Posts in Category: La lettre de l’homme qui se faisait chier

Lettre 18

30/01/14

 

Grande Inconnue,

J’ai une question ! Etes-vous grande ? Petite ? Complexée par votre taille ? Voilà que m’est venu l’idée en inscrivant votre digne titre en haut de la page. Je m’en voudrais de vous vexer sans même m’en douter. Et, seconde remarque en ce début de lettre… Ca y est. Nous sommes en 2014. Je n’y avais presque pas fait attention. C’est si dérisoire un calendrier après tout. Pourquoi on fêtes ça comme des ivrognes alors ? Non, sincèrement, je ne comprends pas. Mais bon, puisque la coutume l’oblige, je vous souhaite tout naturellement mes meilleurs voeux. Que cette année pour vous soit remplie de bonnes choses (et non de belles choses, à quoi ça sert les belles choses ?). Bref, voilà, j’ai répondu à mes devoirs.
Enfin non. Il me reste à m’excuser de cette longue attente à nouveau mais cela devient si habituel ce temps d’attente que nous finirons bientôt par se dispenser des excuses de l’autre je pense. Passons.

Nous sommes en hiver, vous avez raison. Cependant, il me fait l’effet d’un printemps. Vous savez tout le blabla qu’on nous sert sur le renouveau et qu’on attribue au printemps ? Pour moi, c’est un hiver. Je ne saurai expliquer ou quoi… Et un psychologue renverrait sans doute ça à un traumatisme d’enfance sur le renouveau d’un père ou je ne sais trop quoi. Toujours est-il que ça me fait ça. Je me sens pousser des ailes si vous préférez. J’ai de nouveau de l’énergie, des envies et plein de projets en tête. Oh et puis je veux devenir cinéaste ! L’idée m’est venue brutalement et puis, je n’ai pas pu m’en détacher. Au fil des jours, j’ai eu beau la retourner dans tous les sens, il n’y avait plus aucun doute. Je veux être cinéaste. Ou réalisateur. Je ne sais pas trop la différence encore… Je regarderai ça tout à l’heure. Mais je veux réaliser des films. De l’écriture du scénario jusqu’au montage des images en passant par toutes les étapes dont je ne connais pas encore vraiment tous les détails. Ca me fait vraiment envie. Pourtant, je ne regarde pas tant de films que ça, ne vais pas si souvent au cinéma. Peu importe. C’est ce que je veux. Du coup, j’ai plein de projet de réalisation en tête. Alors, en manque d’acteurs surtout, je me suis tournée vers ceux qui étaient le plus accessibles.
C’est comme ça que j’ai rencontré Martine. Enfin rencontré… A mon sens. Cela fait quelques mois que mon carton est installé ici et donc quelques mois que je la vois au lycée. Mais, jusque là, c’était resté une parfaite anonyme. Comme tous les autres. Et puis, un jour, je sais plus, on se met à discuter. Et là, folie ! Plein de points communs et on rigole, on rigole… On ne nous arrête plus. Et elle veut participer à mon prochain projet de court métrage ! Je sais pas trop encore ce que ce sera mais… J’y tiens. Et je la veux dans le générique !

Pardon, je m’emballe… Pour répondre à ta question, on parlait de choses très diverses… Ce serait difficile à expliquer ou même juste mettre des mots dessus. On parlait beaucoup de soi je dirai. C’est pourquoi je me dévoile peut-être autant avec toi vous. On échangeait ce qu’on savait et écoutait l’autre. Ce n’était pas très différent d’avec vous en définitive, puisque nous étions poussés également par la solitude… C’est un mal trop connu de nos jours…

Sur ce, je m’en vais réfléchir à un scénario ! Je vous tiendrai au courant mais si vous avez des idées, faîtes moi en donc part ! Que penseriez-vous d’une réécriture du conte de la Belle aux Bois Dormant si elle était insomniaque ?

Lettre 17

le 5 décembre 2013

 

Chère demoiselle Inconnue.

Je suis désolée, j’avais commencé une première réponse, mais je l’ai perdue… Le temps a passé et me voici maintenant de retour à la case départ. Je mets encore un temps infini à vous répondre. Ne m’en tenez pas rigueur. C’est sans doute une piètre excuse, mais en ce moment je préférerais avoir quelqu’un à briser. Il vaut mieux dans ces moments que je n’ai pas de contact avec le monde extérieur. Vous me semblez fragilisée, je ne voudrais pas creuser le trou un peu plus.

Pourquoi vous ai-je répondu ? Je ne sais pas. Au début j’avais posé votre lettre sur mon bureau. Et puis j’ai posé plein d’autres choses sur ce bureau. Un jour il pleuvait. J’étais allongée sur le canapé, je regardais le plafond. Il y a une fuite alors les moulures gonflent. C’est joli. D’une certaine façon. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là comme ça, à ne rien faire d’autre que regarder les tâches grossir sur le plafond. C’est un peu comme regarder les nuages, en moins poétique. Peut-être que je me suis endormie. Vous savez, cette sorte de sommeil qui n’en est pas. L’esprit vagabonde tellement qu’il ne sait plus où il est, il ne sait plus comment il s’appelle. On ne revient à soi que par à coup, comme par surprise. Et bien, est venu un moment où ce réveil en surprise a été tellement fort que je me suis levée pour ranger le bureau où s’étaient accumulés trois mois de facture et paperasse diverses. Au milieu de tout ça, votre lettre. Je l’ai relue. Et cette relecture m’a fait sentir affreusement seule. Alors je vous ai répondu.

Pour ce qui est de votre vie en carton. Je crois que c’est une sensation qui ne disparaît jamais vraiment. Les gens pensent qu’en remplissant leur maison du sol au plafond ils se débarrasseront de cette impression d’être à la rue. Mais ça ne marche pas. Ils continuent de remplir encore et toujours. Ca ne remplit pas la vie en carton. Tout ce que ça change c’est le nombre de cartons nécessaires lors du déménagement quand vient le moment d’aller dans une maison plus grande. Alors ne faîtes pas de fixation là dessus. Certes une vie en carton peut être déprimante, mais libre à vous de la remplir à votre convenance. Je suis sûre que votre famille d’accueil pourra vous y aider. Ils sont maladroits sans aucun doute. D’un autre côté… ils savent sûrement comment aider de jeunes gens comme vous pour qu’ils puissent avoir de meilleurs cartons.

C’est une petite ville vous savez. Le nom d’Esther est connu de tout le monde donc il n’aidera pas beaucoup… Toutefois il ne doit pas y avoir trois cents fleuristes. Quand je pourrai sortir d’ici j’irai voir. Je ne peux rien vous promettre. Je ne suis pas douée pour parler avec les gens. De quoi parliez-vous ? C’est peut-être une question indiscrète mais tout cela m’interpelle…

Faîtes attention, l’hiver ouvre ses bras.

Lettre 16

11/10/13

Grande Inconnue,

Ce surnom vous va t-il ? Je l’espèce car j’avoue que j’y tiens. Et pas qu’un peu. Vous comprenez, pour moi, c’est un peu un hommage à mon interlocuteur précédent… D’ailleurs je vais vous parler un peu de lui. Peut-être que, oui, vous le reconnaîtrez…. Qui sait ? Alors, ce que je sais de lui… Hum. C’est un homme. Plutôt jeune. Mais pas trop. Euh, je n’ai pas le moindre idée de ce à quoi il peut bien ressembler. Brun ? Roux ? Blond ? Chauve…? J’en sais si peu sur lui et en même temps… Nous avons eu tant d’échanges. Ce par quoi je peux vous dire qu’il doit être doux. Doux et triste. Mais aussi très observateur, attentionné, amoureux des mots, parfois cynique mais je pense surtout qu’il était seul. Il ne m’a jamais parlé de ses proches, amis ou famille. Je peux pourtant vous donner un nom dont je ne me rappelle néanmoins plus l’histoire : Esther. Je ne sais pas, il m’a frappé ce nom. Sinon… Il doit habiter en face d’une fleuriste ! Je ne sais si ça vous aide…
Mais bon… Je ne peux exiger de vous que vous vous évertuiez à le retrouver. Vous m’avez répondu, c’est déjà beaucoup pour moi. Après tout, rien ne vous y obligeait. D’ailleurs  je me demande bien au fond qu’est qui vous y a poussé. Mais, ne vous méprenez pas, j’en suis ravie. Cela me fait une nouvelle interlocutrice en ces temps où les gens ne se parlent plus. Car, oui, les gens ne se parlent plus. Cela me rappelle une fois où, alors que je courrais avec une amie pour attraper un bus, on est passé devant un monsieur. Et, toujours en courant comme une dératée, je lui ai lancé un bonjour. Stupéfait, il m’avait répondu par un bonjour tout souriant. Une fois dans le bus, mon amie m’avait demandé si je le connaissais. Alors que non… Je sais pas, sur le coup, ça m’était venu spontanément. Je l’avais salué. Sans le connaître. Et sachant que je n’allais probablement jamais le revoir. Puis, je ne l’ai effectivement jamais revu. Cependant, cette anecdote me fait toujours sourire. Pourtant c’est assez triste… Les gens ne se parlent plus. Ne se voient même plus. Enfin ! Il ne faut pas être négatif comme ça !

En effet… Je devrais être heureuse, n’est-ce pas ? J’ai toutes les chances du monde ! On m’a placé en famille d’accueil. Et on me demande si je suis contente… J’aimerais répondre que oui. J’aimerais, je vous assure. Pourtant, je ne peux pas. Pas sincèrement du moins. Alors je hoche la tête. Ca m’évite de mentir en quelques sorte. On dit que j’ai de la chance. Que j’ai un foyer. Non. Ce n’est pas vrai : j’ai un toit. Je ne me sens pas chez moi. D’ailleurs, je ne suis pas chez moi… C’est transitoire, je le sais. Enfin, je le sens. Alors je ne peux pas me poser, vous comprenez ? Et ça me désole. C’est pas faute d’efforts pourtant. De la part de moi-même bien sûr mais surtout d’eux. Ils font tout pour que je me sente bien, accueillie. Ils se donnent bien des peines pour moi et se font du souci plus que je ne le souhaiterai jamais. Rien à faire. Je reste comme un carton qu’on entrepose chez un ami quand on déménage. Quelqu’un va bien venir me récupérer, non ? On va pas me laisser, là, dans l’entrée ? J’ai rien à faire ici. Vraiment rien…
Alors je tourne en rond. Je m’occupe. J’ai plein de choses à faire. Mais rien envie de faire. Je passe des heures allongées sur la moquette à fixer le plafond blanc immaculé. J’attends qu’on vienne me chercher…

Enfin, laissons tout ça de côté, je ne voudrais pas vous désespérer. De plus, j’ai l’impression que vous en savez long sur moi alors que je ne connais rien de vous. C’est assez déstabilisant. Certes, je vous appelle Grande Inconnue et vous avez tous les droits de garder l’anonymat, cependant, j’aimerais bien savoir qui se cache derrière ces lignes que vous me faîtes parvenir. Ne serait-ce que pour comprendre ce qui vous a poussé à me répondre….

Je vous souhaite un bon week-end en attendant !

 

Lettre 15

1er septembre 2013

Chère Demoiselle Inconnue,

J’ai reçu votre lettre il y a de cela trois mois. Je n’ai pas compris… J’ai d’abord cru à une mauvaise blague. Ca arrive souvent les mauvaises blagues vous savez. Qu’est-ce qu’une jeune fille comme vous pourrait vouloir de moi ? Je ne comprenais pas de quoi vous parliez, ni à qui vous parliez. J’ai fini par comprendre qu’il ne s’agissait aucunément d’une plaisanterie quand j’ai vu qu’il n’y avait pas de suite.

C’est pour cette raison que je ne vous ai d’abord pas écrit. Quand j’ai fini par comprendre qu’il ne s’agissait nullement d’une plaisanterie, je ne savais pas comment réagir. Aurais-je le coeur de vous annoncer que vous aviez raté cet ami sans nom auquel vous semblez si attachée ? Etais-je capable d’ajouter ça à votre douleur ? Le soleil de l’été est là pour réchauffer les coeurs abîmés, je ne pouvais me permettre de saper son travail, moi l’inconnue venue vous annoncer la perte de l’ami disparu.

Et puis septembre approchant, j’ai réalisé qu’il était encore plus inhumain de vous laisser attendre une réponse qui ne viendra pas alors que je peux vous épargner cette peine. Je ne vous connais pas mais nul ne mérite le silence.

Aujourd’hui premier jour de septembre, je prends mon courage pour vous annoncer que votre lettre n’a pas trouvé son destinataire et que je n’ai aucun moyen de savoir de qui il s’agit. Je vis en bordure de la ville de votre ami, et ne suis que très peu impliquée dans la vie de la cité. Aussi je n’ai aucun élément pour vous rassembler.

Toutefois, peut-être avez-vous d’autres informations sur votre ami qui me permettrait de le retrouver ? Si tel est le cas n’hésitez pas à m’en faire part. Je ferai mon possible pour lui transmettre votre missive.

Pour ce qui est du contenu de votre lettre… Je ne connais rien de vous, de votre histoire, mais je tenais à vous dire ceci : je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre vous et votre mère, sachez cependant que nous n’en avons qu’une. Une seule et unique mère pour toute notre vie. Quoiqu’il se soit passé, ne fermez pas toutes les portes. Peut-être faut-il du temps pour réparer ce qui a été brisé entre vous, mais si vous rendez impossible tout contact, cela ne sera jamais possible. Et croyez moi, un jour sans faute vous le regretterez. Je ne vous dis pas de rentrer demain chez elle, mais gardez dans le fond de votre esprit une porte ouverte vers elle. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve et parfois le temps nous surprend… Croyez en mon expérience.

Faites attention à vous.
Une Autre Inconnue.

Lettre 14

9/06/13

Grand Inconnu,

Voilà six mois que je garde le silence.
Six mois que vous espérez une réponse. Alors même que votre dernière lettre se confiait beaucoup. J’ai tant appris sur vous… Sans même connaître votre nom. J’ai l’impression de vous connaître comme on connaît un vieil ami. Depuis bien longtemps… Et qu’il n’est plus nécessaire de se parler régulièrement. Qu’on finira par se retrouver, peu importe ce que le destin nous réserve, autour d’un chocolat chaud à parler d’un temps oublié. Un temps qui nous appartenait.
Six mois que, malgré moi, j’ai coupé l’échange. Seule dans ma chambre, incapable de vous écrire. Alors même que, en écrivant la date aujourd’hui, je me suis rendue compte que cela faisait maintenant plus d’un an que nous nous écrivons ! Certes, plus ou moins régulièrement. Et par ma faute, nous avons raté l’occasion de fêter nos un an… Pourtant, cela m’aurait tenu à coeur, je vous l’assure ! Les anniversaires sont importants pour moi, vous savez. Avec ou sans gâteau. Avec ou sans cadeaux. Mais je vous aurai trouvé quelque chose ! J’avais pensé à petit instrument, afin de mettre de la musique dans la vie. Qu’auriez vous dit d’un harmonica ?

Six mois que je me tais. Alors même que je n’avais durant tout ce temps qu’une envie : vous écrire. Vous raconter. Vous raconter l’horreur… Mais, à quoi bon ? A quoi cela bien pourrait-il servir ? Jamais vous n’aurez de réponse. Et vous croirez fermement que votre dernière lettre m’a choqué, que je suis comme eux. J’aimerais tant vous dire ce que j’en ai réellement pensé… Elle m’a émue. Emue aux larmes cette histoire. Le courage de cette mère… J’en frissonne. Je persiste à croire que c’était une princesse en vérité. Elle s’est simplement perdue en route… Perdue dans notre monde. Je ne sais pas où vivent les princesses. J’ignore l’adresse des donjons où elles vivent recluses. Mais je souhaite à celle-ci de tout coeur qu’elle retrouve son foyer.

Six mois… Ce n’est pas rien, n’est ce pas ? C’est long…

Vous devez vous demander pourquoi, m’en vouloir. Oui, vous m’en voulez très certainement. Et c’est bien compréhensible. A votre place, je me détesterais ! De toute façon, je me déteste. Mais là n’est pas la question. Où est-elle ? Par ici : pourquoi tant de temps pour une réponse …? Je vous dois toutes mes excuses. Mes plus plates excuses. Pourquoi plates d’ailleurs ? Sans doute pour le symbole. Comme si je m’aplatissais devant vous. Je vous présente alors toutes mes plus plates excuses.

Je suis rentrée, un soir. Pressée de répondre à votre dernière lettre. Je m’en souviens encore… Je l’avais lu la veille, tard. Sous les couvertures. A la lampe torche. J’avais hâte de vous dire combien cette histoire m’avait prise aux tripes, combien j’aimerais avoir la suite ! J’avais aussi très envie de vous raconter les dernières nouvelles de mon côtés, de raisonner sur les expressions absurdes de notre langue, de divaguer sur les odeurs de noisetiers et de tagadas… Je n’en ai jamais eu l’occasion.
Vide. Ce tiroir. Sous mes cahiers. Là. Se trouvaient tout ce que je gardais de vous si précieusement. Plus rien… Vide. Et propre. Ne restait qu’une effluve de javel… Le crime était signé. Le criminel avait un nom, un visage. Et il était sous mon toit, juste en bas des escaliers. Dans la cuisine. A récurer la saveur, l’odeur. Jusqu’à la couleur même. …J’ai explosé.
Je ne me rappelle pas tellement ce qui a suivi… Je me revois dévaler les marches. Hurlant. La rage au grand jour. Les voisins allaient râler, c’est certain. Mais je ne crois pas y avoir penser à ce moment. Je débarque dans la cuisine. La voit. La visage de marbre. Je veux la faire crier. Éclater comme moi je pars en morceaux. La haine fuse. Je la sens palpiter dans mes veines. Tremblante. Mes poings crispés. Mon corps soudain s’agite, se tord. Mes mains partent dans tous les sens… mais ne rencontrent que ta carapace. Tu es un mur. Et je ne supporte pas.
Ce coup-ci, c’est à ma tête de partir. Sec. Violent. Ton blindage se brise. Et tu te retrouves là. Nue. Rampante. C’est à mes pieds de se joindre au ballet. Ils t’atteignent… Oui, je le sais. Je le sens. Quelques craquements. Je n’entends rien d’autres. Alors je poursuis. Je veux un cri. Un cri pour que tu comprennes. Comme ça fait mal ! Un putain de cri ! C’est trop te demander ?!
Je m’épuise. Ne sens plus rien. Ne vois plus rien même… Toujours pas le moindre cri. Impuissante, je fuis. Quitte cette cuisine, cette maison, cette résidence. Je m’en vais. C’est comme ça. Il faut bien que les oisillons prennent leur envol, n’est-ce pas ? Car je me sens voler… Bien que je sente mes pieds faire reculer le bitume sous moi.

Je me rappelle m’être demandée où étaient alors vos lettres, votre histoire, votre marguerite séchée même…. Jetés ? Déchirés ? Broyés ? …Aux ordures ? Voilà. Ca a été mon raisonnement. Je me suis donc mise en route pour la décharge. J’y avais déjà été à vrai dire. Mais elle m’avait laissé dans la voiture, les portes bloquées. C’était il y a longtemps… J’ai dû arrêter de courir. J’ai marché longtemps… Je jouais avec les herbes hautes qui poussent aux bords de la nationale. C’était marrant.
Il commençait à faire nuit. Et toujours pas de décharge à l’horizon. Rien qu’une route… Comme infinie. J’aime pas trop le noir, je crois que je vous l’ai déjà dit. Alors je me suis trouvée un lampadaire, m’y suis adossée. Je voulais pas dormir ici… Pas dehors… C’est dangereux. Je sais pas pourquoi mais, c’est dangereux, non ? Je me suis tournée vers les étoiles. On les voyait à peine. Trop de lumière… Et je les ai compté. Toutes ! Je suis sûre de ne pas en avoir oublié une seule ! Vous ne me croyez pas sans doute… Pourtant c’est vrai.

Je me suis réveillée. Il faisait bon. Flottait un arôme de chocolat… Délicieux. Je ne saurais dire où je me trouvais. On m’a dit qu’il s’agissait d’un centre pour les enfants comme moi. C’est quoi un enfant comme moi ? Je ne sais pas. Mais il y en avait beaucoup des comme moi, il faut croire. J’ai demandé à ce qu’on m’apporte vos lettres ainsi que toutes mes affaires. Ils m’ont bien entendu. Mais je n’ai jamais eu ce que je voulais.
Voilà. Voilà pourquoi je ne vous ai écris… Je n’avais tout simplement plus votre adresse. Je ne l’ai pas davantage à ce jour. Pourtant, aujourd’hui, j’ai décidé de vous écrire. Afin de soulager ce sentiment de culpabilité. Je vous écris alors. A une adresse que j’ai pioché dans les pages blanches, parmi toutes celles qu’il y avait dans votre ville. Qui sait ? Peut-être ce sera un proche à vous…

Espérer une réponse est peut-être inconvenu… Mais, si un inconnu, quel qu’il soit, me lit jusqu’à ces dernières lignes, qu’il sache qu’au fond, j’en attends une. Malgré tout.

Lettre 13

14/11/12


Chère Inconnue,

Laissez moi vous raconter cette petite histoire. (qui n’a de petite que ce que la convenance m’oblige à vous dire en réalité.)

Un jour, une jeune fille, bien loin d’être une princesse, se promenait sous les arbres d’un parc. Les arbres s’étaient pâmés de leurs couleurs d’automne. Une variation de orange, marron et jaune dans des tons d’une subtilité digne des plus grands peintres. Sous ses pieds le tapis de feuilles mortes craquait dans une mélodie légère et discrète. Il flottait une ambiance des plus féeriques.

Comme je vous l’ai dit, elle n’était pas princesse. Cette histoire n’est pas suffisamment vieille pour qu’on trouve des princesses à tous les bords de route. Elle était simple boulangère. Elle ne faisait pas parti des puissants mais ne se considérait pas comme à plaindre non plus. Elle n’était pas propriétaire de la boulangerie, elle ne faisait qu’y travailler mais cela lui suffisait. Elle se levait à 6h et arrivait sur son lieu de travail une demi-heure après. Là elle commençait tout de suite à pétrir sa pâte. Puis elle enfournait le pain qu’elle vendait une fois la boutique ouverte à 8h30 précise.

Les gens l’aimaient bien car elle avait toujours un sourire pour tout le monde. Elle se tenait au courant de la santé des petits vieux et des progrès scolaires du petit dernier. Et puis elle était jolie. Elle ne possédait pas le genre de beauté dont on se souvient à vie, plutôt celle qui illumine votre journée.

Ce jour-là donc, elle se promenait sous les arbres. C’était un lundi, jour hebdomadaire de fermeture de la boulangerie. Le parc était toujours désert ce jour-là. Cela lui convenait parfaitement. Elle pouvait penser à toute sorte de choses jusqu’à satiété. Elle s’interdisait de le faire le reste du temps car elle craignait toujours d’être piégée dans une spirale de souvenirs. Elle se souvenait de sa famille aujourd’hui disparue. Elle souriait toujours dans ces moments car il ne lui restait que le bons, il devait bien y avoir eu de mauvais moments mais le temps avait fait son office.

Elle vivait seule. Ses amies et les clients de la boulangerie ne cessaient de lui dire qu’elle allait bientôt avoir dépassé l’âge du mariage. Elle répondait toujours que ce n’était pas grave, elle pourrait toujours vivre avec un troupeau de chats qui du moment qu’elle pouvait les nourrir ne seraient pas trop regardant sur son âge. Cela la faisait toujours rire.

Cela la faisait rire d’autant plus que, le lundi, dans le parc, une fois fini sa rêverie, elle le voyait lui. C’était un rendez-vous qu’elle chérissait. Elle ne le pensait pas spécialement comme un rendez-vous secret juste qu’elle n’en avait parlé à personne et c’était tant mieux. Elle ne connaissait pas son nom et lui ne connaissait pas le sien. Jusque là, ça ne leur avait pas posé problème. Et il n’y avait pas de raison à ce qu’il y en est. Car tous les lundis dans ce parc, il venait lui faire la lecture. La première fois qu’ils s’étaient parlés, elle avait dit qu’elle aimait les histoires mais qu’elle n’avait pas le temps et l’énergie que demandait les livres et que cela l’attristait. Il avait donc décrété que tous les lundis il viendrait lui lire un livre. Et dès ce moment, ce fut leur rendez-vous.

Cela dura des mois. Tellement de mois qu’un an finit par passer. Toujours ils se retrouvaient là. Lorsqu’en hiver, ses mains devenaient bleues autour du livre à cause de la neige, elle soufflait dessus pour y ramener la vie. Lorsqu’une année complète fut passée et que l’automne enfin fut de retour, quelque chose changea.

Il arriva tout sourire. Il n’avait pas de livre à la main ce jour-là. Avant qu’elle n’ait eu le temps de demander pourquoi cet oubli, il lui saisit les mains et déclara sans attendre :

“Je m’appelle Jérémy et toi ? Quel est ton nom dis moi !
_Mon nom ? Mon nom c’est Sarah. Pourquoi tant d’empressement soudain ?
_Parce que ça ne pouvait être que le plus beau nom du monde.”

Quand elle rouvrit les mains, elle y trouva une bague.
Elle n’ouvrit pas la boulangerie le lendemain. Son patron fut extrêmement mécontent mais quand il apprit la nouvelle il lui pardonna… tout en précisant qu’elle se devait d’être de retour dès le lendemain matin. Le mercredi, on ne cesse de la féliciter. A chaque fois, elle ne profitait pour prononcer le nom de l’heureux élu. Et elle était d’accord, c’était le plus beau nom du monde.

A partir de ce moment-là ils se virent tous les jours. Mais ils continuaient quand même de se retrouver dans le parc pour ce petit moment de lecture. C’était leur moment hors du monde et ils en avaient tout deux besoin.

Quand l’hiver arriva, on célébra la noce. Ils étaient tout deux d’accord pour un mariage en petit comité. Cependant il ne s’est pas trouvé un client de la boulangerie qui ne soit passé présenter ses félicitations, sa bénédiction ou ses recommandations de dernière minute. Tout était parfait.

Elle ne changea pas grand chose à sa vie. Si ce n’est que sur sa boîte aux lettres étaient dorénavant inscrits leurs deux noms côte à côte. Elle ne savait pas grand chose de sa vie à lui. Elle savait qu’il venait d’une riche famille et qu’il travaillait dans l’entreprise de son père. Aucun d’entre eux n’étaient venus au mariage.

Au mois de février, elle put lui annoncer la grande nouvelle : son ventre allait s’arrondir de jour en jour pendant neuf mois. Il ne dit rien, et cela la surprit. Aucune réaction. Il se retira dans son bureau et n’en sortit pas de la soirée. A partir de ce moment-là, il ne vint plus le lundi dans le parc. Et puis, il finit par disparaître sans laisser le moindre mot.

Elle ne savait pas comment réagir, quoi faire. Ce n’était pas habituel, pas normal. Elle ne comprenait pas. Il n’avait pas laissé de trace dans la petite ville. Personne n’avait de nouvelle. Elle avait appelé son travail en dernier recours. De façon étrange on lui avait répondu “quelqu’un va venir vous voir. Nous vous recontacterons.” Là non plus, elle n’avait pas compris. Mais c’était la seule piste qu’elle avait pour obtenir des réponses.

Une semaine passa donc avant qu’un étranger ne frappe à sa porte. Il ne lui laissa pas prononcer le moindre mot. A peine eût-il franchi la porte qu’il entama le monologue suivant :

“Nous n’avons pas autorisé ce mariage, nous ne l’avons pas voulu. Nous n’avons fait que le tolérer. Nous l’avons considéré comme étant une fantaisie accordée à Jérémy avant que la vraie vie ne commence réellement. Nous n’avions pas pensé que les choses iraient aussi loin. Nous allons vous demander de bien vouloir accepter le divorce qui va vous être demandé. Dès la mi-mai, il faudra que Jérémy soit remarié avec la bonne personne. Il nous faut donc le temps d’effacer votre trace. Nous savons que vous êtes enceinte. Vous voudrez bien nous tenir informés du déroulement de votre grossesse. Nous vous ferons savoir quels dédommagements vous seront offerts.”

Puis il partit en laissant sur la table les papiers du divorce. Elle ne voulait pas croire ce qu’on venait de lui dire. Cela paraissait totalement irréaliste. Pourtant, les papiers avaient bel et bien été signés par Jérémy. Elle voyait ce nom qu’elle avait trouvé si beau apposé au bas de chaque page. Sans réfléchir plus avant, elle joignit le sien juste à côté. Son nom qu’il avait trouvé si beau.

Les mois passèrent sans que rien ne se passe. Son ventre continuait de s’arrondir, se moquant éperdument de ce qui pouvait lui obscurcir l’esprit. La grossesse se passait sans encombre et on ne tarda pas à lui annoncer qu’elle attendait des jumeaux. Alors elle se força à sourire à nouveau car deux être attendaient de naître et qu’il allait falloir leur offrir de suite le plus grand et le plus fort des sourires.

Les difficultés ne survinrent qu’à l’accouchement et il fallut pratique une césarienne en urgence. La mère comme les deux enfants s’en sortirent parfaitement. C’était un garçon et une fille qui n’avait pas encore de nom. Mais quand elle se réveilla, il ne restait que le garçon. On lui dit que quelqu’un d’une grande famille était venu chercher la petite, que c’était prévu depuis longtemps, qu’elle comprendrait et qu’elle recevrait en compensation une pension tous les mois pour l’enfant restant.

Voilà. C’est l’histoire que me racontait parfois ma mère.
Prenez soin de vous et ne perdez pas pied. Ce ne sont pas les noisetiers qui manquent…

Lettre 12

09/10/12

Grand Inconnu,

Je vous remercie bien de ne pas m’avoir envoyé une vague carte postale comme “compensation”. Cela m’aurait davantage frustrée. Et j’aurais même trouvé cela décevant de votre part ! Un tel manque de tact venant de vous… Et puis, je vous comprends tout à fait puisqu’à cette heure, la seule chose que je demande… C’est du repos. Mais je n’en ai pas la possibilité malheureusement. Du moins pas encore. Mais ça viendra. Un jour ou l’autre, forcément. Je finirai par m’écrouler. Ce n’est qu’une question de temps.

Vous l’aurez compris… De mon côté, ce n’est pas vraiment la joie. Je suis fatiguée. Non, épuisée. De tenir les murs seule… Une famille, c’est beaucoup. C’est pas grand chose… Mais trop pour moi. Des liens de sang. Ca tient à quoi ? Ca s’effiloche avec le temps. Question de génétique. Question d’éducation. Je sais plus trop… Ils ont dit moitié-moitié. Je me coupe en deux ? Papa a pu racheté la maison. Mais pas le jardin. La moitié, c’est beaucoup. On dirait pas comme ça… On y a laissé le noisetier. Je l’aimais tant… Chaque année, une fois revenue de mes grandes vacances, je m’essayais dessous et lui racontait mon été, tout en croquant ses noisettes. C’était chouette… Lui, il est davantage triste pour le potager. Faut dire qu’il s’en occupait ! Ca lui prenait un temps fou… Mais qu’est ce qu’il en était fier ! Ce n’était pas la maison qu’il faisait visiter, mais bien le potager. Là, les tomates… Et sur votre droite, les laitues. Il était plein de couleurs… Mais, c’est fini. Ils ont partagé les biens. Découpé le terrain. Brisé mon coeur.

Et oui. Il s’agit bien là du divorce de mon père et de ma mère. Le couple qu’on idéalise comme parfait depuis qu’on est gosse… Quand on vous raconte des histoires de princesses et de princes charmants, vous ne pouvez pas vous imaginez d’y voir votre mère et votre père. Sauf que vous ne pouvez pas imaginer une seule seconde qu’après le “Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants”, on y rajoute “Puis, ils divorcèrent et eurent beaucoup d’engueulades”. Ca le fait pas, tout simplement. Alors pourquoi ça se fait en vrai ? Ils pensent pas à nous en vrai… Le divorce c’est égoïste en fait. Mais… Le mariage aussi. Hum. C’est bizarre.

Moi c’est le mariage c’est temps-ci qui me semble vide de sens. Le divorce tout autant d’ailleurs. Comme vous dîtes… On se dit que c’est pas possible, ça n’existe pas comme mot ça. Ca me le fait quand je répète un mot à voix haute. On en perd son sens, son utilité… C’est amusant. Les mots c’est pas grand chose. Mais ça peut tant. C’est vrai ! Avec des mots, on peut faire tellement mal… Je suis sûre qu’on peut pousser quelqu’un à mourir ! Du meurtre verbal. Tout à fait.


Enfin, je suis contente : vous avez su trouvé le bon endroit pour mon diplôme. C’est comme les tableaux, vous savez. Il leur faut un éclairage particulier, tout ça… Moi, il lui fallait l’odeur du chocolat chaud, c’est évident ! Puis je suis très heureuse pour ce couple. Vraiment… Je me réjouis donc pour ce David et cette Daphnée. J’aime bien ce prénom Daphnée… Ce n’est pas très courant. C’est bien dommage. Je crois que… Je n’imaginais pas que l’histoire pouvait se finir bien. Mais cette carte postale en est une bien jolie preuve. Je l’imagine bien, trônant dans votre cuisine. Elle doit toujours être plaisante à regarder… En leur nom, je vous remercie tout autant pour ce que vous avez fait pour eux. Et pour moi : je ne perds pas tout espoir quant à l’Amour. Il est vrai qu’il serait bien triste d’être à mon âge déjà désabusé du monde… A n’importe quel âge d’ailleurs.


J’ai failli oublié… Toutes mes excuses à nouveau pour le retard. La rentrée est déjà par définition une course effrénée mais alors là… Enfin, merci pour la marguerite. Je l’ai glissé dans un tiroir où personne n’ira fouiller cette fois ! Avec un peu de chance, elle partagera son odeur avec ses voisins : des feutres et quelques romans.

Je vous laisse, je suis épuisée…