toutes. Qu’un jour, l’homme ira jusqu’aux confins de l’univers, jusqu’au fin fond des océans, jusqu’au cœur des forêts. L’homme sera le spectateur total et parfait de l’univers qui l’entoure.

Comment l’homme a sans cesse cherché à repousser ses propres limites. Depuis les temps les plus anciens, il a cherché à prolonger son espérance de vie. Il a d’abord amélioré les conditions de son existence, étudié comment vivre au mieux, le plus loin possible de tout risque imminent. Puis il a voulu comprendre comment maintenir sa santé au meilleur. Il a étudié et classifié toutes les maladies. Il a cherché des remèdes. Il en a trouvé. Et surtout, il continue de chercher, il continue de vouloir s’améliorer. L’homme de demain n’aura plus grand-chose à voir avec celui des temps anciens.

Comment l’homme a sans cesse cherché à défier la nature. Depuis les temps les plus anciens, il a appris à vivre avec elle, bon gré mal gré. L’homme a étudié la moindre de ses humeurs, il a voulu en comprendre les secrets et les fonctionnements. Au besoin, il a appris à s’en protéger, ou au contraire, à faire jouer tout cela en sa faveur. Vincent montre un enthousiasme enfantin face à la capacité d’adaptation de l’homme. Il trouve fascinant cette façon d’apprendre à tout gérer, à faire feu de tout bois, à trouver une utilité à chaque chose et de ce fait, réussir enfin à résoudre tous les problèmes qui se posent à lui.

Vincent éprouve un immense bonheur à leur raconter tout cela. Il les sait aussi curieux que lui, sinon il ne serait pas là. Et puis un jour, quelqu’un lève la main, et la question est lancée au milieu de l’amphi :

« Mais, et l’éthique dans tout ça ? Quelle utilisation faisons-nous de ces découvertes ? Finalement, quand on voit ce qu’on en fait, n’aurait-il pas mieux valu ne rien découvrir ? »

Vincent reste paralysé. Il ne comprend pas la question. C’est la première fois de sa vie qu’il ne comprend pas quelque chose. L’énoncé lui résiste, il ne parvient pas à le démêler.  Comment peut-on dire qu’il aurait fallu s’abstenir de faire certaines découvertes ? C’est impensable…  Mais l’élève continue.

« L’homme a pillé la Terre, comme ça ne suffit plus, il joue à Dieu. Il clone, détraque les écosystèmes espérant pouvoir y trouver encore ce qu’il veut, nourrit ses populations de poison avec pour seule excuse qu’il est plus facile à produire pour la masse d’âmes humaines, crée des virus en même temps que les vaccins qui vont avec, doit apprendre à soigner les maux qu’il a lui-même créés. Comment la science peut-elle justifier ça ? »

Vincent ne comprend toujours pas… justifier ? Mais, pourquoi la science devrait-elle justifier quoi que ce soit ? Ce n’est pas son travail, ce n’est pas pour ça qu’elle existe… La science sert à comprendre, pas à justifier… ça, c’est le travail de la morale, du politique… pas le sien… L’utilisation qu’on fait de la connaissance brute peut-elle être imputée à celui qui l’a mise au jour ?

Le cours se termine sur ce silence gêné dont il n’arrive pas à sortir. Il ne s’était jamais posé toutes ces questions. Il pensait que ce n’était pas de son ressors, pas de sa responsabilité. Après tout, plus on en sait mieux c’est non ? Alors pourquoi aurait-il dû se justifier ? Pouvait-on le considérer comme coupable devant les atrocités commises au nom du progrès ? Quelle était sa part à lui ? Pour la première fois, devant l’amphithéâtre qui se vide, Vincent doute.

Le cycle des miroirs / Jour 5 : Oscar

7 jours, 7 chansons, 7 vies

Damien Rice – I takes a lot to know a man

D’une certaine façon, Oscar a toujours su. Elle a toujours eu dans la poitrine cette sensation de ne pas être née dans le bon corps. Même si c’était diffus, difficilement identifiable, il y a toujours eu cette boule avec laquelle elle n’arrivait pas à vivre. Enfant, elle avait l’impression d’être un triangle. Elle ne savait pas comment l’expliquer à l’époque. Elle n’avait pas les mots. On ne donne pas de si grands mots à de si petits enfants. Alors elle disait qu’elle était un triangle, une forme à trois angles, incapable de se tenir droit, incapable de se poser, toujours en équilibre instable. Il y avait des triangles dans tous ses dessins. Ses parents se sont demandés pourquoi cette étrange fascination, mais ils n’y ont vu qu’une fixation d’enfant. D’autant qu’en dehors de ça, Oscar était une enfant tout ce qu’il y a de plus normale. On pourrait même dire banale. Elle jouait à la poupée, au loup, à la marelle, au foot. Elle apprenait ses leçons sans difficultés apparentes, avaient des amis. Oscar était une enfant qui grandissait sans encombre, sans savoir comment expliquer la boule.

Il a fallu attendre l’adolescence pour que la boule commence à porter un nom.  Il y a eu les premières règles, les seins qui se sont gonflés, les hanches qui se sont creusées. Oscar ne savait pas quoi faire de ces changements. Sa mère tâchait de l’accompagner au mieux dans cette nouvelle partie de sa vie. Elle lui expliquait, l’encourageait. Oscar ne savait pas comment lui parler de la présence de la boule qui grossissait tellement, toujours sans accepter de porter un nom clair. Les discussions avec ses amies se sont modifiées, maintenant, elles parlaient protection hygiénique, comparaient la taille de leur bonnet et organisaient des après-midi shopping. Elle était toujours la seule qui refusait d’essayer quoi que ce soit. « Aller, c’est juste pour s’amuser ! » Sauf que ça ne l’amusait pas. Elle ne trouvait aucun plaisir à couvrir et découvrir ce corps de vêtements, elle ne trouvait aucun plaisir à l’exhiber ainsi devant ses amies. Plus le temps passaient, et plus elle voulait le faire disparaître. Elle était un triangle déséquilibré plus que jamais.

Elle enchaîna les expériences vestimentaires, espérant faire disparaître le malaise sous une mode ou une autre. Mais rien n’y changeait. Elle se sentait contrainte, prisonnière d’un corps qu’elle n’avait jamais demandé et avec lequel elle était en guerre permanente. Elle ne pouvait pas gagner. La partie était finie d’avance, elle le voyait bien chaque fois qu’il fallait qu’elle s’habille ou se déshabille. Elle ne voyait pas comment gagner la partie.

Elle ne souvient pas du moment où tout est enfin devenu clair, de ce moment où la boule s’est enfin présenté, où elle a compris. Elle ne sait pas ce qui, ce soir plus qu’un autre, lui a donné la clé. Il a fallu attendre d’avoir passé la vingtaine pour qu’un soir, Oscar devant son miroir découvre qui elle était : elle était un homme piégé dans un corps de femme. Elle était un triangle dans un trou carré. C’était encore plus dur à expliquer, on ne l’avait jamais empêchée d’avoir des activités qu’on attribuait aux garçons, et elle les pratiquait autant que celles qu’on disait féminines. Pourtant, tout au fond, elle était un homme. Maintenant qu’elle avait compris, la sensation était brûlante, d’une précision à couper le souffle. C’était comme si on avait enfin levé le brouillard autour de son existence et qu’elle pouvait maintenant voir clairement, la lumière lui brûlait les yeux.

Nommer la boule avait été un premier soulagement, une première avancée. Parce que maintenant, elle allait pouvoir chercher des solutions à son problème. Elle offrit à son corps un énième relooking. Elle rasa le côté droit de ses cheveux, tailla le côté gauche. Elle enserra ses seins pour les faire disparaître au maximum, et adopta des tailleurs aux coupes plus masculines. C’était un bon début. Le malaise dans lequel elle vivait depuis si longtemps était toujours présent, mais elle n’était plus en guerre avec lui. Elle savait qu’elle trouverait les solutions pour le dompter, pour vivre avec.

La seconde étape fut le changement de pronom personnel. Et pour celui-ci, il allait falloir s’expliquer. La peur lui rongea les sangs et la nuit. À 22 ans, comment explique-t-on à ses parents qu’on est un homme là où ils ont toujours vu une femme, de plus en plus « bizarre » d’année en année, mais une femme quand même. Elle demanda à une amie de l’accompagner, elle espérait que cela lui donnerait du courage. C’était illusoire bien sûr, l’amie ne pourrait pas faire à sa place. La soirée s’annonçait compliquée. Finalement, il valait mieux cracher le morceau le plus vite possible… Elle expliqua le malaise avec lequel elle avait grandi, comment elle ne s’était jamais senti en adéquation avec son corps, qu’elle avait fini par comprendre qu’elle était un homme, qu’elle voudrait désormais qu’on ne parle plus d’elle, mais de lui, qu’il allait bientôt changer de sexe, mais il fallait le temps et les moyens. Il y eût un long silence. Sa mère ne savait pas quoi dire, son père sût. Oscar aurait préféré qu’il ne sache pas.

Son père ne pouvait pas accepter ça, il ne comprenait pas. Qu’est-ce qui lui passait par la tête ? C’était quoi encore cette lubie ? On ne pouvait pas tout changer. Les jeunes de cette génération, ils croyaient que tout pouvait se plier à leur convenance, qu’il suffisait d’exiger pour obtenir. Ça le dégoûtait, cette génération l’épuisait. Lui, on ne lui avait pas fait de cadeau, on ne lui avait pas demandé son avis. Il avait dû faire avec ce qu’il avait et point final. Ce n’était pas si mal au final. Que sa propre fille tombe dans ce genre de fantaisie, il le prenait comme un échec personnel. Avait-elle manqué de quoi que ce soit ? L’avaient-ils étouffé d’une attente quelconque ? Lui avaient-ils imposé une vie ? Non, jamais. Alors d’où ça sortait ? Il ne pouvait pas. Il quitta la pièce en claquant la porte.

Oscar blêmit. Il ne savait pas ce qu’il attendait… Il savait bien que ça serait un moment compliqué, mais il espérait que dans le fond, ses parents comprendraient. Oui, qu’au moins ils feraient l’effort de comprendre, de le soutenir dans sa quête d’un mieux-être. Après tout, quel mal faisait-il ? Personne ne serait blessé de ce changement. Il savait déjà qu’il faudrait affronter les regards du monde, ça avait déjà commencé d’ailleurs. On le trouvait trop masculin, déjà que son prénom portait à confusion…  Il s’était fixé comme objectif de demander à ses collègues de ne plus utiliser les pronoms féminins pour parler de lui au lendemain de sa rencontre avec ses parents. Il avait trouvé logique de procéder dans cet ordre : une amie de confiance, ses parents, le reste du monde. Il réalisait maintenant qu’il avait cherché l’aval de ses parents, qu’il en avait besoin pour affronter le reste du monde, et voilà que son père fuyait en le reniant presque.

Sa mère sortit enfin de son silence. C’est difficile à accepter, je pense que tu t’en doutes. Mais si c’est ce que tu souhaites, si c’est la réponse qui te convient, c’est sans doute la bonne chose à faire. Je ne sais juste pas comment faire pour t’aider…

Oscar fondit en larmes, sa mère aussi. Des années de solitude fondaient entre les deux. Au fil des jours, sa mère a posé des questions, toujours plus nombreuses, parfois insultantes, souvent maladroites, mais toujours dans une volonté de mieux comprendre ce fils qui avait été sa fille pendant si longtemps. Elle lui dirait un jour, à quel point ça avait été dur pour elle. Elle avait perdu une fille, on lui demandait d’adopter un fils dans le même temps. En tant que mère, ça avait été une souffrance. Mais il était trop tôt pour en faire part à Oscar, il avait ses propres batailles à mener. Elle resterait sa mère, comme elle le pouvait. Elle avait fini par trouver un moyen de le soutenir. Elle ne pouvait pas changer le regard du monde, mais elle pouvait faire comprendre à son mari qui était ce fils dont ils avaient hérité au détour d’un mois de septembre. Ce serait son cadeau.

Oscar était toujours un triangle. Bientôt, il serait un homme.

Le cycle des miroirs / Jour 4 : Danny

7 jours / 7 chansons / 7 vies

Oldelaf – Le bruit

Il y a des jours comme ça où il se dit qu’il aurait pu être nageur. D’ailleurs, il nage encore régulièrement. La petite dame au guichet de la piscine le connaît. Elle lui sourit toujours. Ils échangent quelques banalités : sur le temps, l’affluence, ses petits-enfants, la polémique du moment. Il ne lui a pas dit ce qu’il faisait comme métier, il trouve ça plus simple. Déjà qu’il a du mal à se retenir quand elle lui demande son avis… Si elle savait qu’il était journaliste, ça n’en finirait plus.

Danny va nager presque un jour sur deux. Il en a besoin pour se vider la tête. Des fois, elle est beaucoup trop pleine, le bruit du monde la remplit. Il a l’impression de se noyer au milieu des informations qu’il est pourtant sensé livrer avec un maximum de clarté, de précision, et surtout de simplicité. Ça l’énerve, tous les jours ces simplifications à outrance qu’il entend partout. Il a l’impression que les gens se croient dans un film de super héros et qu’ils attendent qu’on leur dise qui est le gentil, qui est le méchant. Si c’était aussi simple, ça se saurait. Le problème, c’est qu’on lui demande de faire en sorte que ça soit aussi simple.

Cinq ans d’étude. C’était galère, il a dû surfer entre bourses et petits boulots. Rien de bien exceptionnel, c’est même un scénario plutôt classique. Il ne s’en plaint pas. Au contraire, il trouve que ça l’a aidé à rester en contact avec le vrai monde. Il a appris à se débrouiller, à tracer son chemin. L’université lui a appris à chasser l’information, à la trouver tout seul comme un grand. Une capacité inestimable pour le métier qu’il visait. Les stages se sont enchaînés. Pas de contact, pas de piston, alors forcément, là aussi c’était un peu plus compliqué. Mais là encore il ne s’est jamais plaint. Réussir à approcher les gens et les lieux qui l’intéressent pour pouvoir en faire partie, ça aussi c’est une compétence essentielle. Il a été obligé de travailler son relationnel. Un peu trop brut de décoffrage, il a appris à polir son apparence, à ravaler son avis si nécessaire, ou en tout cas à lisser quelque peu ce qu’ils pouvaient avoir à dire. À l’origine, il voulait être journaliste parce que les injustices du monde le faisaient hurler. Autant se l’avouer, il voulait sauver le monde avec ce qu’il estimait avoir de plus précieux : la vérité.

Depuis il avait bien compris que ce n’était pas si simple. Que la vérité se cachait souvent sous des couches de vérités toutes aussi valides les unes que les autres. Qu’on ne changeait pas le monde en criant la vérité sur les toits. Que souvent le monde savait déjà la vérité. Simplement, le monde choisissait de ne rien en faire, pour une raison ou une autre.

Du coup, la sortie d’étude avait été compliquée. Une fois diplômé, Danny avait eu la sensation que tout ça n’avait servi à rien. Il s’était formé, avait aiguisé son esprit critique, lu tous les livres d’histoire et de politique qui pouvaient lui tomber sous la main. Il s’était rendu compte à quel point c’était facile de savoir, d’apprendre. Comprendre ne demandait qu’un effort minimum. Ne pas savoir était un choix que l’on faisait consciemment. Danny avait passé quelques mois en dépression à regarder le monde bouger. Il traînait sur les réseaux sociaux, palais des approximations dangereuses, des ramifications aberrantes et temple de la théorie du complot. Il discutait avec la petite dame de la piscine. D’une certaine façon, il avait eu de la chance : cinq mois seulement sont passés avant qu’il n’en ai marre et reparte en quête d’un emploi. Il fallait qu’il fasse quelque chose. Même s’il ne changeait pas le monde, il ne pouvait pas rester les bras croisés.

Danny se dit qu’il aurait pu faire nageur professionnel.  C’est la sensation que lui donne son travail par moment. Il navigue à vue entre les monceaux d’informations, les bouts de monde qui se percutent, les idées qui se télescopent, les vraies fausses nouvelles, le sensationnel, le spectacle, le nécessaire, les rappels, les évidences, les clichés, les pseudo-spécialistes, l’éthique, le respect des sources, la justice, les réactions à vif, la vision d’ensemble, la vision locale… Il lui arrive de se noyer au milieu de tout ça. Il a revu ses prétentions à la baisse. Quand il annonce ça, les gens se sentent désolés pour lui. Ils ne comprennent pas la libération qu’il a ressentie le jour où il accepté qu’il ne pouvait pas changer le monde. Non, ce n’était pas ça qu’on attendait de lui.

Danny passe des journées à reconstituer des puzzles infernaux. Dix milles pièces, en trois dimensions, multicolores ou à grande dominante, il remet les pièces dans l’ordre pour reconstituer l’image qui lui paraît la plus fidèle au monde.  Il espère parfois réussir à montrer des images qui dérangent, bougent les consciences ou au moins fassent réfléchir.

Il lui arrive encore d’être dégoûté. Il a l’impression de participer à cette énorme machine à broyer les consciences qu’est devenu le journalisme. Son fil twitter déborde d’informations qui n’en sont pas.  Il voit ces insignifiances rebondir de rédaction en rédaction sans aucun recul ou distance. Loin de ces puzzles délicats, on lui demande d’intégrer une partie de téléphone arabe qui le dégoûte d’avance. Danny voulait faire entendre sa voix, la voix de ceux qu’on n’écoutait pas, on lui demande maintenant de faire du bruit, de réagir à chaud sans information ni vérification complémentaire. Il faut foncer.

C’est pour ça que Danny maintient ses visites régulières à la piscine. Devant tout le bruit qu’on lui demande de produire, il a besoin de se vider la tête. Personne ne le voit, mais à mesure que ses bras battent l’eau, son visage se détend, ses muscles se décrispent enfin. Elle est encore là, cette rage d’adolescent venu pour bouffer le monde. Et demain, il essaiera encore de se battre pour ce qu’il croit juste. Il essaiera encore de faire entendre quelques voix au milieu du bruit. Il continuera de pratiquer son métier comme il le souhaite. Dans les règles de l’art.

Il le sait bien que demain, il sera encore pris sous les torrents de bruits, qu’il faudra batailler. Mais bon après tout, il aurait fait un excellent nageur professionnel.


N’hésitez pas à proposer vos morceaux !