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00h08 Et si ? – Paranoid Thought Process

Kati Ran – Suurin

Un choc contre le mur. Sans doute un écho, une porte claquée un peu trop vivement dans le couloir. Des bruits de pas. Des voix. Des échos, toujours plus d’échos, qui rebondissent sur les murs. Tu les sais ramper le long de la paroi. Mais c’est loin. C’est dans le couloir. Loin. Enfin loin, qu’on s’entende bien, l’appartement est petit, d’ailleurs, c’est à peine si ça s’appelle un appartement. C’est un placard en forme d’appartement. Les placards ont ça de pratique qu’on peut s’y réfugier, se cacher du monde. C’est comme ça que tu es arrivé là. Pour te cacher. Le problème des placards, c’est qu’ils sont petits. Alors le couloir n’est jamais vraiment très loin. Et ça tu vois, ce n’est pas très rassurant. Parce que déjà, les échos se rapprochent, et les draps bougent.

Et si

il était de retour, prêt à t’arracher la jambe ou une côte ? Ça ne demanderait pas beaucoup d’efforts. Tu peux déjà sentir la main qui saisit ta cheville, la torsion, la tension, la scission. Aucun effort, vraiment. T’es mal foutu mal fini toute façon. D’une simple friction tu te déchires en lambeaux ensanglantés. Les échos se répandent et déjà voilà qu’ils sont passés de sous la peinture à sous ta peau. C’est vicieux un écho, ça ne se montre jamais au grand jour. Ça reste bien à l’abri. Ça vibre sous la peinture et si tu te colles trop au mur ça te déchire la peau pour se mettre au chaud. Et si tu ne colles pas le mur, c’est lui qui te trouvera. Qu’est-ce qu’on arrache aujourd’hui dis moi ? Les draps ont bougé, il est temps.

Et si

ça pouvait être encore pire ? Je trouve que pour le moment ça va. Une jambe potentiellement sacrifiée et de la peau déchirée, ça va. Enfin sauf si tu commences à mettre du sang partout. Ça a toujours le don d’énerver tout le monde. Tu comprends, ça tâche, ça sèche et ça s’incruste. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ça après ? Tu sais, si on t’a collé dans un placard c’était pour te voir disparaître. Et les gens qu’on veut voir disparaître, on n’a pas envie qu’ils laissent du sang partout sur les murs comme ça. C’est pas hygiénique. Alors si tu pouvais avoir l’obligeance de bien vouloir te faire encore plus petit que ça. Aller. De toute façon, tu penses pouvoir t’en sortir comment ? Aller, encore plus petit que ça, sinon c’est pas ta jambe qu’il prendra la prochaine fois. Encore plus petit, ou les échos vont rentrer encore plus profond. La peau les os le sang, la routine habituelle. Je devrais même pas avoir à t’expliquer ça.

Et si

les plantes carnivores se remettaient à pousser ? Les draps c’était peut-être elles en fait. Ou lui. Ou les deux. Va savoir. Tu les sens non ? Les tiges qui s’allongent, qui poussent et tirent. Tu sens le grondement léger de la végétation qui s’étire. La faim qui se répand entre les murs. C’est petit un placard. Il va vraiment falloir se faire beaucoup plus petit que ça. La jambe arrachée la peau déchiré et la bouche dévorée. Les plantes ont toujours faim. Il leur faut un temps infini pour digérer. Ça tombe bien, tu as tout le temps du monde. Alors qu’elles t’avalent morceau par morceau, qu’elles mettent un temps à finir à te réduire en miettes, ça ne devrait te poser aucun problème. Elles en ont tellement envie, tu comprends, elles ont tellement faim, et toi, il faut bien que tu serves à quelque chose. De toute façon, c’est pas comme si ça intéressait qui que ce soit non ? Sinon tu serais pas seul comme ça, à essayer de te faire le plus petit possible dans le fond d’un placard pour échapper à tout un paquet de prédateurs qui n’attendaient qu’une chose : que tu fermes les yeux. Non, ça n’a pas de sens. Si ça avait du sens, tu ne serais pas seul comme ça.

Et si

ils avaient menti ? C’est facile de dire qu’ils seront là. C’est facile de dire qu’ils t’écoutent. Tout ça c’est facile. Tout ça c’est que des mot. Et c’est même pas les bons. Alors, comment ça tâche la solitude ? Tu fais la différence entre les tâches de sang sur les murs et les tâches de solitude dans le sang sur les murs ? Tu crois qu’il y en a une ? Parce que s’il y avait vraiment une différence entre la solitude et ton sang, ça devrait pas faire mal comme ça que le sang circule dans tes veines. Tu crois pas ? C’est fait pour ça normalement, donc ça devrait pas faire mal comme ça. Soit tes veines sont mal foutues, soit ton sang est mal foutu. Choisis ton camp. Alors à ce stade, peut-être que c’est de la solitude qui te coule dans les veines. Pure, acide, liquide. Ou bien ils mentent tous, tous autant qu’ils sont. L’éternelle histoire, tu connais la chanson normalement. Ils mentent, et comme ça tu fais tout ce qu’ils veulent, et après, ils se barrent. Tu n’es qu’une transaction.

Et si

tu n’existais purement et simplement pas ? Parce que s’ils ne mentent pas, parce qu’ils ne peuvent pas tous mentir à la fois pas vrai, s’ils ne mentaient pas, alors tu ne serais pas seul comme ça à une heure pareille à te faire lentement dévorer parce que tout ce que ton lit veut bien vomir. Simple équation. D’ailleurs, tout ça n’a pas vraiment de sens non plus, si on veut bien prendre la peine d’y réfléchir deux minutes. Et comme tu n’as rien d’autres à faire que de m’écouter ou te laisser bouffé on va dire que tu as deux minutes. Tout ça n’a aucune logique. Tu ne peux pas regarder ta propre tête rouler sur le sol de la cuisine indéfiniment. Tu dois bien pouvoir comprendre ça non ? Alors forcément, si ce qui t’arrive n’est pas possible, si ceux qui devraient être là ne le sont pas, forcément, ça doit vouloir dire que tu n’existe pas. Tu n’es qu’une illusion, un putain de mensonge, une histoire qu’on se raconte la nuit pour s’endormir et se sentir moins seul. C’est logique alors que le monde dégénère à la nuit tombée, parce que quand tout le monde dort, tu n’as plus lieu d’être, tu n’as plus aucun sens. Disparais.

Et si

on t’ouvre le ventre ça fait mal ? Est-ce qu’un mensonge recouvert de peau comme toi ça peut avoir mal ? Est-ce que ça se vide de ses entrailles si on lui ouvre le corps en deux ? Est-ce que tu cries quand on t’arrache des morceaux ? Est-ce que tu pleures ? Est-ce que tu perds vraiment tant de sang que ça ?

Non ?

Tu vois, t’existes pas en vrai.

Menteuse.

6h52 La Bête et la Solitude

Myrkur & Chelsea Wolfe – Funeral

Tu marches. tu ne sais plus très bien depuis combien de temps. Suffisamment longtemps pour que tes genoux menacent de céder. Ils sont raides, plient moins bien. Tu sens l’os de la hanche qui commence à protester. Finalement, c’est toute la mécanique de la jambe qui t’apparaît ici en traits fragmentés. Cartographie de la douleur. Pourtant quels que soient les signaux, tu n’y prêtes pas attention. L’important n’est pas de savoir depuis quand tu marches, mais bien pourquoi.

La ville est immense et un brin manichéenne. Elle te rappelle insidieusement des cours de géographie, une étude de cas, des endroits où la pauvreté et la richesse sont voisins de palier.On dirait une ville conçue pour les touristes. Ça grouille de partout. Où que tu ailles, ça grouille de gens. Et malgré tout, il semble impossible que quoi que ce soit vive vraiment là. L’endroit semble trop propre pour ça, trop propre pour être honnête. Tout est propre au point que tu ne peux t’empêcher de sentir que forcément on te cache quelque chose. Sous la propreté immaculée, on cherche à dissimuler la crasse. Personne ne vit ici, personne ne s’arrête ici. Les gens grouillent, et sous leurs pas, la ville grouille aussi, d’une saleté qu’on a voulu repousser à la périphérie. Rongeurs et parasites humains en tous genres sont sciemment et quotidiennement rejetés en bordure. Et tous les jours, rongeurs et parasites humains en tous genres menacent de se déverser à nouveau dans la ville.Tu sens les rues frémir de cette tension circulatoire. Les touristes qui grouillent autour de toi ne semblent pas s’en rendre compte, ou ne veulent pas s’en rendre compte. Tu n’auras pas droit au salut de la douce ignorance. La tension de la ville vrombit en écho jusque dans tes genoux, et tu la sens déjà remonter le long de ta colonne vertébrale. Tu sais ce qui se passe ici. Alors pour toi, les artifices de la ville, ses allures cotonneuses et ses promesses enchanteresses, sont sans effet. Tu vois la mer prête à déchirer les corps quand ils ne voient que le doux roulis des vagues. Tu vois le sang dans les interstices entre les pavés, tu vois bien qu’on a voulu nettoyer, mais certaines tâches sont plus coriaces.

Tu vois tout ça.
Tu sais tout ça.
Et tu es là pour ça.

C’est comme un safari. Un safari de gens tellement riches que tuer des lions ne les amusent plus autant qu’avant. Alors il a fallu passer au niveau supérieur. Alors la ville est née. Une ville de safari où l’on ne chasse plus le lion, mais le parasite humain. La démarche est propre. Les papiers sont en règles et les assurances nécessaires ont été prises. Pour un peu, plus légal, tu meurs. La chasse à l’homme peut commencer.

Bien sûr, il y a des règles, comme dans tout jeu qui se respecte. Alors que tu erres, tu revois l’instructeur, la lumière dans ses yeux alors qu’il explique le déchirement des membres et l’odeur inimitable du sang. Il dit qu’on ne parle jamais assez de l’odeur du sang, ni de sa façon si particulière de sécher et coaguler une fois hors des 37°C salvateurs. Avec des airs d’historien de l’art, il explique comment tuer ne suffit pas. Non, le plus beau n’est pas dans la chasse. On n’est pas des sauvages. Le meilleur est dans la torture. Dans la longueur de l’exécution. Dans son air de n’en plus finir. Dans les yeux de la victime qui se voit découpée toujours en plus petits morceaux. Dans l’air de la ville qui absorbe les hurlements. Dans la façon qu’ont les touristes de ne pas voir. Dans le talent des nettoyeurs qui remettent ainsi les compteurs à zéro. L’instructeur revient encore et toujours sur le sang. Le sujet l’inspire, l’obsède, le fascine. Pour un peu, tu le suivrais bien, il y a quelque chose d’hypnotique dans son discours. Il est évident qu’il pourrait facilement ne plus s’arrêter si on lui en donnait l’occasion.

D’ailleurs tu n’as pas perdu de temps pour lui en donner une. Sans doute un excès de générosité.
Alors que tu erres, tu essaies de retracer les événements qui t’ont mené ici. Il serait hypocrite de ta part de nier que tu es venu ici de ton plein gré. On ne force pas les gens à venir en safari. Du moins pas ceux qui sont du bon côté. Alors forcément, tu as choisi. Mais la décision est coincée dans une seconde de blackout et tu n’y as plus accès. Si bien que te voilà errant, incapable de passer à l’action. Tu sens que les autres ont déjà agi. Tu vois bien comment la ville se tord pour les couvrir. Sauf que tu ne peux pas. Tu n’arrives pas à passer à l’acte. Quelles que soient les raisons qui t’ont poussé à venir ici, tu as changé d’avis. Tu ne savais pas que tu n’en avais pas le droit. Il est déjà trop tard pour ça. C’est contre les règles. Vous êtes tous venus ici pour tuer, alors vous tuerez tous. Sinon le safari ne pourra pas être validé.

Bien sûr, tu as tenté la fuite. Là on plus, tu ne sais pas ce qui a motivé ta décision. Tu as tenté la fuite par la mer. Complètement stupide. Combien de temps aurait-il fallu que tu nages pour arriver où que ce soit ? Pourtant conscient de ça, tu as sauté à l’eau et tu es parti affronter la marée sans aucune certitude. Décidément, tu es passé maître dans l’art de prendre des décisions stupides. Heureusement pour toi, l’instructeur t’a repêché avant que les vagues ne se chargent de te démembrer. Tu l’aurais bien remercié, si tu en avais eu le temps et l’intelligence. De l’eau plein les poumons, c’est à peine si tu as pu cracher une explication. Toute action a ses conséquences. L’instructeur est furieux que tu ais ainsi enfreint les règles. Et toute infraction aux règles mérite une punition n’est-ce pas ? Avant même que tu ais le temps de comprendre, les paupières te sont arrachées. La douleur est vive, brûlante. Le monde est soudainement beaucoup trop grand, la lumière beaucoup trop forte Tu te sens nu, à la merci du monde, incapable de t’en protéger, incapable de te cacher de la déferlante d’informations qui pénètre maintenant tes yeux sans plus discontinuer. Il n’y aura plus jamais la moindre seconde de sommeil pour toi tant que tu n’auras pas tué. C’est ce qui était convenu. Tu ne peux pas changer les règles quand ça t’arrange. Si tu veux dormir, il faudra tuer.

Alors que tu erres, tu tentes une nouvelle fuite. Tu calcules combien de temps tu peux passer ainsi, sans sommeil. Tu essaies de te faire croire que ce n’est jamais qu’une histoire de volonté. Tu finirais presque par te convaincre que si tu n’arrêtes jamais de marcher, ça ira. Mais tes genoux n’en peuvent plus et la mécanique de tes jambes s’encrasse. Sans savoir depuis combien de temps tu marches, tu sais que c’est déjà beaucoup trop. Tes yeux se dessèchent et menacent parfois de tomber purement et simplement. Tu tentes bien de te rassurer, tu fais appel à toutes les notions d’anatomie en ta possession pour te prouver qu’une telle chose n’est pas possible. Mais la lumière te rend fou Sans paupière impossible de t’en protéger. Que tes yeux tombent seraient peut-être la meilleure chose qui puisse t’arriver. Ceci dit, ça ne changerait rien, la punition ne sera pas levée et tu n’auras toujours pas le droit de dormir tant que tu n’auras pas tué quelqu’un. Alors il va être temps que tu t’y mettes, et sérieusement cette fois.

Alors que tu erres, tu finis enfin par la trouver. la victime parfaite. Elle est là, sur un pont, seule, les yeux dans le vague, à pleurer sous le couvert de la multitude anonyme qui grouille autour d’elle. L’invisibilité parfaite. La victime parfaite. À qui manquera-t-elle ? À Personne. Tu peux la sentir de là, la solitude qui lui suinte par tous les pores de la peau. Non seulement elle ne manquera à personne, mais en plus, tu lui rendras service. Bien sûr, les règles imposent que la mort soit donnée avec le maximum de souffrance possibles. Les points sont comptés. Pas de mort propre ici. Un vainqueur doit pouvoir être désigné.

Alors tu réfléchis. Tu sens monter en toi un agacement d’une violence qui dissipe toute hésitation quant aux raisons de ta présence ici. Définitivement, tu as choisi de venir ici. Elle t’énerve tellement, à pleurer sa solitude sur un pont comme ça. Ce genre de chose, ça se fait en privé, seuls les lâches exhibent ainsi leurs larmes au vide des rues sans nom. Tu ne saurais dire pourquoi, mais ce spectacle t’es insupportable. Viscéralement insupportable. Comme un crissement d’ongle sur un tableau, les dents de la fourchette raclant le fond de l’assiette. Tes dents se crispent sous la pression. Il faut supprimer les bruits parasites. Tu veux qu’elle s’arrête. Qu’elle arrête de pleurer pour de bon et pour toujours. À quoi ça lui sert de toute façon ? Il n’y a personne pour elle et ce n’est sans doute pas pour rien. Personne n’aime les pleureuses. Surtout pas toi. Maintenant tu sais. Tu es venu pour ça, pour la tuer elle. Tu as erré à sa recherche et maintenant elle est là. Tu sais exactement comment faire. Il suffira de la jeter du pont. Une poussée nette et propre par dessus la rambarde, le corps en arc de cercle parfait. Et dans cette ivresse du corps qui cherche en vain à se rattraper, à arrêter la chute, planter une lame au travers de sa main. Tu vois déjà son corps paniqué, suspendu dans le vide, la main clouée sur le pont, agité de secousse, continuant de s’accrocher au pont alors qu’il vaudrait mieux lâcher et choisir la chute. Tu peux sentir la lame déchirer les chairs et les tendons. Tu rêves de la main qui se déchire parfaitement en deux, aussi fragile que du papier, pour enfin laisser tomber la carcasse dans l’eau en contre bas. Tu l’imagines finalement, l’odeur pure du sang. Ta libération est proche. La victime parfaite, le plan parfait.

Alors pourquoi est-ce tu n’arrives pas à bouger ? Pourquoi est-ce qu’après tout ça, tu es complètement paralysé ? C’est toi ou elle. Pas d’autre solution en vue. Elle meurt ou tu ne dormiras plus jamais. C’est ta seule chance. Et pourtant, ton sang se gèle et tu ne peux plus bouger. Pourquoi ? Pourquoi d’un coup tu es bloqué comme un con, incapable de faire ce pourquoi tu es venu ? Pourquoi ? Pourquoi tu ne la tues pas ? Parce que c’est toi ? Parce que tu es la femme qui pleure seule sur un pont ? Parce que toi et elle êtes la même personne ? Pourquoi tu ne la tues pas ? C’est toi ou elle…

Alors seulement, ton cri déchire la ville…

2h29 – 4h56 Sounds of night

Switchblade Symphony – Gutter Glitter

Les os en tessons de verre
Depuis quand ?

La dissolution se fait lente et efficace. Le corps s’alourdit autant qu’il s’efface. Le corps supplie autant qu’il oublie. Et toi au milieu tu comptes les tessons de verre. La conscience en charpie. Les larmes dans la gorge. Le temps vrille à la périphérie.Tu vois les images, ou plutôt tu les devines. Tu les sens sur ta peau. À leur contact tes muscles se raidissent et la nausée monte.

It’s Monster Time
Darling
Hide your kids hide your wives
The monsters are coming for you sweatheart

Les sons rebondissent et s’abîment. Toi au milieu tu ne peux plus bouger. Le corps se traîne d’un poids incalculable, et toi toujours à la traîne, tu ne parviens pas à rassembler les images. Au loin les incendies ravagent ce qui peut l’être. Au loin la mémoire gronde, la menace se précise. La peau retrouve les sensations. Les tessons de verre se multiplient. Il y a quelque chose à la périphérie de la conscience. Tu sais qu’il faudra en passer par là, qu’il faudra affronter les monstres et se frayer un chemin au milieu des rangées de dents qui n’attendent que toi.

Du wartest für ein Horizont, der nicht kommt.

La peau se souvient. Les langues de feu bien coincées dans ta gueule, lovées tout au fond de ta gorge. À attendre que tu étouffes, à attendre que tu ne puisses plus jamais prononcer le moindre mot. Les tiens vont mourir tu sais. les langues de feu brûleront tout et tes mots mourront. En cendres éparpillées dans l’estomac. En pourriture glissant dans les veines. Les langues de feu brûleront tout et tes mots mourront. Et toi avec.

It’s Monster Time
And you’re one of them
It’s Monster Time
Burn down the bridge
Rip your skin off
Der Horizont wachtet nicht
Der Horizont will dir nicht
Die Nacht kann nicht mehr enden

De loin en loin les échos. De près en près la douleur. Le noir et la solitude. Le froid et la solitude se confondent. Les muscles s’atrophient. L’appel du sang toujours plus fort. Peut-on éteindre l’incendie avec du sang ? Combien faudra-t-il que tu en verses pour espérer calmer la brûlure ? Les échos se mélangent se perdent et tes mots avec. Déjà tu ne vois plus les lignes dans ta tête. Les phrases se superposent se confondent et tout disparaît. The London Bridge did fall. Alors les langues de feu progressent, atrophiant ta syntaxe et ta mémoire, réduisant tes pronoms à néant. Les langues de feu bientôt jusque dans la conscient t’auront détruit de l’intérieur. Leur langue de feu. Dans ta tête.

Et la terre s’éloigne. Et le coeur n’y est plus.
Et le bruit grandit. Sans source naturelle.
Et le corps se dissout. Pas de limite garantie.
London Bridge is falling down
Falling down
Falling down

Take the key and walk along
walk along
Et les langues de feu brûlent. Et ta langue fond
À vue d’oeil
Bientôt plus rien

Dis moi pourquoi année après année elle pleure dans les murs sans que jamais tu ne trouves la réponse à ses larmes ? Dis moi quels mots te manquent-ils pour l’arrêter ? Dis moi quand ils t’auront tout brûlé, qu’est-ce que tu lui diras ? Quand ils t’auront brûlé toute entière, ils écriront quoi sur ta pierre ? Dans leur langue de feu qui mangera alors et la pierre et tes restes, pour que jamais ô grand jamais tu ne puisses plus dormir.

Alors au coeur de la nuit, la solitude te crible d’éclats de verre, et tu attends. Attends que le jour se lève, que le pont s’effondre pour de bon, que l’incendie meurt tout seul, que la douleur s’arrête de ne plus rien avoir à amoindrir. Que les monstres peut-être choisissent un autre disciple. Et s’il était déjà trop tard ? London Bridge is falling down. Si déjà leurs langues de feu t’avaient brûlé toute entière, te laissant coquille vide en proie aux échos de passage ? Si déjà leurs langues de feu avaient détruit tous les ponts et que plus jamais elle ne puisse arrêter de pleurer dans les murs ? Si déjà leurs langues de feu avaient réduit le jour à néant ?

Si seulement tu avais des mots suffisamment forts pour dire tout ça. Si seulement tu avais une grammaire suffisamment solide pour porter ton corps à ta place. Si seulement une syntaxe parfaite pouvait donner sens à ta conscience. Si seulement le jour pouvait manger la nuit.

Mais ton corps brûlé au milieu de la nuit cherche des mots en cendres pour cacher le goût du sang qui lui brûle la langue. La nuit s’éternise, les échos gonflent, les ponts s’écroulent au loin, elle pleure dans les murs, et à petits feux, tu meurs de solitude de n’avoir pas su dire. Tu sais que la mémoire va s’ouvrir, bientôt. Qu’elle videra des images d’un temps où les mots n’existaient pas. Et alors à ce moment, à ce moment uniquement, tu sauras ce que leurs langues de feu t’ont vraiment fait.

Take the key and walk along
Walk along

walk along…

4h26 At last we meet again

Il faudrait te raconter, encore et encore. Et moi je joue les équilibristes.
Voir le vide dévaler ta conscience.
Voir le vide avaler la mienne.
Quand il n’y a rien à dire mais qu’il faut le dire quand même, combien de soupirs pour paraître sincères ?

La nuit j’entends les plantes carnivores grandir
Dis moi pourquoi les gens ont peur du noir quand les monstres sont cachés dans le silence ?

Le poids est insoutenable et me dévisse l’épaule
Mes bras sont perdus, mes jambes ne réagissent pas, mes paupières n’obéissent plus.
Le poids de plus en plus. Les minutes défilent mais moi pas.
Le temps s’amenuise et moi avec.
Les minutes s’égrainent et moi avec.
Je me dilue à chaque seconde, toujours le sourire aux lèvres.
Souris putain saloperie.

Encore l’équilibre à trouver.
Entre les mots et les silences
Entre le déni et la conscience
Entre l’un et l’autre
Et encore il faudrait te raconter
Ce n’est plus l’histoire qui t’importe
Simplement que je sois là pour raconter.
Je n’écoute plus les mots qui sortent de ma bouche depuis longtemps.
Ce ne sont plus les miens quand je raconte à la commande.

La nuit j’entends les plantes carnivores grandir.
Souris saloperie souris

Et pourtant je raconte encore.
Parce qu’il te faut une histoire
Il te faut quelqu’un pour te raconter
Surtout
C’est ça l’importance
Quelqu’un pour prononcer les mots
Quelqu’un pour te les dire

Et pourtant je raconte encore.
Mon existence en corrélation au nombre de mots proférés
Ma grammaire un peu plus abîmée à chaque bosse
J’ai laissé tomber les cutters pour m’amocher directement la syntaxe.
Pas de corps symbolique qu’ils ont dit
Ils se sont trompés
Il n’y a plus de corps qui soit mien depuis longtemps.
Les mots c’est une question de vie ou de mort.
Dernier recours
Dernier fil auquel se tenir

La nuit j’entends grandir les plantes carnivores
Dis moi pourquoi les gens ont peur du noir ?

Je raconte encore
Nos histoires se croisent
se heurtent
se combinent
se meurtrissent
se fissurent
et se mélangent.
Trop de reflets qui n’ont plus de point de départ
D’échos déformés par l’espace temps.

Je raconte encore
Mais je ne sais plus pour qui.
Qui de toi ou de moi en a le plus besoin ?

Je raconte encore
parce que je ne sais rien faire d’autre

Je raconte encore
j’entretiens ma propre illusion
ma propre machination

Je raconte encore
et mêle ton fil au mien

Je raconte encore
quand c’est tout ce qui reste
même sans affinité

Je raconte encore
pour te sortir de ma carcasse
toi et tous les autres
parce qu’il n’y a plus ni corps ni mots qui m’appartiennent
je raconte encore

Je raconte encore et toujours
jusqu’à l’épuisement
jusqu’au point final

Je raconte encore
parce qu’un jour c’est tout ce qu’il restera
parce que peut-être déjà c’est tout ce qu’il reste

Le seul problème
c’est que même si tu n’écoutes que d’une oreille pour vérifier que quelqu’un raconte
je ne sais plus quoi te raconter.
Et je ne trouve plus d’histoire à laquelle me raccrocher.
Plus aucune de mes comptines
n’a le moindre effet sur ma conscience vrillée.

La nuit les plantes carnivores grandissent.
Qu’on les entende ou pas. 
Mais souris saloperie, souris. 

Expérience 1 : From 7:09 to 10:21

Mansfelt TYA – La nuit tombe

Au premier réveil la sensation est curieuse. Tu baignes dans une bouillie informe et innommable. Tout est lourd et collant. Tout se confond et se brouille. Sais-tu seulement si tu as les yeux ouverts ? Peut-être que oui, et dans ce cas-là la pièce est plongée dans une obscurité plus profonde que tes souvenirs. Une obscurité à dissoudre l’acide lui-même. Une obscurité si épaisse que tu en oublierais presque que la lumière a jamais existé. Ou peut-être que tu as simplement les yeux fermés. Une hypothèse pas beaucoup plus rassurante. Dans cette obscurité poisseuse, tes yeux fermés s’engluent se piègent et s’enfoncent. Tes yeux n’ont aucun sens dans ce monde. Tu sens tes paupières s’accrocher, lutter contre l’effort, quel qu’il soit. Les maintenir fermées relève moins du choix que de la condamnation. Tes paupières fermées comme une subtile torture, un véritable travail d’orfèvre. Faut-il avoir peur de ce que tu ne peux pas voir ou de ne plus jamais pouvoir ouvrir les yeux ? À moins qu’il ne faille craindre autre chose. Après tant de temps à garder les paupières ainsi engluées dans une obscurité en forme de sables mouvants, tes yeux seront-ils simplement capables de voir à nouveau ? Le meilleur moyen de savoir serait encore de forcer l’ouverture non ?

À nouveau tes paupières luttent, résistent et la douleur se répand en toi comme un cri d’horreur dans la nuit. Sourdre floue lointaine et pourtant vibrante puissante et acérée. Tellement efficace que la pensée d‘une nouvelle tentative hérisse ta peau d’une chair de poule bienvenue. Au moins maintenant tu as retrouvé les contours du reste de ton corps. Peut-être que c’est là l’issue, peut-être que c’est ça la solution. Si tes paupières n’ont pas la force de briser l’obscurité, peut-être que le reste de ton corps se montrera plus coopératif.

Peut-être.

****

Au deuxième réveil, il te faut encore plus de temps pour comprendre que tu es éveillé. C’est la sensation d’avoir le sang complètement glacé au cœur de tes veines qui t’alerte. Ton corps tout entier comme un bloc de glace refuse cet état de fait. Ton corps tout entier comme un bloc de glace se rappelle la logique du mouvement, la légèreté. Quelque part au fond de toi se réveille comme la mémoire de l’eau. Aqueux tu étais et aqueux tu devrais être. Ton sang en horreur paniquée cherche un moyen de revenir à l’état liquide.

Voilà qu’il se tord et s’agite en tous sens, cherchant une sortie, une solution, au risque même de perdre toute consistance. Plus exactement, au risque de te voir perdre toute consistance. Si bien que chaque battement de cœur t’arrache un gémissement. La bonne nouvelle c’est que tes cordes vocales semblent en état de fonctionner. La mauvaise c’est que tu peux déjà sentir certaines de tes veines se fissurer. Que veux-tu, on ne peut pas gagner à tous les coups.

La douleur remonte fissures et craquelures le long des artères. Peu à peu, elle vient réveiller autre chose, un autre souvenir que tu ne parviens pas à dater. Peut-être était-ce hier, il y a cinq ans, peut-être était-ce demain. Toujours est-il que tu te rappelles maintenant, ce n’est pas la première fois que tu te réveilles ici. Même si tu ne sais toujours pas vraiment ni où est cet ici, ni ce qu’il est. Tu la reconnais bien maintenant, cette sensation de bouillie, de sables mouvants pris dans une forme d’obscurité à broyer l’acide le plus corrosif. La mémoire de l’eau est infaillible…

… mais pas toujours ponctuelle. Si bien qu’au moment où tu essais de forcer tes paupières à s’ouvrir pour découvrir de plein fouet cet endroit, tu entends à nouveau ce terrifiant cri d’horreur au lointain, toujours aussi flou et sourd, mais toujours aussi tranchant. Dans la seconde ta peau se hérisse à nouveau, produisant les plus vibrants échos à ton sang glacé. Tu te dis que la voix qui hurle ainsi doit sans doute vivre l’enfer, peut-être le même que toi à cet instant.

Quelqu’un devrait sans doute t’avertir que ce cri terrifié de douleur provient de ta propre gorge. Dommage qu’il n’y ait personne.

*****

Au troisième réveil la conscience te revient plus vite. Il faut dire que la douleur se relance comme on appuie sur un interrupteur. En un battement de cils tu retrouves les ténèbres engluées et engluantes, le sang gelé se débattant à t’en briser les veines auquel répond en écho un épiderme en panique envoyant tous les signaux d’alerte dont il est capable. Enfin bien sûr tout cela se passerait en un battement de cils si tu pouvais bouger les paupières et ainsi battre des cils. Bien sûr. C’est souvent ça le problème avec les mots tu sais, ils ne correspondent jamais vraiment à la réalité. Tu vois ils se gèlent dans un coin de la réalité jusqu’à en épouser les contours le plus parfaitement possible, jusqu’à ce que ces contours soient tellement parfaits qu’on n’envisage même plus de les voir autrement. Tu t’y perds pas vrai ?

Tu vois, c’est un peu comme le sang dans tes veines. Il se gèle et se pétrifie parce que c’est ça, la réalité de cet endroit. Une obscurité de sables mouvants doublée d’une solitude à geler une explosion nucléaire en plein vol. Toi, tu te retrouves là, en plein milieu. En plein milieu d’on ne sait quoi on ne sait où. Impossible de savoir ni comment ni pourquoi. Impossible de comprendre vraiment puisque aucun de tes sens ne semble vouloir pleinement répondre à tes questions. Pourtant tu es bien là. Dans cette réalité. Dans cette bouillie sans forme ni nom. Et tu auras beau t’agiter les neurones à chercher des réponses, cela ne change rien. Pas de délai ni de sursis. Dans tous les cas tu appartiens à cette réalité. Et dans cette réalité, ton sang se gèle parce que c’est la seule solution qu’il a pour exister. Si ça fait mal, c’est parce qu’il se souvient. Il se souvient mieux que toi de sa vraie forme. Celle qu’il avait avant, celle qu’il sait être la vraie, la bonne. Il se souvient mieux que toi de la vie avant la bouillie, la vie hors des sables mouvants. Et il essaie d’y retourner. Parce qu’ici il fait froid, beaucoup trop froid. Tellement froid que si on lui disait qu’en échange de te laisser crever là, il pourrait être libre il ferait. Sans se retourner, ni se poser de question.

Tu vois les mots c’est pareil. Tu les gèles, ou bien ils se gèlent tout seul à force de tomber dans des sables mouvants. Bien sûr il y a des moyens. Toujours des gens pour te dire que c’est vivant. Ça n’oublie jamais d’où ça vient les mots. Le sang non plus d’ailleurs. Même que ça fait mal pareil. Et dans pas longtemps, à force de se tordre de se briser de se déformer, ça sera l’hémorragie. Du sang partout. Et ce sans la moindre coupure. Juste l’implosion. Tu imagines ? Là à cet endroit où rien n’existe que le vide sous tes doigts, le sol sera rempli d’un sang gelé, cherchant désespérément à rentrer chez lui alors même qu’il vient de détruire sa propre maison.

Et alors là, combien de mots pour expliquer ça ?
Combien de mots pour la douleur ?
Combien de mots pour la solitude ?
Quels mots pour le froid ?
Quels mots pour le vide ?
Quels mots pour le dégoût du sang qui colle aux doigts ?
Ton propre sang
Tes propres doigts
Tes propres mots ?
À quoi bon les mots quand le sang brise ses propres veines ?

De toute façon, à qui tu irais dire tout ça ? Il n’y a personne. On l’a déjà dit.
De toute façon, où ils sont tes doigts ?

*****

Au quatrième réveil la voix au loin dans le flou hurle toujours ta douleur et ta solitude. Logique, ta voix, ta douleur, ta solitude. Ton sang aura suffisamment gelé dégelé pour modifier les pronoms. Intéressant non ? Pratique surtout. Il y a une facilité directe à parler de tes paupières hermétiquement engluées, de ta peau fissurée par les secousses, de ton sang gelé qui se débat en brisant sans aucune pitié tout ton réseau sanguin, de ta voix qui hurle au désespoir mais ne rencontre aucune autre oreille que les tiennes, qui ne sont même pas capables de la reconnaître. C’est plus simple tu vois.

Comme ça maintenant on va pouvoir parler de tes doigts. Tu sais, ceux que tu ne retrouves pas, ceux dont tu ignores la localisation. Tu sais qu’ils sont là. Simplement ils ne transmettent aucune information. Rien sur la texture du sol, rien sur l’air qui passe, rien sur l’espace disponible autour de tes mains, rien rien rien. Comme si tu baignais dans du vide à l’état pur. Mais là encore, ça ne marche pas. Même le vide produit une sensation. Ou plutôt une absence de sensation. Précision toujours. Quelque chose qui dirait « ici ne se passe rien ». Mais rien. Rien. Rien. Rien. Un peu comme si tu n’existais pas. Absolument comme si tu n’existais pas. Mais c’est une idée absurde non ? Après tout, « je pense donc je suis » et toutes ces conneries. Tellement de mots dans tes veines défoncées par le froid que ça fait mal à crever, comment pourrais-tu ne pas exister ?

Pourtant l’idée reste. Elle refuse de bouger. La voici brique de plomb en travers de ta gorge. Je n’existe pas. C’est tout petit comme phrase. À peine quatre mots. On pourrait débattre sur la définition de « mots » mais par soucis de simplicité, on va dire que ça fait quatre mots, d’accord ? Je n’existe pas. Quatre tous petits mots qui rampent le long de tes cordes vocales et s’incrustent profondément dans toutes les muqueuses à disposition. Tu peux même sentir les mots vibrer à chaque fois que l’air les frôle.

Et toujours ta voix au loin qui hurle, toujours aussi floue, toujours aussi seule, toujours incapable de rencontrer d’autres oreilles que les tiennes.

Peut-être que si tu les bougeais un peu elles pourraient sentir… Tes mains, pas tes oreilles bien sûr. Même si clairement à cet instant T qu’est le nôtre, il est évident que tu ne fais plus très bien la différence. Y en a-t-il seulement une ? Après tout, si tes mains ne sentent plus rien et que tes oreilles sont à peine capables de reconnaître ta propre voix quand elles l’entendent, ni tes mains ni tes oreilles ne remplissent vraiment leurs fonctions. Alors comment faire la différence ? Est-ce que ça vaut le coup de t’embêter à avoir encore deux mots pour deux choses si proches, si similaires ? Est-ce que ça vaut bien l’effort ? Est-ce que ces deux mots valent d’avoir mal comme ça ? Dis-moi, lequel de ces deux mots tu sacrifies ? Des mains ou des oreilles, quel mot veux-tu oublier ? Quelle différence ?

Je n’existe pas.

De toute façon, les quatre dans ta gorge grossissent encore. Ils grossissent et grandissent et monopolisent l’espace. Tu le sens non ? Comment ton larynx commence à s’écraser, compressé par l’œsophage tandis que déjà le fond de ta mâchoire se déchausse tranquillement. Tu sais que si tu avales tes dents, elles risquent de te perforer un organe ou deux n’est-ce pas ?

Remarque cela facilitera la tâche à ton sang qui toujours cherche ton point de rupture.

Dis-moi, est-ce que tu l’entends, ce craquement dans le lointain ? Est-ce que tu te rends seulement compte que tes os sont tous en train de lâcher sous la pression ? Pourquoi est-ce que tu continues de croire que tout ça se passe dans le lointain quand clairement tu n’es déjà plus qu’une épave bouffie par les sables mouvants et l’obscurité de l’acide ? Peut-être que c’est pour ça que personne ne t’entend.

Je n’existe pas.

Les mots toujours plus gros dans la gorge et pourtant tu n’as toujours rien à dire. À quoi ça te sert d’avoir tous ces mots gelés dans les veines si tu n’es pas capable de les cracher ?

Mais vas-y, bouge tes mains. Fais nous rire. Bouge les.

****

Au cinquième réveil c’est l’hémorragie. Enfin. Tes mains sont recouvertes d’un sang granuleux, qui une fois livré aux sables mouvants comprend enfin son erreur. Enfin, parler de tes mains recouvertes de sang, c’est une pure commodité narrative. La formule est entérinée depuis tellement longtemps, c’est beaucoup plus simple ainsi. D’autant que comme tu ne sens toujours rien, que tu ne ferais toujours pas la différence entre une jambe et un poumon, que de toute façon tes mots sont en train de se répandre pour pourrir sur le sol en même temps que tout le contenu de tes veines, qu’est-ce que ça peut faire ? Et d’ailleurs, même dire que ton sang se répand sur le sol est une commodité narrative. Tu vois où tu mènes avec tes conneries ? À des putains de commodités narratives. Nous ne sommes plus que commodité narrative. Tout ça parce que tu es incapable de dire où tu es, où est ton corps, ce qu’il ressent. Incapable d’ouvrir tes yeux, incapable de reconnaître ta propre voix, incapable de savoir d’où ton propre sang s’échappe. Incapable de prouver que tu existes.

Alors maintenant quoi ? Maintenant qui ? Le silence le froid la douleur le sang la voix la peau la peur les mains le vide les mots.

Maintenant quoi ?

Parce que bientôt, quand tes os auront fini de craquer, quand tu ne seras qu’un amas de fragments et de gémissements, la phrase dans ta gorge sera tout ce qu’il restera de toi. Quand tes os seront réduits en poudre et que ton propre sang aura coagulé pour maintenir le tout en place, tout ce qu’on pourra lire sera je n’existe pas. T’auras l’air malin.

Fais quelque chose.

Maintenant.

Alors aussi désespéré que désespérant, au sixième réveil, te voilà enfin qui réagit. C’est plus un vieux réflexe, quelque chose entre un sursaut d’instinct de survie et un spasme post-mortem. Mais quand même. Tu cherches, tu trembles et gémis. Peu sûr de tes mouvements, te voilà enfin prêt au tout pour le tout. Les larmes, le long de tes yeux trahissent l’inavouable de la situation, mais de toute façon, tu ne les sens pas. À quoi bon.

À quoi bon puisque déjà ta main, tes mains, se dressent et cherchent ta gorge. La tâche est ardue. En l’absence de mots définis, ton corps comme un territoire inexploré. Tes mains cherchent la douleur. C’est là qu’il là qu’il faut aller. Chercher la douleur et l’arracher.

La voix au lointain hurle de plus belle, crevant la distance et les tympans. Ta voix au lointain redouble d‘énergie. Parce qu’elle sait déjà, elle a déjà compris.

Dommage que personne ne t’ait prévenu.

Car déjà tes mains plongent aussi profond qu’elles peuvent dans ta gorge. Elles s’enfoncent dans ta chair sans se soucier de la biologie la plus évidente. Quelle biologie peut survivre face au vide ? Tes mains cherchent déchirent détachent arrachent ravagent sans la moindre pitié. Et la voix au lointain hurlant toujours sans plus parvenir à tenir la moindre note.

Sauf qu’elles ne trouvent pas tes mains. Dis-moi, à quoi ça ressemble un mot ? À quoi ça ressemble un je ? Comment elles vont faire pour savoir qu’elles ont trouvé si tu ne sais pas à quoi ça ressemble un mot ? Parce que tu vois sans ça, elles arrachent à l’aveugle. À quoi ça ressemble un mot ? À quoi ça ressemble une idée ? Comment vas-tu faire la différence au milieu de l’hémorragie, des cordes vocales à l’abandon et des chairs atrophiées par la solitude ? Comment tu les reconnaîtras ces mots qui font si mal ? Pourquoi personne ne vient quand ta voix se perd à hurler au lointain ? Pourquoi personne n’arrête la déferlante quand clairement tu te répands au sol ?

Ta voix au lointain n’est déjà plus qu’un écho maladif pris au piège d’une réalité que tu refuses de maintenir. Dis-moi, dans le tas froid et difforme qu’ont créé tes mains, est-ce que tu te reconnais ? Est-ce que tu la reconnais ta voix ? Si elle n’est plus dans le lointain, elle doit bien être là non ? Logique. À quoi elle ressemble ta voix ? Et comment tu sauras que c’est la tienne et pas une autre ramassée au hasard des échos ?

Tu aurais imaginé ça toi ? Être coincé dans une bouillie de ténèbres acides, baignant dans une hémorragie de mots sanguins, tes mains arrachant consciencieusement toutes les muqueuses sur leur passage, ta voix perdue dans un tas de chair trop blessée pour rebondir à nouveau, et toi qui ne pense plus l’espace qu’en terme de douleur. Il n’y a rien à voir parce qu’il faudrait pouvoir décrire, et tu es arrivé au bout des commodités narratives. Ne reste que la douleur pour relier les morceaux de la scène. Ne reste que la douleur pour te rattacher à ce sang sur ce sol que tu ne peux pas sentir, à cette voix que tu ne peux ni reconnaître ni prononcer, à ces mains qui continuent aveuglément.

Ne reste que la douleur.

Je n’existe pas.

4h12 Monster Time

Tic tac
Monster time
Hide yourself
Hide your scars
Don’t breathe
Don’t say a word
They’ll find you anyway
They’ll always find you

Tic tac
Monster attak
Watch for your feet
Watch for your breathe
They can smell fear
They can smell blood
For they are fear and blood
For you are nothing but fear and blood

Tic tac
Monster’s back
Hear the sound
Hear the crack
Hear the laugh
Hear the scream
Hear the tear
But where the hell are you ?

Tic tac
Monster’s right
Where are your pride ?
Where is your name ?
Where’s your shadow ?
Where’s your past ?
Where are your words ?
Where the hell are you ?

Tic tac
Monster time
You can’t wake up
You can’t end it up
You can’t move
Night is not over
Until monters are back under the bed
You’re nothing but fear and blood…

4h16 Alarme

Rotting Christ – Ze Nigmar

Quelque chose comme une conscience fracassée colle au mur. On peut entendre les morceaux sécher, s’incruster à la tapisserie. Le temps va passer et bientôt ça sera comme si c’était normal. Comme s’ils avaient toujours été là. On sent déjà le goût du sang se fondre au fond de la gorge. Une habitude. Vieille habitude. Et les habitudes ont la dent dure.

Parce que l’alarme a à peine commencé à retentir que le monstre aux dents d’acier sourit déjà de toute salive au dessus des consciences encore en vie.
On a retrouvé son nom dans la poubelle mais impossible de savoir laquelle c’était. Peut-être que c’était elle la vraie, la seule l’unique. Sauf qu’il n’y a pas d’unique. Photocopie falsifiée, traçabilité incertaine. Que quelqu’un mette le feu aux ordures maintenant.
Le sourire s’agrandit. Son haleine envahit déjà toute la pièce étouffant ceux qui avaient pris possession des réserves d’air restantes. La bestiole en tremble déjà : quelqu’un devra bien mourir ce soir, les monstres ne sortent pas repartir les mains vides. La conscience fracassée au mur comme autant de rappels de ce qui aurait dû être.

Seulement voilà, comment faire quand les dents sont déjà plantées bien au fond de la gorge ? D’un côté l’immobilité, et dans ce cas lentement mais sûrement sentir les dents broyer les os, écraser les muscles, désosser la pensée, jusqu’à enfin s’éteindre. De l’autre la fuite, et alors sentir la peau se déchirer céder sous la pression, voir le sang se répandre au plafond et la conscience se fracasser au mur. Choisir vite et bien. Entre la peste et le choléras retrouver la mémoire des échappatoires oubliées.
Sauf que tu peux pas crever connasse. 

Au fond de la poubelle le nom a déjà perdu sa couleur et ses accents. Il ne reste déjà plus rien. Laquelle est la bonne ? Le sourire toujours plus grand découvre des dents démesurées de jour en jour. Alors maintenant quoi ? L’alarme retentit, les monstres sont sortis et de ce fait quelqu’un devra bien mourir ce soir. La nuit s’épaissit encore. La bestiole se déforme à chercher de l’air qui n’a jamais existé ailleurs que dans sa tête. La conscience fracassée sur le mur refuse cette nuit encore de divulguer ses secrets. Alors cette nuit encore, chercher la sortie à l’aveugle, la tête la première au fond de la bassine d’eau…
Elle a dit j’ai mal j’ai mal j’ai mal j’ai mal, on voit bien que les mots lui arrachent la gorge, mais il faut bien que quelqu’un le s crache. Il faudra bien que quelqu’un se décide à mourir une bonne fois pour toute.