Posts in Category: La lettre de l’homme qui se faisait chier

Lettre 25

07/06/14

 

Ma très Chère Inconnue,

Je suis ravi de voir que vous êtes enfin en possession d’un home sweet home bien à vous ! Cela ne pourra que vous faire du bien après cette affreuse année. Etes-vous enfin débarrassée de la sensation de vivre dans un carton alors ? Rassurez-vous pour le bac… Vous êtes intelligente ! Je suis sûre que vous trouverez le moyen de rattraper les programmes scolaires. Peu d’adolescents s’en tirent à si bon compte après avoir traversé ce que vous avez vécu, alors ce ne sont quand même pas quelques épreuves de calculs qui vont vous effrayer. Croyez moi, vous êtes aujourd’hui bien plus forte que vous ne le pensez, ne laissez pas les cases des écoles vous perturber…

18 ans ! Quel pas ! Je ne peux que vous souhaiter un joyeux anniversaire en retard ! J’aurais voulu vous envoyer un gâteau… D’ailleurs, j’en avais faits ! Ce sont des muffins fourrés au caramel. Bon certes ils sont un peu brûlés et le caramel à une étrange texture, mais ils restent très bons… Malheureusement, je n’ai pas pu vous les envoyer, la poste les aurait massacrés. Alors je vous en envoie seulement la photo, ainsi que la recette. Peut-être que vous vous débrouillerez mieux que moi. En guise de cadeau, je vous ai trouvé un stylo… j’ai tout de suite pensé à vous quand je l’ai vu. Je ne sais pas pourquoi. Il était classe sans paraître strict pour autant… Un stylo d’adulte mais pas trop. Je me suis dit que ce serait le stylo parfait pour signer tous les papiers que vous allez devoir remplir à l’avenir ! Veillez à ne pas trop faire de bêtises pour autant…

La fleuriste et le livreur se voient toujours oui, maintenant plus que jamais ! Laissez moi vous raconter… Le livreur et moi sommes devenus amis après la déconvenue que je vous ai contée la semaine dernière. Il s’inquiétait beaucoup de mon état, aussi a-t-il commencé à me rendre visite régulièrement. Il m’a aidé à remettre les meubles détériorés dans la cohue. Et puis nous nous sommes mis à parler. De pas grand chose au début. C’est un garçon avec des rêves plein la tête ! Il met de l’argent de côté pour pouvoir ouvrir son propre restaurant italien. Il est passionné de ce pays… Si vous le lancez sur le sujet, il peut en parler pendant des heures. Et vous me connaissez si bien maintenant, je ne peux pas résister au plaisir d’écouter une bonne histoire. C’est son grand-père qui était italien qui lui a transmis cette passion. Apparemment, son père préférait ne pas se rappeler de cette partie de son histoire, il ne sait pas très bien pourquoi et il n’ose pas lui demander. Il a peur de la réponse, peur de son père. Cela fait un moment qu’ils ne se sont pas parlés, depuis le divorce de ses parents en fait. Son père s’est renfrogné semble-t-il depuis ce moment-là. Pour le moment, il n’ose pas. Il dit qu’il espère trouver le courage de lui demander pourquoi son père tourne le dos à l’Italie de façon aussi violente. Il a fini par m’avouer qu’il espérait que le restaurant aiderait à produire un déclic, que cela relancerait leur relation.

Et un jour il a fini par me parler de la fleuriste. La fleuriste qu’il n’osait pas aborder de front. Il n’osait pas lui demander d’aller boire un verre. Je trouvais ça tellement triste ! Alors j’ai fini par le convaincre de tenter quelque chose, quelque chose d’un peu fou.. S’il avait peur de l’aborder, de converser, alors peut-être qu’il pouvait lui faire un présent, quelque chose qui lui ressemblait. Cela permettait à la demoiselle de comprendre ces intentions et lui s’évitait la peur d’être rejeté. Il a réfléchi, jugeant d’abord tout cela ridicule. J’ai argué que ne rien faire du tout serait encore plus ridicule, que risquait-il de plus ? Je ne sais pas ce qu’il lui a cuisiné, mais je l’ai vu la semaine suivante, arriver non pas le midi comme à son habitude, mais à la fermeture, avec dans des petites boîtes bien arrangées de quoi faire un véritable festin à l’italienne. La fleuriste a ri, a accepté le cadeau, mais a refusé de le manger seule. La suite, je pense vous vous en doutez.

J’ai depuis rencontré la fleuriste qui est une jeune femme absolument charmante ! Ils vont tellement bien ensemble, cela fait plaisir à voir. La fin de l’histoire, c’est qu’avec la garantie qu’elle apportait, mon ami livreur a pu acheter le fond de commerce pour son restaurant. Depuis je l’aide à tout mettre en oeuvre. Je fais des petits travaux pour faire que ce lieu soit comme il en rêve. Je me sens utile, et mes compétences sont appréciés. Je suis curieux de voir ce que cela va donner quand le restaurant sera finalement ouvert…

Les boules à neige contenaient des petits personnages féériques. Des dragons principalement. Ma mère aimait beaucoup les dragons. Mais il y a aussi quelques fées pour les accompagner. J’ai fait des mobiles avec celles qui étaient cassées. J’aimais bien votre idée d’aquarium, mais en allant acheter quelques poissons, j’ai eu la sensation qu’ils étaient tous affreusement tristes dans ces espèces de boîtes… Alors je n’ai pas pu en acheter. Je n’arrive pas à me résoudre à avoir un animal en boîte !

Cela fait déjà deux ans ? Comme le temps passe vite… Pourquoi votre nom et pas celui du dessous ? Je m’en vais éclairer ce mystère de suite : j’ai en fait écrit à tous les gens présents sur cette page, il se trouve que vous êtes la seule à m’avoir répondu. Je ne sais pourquoi vous l’avez fait alors que tous les autres ont préféré ignorer mon étrange lettre, mais je vous en suis tellement reconnaissant ! Vos lettres ont elles aussi cet effet rassurant. Quand je reconnais votre écriture, je suis partagé entre deux envies : est-ce que je la lis tout de suite pour rassasier cette envie d’avoir de vos nouvelles ? ou est-ce que je fais durer le plaisir en la gardant pour un meilleur moment ? En tout cas, sachez que je ne vous lis jamais sans un bon chocolat chaud !

Lettre 24

23/05/14

Grande Inconnue,

Je n’imaginais pas vous toucher tant avec une bête orange… Ni qu’elle vous mènerait si loin ! Mais j’en suis ravie. Je suis vraiment heureuse que vous ayez un travail mais, surtout, qu’il vous plaise. Ca devient tellement rare j’ai l’impression… Je suis curieuse de voir en quoi il consiste un peu plus précisément. Et j’espère que la route pour y parvenir n’est pas trop monotone.

En tout cas, merci pour les roses d’orange. Je ne connaissais pas du tout en vérité. Moi, je faisais des bougies avec des clémentines plutôt. Il faut prendre la moitié de l’épluchure et, surtout, lui laisser la tige qui passe au milieu du fruit. Ensuite, vous laissez un peu sécher, mettez de l’huile dans l’épluchure et allumez la tige. C’est joli et ça donne une bonne odeur. C’est mon père qui m’avait montré ce truc…

De mon côté, oui, j’ai bien déménagé et tout s’est bien passé. J’habite à présent dans un studio, certes pas bien grand mais je m’y sens bien. C’est une grande pièce unique avec un côté cuisine et une toute petite salle d’eau. C’est assez étroit, c’est sûr. Mais c’est chez moi. Mon chez moi. Et ça, ça fait du bien. J’y ai toutes mes affaires. Enfin… Je n’en avais pas énormément… Alors, aussi étrange que ça puisse paraître, en un mois, j’ai plus engrangé qu’en toutes ces années. Non pas que je me ruine. Non, pas du tout. En fait, je fais surtout de la récup. De trucs souvent pas très utiles… Je crois que je cherche de nouveaux repères… Du coup, c’est un joyeux bazar là-dedans. Y a des journaux, des cassettes (oui oui, des cassettes : je dois avoir mis la main sur à peu près tous les vieux Disney en cassettes !), des porte-clefs, du matériel à dessin… Je suis tombée sur une vieille montre à gousset aussi ! Ébréchée, d’accord mais sinon en parfait état de marche ! Hallucinant ce que les gens peuvent jeter. Et, même si c’est mon chez moi, je me sens pas très à l’aise dans le coin. Je veux dire : tant que je reste enfermé dans mes petits mètres carré, tout va bien. Par contre, quand je sors… Je me sens étrangère. Peut-être que c’est normal, que ça va passer… C’est pas très agréable en tout cas. L’impression d’être de passage. De pas pouvoir pleinement me poser, je sais pas… Du coup, difficile de se lancer dans des projets et tout.

En revanche, mes épreuves approchent. Et très vite ! Pourtant… Ca n’occupe qu’une place bien dérisoire dans mon esprit. Je suis complètement projetée dans l’avenir et je suis toujours pas bien sûr de ce que je veux. J’ai envoyé des dossiers à des écoles de cinéma mais bien peu prennent à mon niveau bac + rien du tout, zéro absolu.  Et encore, pas encore le bac d’ailleurs… Alors si ça marche pas, je fais quoi ? J’en sais trop rien. Attendre et voir, c’est tout ce qu’il me reste à faire.

Quant à mes petits projets de court métrages… J’ai mes premiers essais. Evidemment, c’est pas bien concluants. Et je suis assez déçue même… Mais je ne compte pas m’arrêter là. Martine, elle, est plus dans l’art manuel si je puis dire. Elle aime surtout peindre mais aussi les perles, le dessin, les scoubidous (Ca explique aussi le bazar chez nous !). Parce que oui, nous habitons ensemble maintenant. On s’est beaucoup rapprochés et elle voulait s’éloigner de ses parents. J’avoue que je n’ai pas trop compris. Je les ai vu plusieurs fois et ils ont l’air pourtant très gentils… Enfin, pour moi, c’est le coup de chance ! Vivre seule, je crois que ça aurait trop difficile. Tant pour m’en sortir que pour le moral. J’ai pas encore mis la main sur un manuel d’entrée dans la “vie adulte”. J’ai toujours vécu chez ma mère…

A son propos, non, je ne lui ai pas reparlé. Je n’en ai pas le droit à dire vrai. Je crois que ça m’arrange bien même s’il m’arrive d’être nostalgique… Je ne suis plus trop où j’en suis. J’imagine qu’elle ne veut plus entendre parler de moi. Que je ne suis plus sa fille. Qu’elle m’en veut terriblement… Je ne l’ai pas revu depuis le procès. Et, même là, j’ai pas pu lui parler franchement… Je ne sais pas ce qu’il adviendra de nous. Si tant est qu’il y ait un “nous”.

Cette lettre se fait déjà bien longue, dîtes ! Je n’avais pas fait attention… Je vous refélicite pour votre travail et votre main verte alors ! C’est marrant comme expression main verte… En anglais, il me semble qu’ils disent pouce vert. Amusant, non ?

Signez du nom qu’il vous plaira. Nous sommes (encore) bien libre de ça !

 

Lettre 23

13/05/014

 

Demoiselle Inconnue,

Merci pour votre orange. Cela m’a beaucoup touché. Les oranges… comment vous dire… et bien… c’est l’odeur que je préfère. Avec le pamplemousse. Savez-vous faire des roses avec les pelures d’orange et de pamplemousse ? Ce n’est pas très dur. Enfin, si vous n’en avez jamais fait, il vaut mieux commencer avec le pamplemousse ! C’est plus gros et moins fragile. Le plus difficile c’est de faire une seule et unique pelure. Ensuite, vous l’enroulez sur elle-même et vous pouvez la poser quelque part, la rose embaumera tout votre appartement d’un doux parfum. Je ne résiste pas à l’envie de vous envoyer quelques roses d’orange. J’ai pensé que le clin d’oeil vous plairait.

Je voulais vous dire que j’ai trouvé un travail… C’est le premier travail que j’ai depuis longtemps ! Je n’ai pas envie de vous raconter, mais disons que je n’en avais pas besoin. En fait, je ne sais pas si j’ai trouvé un travail ou si c’est lui qui m’a trouvée…J’en avais assez de regarder la fuite dans le plafond. J’ai joué avec votre orange quelques jours. Je n’osais pas la manger, comprenez. Ce n’est pas tous les jours qu’une inconnue vous offre quelque chose. Elle a commencé à s’abîmer, le voyage avait déjà bien commencé le travail. Ca m’a rendue triste. Et je ne sais pas comment ça m’est venu, mais j’ai voulu un oranger. Pour faire comme dans la chanson de Renaud, un oranger pour ramener la paix. Alors je suis allée à la jardinerie dans la ville à côté et… je me suis sentie affreusement bête ! Je ne savais pas comment faire et j’avais tellement peur de tuer cet arbre… tuer un arbre ! Vous vous rendez compte ? Alors je suis partie, et je suis revenue le lendemain… et je suis encore partie… revenue le lendemain… comme ça pendant une semaine. La semaine suivante, je suis encore revenue, j’étais plantée devant tous ses arbustes (j’aime le vert… les feuilles m’hypnotisent…) et j’allais encore partir quand le gérant m’a dit bonjour. Juste ça. Bonjour. C’était tellement… “Bonjour, vous allez encore partir ? Je peux peut-être répondre à vos questions si vous hésitez…” J’ai encore hésité. Et puis je lui ai dit que je voulais un oranger mais que j’avais peur de ne pas savoir m’en occuper et de le tuer, mais que je voulais un oranger. On a discuté, il m’a expliqué plein de choses sur les orangers, il avait une très belle voix. J’aurais pu l’écouter des heures. Si bien que j’ai fini par accepter qu’il vienne le livrer chez moi et que nous le plantions ensemble.

Toutes les semaines j’allais à la jardinerie lui donner des nouvelles de l’oranger, ou lui venait chez moi pour voir comment il se portait. Et figurez vous que je ne l’ai pas tué ! Non seulement je ne l’ai pas tué, mais j’ai découvert que j’avais la main verte ! C’est incroyable ! Vous vous rendez compte ? J’ai la main verte… grâce à moi des petites plantes sont en vie, j’ai même soigné des plantes malades, j’ai sauvé des petites plantes qui seraient mortes si personne n’avait rien fait ! Vous vous rendez compte ? C’est incroyable… Arthur (c’est le gérant de la jardinerie) a fini par me proposer de travailler à la jardinerie, et j’ai accepté. Je suis très heureuse là bas, ça me fait un peu de route tous les jours, mais j’aime beaucoup m’occuper de toutes ces plantes et je suis entourée de belles choses, de belles odeurs toute la journée. Et Arthur me raconte toujours des histoires ce qui est d’autant plus agréable !

Vous devez avoir déménagé maintenant j’imagine, j’espère que l’on fera suivre cette lettre ! Comment est votre nouveau logement ? Vous y êtes bien ? Avez-vous parlé à votre maman depuis votre première lettre ? (vous n’êtes pas obligée de me répondre bien sûr, c’est peut-être encore trop douloureux) Et votre film ? Votre ami ? Racontez moi !

J’aimerais pouvoir signer d’un nom, un nom de plume… pas le mien, je n’aime pas le mien. Vous n’y voyez pas d’inconvénients ?

PS : les oranges étaient importantes avant parce que c’est ce qu’on offrait aux enfants à Noël, avant l’avènement des grands magasins

Lettre 22

13/05/14

 

Mon Inconnu,

Et si nous cessions définitivement de nous excuser pour nos retards (qui n’en sont pas : après tout, qui impose un temps de réponse si ce n’est nous ?) ou de préciser même que nous ne nous excuserons pas, l’autre comprenant parfaitement ? Les formules de politesses, ça ne marche pas entre nous : nous nous parlons depuis deux ans de façon toujours anonyme.

Et oui, mon cher ! Deux ans ! Deux ans ce mois-ci ! Cela fait deux ans que j’ai reçu votre lettre ! Incroyable, non ? Nous sommes partis de si loin… Vous êtes partis d’un annuaire ! Un bête annuaire ! Pourquoi mon nom et pas le suivant ? Et maintenant, nous correspondons comme des amis perdus de vue mais toujours chers au coeur. Vos lettres me font toujours tant de bien. C’est étrange quand on y pense. Je vois l’enveloppe, reconnais votre écriture et, aussitôt, j’ai le sourire. Puis, je file m’isoler pour vous lire davantage. J’ai même une espèce de petit rituel.. Je m’assois en tailleur, sur mon lit et respire profondément avant de déchirer l’enveloppe. Après, je lis d’une traite.

Où j’en suis ? Oh il y aurait tant à dire ! Car il s’en est passé des choses de mon côté ! Je ne parviens pas encore trop à juger si c’est bon ou non mais, ça a bien changé. Par où commencer ? La fin. Car je suis trop impatiente. J’ai déménagé, ça y est ! J’ai un petit studio en centre ville. Ou plutôt… Nous avons. Je suis en collocation avec Martine. Ca va faire deux mois et tout se passe pour le mieux du monde. C’est aujourd’hui que je me rends compte qu’en réalité, avant, je n’avais jamais vécu avec qui que ce soit. Parce que, soyons clairs, vivre sous le même toit, ce n’est pas vivre ensemble… Alors j’apprends. Je découvre. Évidemment, ça demande des sacrifices, des mises au point, etc. Mais c’est tellement… Tellement… Energisant. Pardonnez ce mot, je ne trouve que ça. A deux, nous n’avons pas seulement l’énergie de deux individus, nous avons… Autre chose. Je peux pas dire une énergie de groupe, dans la mesure où nous ne sommes que deux mais, vous voyez l’idée. Bref, mon énergie est décuplée et multiple. Je veux faire plein de chose ! Du coup, pas évident de se recentrer sur les cours. Or, c’est une année décisive pour moi, eh oui: objectif bac. Surtout qu’avec tous les récents bouleversements, je suis un peu à la masse sur le programme scolaire. Enfin, je ne m’en fais pas trop. Tout devrait bien se passer.

J’en arrive finalement au début : je suis majeure. Majeure ! Pour moi, c’est juste énorme. Je suis enfin en pleine possession de mes droits ! Je vais pouvoir prendre mes propres décisions et en assumer moi-même les conséquences. Je vais pouvoir faire mes propres conneries et me manger des murs toute seule ! Et ça… Ca faisait longtemps que je l’attendais en définitive. Bon, j’ai encore un statut assez particulier si j’ai bien compris mais, je dispose de mes biens et je fais mes propres choix. C’est tout ce qui compte pour l’heure. Bref, comme vous voyez, je ne fais que parler de moi tant il y aurait à dire !

Je vous en prie, ce n’est pas ridicule ! Surtout maintenant que j’ai compris ce qu’était un foyer, un chez soi. Ce qui semble cruellement manquer à cette Esther. D’accord, je ne la connais pas, ne sait rien de sa vie mais, pour vouloir vous le retirer… Et si elle change de mari tous les 6 mois… Cette fille doit pas être très heureuse. Mais je suis bien contente que le livreur et la fleuriste continuent de se voir tient ! Et je tiens à savoir où ils en sont d’ailleurs ! Et où, vous, vous en êtes. Par ailleurs, je suis curieuse de savoir ce qu’il y avait dans ces boules à neiges…Peut-être que vous pouvez en faire quelque chose, je ne sais pas. Un intérieur d’aquarium ? Vous pourrez en profiter pour acheter des poissons même ! Quant à mes lettres, ne pleurez pas leur sort. A quoi bon garder les lettres passées ? Enfin, je dis ça… Je tiens aux objets, tout comme vous apparemment. Pour leur forte valeur sentimentale. Ils ont le pouvoir de nous ramener si loin en arrière…

Vous trouverez ci-joint ma nouvelle adresse, écrite au vert pomme. Je voulais essayé ce nouveau stylo. Sympa, non ? Il est censé sentir la pomme aussi.

Lettre 21

08/05/14

Ma très chère Inconnue,

Vous me pardonnerez de ne pas m’excuser d’avoir mis longtemps à vous répondre. Je pense que nous nous connaissons maintenant suffisamment bien pour nous passer de telles politesses ! Le coeur y est vous vous doutez bien, mais cela me paraît une telle perte de temps de m’excuser à chaque fois… Ne m’en tenez pas rigueur, je suis simplement pressée de vous parler de choses plus intéressantes.

J’ai effectivement pu suivre vos aventures de ces derniers mois. Je suis soulagé de voir que votre situation s’est maintenant stabilisée ! Je suis désolé de ne pas avoir pu vous soutenir dans ces moments si difficiles. Aujourd’hui, où en êtes-vous ?

Les petites villes sont effectivement tellement petites que tout le monde se connaît.  C’est ainsi. C’est plutôt agréable par certains côtés. Vous n’êtes jamais vraiment seuls, jamais vraiment abandonnés. Il y a quelque chose de grisant à entrer dans la boulangerie et voir que la vendeuse vous a mis de côté une pâtisserie, votre préférée, tout spécialement pour votre anniversaire. C’est très agréable. Tellement que quand je suis dans une grande ville comme la vôtre, je panique. Je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qui va m’arriver si je m’égare. Quelqu’un prendra-t-il la peine de m’indiquer mon chemin ? Quelqu’un se souciera-t-il de comment je m’appelle ? J’ai toujours l’impression que les bâtiments vont se refermer sur moi et m’écraser de tout leur poids. La grande ville, c’est comme s’il n’y avait pas assez d’air pour en nourrir tous ces habitants. Ca me donne le vertige rien que d’y penser ! Je vous admire de pouvoir vivre dans pareil lieu. J’aime mieux ma petite ville.  Même si c’est parfois difficile à vivre. Je n’ai pas toujours été le bienvenu. Mais depuis mon coup d’éclat, depuis la gifle, les choses ont changé.

Vous souvenez-vous de cet épisode ? Alors qu’Esther préparait son mariage, je l’avais giflée après qu’elle ait insulté notre mère. J’avais craint que le ciel ne me tombe sur la tête, que toute la ville se ligue contre moi. Mais c’est finalement tout le contraire qui s’est passé. Esther bien sûr m’a mis continuellement des bâtons dans les roues et ne manquent pas une occasion de me faire payer ce jour-là. Elle m’a joué un tour absolument immonde. La petite maison où je vis appartient à son père. Je la loue pour un loyer tout ce qu’il y a de plus modeste. Mais quelques jours après cet événement, elle a envoyé un de ces hommes qui lui tournent autour me faire savoir que la maison était mise en vente, que j’avais un mois pour la racheter sinon il me fallait m’en aller. Je n’avais bien sûr par les moyens de payer la somme demandée. Ce fut un véritable moment de panique. Et je ne sais pas gérer la panique. Quelqu’un de normal aurait demandé de l’aide, ou même tout simplement, aurait cherché frénétiquement un autre logement. Seulement voilà, je m’étais attaché à cette petite maison. J’en avais fait mon chez moi et je ne voulais pas partir comme ça.

Alors au lieu de chercher une solution de replis, j’ai fait l’autruche. J’ai mis toutes mes plus précieuses possessions dans un sac… et je ne suis pas allé plus loin. Je ne pouvais pas. Je me suis roulé en boule, le sac dans les bras, dans un coin de la maison. Le coin dans la cuisine, entre le buffet et la porte du salon. La fenêtre est pile en face, le soleil donne sur ce coin tout l’après-midi. Je ne pouvais pas bouger. Et je ne sais pas combien de temps je suis resté là. Incapable de bouger. J’ai forcément dû bouger. Il a bien fallu que je mange, que j’aille aux toilettes, ce genre de chose. Un mois est passé. Alors j’ai forcément fait toutes ces choses qu’on fait sans y penser. Mais je n’ai aucun souvenir. Je ne peux me souvenir que du soleil qui passait devant la fenêtre avant de laisser la place à la nuit et aux étoiles que je pouvais voir de là.

C’est ridicule n’est-ce pas ? J’en ai bien conscience, croyez-moi. La panique m’empêchait de réfléchir correctement. Ce qui est stupide car j’aurais alors pu trouver meilleure solution. Au bout d’un mois, on frappa à la porte. Je ne voulais pas ouvrir, je ne pouvais pas me lever. Sans doute mon corps était fatigué d’être resté si longtemps dans ce coin. Mes os avaient dû prendre la forme des murs ! Les coups se sont faits plus violents, et finalement Esther n’a pas attendu qu’on l’invite pour entrer, elle et son nouveau futur-mari-bon-à-tout-faire. Cette fois-ci elle s’est choisi un homme avec des bras de la taille de mes cuisses. Ils se sont plantés dans la cuisine et elle s’est mise à rire. Un rire méchant, cruel. Je savais que j’étais ridicule mais je ne pouvais toujours pas bouger.

Et puis elle m’a expliqué. Savez-vous pourquoi elle riait autant ? Parce que la maison n’a jamais été mise en vente. Ca n’a même jamais été prévu. Elle l’avait fait exprès parce qu’elle voulait me voir paniquer. Et ça avait marché. Alors que mon visage se décomposait, l’homme qui était avec m’envoya un coup de pied dans le ventre, tellement violent que le contenu du sac se brisa. Dans le sac, il y avait vos lettres, et les boules à neige que ma mère collectionnait. Vos lettres sont devenues pratiquement toutes illisibles. Quant aux boules à neige de ma mère… seules deux ont survécu, sur les dix que j’avais mises dedans. Je fus dévasté, presque plus encore par la perte de tels objets que par la douleur du choc. Je me suis mis à hurler. Et les coups ont continué de pleuvoir. Je ne me souviens pas de tout.

Mais votre théorie sur les voisins me paraît vraie… Vous ne devinerez jamais qui est venu me tirer d’affaire… Il s’agissait du livreur de pizza… c’était un mardi, 11h. Alerté par mes cris il s’est précipité à l’intérieur et à débarrasser l’homme et Esther de chez moi. Je ne pourrai vraiment vous raconter, quand je l’ai vu arriver, quand les coups se sont enfin arrêtés, je me suis évanoui. Oui décidément je ne suis pas l’être le plus courageux que cette terre ait porté… Je me suis réveillé à cause d’une sensation glacée sur le front. Le livreur était allé chercher la fleuriste qui avait entrepris de soigner mes blessures en attendant l’arrivée d’un médecin plus compétent. Ils m’ont parlé gentiment. Elle m’a dit pour les boules à neige. Elle a aussi emmené vos lettres pour voir si on pouvait en sauver quelques unes. Ce qu’elle fit ! je ne sais comment elle a réussi à sauver quelques unes de vos lettres de la noyade.

Je vous conterai la suite de mes aventures plus tard, cette lettre est déjà bien trop longue !

A très bientôt très chère Inconnue,quel bonheur encore une fois de vous écrire à nouveau.

Lettres 20 et 20bis

23/02/14

Mon très cher Inconnu !

Vous n’imaginez pas comme je suis ravie de vous retrouver et, en bonne forme à ce que je lis ! Je suis également bien contente si j’ai pu réaliser ce que vous appelez un “exploit”. A la vérité, je n’y suis pour pas grand-chose. Elle ne le doit qu’à elle-même. Disons que je suis heureuse d’avoir été le petit coup de pouce qui… Non, ne fait pas déborder le vase mais, vous voyez l’image. Et, ne vous inquiétez pas, je me garderai bien de changer l’image que j’ai de cette nouvelle inconnue à cause de rumeurs que vous me rapportez. Surtout que… Vous connaissez alors à présent ce qui m’est arrivé il y a quelques mois. Il serait mal venue de ma part de la juger donc sur ce que vous contez là.
Par contre, vous m’amusez ! Je n’ai vécu que dans des grandes villes pour ma part. Alors, non, je ne sais pas trop ce qu’il en est dans les petites et je ne m’étais jamais posée la question, je me serais même imaginée qu’il en serait de même qu’ici… Parce qu’ici, c’est tout le contraire, vous savez ? Totalement anonyme. Ca a un côté effrayant. J’ai lu des trucs comme quoi, dans ce genre de grandes villes, s’il se passe un crime, eh bien plus il y a de témoins, plus ils seront passifs. Effroyable, n’est-ce pas ?J’ai même lu un bouquin qui mettait ça en scène. Je vous assure, c’est terrifiant…C’est que chacun se repose sur son voisin et retourne à ses occupations. Sans même avoir mauvaise conscience ! Après tout, le voisin va bien appeler les flics, hein ? Du moins, c’est ce que je ferai à sa place alors bon… Sauf que le voisin du voisin du voisin du voisin, il le fait pas. Et voilà. Ce phénomène a un nom même mais je ne parviens plus à m’en rappeler… Encore un nom de syndrome je crois. Bref, c’est pas gai tout ça ! Mais les grandes villes ont aussi un aspect fascinant. Du moins à mon goût… Dans le sens où vous pouvez observer les autres. A volonté même ! Soit ils ne s’en rendent même pas compte, soit, s’ils vous aperçoivent, ils vont détourner le regard par une espèce de pudeur ou honte étrange. Je trouve ça même drôle en fait ! Il m’arrive de fixer des personnes dans les yeux et dès qu’elles le remarquent, elles baissent le regard, gênés. Pourquoi on ose pas se regarder ? C’est fou tout de même…Il n’y a qu’une seule fois où la personne en face n’a pas détourner les yeux. Au contraire, elle m’a fixé en retour. Et j’ai fini par abaisser le regard… C’est très bizarre comme sensation, c’est vrai.

Mais donc, rattrapons un peu tout ce temps ! Ainsi, vous avez pu me suivre sur ces mois d’absence de correspondance mais vous, racontez-moi donc ! De mon côté, je n’ai pas grand chose à ajouter à dire vrai… C’est une période plutôt calme. Il commence à faire beau déjà. On aura même pas eu de neige cet année, c’est bien triste. J’aime tant l’hiver… Celui-ci sera passé en toute discrétion. Enfin… Il reviendra. J’ai gardé avec moi son énergie et j’ai toujours des projets plein la tête !

Allez, répondez moi donc vite. Moi, je m’en vais de suite écrire un mot de remerciement à la demoiselle inconnue.

P.S.: Je vais d’ici peu changer à nouveau d’adresse. Mais, cette fois, je prendrai bien soin de vous la faire parvenir.


23/02/14

Grande Inconnue,

Comment vous remercier ? Ce n’est pas qu’une formule polie là. Je me demande réellement comment vous remercier pour ce que vous avez fait. Honnêtement, je n’espérais pas retrouver un jour cette correspondance… Je vous remercie donc du fond du coeur. Pour autant, je ne désire pour rien au monde mettre un terme à celle-ci. Alors, si le coeur vous en dit toujours, n’hésitez pas à me répondre.

Vous trouverez ci-joint une orange. Oui, c’est incongru. Mais elles avaient beaucoup de valeur avant. Je ne sais trop pourquoi mais enfin voilà, mon petit cadeau. Puisque le temps des cerises n’est pas encore là…

P.S. : D’ici peu, je changerai d’adresse, je vous la joindrai dans mon prochain courrier.

Lettre 19

04/02/14

Ma Chère Inconnue,

Je vous retrouve enfin ! Si vous saviez comme je me suis inquiété ! J’ai attendu et attendu vos lettres pendant des mois. J’ai cru que ma dernière missive vous avait découragée. Ou bien encore qu’il vous était arrivé quelque malheur… Je vois cependant que je n’avais pas complètement tort.
Mais je devrais sans doute commencer par le début… Vous n’attendiez plus ma réponse et il me faut vous raconter. C’est un exploit que vous avez réalisé là, sans même vous en rendre compte, sachez le…

La jeune femme qui a reçu votre lettre s’appelle… hum… excusez cette interruption grossière de mon propre récit, mais je réalise à l’instant qu’il ne m’appartient pas de vous son nom. Nous communiquons sans connaître nos noms, j’imagine qu’il en est de même pour votre correspondance avec elle. Je ne voudrais pas briser ce nouvel échange que vous avez construit ensemble. Mais plus encore il faut que vous compreniez qu’elle m’en voudrait terriblement, qu’elle nous en voudrait terriblement si je vous donnais son nom comme s’il s’agissait de n’importe quelle information qu’on trouve en ouvrant le premier tabloïd venu. Pour plus de facilité je l’appellerais Mélissa, mais rappelez vous bien que ce n’est pas son vrai nom, gardez vous bien de l’appeler ainsi.

Mélissa, donc, s’est mise en quête de ma personne avec pour seules indications celles que vous aviez pu lui fournir : j’habite dans une grande maison face à une boutique de fleur tenue par une femme qu’un livreur de pizza visite tous les mardis à 11h. Nous avons de la chance car ce n’est pas une très grande ville, il n’y a que quatre fleuristes, un seul est un homme. Là où nous en avons moins, c’est que votre lettre est arrivée chez Mélissa… Cette jeune femme est un mystère. Elle fait parti, tout comme moi, des créatures étranges de la ville. On raconte beaucoup de choses sur elle, je serais bien en peine de démêler tout cela. Je pense qu’il y a un fond de vrai mais je ne sais pas à quel niveau. Je vous livre donc ce que les on-dits ont ramené à mes oreilles.

Quand elle avait 10 ans, sa mère a mis au monde un petit garçon. Ses parents furent alors les plus heureux du monde. Ils rêvaient d’une famille nombreuse, mais après la naissance de Mélissa, les ennuis de la vie et les soucis de santé des deux parents firent qu’aucun autre enfant ne vint peupler la maison. Quand ma mère tomba enceinte, c’était un miracle que les parents n’attendaient plus. Le jour de la naissance fut donc un jour de fête. Mais Mélissa n’aurait jamais supporté ce petit frère, intrus dans sa vie. Un soir que les parents étaient absents, Mélissa, qui avait la garde de son frère, mit le feu à la maison familiale.
Quand les parents sont revenus, Mélissa était assise devant la maison qui finissait de brûler. La mère est devenue folle de chagrin, elle s’est laissé mourir après avoir arraché chacun de ses cheveux. La père a fait interner Mélissa pendant près de dix ans de sa vie. Aujourd’hui il continue de lui verser une pension, ce qui lui permet de vivre. C’est une jeune femme renfermée au possible qu’on entend rarement prononcer un mot, et qu’on voit presque encore moins sortir de chez elle.
Encore une fois, gardez en mémoire que ceci ne sont que des rumeurs. La réalité est sans doute moindre. Mais vous savez comment sont les petites villes… Un étranger arrive et ne dit rien de son passé, alors les gens trouvent trois bouts de ficelle et brodent avec. Je trouve ça terrible et cruel. Mélissa ne nous a rien fait mais tout le monde s’en méfie comme la peste, comme si elle pouvait nous arracher le bras avec les dents au moindre mot de travers. Evidemment elle nous le rend bien. J’en appelle à votre bonté, ne laissez pas ces commérages changer l’image que vous avez d’elle.
Si je vous ai raconté tout cela sans savoir où se trouve la vérité, c’est pour que vous compreniez la situation de cette jeune femme, que vous compreniez à quel point ce que vous avez fait est incroyable. Vous avez fait sortir Mélissa de sa tanière. Il lui a fallu deux mois pour sortir les mardi et venir voir les quatre fleuristes, trouver celle qu’un livreur de pizza visite. Elle, qui ne sort jamais et évite le contact avec les humains, est partie à la recherche de l’inconnu que je suis pour l’inconnue que vous êtes. Une fois le bon fleuriste trouvé, il lui a encore fallu deux semaines pour avoir le courage de sonner à ma porte.
Un matin de janvier, on sonna donc à ma porte, fait inhabituel. Quand j’ai ouvert, on me tendit un petit paquet de lettres sous le nez. J’ai failli en perdre l’équilibre ! Au bout du paquer de lettres, une jeune femme, tête baissée, évitant mon regard, dont la seule phrase fut “votre amie vous chercher, je suis désolée d’avoir répondu à votre place.”. J’ai mis un moment à la reconnaître. Elle a voulu partir en courant mais je l’ai retenue. Elle me rendait mon amie, je ne pouvais pas ne pas la remercier. Je l’ai invitée pour un café, avec des petits gâteaux. Elle a hésité, mais a accepté quand même. Nous n’avons rien dit pendant toute l’heure qu’elle est restée chez moi, à la table de ma cuisine. Nous avons juste savouré nos petits gâteaux, ensemble. Quand elle est partie, je lui ai dit qu’il ne fallait pas être désolée, qu’il fallait qu’elle continue de vous écrire si elle le voulait.

Vous avez accompli un miracle vous dis-je… En attendant, je suis très heureux de vous retrouver ! Comme vous pouvez le constater, je n’ai toujours pas perdu l’habitude de raconter de longues histoires. J’aime les histoires des gens.

Votre cher Inconnu.