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Vis là comme Sisyphe

Aesthetic Perfection – All beauty destroyed

Le problème quand on est un pépin, c’est que forcément, on n’a pas de main. On n’est pas équipé pour s’accrocher. C’est con à dire, tellement. C’est le genre d’effroyable évidence qui troue la conscience quand on se décide à ouvrir les yeux. Le genre d’évidence tellement évidente que les yeux ne tombent jamais dessus. Alors forcément, on se trompe de problème. Les pépins en premier.

Parce que du coup, le petit Pépin de raisin sec, quand il gravit la colline, il retombe. À chaque fois. il grimpe et grimpe. Il se force, il force son corps de pépin à prendre de l’élan pour gravir toutes les épreuves qui s’opposent à lui. Ça lui demande beaucoup d’efforts au pépin. Normalement, on n’est pas sensé avoir à tordre son corps comme ça pour qu’il avance. Mais le pépin si. Parce que c’était un pépin, donc pas de jambes, pas de mains. Juste son corps même pas rond, ovale, à faire rouler comme ça en haut de toutes les collines et le long de tous les précipices du monde. Alors forcément c’est pas très précis. Forcément le pas de côté finit toujours par arriver. On n’a pas de frein quand on est un pépin. Alors on a le choix : soit on s’épuise sur la route et on retombe mollement dans le vallon, si on a de la chance que ça soit juste un vallon et pas un abîme placé là par un architecte bourré, soit on arrive en haut mais pris dans l’élan, on retombe de l’autre côté, et à nouveau la dégringolade les yeux fermés en priant pour que de l’autre côté ça soit un vallon et pas un putain d’abîme. Parce que c’est fou comme il y a d’abîmes dans ce monde quand on n’a pas de bras pour se raccrocher au bord, pas de jambe pour freiner la chute.

If you don’t stop scratching
scars re-open.

Alors tu vois, le Pépin, c’est un peu un Sisyphe des temps modernes caché dans un bout d’écorce à venir. Sauf que le Pépin, il est pas bien sûr d’à qui il peut reprocher sa nature de pépin. Sisyphe au moins, il savait pourquoi, il savait qui maudire jusqu’à la fin de l’éternité ou de celle d’après. Le Pépin pas vraiment. Y a bien des noms qui lui traversent le cerveau, mais dans le fond, il arrive jamais vraiment complètement à se convaincre. Parce qu’après tout, il avait qu’à choisir d’être autre chose qu’un pépin non ? Il avait qu’à trouver le moyen d’être autre chose qu’un pépin et merde, fin du problème. Si être un pépin était la cause du problème, alors il suffirait de ne plus être un pépin pour le résoudre.

Easy as fucking ABC.

There’s no
nothing’s left to see

once all beauty’s destroyed

Pour ça que le Pépin continue de rouler de colline en vallon. Le Pépin continue de tanguer entre les précipices. Le Pépin continue de se balancer entre l’idée de tout arrêter et l’envie de continuer. Alors bon, il se dit qu’il va essayer encore un peu et qu’il verra bien après. Sisyphe encore. Parce qu’après quoi ? Après cette éternité ou celle d’encore après ? Parce que tout lui paraît une éternité au Pépin. Tout lui paraît montagne aux neiges éternelles ou abîmes sans fin ni fond. Alors il veut bien continuer encore un peu jusqu’à voir ce qui viendra après… mais après quoi ?

Il roule il roule le Pépin. Il balance son corps, prend son élan, attrape le vent, jette son corps sur les rochers et les cailloux, sur les arbres et les branchages. Il s’en fout d’avoir mal. Il veut juste l’atteindre ce sommet où paraît-il le soleil brille et réchauffe les corps et les âmes. Il a pas l’impression d’en demander trop. Juste un tout petit bout de terre, un tout petit bout de soleil. Et juste sentir qu’il y a droit qu’il peut rester là. Parce qu’il a rien fait de mal, à personne, juste il veut son coin de soleil. On lui a tellement dit que c’était bien le soleil, de sentir qu’il faisait chaud, de se sentir comme dans des bras accueillants. Merde. Son âme pour un bout de soleil. Il s’en fout des bleus à l’âme et au corps, des coupures et des égratignures, des nuages dans sa tête quand le corps s’engourdit trop. Rien à foutre du tout. Parce qu’au cas où, si jamais le Pépin n’atteignait jamais le sommet de la colline, au moins il aurait eu un bout de soleil… et même si c’est du faut, qu’est-ce que ça change ? Quelle différence quand on croit qu’on ne pourra jamais atteindre le sommet de la colline ?

There’s no
nothing’s left of me
when all beauty’s destroyed

Et parce que Sisyphe c’est cyclique, ce que le Pépin oublie à force de vivre sa vie au jour le jour, c’est que la nuit finit toujours par revenir. Alors encore le Pépin voudrait s’accrocher. À un label une étiquette, un mot magique qu’il pourrait incruster dans sa chair de pépin. Parce que les mots c’est magique, on n’a pas besoin de main pour s’y accrocher. On peut directement se les incruster dans le coeur et c’est bon, le tour est joué. Sauf qu’au moins les branches, on peut choper la première qui passe et ça marche. Alors que les mots, il faut bien choisir… Parce qu’une fois planté, on ne peut plus les enlever. Enfin si, mais ça part pas comme ça les mots dans le fond du corps et du coeur. Faut pas se tromper… et ça c’est trop de pression. Les mots qu’il devrait dire le Pépin pour qu’on l’aide, c’est beaucoup trop dur. Les mots qu’on devrait lui dire au Pépin pour l’aider, c’est beaucoup trop risqués. Les mots qu’il devrait choisir le Pépin pour s’aider, c’est beaucoup trop glissant. Il le sent bien que les mots lui glissent des lèvres comme il glisse sur les flans des collines et des précipices. Il lui faut un mot magique au Pépin. Un nom derrière lequel s’abriter, un nom pour s’assumer, un nom pour se battre, un nom pour grimper les montagnes, un nom pour soigner sa chair meurtrie. Ou alors un nom à affronter, un nom à maudire, un nom à proscrire, un nom à éviter, un nom à combattre, un nom à cartographier, un nom à disséquer. C’est ça qu’il lui faudrait au Pépin. Sauf qu’il y en a tellement. Et qu’avant la magie du mot suprême, il faut en passer par tous les mots qui font mal. Et ça, le Pépin, il en a marre.

There’s no
nothing’s left of me
when all beauty’s destroyed
There’s no
nothing’s left to see
once all beauty’s destroyed

Alors en Sisyphe increvable, le Pépin roule et roule, collectionne les bleus les égratignures et les coupures en arrivant à se persuader que tout cela est normal. Parce qu’après tout, à force de ne rien avoir connu d’autre, comment il pourrait penser autrement ? C’est un Pépin, pas un dieu qui s’amuse à faire pousser des cailloux énormes à des gens jusqu’à la fin de l’éternité, celle-là ou un autre. C’était même pas précisé dans le contrat.

Et c’est ça le problème avec les évidences. C’est qu’on oublie, on oublie tellement qu’on se trompe de problème. On ne voit même pas qu’on ne regarde pas au bon endroit. Parce qu’en vrai, les pépins, ça n’a pas de bras pour s’accrocher, ou de jambe pour freiner leur course, mais c’est pas grave. Parce que les pépins sont des graines, et que où qu’elles aillent, il leur suffit d’un tout petit peu de terre pour s’enraciner, et un jour, elles poussent et grandissent et fleurissent. Alors elles n’ont plus besoin de tordre leur corps pour prendre de l’élan jusqu’en haut des montagnes, tout simplement parce qu’elles sont maintenant si grandes que leurs branches peuvent atteindre tous les sommets avec juste ce qu’il faut de patience.

Les graines ne sont pas faîtes pour rouler jusqu’en haut des montagnes.
Les graines sont faites pour les dépasser le moment venu.

Cherche la terre où planter tes racines Pépin, et c’est le soleil qui te trouvera…

We Are Not Dying – Le futur est un présent continu

Wardruna – NaudiR

Les mots en tesson de verre
bien calés dans le fond de la gorge
j’ai mal à la parole.

La première personne du singulier
crisse sous les dents
la deuxième hurle
quand la troisième s’embrouille
Alors au pluriel la première abandonne
devant la deuxième absentéiste
et une troisième fracturée.

Tu sais quand ils parlent les langues de feu
quand tu rampes dans les silences
quand tu dissous inutiles
virgule après virgule
Quand ils parlent les langues de feu
tu recules toujours un peu plus.

J’ai mal à la parole
aux mots fracassés
aux tessons qui s’accumulent
et éventrent toujours un peu plus
le continuum dialectal

Tu sais quand ils parlent les langues de feu
que tu peux crever en silence.
Ta bouche aura fondu bien avant le premier complément.

Première personne du singulier
aux abonnés absents
Deuxième
pour les hurlements du miroir
Troisième
pour les cauchemars et la solitude

Do you know die Feuersprachen ?

Et toi seul dans ta langue de goudron
au palais pétrifié
aux oreilles mortifiées
immobile.
Toi dans ta langue de goudron
seul
silence et salissure
Dans ta langue de goudron
profondément englué
quand ils parlent des langues de feu.

Ich werde jede Nacht sterben.
Again and again
Over and over
Let me out
Mach mich aus

Première personne du pluriel
embrouillée jusqu’à la racine
Deuxième
en approche de définition
Troisième
en description fracturée

Et toujours dans ma bouche le verre découpe
tranche
cisaille
incise
toujours plus fissurés
des morceaux entiers de réel.

Tu sais les langues de feu
quand tu ne parles que langue de goudron
et ta bouche qui fond
et tes dents qui craquent
et ta tête qui roule
et ta langue qui enfle
quand ils parlent les langues de feu

Du wirst jede Nacht sterben,
wenn sie die Feuersprachen sprechen.
Kannst du nicht verstehen ?
And there is no way out.
Die Feuersprachen have already digged a hole in your head.

Putain pourquoi
seul dans ta langue de goudron
la bouche fondu
et la face calcinée
pourquoi
seul dans ta langue de goudron
quand ils parlent les langues de feu

Première personne du singulier
déracinée
Deuxième
intouchable
Troisième
inappropriate
Première personne du pluriel
inconciliable
Deuxième
effrayante
Troisième
indénombrable

Ich sterbe jede Nacht
J’ai mal à la parole
Dying again at dawn is no life

Putain tu les connais les langues de feu
quand dans ta langue de goudron
seul résonne le silence
alors en entier le silence à avaler

Dans ta langue de goudron
les bris de vers les uns après les autres
Dans ta langue de goudron
le silence à chaque voyelle
Dans ta langue de goudron
les non-dits dans chaque virgule
dans chaque mot
dans chaque lettre
dans chaque dits
dans chaque silence
Ta langue de goudron
comme un non-dit perpétuel
un silence avorté

Quand ils parlent des langues de feu…


Quand tu donnes 9h de cours (2h analyse de spectacle – 7h anglais en cours particulier dont 3 de conversation) entre 8h30 et 20h30 sans avoir mangé, ça donne de drôles de courts-circuits dans le cerveau. J’ai passé l’après-midi à rêver d’une énorme glace, mais sous-prétexte qu’on est (était ?) au mois de février, y avait personne pour en vendre. Le monde va mal messieurs dames. Étrangement, dans les bribes de mots ramassés dans le brouillard de mon cerveau au fil de la journée, il n’est fait nulle mention de cette brûlante envie de crème glacée. Les mots ont de drôle de priorités parfois.On se retrouve sur Facebook et twitter pour ceux que ça amuse. Je retourne bosser… (ou pas.)

Expérience 1 : From 7:09 to 10:21

Mansfelt TYA – La nuit tombe

Au premier réveil la sensation est curieuse. Tu baignes dans une bouillie informe et innommable. Tout est lourd et collant. Tout se confond et se brouille. Sais-tu seulement si tu as les yeux ouverts ? Peut-être que oui, et dans ce cas-là la pièce est plongée dans une obscurité plus profonde que tes souvenirs. Une obscurité à dissoudre l’acide lui-même. Une obscurité si épaisse que tu en oublierais presque que la lumière a jamais existé. Ou peut-être que tu as simplement les yeux fermés. Une hypothèse pas beaucoup plus rassurante. Dans cette obscurité poisseuse, tes yeux fermés s’engluent se piègent et s’enfoncent. Tes yeux n’ont aucun sens dans ce monde. Tu sens tes paupières s’accrocher, lutter contre l’effort, quel qu’il soit. Les maintenir fermées relève moins du choix que de la condamnation. Tes paupières fermées comme une subtile torture, un véritable travail d’orfèvre. Faut-il avoir peur de ce que tu ne peux pas voir ou de ne plus jamais pouvoir ouvrir les yeux ? À moins qu’il ne faille craindre autre chose. Après tant de temps à garder les paupières ainsi engluées dans une obscurité en forme de sables mouvants, tes yeux seront-ils simplement capables de voir à nouveau ? Le meilleur moyen de savoir serait encore de forcer l’ouverture non ?

À nouveau tes paupières luttent, résistent et la douleur se répand en toi comme un cri d’horreur dans la nuit. Sourdre floue lointaine et pourtant vibrante puissante et acérée. Tellement efficace que la pensée d‘une nouvelle tentative hérisse ta peau d’une chair de poule bienvenue. Au moins maintenant tu as retrouvé les contours du reste de ton corps. Peut-être que c’est là l’issue, peut-être que c’est ça la solution. Si tes paupières n’ont pas la force de briser l’obscurité, peut-être que le reste de ton corps se montrera plus coopératif.

Peut-être.

****

Au deuxième réveil, il te faut encore plus de temps pour comprendre que tu es éveillé. C’est la sensation d’avoir le sang complètement glacé au cœur de tes veines qui t’alerte. Ton corps tout entier comme un bloc de glace refuse cet état de fait. Ton corps tout entier comme un bloc de glace se rappelle la logique du mouvement, la légèreté. Quelque part au fond de toi se réveille comme la mémoire de l’eau. Aqueux tu étais et aqueux tu devrais être. Ton sang en horreur paniquée cherche un moyen de revenir à l’état liquide.

Voilà qu’il se tord et s’agite en tous sens, cherchant une sortie, une solution, au risque même de perdre toute consistance. Plus exactement, au risque de te voir perdre toute consistance. Si bien que chaque battement de cœur t’arrache un gémissement. La bonne nouvelle c’est que tes cordes vocales semblent en état de fonctionner. La mauvaise c’est que tu peux déjà sentir certaines de tes veines se fissurer. Que veux-tu, on ne peut pas gagner à tous les coups.

La douleur remonte fissures et craquelures le long des artères. Peu à peu, elle vient réveiller autre chose, un autre souvenir que tu ne parviens pas à dater. Peut-être était-ce hier, il y a cinq ans, peut-être était-ce demain. Toujours est-il que tu te rappelles maintenant, ce n’est pas la première fois que tu te réveilles ici. Même si tu ne sais toujours pas vraiment ni où est cet ici, ni ce qu’il est. Tu la reconnais bien maintenant, cette sensation de bouillie, de sables mouvants pris dans une forme d’obscurité à broyer l’acide le plus corrosif. La mémoire de l’eau est infaillible…

… mais pas toujours ponctuelle. Si bien qu’au moment où tu essais de forcer tes paupières à s’ouvrir pour découvrir de plein fouet cet endroit, tu entends à nouveau ce terrifiant cri d’horreur au lointain, toujours aussi flou et sourd, mais toujours aussi tranchant. Dans la seconde ta peau se hérisse à nouveau, produisant les plus vibrants échos à ton sang glacé. Tu te dis que la voix qui hurle ainsi doit sans doute vivre l’enfer, peut-être le même que toi à cet instant.

Quelqu’un devrait sans doute t’avertir que ce cri terrifié de douleur provient de ta propre gorge. Dommage qu’il n’y ait personne.

*****

Au troisième réveil la conscience te revient plus vite. Il faut dire que la douleur se relance comme on appuie sur un interrupteur. En un battement de cils tu retrouves les ténèbres engluées et engluantes, le sang gelé se débattant à t’en briser les veines auquel répond en écho un épiderme en panique envoyant tous les signaux d’alerte dont il est capable. Enfin bien sûr tout cela se passerait en un battement de cils si tu pouvais bouger les paupières et ainsi battre des cils. Bien sûr. C’est souvent ça le problème avec les mots tu sais, ils ne correspondent jamais vraiment à la réalité. Tu vois ils se gèlent dans un coin de la réalité jusqu’à en épouser les contours le plus parfaitement possible, jusqu’à ce que ces contours soient tellement parfaits qu’on n’envisage même plus de les voir autrement. Tu t’y perds pas vrai ?

Tu vois, c’est un peu comme le sang dans tes veines. Il se gèle et se pétrifie parce que c’est ça, la réalité de cet endroit. Une obscurité de sables mouvants doublée d’une solitude à geler une explosion nucléaire en plein vol. Toi, tu te retrouves là, en plein milieu. En plein milieu d’on ne sait quoi on ne sait où. Impossible de savoir ni comment ni pourquoi. Impossible de comprendre vraiment puisque aucun de tes sens ne semble vouloir pleinement répondre à tes questions. Pourtant tu es bien là. Dans cette réalité. Dans cette bouillie sans forme ni nom. Et tu auras beau t’agiter les neurones à chercher des réponses, cela ne change rien. Pas de délai ni de sursis. Dans tous les cas tu appartiens à cette réalité. Et dans cette réalité, ton sang se gèle parce que c’est la seule solution qu’il a pour exister. Si ça fait mal, c’est parce qu’il se souvient. Il se souvient mieux que toi de sa vraie forme. Celle qu’il avait avant, celle qu’il sait être la vraie, la bonne. Il se souvient mieux que toi de la vie avant la bouillie, la vie hors des sables mouvants. Et il essaie d’y retourner. Parce qu’ici il fait froid, beaucoup trop froid. Tellement froid que si on lui disait qu’en échange de te laisser crever là, il pourrait être libre il ferait. Sans se retourner, ni se poser de question.

Tu vois les mots c’est pareil. Tu les gèles, ou bien ils se gèlent tout seul à force de tomber dans des sables mouvants. Bien sûr il y a des moyens. Toujours des gens pour te dire que c’est vivant. Ça n’oublie jamais d’où ça vient les mots. Le sang non plus d’ailleurs. Même que ça fait mal pareil. Et dans pas longtemps, à force de se tordre de se briser de se déformer, ça sera l’hémorragie. Du sang partout. Et ce sans la moindre coupure. Juste l’implosion. Tu imagines ? Là à cet endroit où rien n’existe que le vide sous tes doigts, le sol sera rempli d’un sang gelé, cherchant désespérément à rentrer chez lui alors même qu’il vient de détruire sa propre maison.

Et alors là, combien de mots pour expliquer ça ?
Combien de mots pour la douleur ?
Combien de mots pour la solitude ?
Quels mots pour le froid ?
Quels mots pour le vide ?
Quels mots pour le dégoût du sang qui colle aux doigts ?
Ton propre sang
Tes propres doigts
Tes propres mots ?
À quoi bon les mots quand le sang brise ses propres veines ?

De toute façon, à qui tu irais dire tout ça ? Il n’y a personne. On l’a déjà dit.
De toute façon, où ils sont tes doigts ?

*****

Au quatrième réveil la voix au loin dans le flou hurle toujours ta douleur et ta solitude. Logique, ta voix, ta douleur, ta solitude. Ton sang aura suffisamment gelé dégelé pour modifier les pronoms. Intéressant non ? Pratique surtout. Il y a une facilité directe à parler de tes paupières hermétiquement engluées, de ta peau fissurée par les secousses, de ton sang gelé qui se débat en brisant sans aucune pitié tout ton réseau sanguin, de ta voix qui hurle au désespoir mais ne rencontre aucune autre oreille que les tiennes, qui ne sont même pas capables de la reconnaître. C’est plus simple tu vois.

Comme ça maintenant on va pouvoir parler de tes doigts. Tu sais, ceux que tu ne retrouves pas, ceux dont tu ignores la localisation. Tu sais qu’ils sont là. Simplement ils ne transmettent aucune information. Rien sur la texture du sol, rien sur l’air qui passe, rien sur l’espace disponible autour de tes mains, rien rien rien. Comme si tu baignais dans du vide à l’état pur. Mais là encore, ça ne marche pas. Même le vide produit une sensation. Ou plutôt une absence de sensation. Précision toujours. Quelque chose qui dirait « ici ne se passe rien ». Mais rien. Rien. Rien. Rien. Un peu comme si tu n’existais pas. Absolument comme si tu n’existais pas. Mais c’est une idée absurde non ? Après tout, « je pense donc je suis » et toutes ces conneries. Tellement de mots dans tes veines défoncées par le froid que ça fait mal à crever, comment pourrais-tu ne pas exister ?

Pourtant l’idée reste. Elle refuse de bouger. La voici brique de plomb en travers de ta gorge. Je n’existe pas. C’est tout petit comme phrase. À peine quatre mots. On pourrait débattre sur la définition de « mots » mais par soucis de simplicité, on va dire que ça fait quatre mots, d’accord ? Je n’existe pas. Quatre tous petits mots qui rampent le long de tes cordes vocales et s’incrustent profondément dans toutes les muqueuses à disposition. Tu peux même sentir les mots vibrer à chaque fois que l’air les frôle.

Et toujours ta voix au loin qui hurle, toujours aussi floue, toujours aussi seule, toujours incapable de rencontrer d’autres oreilles que les tiennes.

Peut-être que si tu les bougeais un peu elles pourraient sentir… Tes mains, pas tes oreilles bien sûr. Même si clairement à cet instant T qu’est le nôtre, il est évident que tu ne fais plus très bien la différence. Y en a-t-il seulement une ? Après tout, si tes mains ne sentent plus rien et que tes oreilles sont à peine capables de reconnaître ta propre voix quand elles l’entendent, ni tes mains ni tes oreilles ne remplissent vraiment leurs fonctions. Alors comment faire la différence ? Est-ce que ça vaut le coup de t’embêter à avoir encore deux mots pour deux choses si proches, si similaires ? Est-ce que ça vaut bien l’effort ? Est-ce que ces deux mots valent d’avoir mal comme ça ? Dis-moi, lequel de ces deux mots tu sacrifies ? Des mains ou des oreilles, quel mot veux-tu oublier ? Quelle différence ?

Je n’existe pas.

De toute façon, les quatre dans ta gorge grossissent encore. Ils grossissent et grandissent et monopolisent l’espace. Tu le sens non ? Comment ton larynx commence à s’écraser, compressé par l’œsophage tandis que déjà le fond de ta mâchoire se déchausse tranquillement. Tu sais que si tu avales tes dents, elles risquent de te perforer un organe ou deux n’est-ce pas ?

Remarque cela facilitera la tâche à ton sang qui toujours cherche ton point de rupture.

Dis-moi, est-ce que tu l’entends, ce craquement dans le lointain ? Est-ce que tu te rends seulement compte que tes os sont tous en train de lâcher sous la pression ? Pourquoi est-ce que tu continues de croire que tout ça se passe dans le lointain quand clairement tu n’es déjà plus qu’une épave bouffie par les sables mouvants et l’obscurité de l’acide ? Peut-être que c’est pour ça que personne ne t’entend.

Je n’existe pas.

Les mots toujours plus gros dans la gorge et pourtant tu n’as toujours rien à dire. À quoi ça te sert d’avoir tous ces mots gelés dans les veines si tu n’es pas capable de les cracher ?

Mais vas-y, bouge tes mains. Fais nous rire. Bouge les.

****

Au cinquième réveil c’est l’hémorragie. Enfin. Tes mains sont recouvertes d’un sang granuleux, qui une fois livré aux sables mouvants comprend enfin son erreur. Enfin, parler de tes mains recouvertes de sang, c’est une pure commodité narrative. La formule est entérinée depuis tellement longtemps, c’est beaucoup plus simple ainsi. D’autant que comme tu ne sens toujours rien, que tu ne ferais toujours pas la différence entre une jambe et un poumon, que de toute façon tes mots sont en train de se répandre pour pourrir sur le sol en même temps que tout le contenu de tes veines, qu’est-ce que ça peut faire ? Et d’ailleurs, même dire que ton sang se répand sur le sol est une commodité narrative. Tu vois où tu mènes avec tes conneries ? À des putains de commodités narratives. Nous ne sommes plus que commodité narrative. Tout ça parce que tu es incapable de dire où tu es, où est ton corps, ce qu’il ressent. Incapable d’ouvrir tes yeux, incapable de reconnaître ta propre voix, incapable de savoir d’où ton propre sang s’échappe. Incapable de prouver que tu existes.

Alors maintenant quoi ? Maintenant qui ? Le silence le froid la douleur le sang la voix la peau la peur les mains le vide les mots.

Maintenant quoi ?

Parce que bientôt, quand tes os auront fini de craquer, quand tu ne seras qu’un amas de fragments et de gémissements, la phrase dans ta gorge sera tout ce qu’il restera de toi. Quand tes os seront réduits en poudre et que ton propre sang aura coagulé pour maintenir le tout en place, tout ce qu’on pourra lire sera je n’existe pas. T’auras l’air malin.

Fais quelque chose.

Maintenant.

Alors aussi désespéré que désespérant, au sixième réveil, te voilà enfin qui réagit. C’est plus un vieux réflexe, quelque chose entre un sursaut d’instinct de survie et un spasme post-mortem. Mais quand même. Tu cherches, tu trembles et gémis. Peu sûr de tes mouvements, te voilà enfin prêt au tout pour le tout. Les larmes, le long de tes yeux trahissent l’inavouable de la situation, mais de toute façon, tu ne les sens pas. À quoi bon.

À quoi bon puisque déjà ta main, tes mains, se dressent et cherchent ta gorge. La tâche est ardue. En l’absence de mots définis, ton corps comme un territoire inexploré. Tes mains cherchent la douleur. C’est là qu’il là qu’il faut aller. Chercher la douleur et l’arracher.

La voix au lointain hurle de plus belle, crevant la distance et les tympans. Ta voix au lointain redouble d‘énergie. Parce qu’elle sait déjà, elle a déjà compris.

Dommage que personne ne t’ait prévenu.

Car déjà tes mains plongent aussi profond qu’elles peuvent dans ta gorge. Elles s’enfoncent dans ta chair sans se soucier de la biologie la plus évidente. Quelle biologie peut survivre face au vide ? Tes mains cherchent déchirent détachent arrachent ravagent sans la moindre pitié. Et la voix au lointain hurlant toujours sans plus parvenir à tenir la moindre note.

Sauf qu’elles ne trouvent pas tes mains. Dis-moi, à quoi ça ressemble un mot ? À quoi ça ressemble un je ? Comment elles vont faire pour savoir qu’elles ont trouvé si tu ne sais pas à quoi ça ressemble un mot ? Parce que tu vois sans ça, elles arrachent à l’aveugle. À quoi ça ressemble un mot ? À quoi ça ressemble une idée ? Comment vas-tu faire la différence au milieu de l’hémorragie, des cordes vocales à l’abandon et des chairs atrophiées par la solitude ? Comment tu les reconnaîtras ces mots qui font si mal ? Pourquoi personne ne vient quand ta voix se perd à hurler au lointain ? Pourquoi personne n’arrête la déferlante quand clairement tu te répands au sol ?

Ta voix au lointain n’est déjà plus qu’un écho maladif pris au piège d’une réalité que tu refuses de maintenir. Dis-moi, dans le tas froid et difforme qu’ont créé tes mains, est-ce que tu te reconnais ? Est-ce que tu la reconnais ta voix ? Si elle n’est plus dans le lointain, elle doit bien être là non ? Logique. À quoi elle ressemble ta voix ? Et comment tu sauras que c’est la tienne et pas une autre ramassée au hasard des échos ?

Tu aurais imaginé ça toi ? Être coincé dans une bouillie de ténèbres acides, baignant dans une hémorragie de mots sanguins, tes mains arrachant consciencieusement toutes les muqueuses sur leur passage, ta voix perdue dans un tas de chair trop blessée pour rebondir à nouveau, et toi qui ne pense plus l’espace qu’en terme de douleur. Il n’y a rien à voir parce qu’il faudrait pouvoir décrire, et tu es arrivé au bout des commodités narratives. Ne reste que la douleur pour relier les morceaux de la scène. Ne reste que la douleur pour te rattacher à ce sang sur ce sol que tu ne peux pas sentir, à cette voix que tu ne peux ni reconnaître ni prononcer, à ces mains qui continuent aveuglément.

Ne reste que la douleur.

Je n’existe pas.

Magie Viking en rase campagne

Anilah – Warrior

Les coups de pédale ramène de vieux souvenirs. De vieilles sensations. Enfouies loin. Un retour à la case départ en forme de mue de phoenix. Enfin difficile à dire à travers la brume nocturne.

Quinze minutes de vélo
Vingt minutes de bus vers la ville
Pas de lampadaire
Des fossés
Des ornières

Les sensations remontent. À commencer par le froid qui me scie les doigts. J’avais oublié les doigts qui se glacent sur le guidon, les manches qu’on tire pour compenser l’absence de gant, l’air qu’on souffle dessus à l’occasion pour sauver ce qui peut l’être. Mes yeux pleurent tout seul. Larme par larme. Une toutes les deux minutes. La larme se forme lentement avant de glisser tout aussi lentement le long de la joue. Elle prend part au paysage. Élément constitutif comme un autre.

Donc le froid, les larmes, la musique, la nuit, l’ambiance désertique. Souvenirs.
Le corps reprend ses droits. Après la course infernale, il informe à nouveau de l’état des choses. J’essaie d’accepter l’état des lieux sans ralentir le rythme du pédalier. L’estomac qui brûle. Le genou qui claque. Le dos qui se tord. L’épaule qui se bloque. Accepter l’une après l’autre les petites douleurs accumulées, puis passées sous silence pour survivre aux derniers événements. Accepter, parce qu’il faudra en passer par là.

Quinze minutes de vélo, vingt minutes de bus
La nuit les fossés les ornières
La musique les petites douleurs et le désert
Souvenirs

Les nerfs lâchent. Le corps soulagé de ne plus se sentir en danger constant déposé le bilan. La fatigue, les yeux gonflés, les migraines avortées par manque de temps, les contusions non traitées pour les mêmes raisons, la solitude qui brûle le ventre et les veines. Alors comme à l’époque, il se passe cette chose étrange. Ce moment, ce tout petit moment, où après l’inventaire des dégâts, le corps autorise la voix à sortir. Et la voix chantent au milieu de la campagne déserte, entre les respirations haletantes sous l’effort. La voix sort enfin.

J’assiste au spectacle du corps qui se relâche alors que j’essaie de me souvenir de la route jusqu’à l’arrêt de bus, de la route jusqu’à la maison. En silence et sans négociation, j’essaie d’accepter les réclamations, les reproches et les informations qu’il a à transmettre. Le pire est passé, la route est encore longue. Il faut réparer maintenant. Réparer, récupérer, soigner, repartir. Ne pas minimise ce qui ne veut pas cicatriser. Ne pas oublier ce qui aurait pu arriver. Ne plus censurer.

Quinze minutes de vélo vingt minutes de bus
La nuit les fossés les ornières
Le corps la voix la fatigue

Un mois d’errance à travers la campagne
pour réparer ce qui doit l’être
cicatriser ce qui peut l’être
se souvenir du meilleur
accepter le pire

Et enfin revenir.

The death of the Clock-Woman [English translation]

My Sleeping Karma – Ephedra

A motion. Thin. Light. A quivering maybe. A vibration. A quake delicate like an origami. So little and unreal one could have missed it without even noticing. Yet, the motion was here. It was trying to grow bigger. From sigh to wave, from echo to resonance, it wanted to grow.

It was time.

 The Clock-Woman didn’t know how to react. The space had moved. She felt it. While her body was slowly swallowed by the frozen water, she felt the wreck moving. Nothing, it was nothing. It wasn’t even supposed to happen. The uroburos had frozen time. Any move was impossible. So the bathroom, in the boat perfectly moored, could make everyone safe. Stopping the run of time had been life-saving. For this, the Clock-Woman had given her skin to record every single second, memorise any single image and sound. Today, her whole skin was covered in key moments. Keys that would never open any door again if the wreck was about to get lost at sea again

Everything is fine now.

 Something had to be done. But the cold had stiffened her body until the unconscious. Until she fell on the other side of pain. Until that moment where pain is just the ghost of another life. She had to move anyway. Someone had to face the extent of the damages. And she was the only one who could do it. Someone had to move. The motion was still getting bigger. A simple touch of the floor was enough to realise the motion was real

 Supposing that there was still a floor.

The Clock-Woman looked at the bathroom again. The water had invaded all the available space. The lines of the tiles were losing their consistency because of it. There was no precision in their layout anymore. Impossible to go between them, impossible to avoid them. Simply impossible. The lines were blurry, threatening. The disolved lines were announcing the end of the world. Maybe it was a trick of the eyes, but they seem to get mixed up under the pressure of the motion, still growing, and soon to be a shock wave. The vibration seemed to prepare itself to ingratiate themselves better in the flaws.

 Someone had to stay
Someone had to observe
Someone had to write it down
study
map
statisticate everything

But there was no one. There had never been anyone. Maybe there will never be anyone. Something had to be done. The vibrations would soon swallow them all.

The Sandman couldn’t. Entirely dedicated to the panic of the moment, he was unable to fully understand what was going on. He was splitting up himself in states of emergency, still looking for a way to stop the water. The rise seemed impossible to stop. And so he was running. No time to find a solution to the problem. No time to find the original leak. So he was running, he was spreading himself in sandbags everywhere he could.  He spread and spread, grain after grain, unable to know if he would ever be strong enough to stop the flood. The Sandman was getting out of breath in panic in this space where air was getting rarer by the mnute. Between the frozen water and the rough sand, what was worse between the poison and its antidote ?

There was no one else and yet someone had to handle the emergency
One more
Because without the usual run of time, everything was an emergency
And the vibration was still getting bigger.

Pandora had created the surprise. She had moved when everyone thought she was finaly dead. Unconscious lack of concern, her arms kept wearing away by the acid finaly freed from the box. Her skin in shred was like a delicate veil, ready to wrap her if she could find how to move to act on the guilt that kept making her swallow the pain even more. If someone had told her to stop, that would have changed nothing, she would keep swimming, forcing the waving of her body until the now-exploded box. She stopped to listen long ago. Her throat was trapped by the weight of contradictory messages, and so she stopped listening.

Figute it out
No, you’re not hurting
You should have came earlier
I don’t understand why you hurt
It’s pure stupidity to have waited so long
Why did you come
I don’t see where is the problem
You can’t handle that alone
Figure it out
         on your own.

Pandora held her head straight and her voice dead for long now, she had swallowed all the snakes coming, even for a moment, in the crew. Pandora might have ended up pulling off her own tongue. She had bitten it so much to shut up, to shut up the weaknesses of the rats from the crew :   the uroburos who was dying under its own weight, the laugh of Cassandra like a curse she threw to the others as much as to herself, the blood of the dead girl unable to die for real, the unabling panic of the Sandman, the skin of the Clock-Woman who was so sick of remembering…  Pandora has swallowed her own tongue and tones of her own blood in the time. Never ever complaining. And when the bow had broken under the pressure of the screaming, the nightmares and the smell of rot, when she has been accused of every miseries, she did not complain. She laughed until she suffocated under the rising water. Because it was the only thing to do. Because it was all that was left to do. Because it was the only reasonable option.

And now the mooring lines have broken.  

Pandora knew, but Pandora couldn’t tell. Pandora was not allowed to tell. Never. She swore. She, more than anyone on the ship, knew the price of blood. She was not allowed to tell. Time passing by, she had even forgotten how to speak.

Can you blame people for not seeing what you hide from them ?

The Clock-Woman had to move. There was no one. The vibration had got so big it has nothing to do with a vibration anymore. The vibration turned into a seismic rift. The wreck was struggling with even more rage. The lines of the tiles would soon have lost all sense if nothing was done. The lines of the tiles were not lining up any though now.

It was time.

The Clock-Woman had to move. There was no one else. The Sandman couldn’t stop his run. Pandora was swimming without any faith, looking for the pieces of the box. The Clock-Woman had to move, it was her job. She always brings them home. She promised.

When she forced her body to stand up, the whole pain woke up. The violence of the shock cut off her breath during another shock wave. Breathe, send back the pain where no one could hear it, move on. It wasn’t the first time. But so much time had passed by since a pain screamed so loud to be heard. So much time since she had to tighten her teeth so strongly she could break them. It was impossible to lock this pain in the box.

One gets used to anything, even the worst
Especially the worst
Body memory has no equal

The first impulse is always the hardest. Force the body to go against its instinct. Force the loop. Become the uroburos. The first impulse is still the hardest. The run-up, everything lies in the run-up. You had to know how to prepare the run-up and use it for the best. Becoming the evergoing motion. That was the key. The price to pay was known. Cassandra smiled between the erased lines of the tiles. Cassandra had always known. She had simply waited. When her eyes met the Clock-Woman’s, who ignored her so often, she simply landed her hand. Between the white fingers of the curse seller, a simple crack of the tiles. The Clock-Woman knew… but the key was needed, she had to force this body to make the first impulse. She had to get out of the frozen water. The first impulse is always the hardest…

Blood relationships are nothing more than a story with an unknown ending

The Clock-Woman swallowed the crack without a second thought. The waves of shock were multiplying and getting closer. They were throwing themselves on the wreck with no warning. It was time. Her legs reacted to the poison before her brain could even name it. The first impulse was given, the Clock-Woman was now able to reach the surface… Following her, a thin line of blood was slowly flowing out of the crack in her right arm. The Clock-Woman didn’t notice the wound, or she pretented so. The Sandman tried to throw the necessary sand to wipe it off. Pandora collected the drops to add them into the box. Cassandra was already back into the lines of the tiles, silently crying and blaming herself for being right once again.

It was time.

Outside, the storm was raging. Once she arrived on the deck of the wreck, the Clock-Woman understood. The mooring lines had broken. And now they were wandering onto the ocean. Without a map or a compass, the boat had floated away, following every passing winds. The eye of the storm only hid them for a moment before abandoning them. And now they were trapped right in the middle of the storm. The waves were throwing themselves one the hull like they had nothing left to lose. The wind was rushing into the cracks of the wreck, twisting the wood that was screaming all the silence filling it. From the silence of the wreck ready to split from the inside or the screaming of the hungry waves, it was impossible to know what was the most hurtful. Anyway, they couldn’t hear a thing anymore…

Tell me why people are afraid of the dark ?
The monsters hide in the silence…

In the middle of the random row, the Clock-Woman couldn’t hear a thing anymore. There was nothing anymore. There is no one. Cassandra’s laughter, the crack of Pandora’s bones, the Sandmand’s wandering steps, the Uroburos’s floatting… nothing anymore. There was nothing anymore. The Clock-Woman might have never felt so alone than here, on the deck of the wreck, naked in the middle of the storm where whe couldn’t hear a thing anymore. Her tired skin couldn’t follow the rythm. The violence of the wind right on her bleached skin revived every scar. Alone, naked, in the middle of the storm, the Clock-Woman would have cried, but her eyes had once again forgotten how to do it.

No, this is not how you feel
That’s not why you’re not fine
You’re wrong
No, you’re not so down that this               

The Clock-Woman couldn’t hear anything to guide her anymore. There was no one anymore. The storm took what should have never been lost. Loneliness hugged with her with sticky and heavy arms, with no possible exit. The storm was still raging. She started to believe she would die suffocating under the silence and the loneliness when the sea opened… Summoned by the smell of blood, mermaids had reached the surface. They wanted more. They have been called and they wouldn’t leave empty-handed. Everything comes with a price and the first impulse was always the hardest. The Clock-Woman finally discovered the crack in her arm.

After her, it was nothing but a  suspended sentence…

The cut was beautiful, precise as surgery. The blood was peacefully flooding, as it has always done, bringing with it the usual floods of rot like some kind of necessary evil… Silence was still screaming around her, hitting her ears as an ever-going reminder. The mermaids did what they knew best, they started singing. Their song pilled up in the row of the storm. Impossible to hear through this. Impossible to find her mates. There was no one anymore now. The mermaids sang the enigma from inside, the unsolvable equation.

Someone had to die.

The Clock-Woman understood that long ago. But who was to sacrifice ? They survived to the mad ocean, together for so many years…. Who was to scarifice ? Cassandra and her cursed prophecies ? Pandora and her bones broken by the silence ? The Sandman who fixed only the immediate emergencies ? And why ?

Somone had to die
and someone had to chose

The mermaids were still singing, the mermaids would keep singing, and the mermaid would sing forever until finally someone answer. The time to look away was out. An answer was needed, an it was needed now.

It was time.

Maybe she had to die. Her skin still suffering from the wind was begging for the pain to stop. The first impulse was always the hardest, but the body never really forgets. Naked under the winds, the Clock-Woman had finally understood, maybe. She had to die. And it was unbearable. Was it what the dead girl felt when she was killed ? Nothing else but a deep feeling of being abandonned, a feeling covered by silence heavy enough to weight the whole world ? This kind of huge emptiness that screamed her name ? The mermaids smiled, the answer was given. Only the emptiness knew the name of the Clock-Woman. One could trust that kind of signs. But who would have her blood on their hands ? Who would take this new blame ? The sacrifice was compulsory, the guilt unavoidable. Everything comes with a price and someone had to be guilty.

So now who will have my blood on their hands ?

Maybe deep under the water, the rats would find someone to replace her. Maybe it was high time for them to find someone else in the deep water. It was time to have a name. Even though, she would never be completely reassured : who would bring them home once the water will have swallow her ? Who would come out of the storm ? Someone had to die…

Resigned, the Clock-Woman climbed the guardrail, and her eyes dived into the emptiness around. The mermaids were getting prepared to welcome her. They song slightly changed, from chord to perfect harmony, their voices promised peace, silence far away from the row, and even a name. Could she believe them ? The warmth of their smile didn’t lie… Maybe it was time. She tensed her hand one more time, they were numb by the blood dried by for years, without anyone being able to remember whose blood it was. Her fingers were still trying to hang on to something, as an old habit. Finally, the Clock-Woman closed her eyes. And in the wreck, they all held their breathe.

The first impulse was always the hardest.

La mort de la Femme-Pendule

                My Sleeping Karma – Ephedra

Un mouvement. Fin. Léger. Un frémissement peut-être. Une vibration. Un tremblement d’une délicatesse d’origami. Si petit et inexistant qu’on aurait pu passer à côté sans s’en rendre compte. Pourtant, le mouvement était bien là. Il essayait de prendre de l’ampleur. De soupir en ondulation, d’écho en résonnance, il voulait grossir.

                Il était temps.

La Femme-Pendule ne savait pas comment réagir. L’espace avait bougé. Elle l’avait senti. Alors même que son corps s’enlisait dans l’eau gelée, elle avait senti l’épave se déplacer. Rien, ce n’était rien. Ce n’était même pas censé arriver. Ce n’était pas possible. L’uroburos avait gelé le temps. Tout déplacement était par là même devenu impossible. La salle de bain dans son bateau bien amarré assurait ainsi la sécurité de tous. Ce n’était pas possible. Stopper la course du temps avait été salutaire. En échange, la Femme-Pendule avait donné sa peau pour enregistrer chaque seconde, mémoriser chaque image et chaque son. Aujourd’hui son épiderme tout entier était couvert d’instants-clés. Des clés qui n’ouvriraient peut-être plus jamais aucune porte si l’épave repartait de plus belle.

                Tout va bien maintenant.

Il fallait agir. Mais le froid lui avait raidi les membres jusqu’à l’inconscience. Jusqu’à passer de l’autre côté de la douleur Jusqu’à ce moment où la douleur n’est plus qu’un fantôme d’une autre vie. Il fallait pourtant qu’elle bouge. Quelqu’un devait constater l’ampleur des dégâts. Et ça ne pouvait être qu’elle. Quelqu’un devait bouger. Le mouvement s’amplifiait. Un simple contact avec le sol suffisait à prendre conscience de son existence.

                Si tant est qu’il y ait encore un sol.

La Femme-Pendule observa encore la salle de bain. L’eau avait envahi tout l’espace disponible. Les lignes du carrelage perdaient de leur régularité à son contact. Il n’y avait plus aucune rigueur dans leur agencement. Impossible de passer entre elles, impossible de les éviter. Impossible simplement. Les lignes étaient floues, menaçantes. Les lignes dissolues annonçaient la fin du monde. Peut-être une illusion d’optique, mais elles semblaient se brouiller sous la pression du mouvement, toujours grossissant, bientôt onde de choc. La vibration semblait prendre de l’élan pour mieux s’insinuer dans les failles.

Quelqu’un devait rester
Quelqu’un devait observer
Quelqu’un devait noter
étudier
cartographier
statistifier la chose

Mais il n’y avait personne. Il n’y avait jamais eu personne d’autre. Et peut-être qu’il n’y aurait jamais personne. Il fallait agir. Les vibrations les avaleraient bientôt tous.

Le Marchand de Sable ne pouvait pas. Entièrement dévoué à la panique du moment, il était incapable d’en comprendre les tenants et aboutissants. Il se dispersait en états d’urgence, toujours à la recherche d’un moyen de stopper l’eau. La montée semblait irréversible. Alors il courrait. Pas le temps de trouver la solution du problème. Pas le temps de trouver la fuite originelle. Alors il courrait, il se déversait en sacs de sable partout où il le pouvait. Il s’éparpillait, grain après grain, incapable de savoir s’il serait jamais assez fort pour endiguer la crue. Le Marchand de Sable s’essoufflait en panique dans cet espace où l’air se faisait rare. De l’eau glacée ou du sable rugueux, quel était le pire entre le poison et l’antidote ?

Il n’y avait personne d’autre et pourtant quelqu’un devait gérer l’urgence
Une de plus
Car sans l’écoulement du temps, tout était une urgence
Et la vibration enflait toujours.

Pandore avait créé la surprise. Elle avait bougé alors qu’on la croyait finalement morte. Inconsciente insouciance, ses bras s’effilochaient toujours un peu plus sous l’acide enfin libéré de la boîte. Sa peau en lambeaux était comme un voile délicat, prêt à l’envelopper si elle trouvait par quels mouvements elle pouvait agir sur la culpabilité qui la poussait à ravaler encore un peu plus la douleur. On lui aurait dit d’arrêter que ça n’aurait rien changé, elle aurait continué de nager, de forcer l’ondulation de son corps jusqu’à la boîte maintenant éventrée. Elle n’écoutait plus depuis longtemps. Prise à la gorge par le poids des messages contradictoires, Pandore n’écoutait plus personne.

                Débrouille toi
                Vous n’avez pas mal
                Il fallait venir plus tôt
                Je ne comprends pas pourquoi vous avez mal
                C’est de l’inconscience d’avoir traîné comme ça
                Pourquoi vous êtes venue
                Je ne vois pas où est le problème
                Vous ne pouvez pas gérer ça toute seule
                Débrouille toi
                               toute seule.

Pandore, la tête droite et la voix morte depuis longtemps, avait ravalé toutes les couleuvres passant un instant dans l’équipage. Pandore avait sans doute fini par s’arracher la langue à force de la mordre pour se taire, pour taire les faiblesses des rats de l’équipage : l’uroburos qui croulait sous son propre poids, le rire de Cassandre comme une malédiction qu’elle jetait aux autres autant qu’à elle-même, le sang de la morte incapable de mourir pour de vrai, la panique incapable du Marchand de Sable, la peau de la Femme-Pendule qui n’en pouvait plus de se souvenir… Pandore avait avalé sa propre langue, et dans le même mouvement des litres de son propre sang. Sans jamais émettre la moindre plainte. Et quand la boîte avait cédé sous la pression des hurlements, des cauchemars et de l’odeur de pourriture, quand on l’avait alors accusée de tous les maux, elle ne s’était pas plainte. Elle avait ri jusqu’à s’étouffer de l’eau qui montait. Parce que c’était la seule chose à faire. Parce que c’était tout ce qu’il restait à faire. Parce que c’était la seule option viable.

                Et maintenant les amarres ont lâché.

Pandore savait, mais Pandore ne pouvait pas dire. Pandore n’avait pas le droit de dire. Jamais. Elle avait juré. Elle plus que quiconque sur le bateau connaissait le prix du sang. Elle n’avait pas le droit de le dire. Avec le temps, elle en avait même oublié comment parler.

                Peut-on en vouloir aux gens de ne pas voir ce qu’on leur cache ?

La Femme-Pendule devait bouger. Il n’y avait personne. La vibration avait tellement grossi qu’elle n’avait plus rien d’une vibration. La vibration était devenue faille sismique. L’épave se cabrait avec toujours plus de force. Les lignes du carrelage n’auraient bientôt plus le moindre sens si on ne faisait rien. Les lignes du carrelage n’alignaient déjà plus la moindre pensée.

                Il était temps.

La Femme-Pendule devait bouger. Il n’y avait personne d’autre. Le Marchand de Sable ne pouvait pas arrêter sa course. Pandore nageait mollement à la recherche des fragments de la boîte. La Femme-Pendule devait bouger, c’était son rôle. Toujours, elle les ramenait à la maison. Elle leur avait promis.

Quand elle força son corps à se redresser, la douleur toute entière se réveilla. La violence de l’impact lui coupa le souffle l’espace d’une autre onde de choc. Inspirer, renvoyer la douleur là où personne ne pouvait l’entendre, avancer. Ce n’était pas la première fois. Mais cela faisait longtemps qu’une douleur n’avait pas hurlé autant pour se faire entendre. Longtemps qu’elle n’avait pas eu à serrer les dents au risque de les briser. Et il n’était plus possible de l’enfermer dans la boîte…

On s’habitue à tout même au pire
Surtout au pire
La mémoire corporelle est sans égal

La première impulsion était la plus dure. Forcer le corps à aller à l’encontre de lui-même. Forcer la boucle. Devenir L’uroburos. La première impulsion était la plus dure. L’élan, tout était dans l’élan. Il fallait savoir donner l’élan puis en profiter. Devenir le mouvement perpétuel… La clé était là. Le prix à payer était connu. Cassandre sourit entre les lignes effacées du carrelage. Cassandre avait toujours su. Elle avait simplement attendu. Quand son regard rencontra enfin celui de la Femme-Pendule qui l’avait si souvent ignorée, elle tendit simplement la main. Entre les doigts blancs de la vendeuse de malédiction, une simple fissure de carrelage. La Femme-Pendule savait… Mais il fallait la clé, il fallait forcer le corps à cette première impulsion. Il fallait sortir de l’eau glacée. La première impulsion était la plus dure…

                Les liens du sang ne sont jamais qu’une histoire dont on a oublié la fin.

La Femme-Pendule avala la fissure sans plus y réfléchir. Les ondes de choc se multipliaient, se rapprochaient. Elles s’écrasaient sur l’épave sans plus de cérémonie. Il était temps. Les jambes réagirent au poison avant même que le cerveau n’ait eu le temps de lui donner un nom. La première impulsion était donnée, la Femme-Pendule allait pouvoir regagner la surface… Dans son sillage, un mince filet de sang s’échappait tranquillement de la fissure dans son bras droit. La Femme-Pendule n’avait pas remarqué la blessure, ou avait fait mine de. Le Marchand de Sable chercha à jeter le sable nécessaire pour éponger. Pandore récolta les gouttes flottantes pour les ajouter au contenu de la boîte. Cassandre s’était déjà renfoncée dans les lignes du carrelage, pleurant silencieusement d’avoir eu raison cette fois encore.

                Il était temps.

Dehors, la tempête faisait rage. Une fois sur le pont de l’épave, la Femme-Pendule comprit. Les amarres avaient lâché. Et voilà maintenant qu’ils dérivaient sur l’océan. Le bateau sans carte ni boussole avait flotté au gré des vents mauvais. L’œil du cyclone ne les avait abrité qu’un temps avant de les abandonner, ils se retrouvaient maintenant piégés au cœur même de la tempête. Les vagues s’éclataient sur la coque avec la force de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Le vent s’engouffrait dans les fissures de l’épave, tordant le bois qui hurlait tout le silence dont il était rempli. Du silence de l’épave prête à se déchirer de l’intérieur ou des hurlements des vagues affamées, impossible de savoir ce qui faisait le plus mal. Dans tous les cas, on n’entendait plus rien…

                Dis-moi, pourquoi les gens ont peur du noir ?
                Les monstres se cachent dans le silence…

Au milieu du vacarme aléatoire, la Femme-Pendule n’entendait plus rien. Il n’y avait plus rien. Il n’y a personne. Le rire de Cassandre, le craquement des os de Pandore, les cent pas du Marchand de Sable, le flottement de l’uroburos… plus rien. Il n’y avait plus rien. La Femme-Pendule ne s’était peut-être jamais sentie aussi seule que là, sur le pont de l’épave, nue au milieu de la tempête où elle n’entendait plus rien. Sa peau fatiguée ne pouvait plus suivre le rythme. La violence du vent à même l’épiderme décoloré ravivait toutes les cicatrices. Seule, nue, au milieu de la tempête, la Femme-Pendule en aurait pleuré, mais ses yeux avaient encore une fois oublié comment faire.

                Non, ce n’est pas ce que vous ressentez
                Ce n’est pas pour ça que vous allez mal
                Vous vous trompez
                Non mais en fait tu vas pas si mal

La Femme-Pendule n’entendait plus rien qui puisse la guider. Il n’y avait plus personne. La tempête avait pris ce qui n’aurait jamais dû être perdu. La solitude l’enserra d’une étreinte lourde et poisseuse, sans porte de sortie. La tempête continuait d’enrager. Elle commençait à croire qu’elle allait mourir étouffée sous le silence et la solitude quand la mer s’ouvrit… Appelées par l’odeur du sang, les sirènes avaient rejoint la surface. Elles en voulaient plus. On les avait appelées et il n’était pas question qu’elles repartent les mains vides. Tout avait un prix et la première impulsion était la plus dure. La Femme-Pendule enfin découvrit la fissure sur son bras.

                Après tout, ce n’était jamais qu’un sursis…

L’entaille était belle, d’une précision chirurgicale. Le sang coulait calmement, comme il l’avait toujours fait, traînant avec lui les flots de pourriture habituels, sorte de mal nécessaire… Le silence hurlait toujours autour d’elle, lui frappant les tympans comme autant de rappels incessants. Les sirènes firent ce qu’elles savaient faire de mieux, elles se mirent à chanter. Leur mélodie vint s’ajouter au vacarme de la tempête. Impossible d’entendre au travers. Impossible de trouver ses compagnons d’infortune. Il n’y avait plus personne maintenant. Les sirènes chantèrent l’énigme intérieure, l’équation insoluble.

                Quelqu’un devait mourir.

La Femme-Pendule le savait depuis longtemps. Mais qui sacrifier ? Ils avaient survécu à l’océan déchaîné tous ensemble pendant tellement d’années… Qui sacrifier ? Cassandre et ses prophéties maudites ? Pandore et ses os brisés par le silence ? Le Marchand de Sable qui ne réparait que les urgences immédiates ? Et pourquoi ?

Quelqu’un devait mourir
et quelqu’un devait choisir

Les sirènes chantaient encore, les sirènes chanteraient encore, et les sirènes chanteraient toujours jusqu’à ce qu’enfin on leur réponde. Il n’était plus temps de regarder ailleurs. Il fallait une réponse, et il la fallait maintenant.

                Il était temps.

Peut-être que c’était à elle de mourir. La peau à la merci du vent hurlait qu’on arrête la douleur. La première impulsion était la plus dure, mais le corps n’oublie pas pour autant. Nue sous les vents, la Femme-Pendule avait peut-être enfin compris. C’était à elle de mourir. Et c’était insupportable. Alors c’était ça, ce qu’avait ressentir la morte au moment où on l’avait tuée ? Rien d’autre qu’un profond sentiment d’abandon, enrobé d’un silence à plomber la Terre entière ? Cette espèce d’immense vide qui appelait son nom ? Les sirènes sourirent, la réponse était donnée. Seul le vide connaissait le nom de la Femme-Pendule. Un signe qui ne trompait pas. Mais qui aurait son sang sur les mains ? À qui la culpabilité nouvelle ? Le sacrifice était nécessaire, la culpabilité inévitable. Tout avait un prix, et il fallait un coupable.

                Alors maintenant, qui aura mon sang sur les mains ?

Peut-être qu’au fond de l’eau, les rats trouveraient quelqu’un d’autre pour la remplacer. Peut-être qu’il était temps de trouver quelqu’un d’autre au fond de l’eau. Il était temps d’avoir un nom. Reste qu’elle ne serait jamais complètement rassurée : qui les ramènerait à la maison une fois que l’eau l’aurait avalée ? Qui sortirait de la tempête ? Quelqu’un devait mourir…

Résignée, la Femme-Pendule escalada la rambarde, et plongea ses yeux dans le vide alentour. Les sirènes se préparèrent à l’accueillir. Leur mélodie se modifia légèrement, d’harmonies en accords parfaits, leurs chants promirent la paix, le silence loin du vacarme, et même un nom. Fallait-il les croire ? La chaleur de leur sourire ne mentait pas, elle… Alors peut-être qu’il était temps. Elle crispa encore ses mains, engluée du sang coagulé depuis des années, sans que personne ne se souvienne plus à qui il appartenait. Ses doigts cherchaient encore à s’accrocher, par réflexe, habitude. Alors, la Femme-Pendule ferma les yeux. Et dans l’épave, tous retinrent leur souffle.

                La première impulsion était toujours la plus difficile.

 

I am one…

Karyn Crisis’ Gospel of the Witches – The Alchemist

La Femme-Pendule, les pieds dans le ciment, écroulée au fond de l’eau, la baignoire est floue dans ses yeux, l’encre de ses bras se dilue le long du carrelage. L’eau devient noire. L’eau devient lourde. Bientôt ne pourra plus respirer. Elle ne bouge plus. Il n’y a plus rien à bouger. Il n’y a plus rien à faire. C’est l’heure. Il est temps. C’était l’heure il y a longtemps déjà. Changement d’heure et fuseaux horaires auront brouillé les lignes un temps infini. Mais rien n’est éternel, pas même l’éternité.

L’uroburos a fini son tour.
Puis le sien.
Et celui d’un inconnu qui passait par là.

Dans les eaux rampent les serpents aux longues dents. Dans les os grouillent les dents brisées. Au moindre mouvement sentir la morsure s’infecter un peu plus. Tu sais hier soir ils ont changé mes dents de place. Alors je pouvais pas aller dormir. Parce que si j’allais dormir, mes dents allaient finir par se déchausser… Alors je les aurais avalées et elles m’auraient déchirée de l’intérieur. Mais comment on sait quel dent va où ? Alors une nuit comme ça, au hasard, de l’intérieur elle s’est déchirée. Les dents étaient tombées. Les eaux ont rampé et les os ont grouillé tandis que les serpents brisaient leurs dents.

Carry me home carry me home

Il n’y avait plus de larmes à verser. Ses yeux avaient oublié quelle procédure il fallait suivre. La Femme-Pendule se desséchait au milieu des océans qui continuaient de monter au coeur de la salle de bain. À quoi aurait servi les larmes au milieu des eaux mortes ? Cette nuit j’ai rêvé en capslock. Le monde hurlait encore et encore. Alors même quand je serai sourde, j’entendrai les hurlements. L’eau ne se fatigue même pas à esquisser le moindre remous. L’eau est plus morte que la morte elle-même. La Femme-Pendule en sourirait presque. Mais les dents pourraient se déchausser.

Carry me home carry me home

Elle sent grouiller. Il suffirait d’ouvrir la bouche. Alors les torrents de vermine se déverseraient dans l’océan de la salle de bain. Peut-être qu’elle serait libérée, enfin, si elle trouvait les moyens de les cracher une bonne fois pour toute ces putains d’asticot. Ou peut-être juste qu’elle serait obligée de comprendre à quel point la pourriture s’était installée jusque dans ses os. Une fois, j’ai dit au médecin que j’avais l’impression que mes os avaient avalé des aiguilles. Le grammage sur l’ordonnance a grimpé. J’ai continué d’avoir mal. Les mots sont morts la nuit qui a suivi. Pourquoi se donner la peine ? 

Carry me home carry me home

L’uroburos refait un tour, resserrant encore un peu plus la corde. Le poids de l’eau augmente encore. Elle ne sait pas. La Femme-Pendule croit se rappeler que quelqu’un avait parlé du silence sous l’eau. Pourtant elle entend les hurlements de Pandore, les mains complètement rongées par l’acide maintenant, et pourtant toujours incapable de sentir la moindre douleur. Elle entend la morte taper sur les murs, suppliant que quelqu’un enfin se souvienne d’elle. La Femme-Pendule en est incapable, le nom a été enterrée… J’ai rêvé que je n’avais pas le droit de sortir de l’ombre des murs. Il a dit que j’avais toujours voulu disparaître. Les voix ont répondu que je n’avais jamais existé. Elle entend le sifflement continu de l’uroburos au plafond, cette façon lancinante de rappeler le temps qui passe alors que plus rien d’autre ne se passe.

Tu n’existes pas.
Tu n’as jamais existé.
Mensonge.

Menteuse.

Carry me home carry me home

L’eau est noire. Elle croupit à vue d’oeil. Ou bien elle l’a toujours été. Il en a toujours été ainsi. Seulement personne ne voulait voir. Ou bien on avait mis en place les moyens les plus sûrs pour tenir l’eau confinée dans les recoins. Alors les os de la Femme-Pendule ont pourri. Ses dents se sont déchaussées. Et la vermine a bouché les trous qui restaient. Elle est folle tu sais. Elle est folle. Elle fait semblant de pas savoir. Elle n’écoute pas. Elle croit que ça suffira. Mais ses dents vont finir par tomber. Elle va se déchirer de l’intérieur. Et la vermine dans ses os pourra enfin se répandre à l’air libre.

J’ai toujours mal.

Carry me home carry me home…

Du coin de l’oeil, loin vers la surface, floutée par l’encre noire dissolue, la Femme-Pendule a cru la voir… Pandore, abrutie par l’amputation forcée, tentait pourtant de ramener ce qui lui restait de vie… Pandore cherchait à nager vers la boîte… Pandore pour une fois avait arrêté son rire en grincement de dents… Sous l’oeil de l’uroburos amusé, Pandore cherchait à changer la boucle…

Carry me home.