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4h26 At last we meet again

Il faudrait te raconter, encore et encore. Et moi je joue les équilibristes.
Voir le vide dévaler ta conscience.
Voir le vide avaler la mienne.
Quand il n’y a rien à dire mais qu’il faut le dire quand même, combien de soupirs pour paraître sincères ?

La nuit j’entends les plantes carnivores grandir
Dis moi pourquoi les gens ont peur du noir quand les monstres sont cachés dans le silence ?

Le poids est insoutenable et me dévisse l’épaule
Mes bras sont perdus, mes jambes ne réagissent pas, mes paupières n’obéissent plus.
Le poids de plus en plus. Les minutes défilent mais moi pas.
Le temps s’amenuise et moi avec.
Les minutes s’égrainent et moi avec.
Je me dilue à chaque seconde, toujours le sourire aux lèvres.
Souris putain saloperie.

Encore l’équilibre à trouver.
Entre les mots et les silences
Entre le déni et la conscience
Entre l’un et l’autre
Et encore il faudrait te raconter
Ce n’est plus l’histoire qui t’importe
Simplement que je sois là pour raconter.
Je n’écoute plus les mots qui sortent de ma bouche depuis longtemps.
Ce ne sont plus les miens quand je raconte à la commande.

La nuit j’entends les plantes carnivores grandir.
Souris saloperie souris

Et pourtant je raconte encore.
Parce qu’il te faut une histoire
Il te faut quelqu’un pour te raconter
Surtout
C’est ça l’importance
Quelqu’un pour prononcer les mots
Quelqu’un pour te les dire

Et pourtant je raconte encore.
Mon existence en corrélation au nombre de mots proférés
Ma grammaire un peu plus abîmée à chaque bosse
J’ai laissé tomber les cutters pour m’amocher directement la syntaxe.
Pas de corps symbolique qu’ils ont dit
Ils se sont trompés
Il n’y a plus de corps qui soit mien depuis longtemps.
Les mots c’est une question de vie ou de mort.
Dernier recours
Dernier fil auquel se tenir

La nuit j’entends grandir les plantes carnivores
Dis moi pourquoi les gens ont peur du noir ?

Je raconte encore
Nos histoires se croisent
se heurtent
se combinent
se meurtrissent
se fissurent
et se mélangent.
Trop de reflets qui n’ont plus de point de départ
D’échos déformés par l’espace temps.

Je raconte encore
Mais je ne sais plus pour qui.
Qui de toi ou de moi en a le plus besoin ?

Je raconte encore
parce que je ne sais rien faire d’autre

Je raconte encore
j’entretiens ma propre illusion
ma propre machination

Je raconte encore
et mêle ton fil au mien

Je raconte encore
quand c’est tout ce qui reste
même sans affinité

Je raconte encore
pour te sortir de ma carcasse
toi et tous les autres
parce qu’il n’y a plus ni corps ni mots qui m’appartiennent
je raconte encore

Je raconte encore et toujours
jusqu’à l’épuisement
jusqu’au point final

Je raconte encore
parce qu’un jour c’est tout ce qu’il restera
parce que peut-être déjà c’est tout ce qu’il reste

Le seul problème
c’est que même si tu n’écoutes que d’une oreille pour vérifier que quelqu’un raconte
je ne sais plus quoi te raconter.
Et je ne trouve plus d’histoire à laquelle me raccrocher.
Plus aucune de mes comptines
n’a le moindre effet sur ma conscience vrillée.

La nuit les plantes carnivores grandissent.
Qu’on les entende ou pas. 
Mais souris saloperie, souris. 

Expérience 1 : From 7:09 to 10:21

Mansfelt TYA – La nuit tombe

Au premier réveil la sensation est curieuse. Tu baignes dans une bouillie informe et innommable. Tout est lourd et collant. Tout se confond et se brouille. Sais-tu seulement si tu as les yeux ouverts ? Peut-être que oui, et dans ce cas-là la pièce est plongée dans une obscurité plus profonde que tes souvenirs. Une obscurité à dissoudre l’acide lui-même. Une obscurité si épaisse que tu en oublierais presque que la lumière a jamais existé. Ou peut-être que tu as simplement les yeux fermés. Une hypothèse pas beaucoup plus rassurante. Dans cette obscurité poisseuse, tes yeux fermés s’engluent se piègent et s’enfoncent. Tes yeux n’ont aucun sens dans ce monde. Tu sens tes paupières s’accrocher, lutter contre l’effort, quel qu’il soit. Les maintenir fermées relève moins du choix que de la condamnation. Tes paupières fermées comme une subtile torture, un véritable travail d’orfèvre. Faut-il avoir peur de ce que tu ne peux pas voir ou de ne plus jamais pouvoir ouvrir les yeux ? À moins qu’il ne faille craindre autre chose. Après tant de temps à garder les paupières ainsi engluées dans une obscurité en forme de sables mouvants, tes yeux seront-ils simplement capables de voir à nouveau ? Le meilleur moyen de savoir serait encore de forcer l’ouverture non ?

À nouveau tes paupières luttent, résistent et la douleur se répand en toi comme un cri d’horreur dans la nuit. Sourdre floue lointaine et pourtant vibrante puissante et acérée. Tellement efficace que la pensée d‘une nouvelle tentative hérisse ta peau d’une chair de poule bienvenue. Au moins maintenant tu as retrouvé les contours du reste de ton corps. Peut-être que c’est là l’issue, peut-être que c’est ça la solution. Si tes paupières n’ont pas la force de briser l’obscurité, peut-être que le reste de ton corps se montrera plus coopératif.

Peut-être.

****

Au deuxième réveil, il te faut encore plus de temps pour comprendre que tu es éveillé. C’est la sensation d’avoir le sang complètement glacé au cœur de tes veines qui t’alerte. Ton corps tout entier comme un bloc de glace refuse cet état de fait. Ton corps tout entier comme un bloc de glace se rappelle la logique du mouvement, la légèreté. Quelque part au fond de toi se réveille comme la mémoire de l’eau. Aqueux tu étais et aqueux tu devrais être. Ton sang en horreur paniquée cherche un moyen de revenir à l’état liquide.

Voilà qu’il se tord et s’agite en tous sens, cherchant une sortie, une solution, au risque même de perdre toute consistance. Plus exactement, au risque de te voir perdre toute consistance. Si bien que chaque battement de cœur t’arrache un gémissement. La bonne nouvelle c’est que tes cordes vocales semblent en état de fonctionner. La mauvaise c’est que tu peux déjà sentir certaines de tes veines se fissurer. Que veux-tu, on ne peut pas gagner à tous les coups.

La douleur remonte fissures et craquelures le long des artères. Peu à peu, elle vient réveiller autre chose, un autre souvenir que tu ne parviens pas à dater. Peut-être était-ce hier, il y a cinq ans, peut-être était-ce demain. Toujours est-il que tu te rappelles maintenant, ce n’est pas la première fois que tu te réveilles ici. Même si tu ne sais toujours pas vraiment ni où est cet ici, ni ce qu’il est. Tu la reconnais bien maintenant, cette sensation de bouillie, de sables mouvants pris dans une forme d’obscurité à broyer l’acide le plus corrosif. La mémoire de l’eau est infaillible…

… mais pas toujours ponctuelle. Si bien qu’au moment où tu essais de forcer tes paupières à s’ouvrir pour découvrir de plein fouet cet endroit, tu entends à nouveau ce terrifiant cri d’horreur au lointain, toujours aussi flou et sourd, mais toujours aussi tranchant. Dans la seconde ta peau se hérisse à nouveau, produisant les plus vibrants échos à ton sang glacé. Tu te dis que la voix qui hurle ainsi doit sans doute vivre l’enfer, peut-être le même que toi à cet instant.

Quelqu’un devrait sans doute t’avertir que ce cri terrifié de douleur provient de ta propre gorge. Dommage qu’il n’y ait personne.

*****

Au troisième réveil la conscience te revient plus vite. Il faut dire que la douleur se relance comme on appuie sur un interrupteur. En un battement de cils tu retrouves les ténèbres engluées et engluantes, le sang gelé se débattant à t’en briser les veines auquel répond en écho un épiderme en panique envoyant tous les signaux d’alerte dont il est capable. Enfin bien sûr tout cela se passerait en un battement de cils si tu pouvais bouger les paupières et ainsi battre des cils. Bien sûr. C’est souvent ça le problème avec les mots tu sais, ils ne correspondent jamais vraiment à la réalité. Tu vois ils se gèlent dans un coin de la réalité jusqu’à en épouser les contours le plus parfaitement possible, jusqu’à ce que ces contours soient tellement parfaits qu’on n’envisage même plus de les voir autrement. Tu t’y perds pas vrai ?

Tu vois, c’est un peu comme le sang dans tes veines. Il se gèle et se pétrifie parce que c’est ça, la réalité de cet endroit. Une obscurité de sables mouvants doublée d’une solitude à geler une explosion nucléaire en plein vol. Toi, tu te retrouves là, en plein milieu. En plein milieu d’on ne sait quoi on ne sait où. Impossible de savoir ni comment ni pourquoi. Impossible de comprendre vraiment puisque aucun de tes sens ne semble vouloir pleinement répondre à tes questions. Pourtant tu es bien là. Dans cette réalité. Dans cette bouillie sans forme ni nom. Et tu auras beau t’agiter les neurones à chercher des réponses, cela ne change rien. Pas de délai ni de sursis. Dans tous les cas tu appartiens à cette réalité. Et dans cette réalité, ton sang se gèle parce que c’est la seule solution qu’il a pour exister. Si ça fait mal, c’est parce qu’il se souvient. Il se souvient mieux que toi de sa vraie forme. Celle qu’il avait avant, celle qu’il sait être la vraie, la bonne. Il se souvient mieux que toi de la vie avant la bouillie, la vie hors des sables mouvants. Et il essaie d’y retourner. Parce qu’ici il fait froid, beaucoup trop froid. Tellement froid que si on lui disait qu’en échange de te laisser crever là, il pourrait être libre il ferait. Sans se retourner, ni se poser de question.

Tu vois les mots c’est pareil. Tu les gèles, ou bien ils se gèlent tout seul à force de tomber dans des sables mouvants. Bien sûr il y a des moyens. Toujours des gens pour te dire que c’est vivant. Ça n’oublie jamais d’où ça vient les mots. Le sang non plus d’ailleurs. Même que ça fait mal pareil. Et dans pas longtemps, à force de se tordre de se briser de se déformer, ça sera l’hémorragie. Du sang partout. Et ce sans la moindre coupure. Juste l’implosion. Tu imagines ? Là à cet endroit où rien n’existe que le vide sous tes doigts, le sol sera rempli d’un sang gelé, cherchant désespérément à rentrer chez lui alors même qu’il vient de détruire sa propre maison.

Et alors là, combien de mots pour expliquer ça ?
Combien de mots pour la douleur ?
Combien de mots pour la solitude ?
Quels mots pour le froid ?
Quels mots pour le vide ?
Quels mots pour le dégoût du sang qui colle aux doigts ?
Ton propre sang
Tes propres doigts
Tes propres mots ?
À quoi bon les mots quand le sang brise ses propres veines ?

De toute façon, à qui tu irais dire tout ça ? Il n’y a personne. On l’a déjà dit.
De toute façon, où ils sont tes doigts ?

*****

Au quatrième réveil la voix au loin dans le flou hurle toujours ta douleur et ta solitude. Logique, ta voix, ta douleur, ta solitude. Ton sang aura suffisamment gelé dégelé pour modifier les pronoms. Intéressant non ? Pratique surtout. Il y a une facilité directe à parler de tes paupières hermétiquement engluées, de ta peau fissurée par les secousses, de ton sang gelé qui se débat en brisant sans aucune pitié tout ton réseau sanguin, de ta voix qui hurle au désespoir mais ne rencontre aucune autre oreille que les tiennes, qui ne sont même pas capables de la reconnaître. C’est plus simple tu vois.

Comme ça maintenant on va pouvoir parler de tes doigts. Tu sais, ceux que tu ne retrouves pas, ceux dont tu ignores la localisation. Tu sais qu’ils sont là. Simplement ils ne transmettent aucune information. Rien sur la texture du sol, rien sur l’air qui passe, rien sur l’espace disponible autour de tes mains, rien rien rien. Comme si tu baignais dans du vide à l’état pur. Mais là encore, ça ne marche pas. Même le vide produit une sensation. Ou plutôt une absence de sensation. Précision toujours. Quelque chose qui dirait « ici ne se passe rien ». Mais rien. Rien. Rien. Rien. Un peu comme si tu n’existais pas. Absolument comme si tu n’existais pas. Mais c’est une idée absurde non ? Après tout, « je pense donc je suis » et toutes ces conneries. Tellement de mots dans tes veines défoncées par le froid que ça fait mal à crever, comment pourrais-tu ne pas exister ?

Pourtant l’idée reste. Elle refuse de bouger. La voici brique de plomb en travers de ta gorge. Je n’existe pas. C’est tout petit comme phrase. À peine quatre mots. On pourrait débattre sur la définition de « mots » mais par soucis de simplicité, on va dire que ça fait quatre mots, d’accord ? Je n’existe pas. Quatre tous petits mots qui rampent le long de tes cordes vocales et s’incrustent profondément dans toutes les muqueuses à disposition. Tu peux même sentir les mots vibrer à chaque fois que l’air les frôle.

Et toujours ta voix au loin qui hurle, toujours aussi floue, toujours aussi seule, toujours incapable de rencontrer d’autres oreilles que les tiennes.

Peut-être que si tu les bougeais un peu elles pourraient sentir… Tes mains, pas tes oreilles bien sûr. Même si clairement à cet instant T qu’est le nôtre, il est évident que tu ne fais plus très bien la différence. Y en a-t-il seulement une ? Après tout, si tes mains ne sentent plus rien et que tes oreilles sont à peine capables de reconnaître ta propre voix quand elles l’entendent, ni tes mains ni tes oreilles ne remplissent vraiment leurs fonctions. Alors comment faire la différence ? Est-ce que ça vaut le coup de t’embêter à avoir encore deux mots pour deux choses si proches, si similaires ? Est-ce que ça vaut bien l’effort ? Est-ce que ces deux mots valent d’avoir mal comme ça ? Dis-moi, lequel de ces deux mots tu sacrifies ? Des mains ou des oreilles, quel mot veux-tu oublier ? Quelle différence ?

Je n’existe pas.

De toute façon, les quatre dans ta gorge grossissent encore. Ils grossissent et grandissent et monopolisent l’espace. Tu le sens non ? Comment ton larynx commence à s’écraser, compressé par l’œsophage tandis que déjà le fond de ta mâchoire se déchausse tranquillement. Tu sais que si tu avales tes dents, elles risquent de te perforer un organe ou deux n’est-ce pas ?

Remarque cela facilitera la tâche à ton sang qui toujours cherche ton point de rupture.

Dis-moi, est-ce que tu l’entends, ce craquement dans le lointain ? Est-ce que tu te rends seulement compte que tes os sont tous en train de lâcher sous la pression ? Pourquoi est-ce que tu continues de croire que tout ça se passe dans le lointain quand clairement tu n’es déjà plus qu’une épave bouffie par les sables mouvants et l’obscurité de l’acide ? Peut-être que c’est pour ça que personne ne t’entend.

Je n’existe pas.

Les mots toujours plus gros dans la gorge et pourtant tu n’as toujours rien à dire. À quoi ça te sert d’avoir tous ces mots gelés dans les veines si tu n’es pas capable de les cracher ?

Mais vas-y, bouge tes mains. Fais nous rire. Bouge les.

****

Au cinquième réveil c’est l’hémorragie. Enfin. Tes mains sont recouvertes d’un sang granuleux, qui une fois livré aux sables mouvants comprend enfin son erreur. Enfin, parler de tes mains recouvertes de sang, c’est une pure commodité narrative. La formule est entérinée depuis tellement longtemps, c’est beaucoup plus simple ainsi. D’autant que comme tu ne sens toujours rien, que tu ne ferais toujours pas la différence entre une jambe et un poumon, que de toute façon tes mots sont en train de se répandre pour pourrir sur le sol en même temps que tout le contenu de tes veines, qu’est-ce que ça peut faire ? Et d’ailleurs, même dire que ton sang se répand sur le sol est une commodité narrative. Tu vois où tu mènes avec tes conneries ? À des putains de commodités narratives. Nous ne sommes plus que commodité narrative. Tout ça parce que tu es incapable de dire où tu es, où est ton corps, ce qu’il ressent. Incapable d’ouvrir tes yeux, incapable de reconnaître ta propre voix, incapable de savoir d’où ton propre sang s’échappe. Incapable de prouver que tu existes.

Alors maintenant quoi ? Maintenant qui ? Le silence le froid la douleur le sang la voix la peau la peur les mains le vide les mots.

Maintenant quoi ?

Parce que bientôt, quand tes os auront fini de craquer, quand tu ne seras qu’un amas de fragments et de gémissements, la phrase dans ta gorge sera tout ce qu’il restera de toi. Quand tes os seront réduits en poudre et que ton propre sang aura coagulé pour maintenir le tout en place, tout ce qu’on pourra lire sera je n’existe pas. T’auras l’air malin.

Fais quelque chose.

Maintenant.

Alors aussi désespéré que désespérant, au sixième réveil, te voilà enfin qui réagit. C’est plus un vieux réflexe, quelque chose entre un sursaut d’instinct de survie et un spasme post-mortem. Mais quand même. Tu cherches, tu trembles et gémis. Peu sûr de tes mouvements, te voilà enfin prêt au tout pour le tout. Les larmes, le long de tes yeux trahissent l’inavouable de la situation, mais de toute façon, tu ne les sens pas. À quoi bon.

À quoi bon puisque déjà ta main, tes mains, se dressent et cherchent ta gorge. La tâche est ardue. En l’absence de mots définis, ton corps comme un territoire inexploré. Tes mains cherchent la douleur. C’est là qu’il là qu’il faut aller. Chercher la douleur et l’arracher.

La voix au lointain hurle de plus belle, crevant la distance et les tympans. Ta voix au lointain redouble d‘énergie. Parce qu’elle sait déjà, elle a déjà compris.

Dommage que personne ne t’ait prévenu.

Car déjà tes mains plongent aussi profond qu’elles peuvent dans ta gorge. Elles s’enfoncent dans ta chair sans se soucier de la biologie la plus évidente. Quelle biologie peut survivre face au vide ? Tes mains cherchent déchirent détachent arrachent ravagent sans la moindre pitié. Et la voix au lointain hurlant toujours sans plus parvenir à tenir la moindre note.

Sauf qu’elles ne trouvent pas tes mains. Dis-moi, à quoi ça ressemble un mot ? À quoi ça ressemble un je ? Comment elles vont faire pour savoir qu’elles ont trouvé si tu ne sais pas à quoi ça ressemble un mot ? Parce que tu vois sans ça, elles arrachent à l’aveugle. À quoi ça ressemble un mot ? À quoi ça ressemble une idée ? Comment vas-tu faire la différence au milieu de l’hémorragie, des cordes vocales à l’abandon et des chairs atrophiées par la solitude ? Comment tu les reconnaîtras ces mots qui font si mal ? Pourquoi personne ne vient quand ta voix se perd à hurler au lointain ? Pourquoi personne n’arrête la déferlante quand clairement tu te répands au sol ?

Ta voix au lointain n’est déjà plus qu’un écho maladif pris au piège d’une réalité que tu refuses de maintenir. Dis-moi, dans le tas froid et difforme qu’ont créé tes mains, est-ce que tu te reconnais ? Est-ce que tu la reconnais ta voix ? Si elle n’est plus dans le lointain, elle doit bien être là non ? Logique. À quoi elle ressemble ta voix ? Et comment tu sauras que c’est la tienne et pas une autre ramassée au hasard des échos ?

Tu aurais imaginé ça toi ? Être coincé dans une bouillie de ténèbres acides, baignant dans une hémorragie de mots sanguins, tes mains arrachant consciencieusement toutes les muqueuses sur leur passage, ta voix perdue dans un tas de chair trop blessée pour rebondir à nouveau, et toi qui ne pense plus l’espace qu’en terme de douleur. Il n’y a rien à voir parce qu’il faudrait pouvoir décrire, et tu es arrivé au bout des commodités narratives. Ne reste que la douleur pour relier les morceaux de la scène. Ne reste que la douleur pour te rattacher à ce sang sur ce sol que tu ne peux pas sentir, à cette voix que tu ne peux ni reconnaître ni prononcer, à ces mains qui continuent aveuglément.

Ne reste que la douleur.

Je n’existe pas.

4h12 Monster Time

Tic tac
Monster time
Hide yourself
Hide your scars
Don’t breathe
Don’t say a word
They’ll find you anyway
They’ll always find you

Tic tac
Monster attak
Watch for your feet
Watch for your breathe
They can smell fear
They can smell blood
For they are fear and blood
For you are nothing but fear and blood

Tic tac
Monster’s back
Hear the sound
Hear the crack
Hear the laugh
Hear the scream
Hear the tear
But where the hell are you ?

Tic tac
Monster’s right
Where are your pride ?
Where is your name ?
Where’s your shadow ?
Where’s your past ?
Where are your words ?
Where the hell are you ?

Tic tac
Monster time
You can’t wake up
You can’t end it up
You can’t move
Night is not over
Until monters are back under the bed
You’re nothing but fear and blood…

4h16 Alarme

Rotting Christ – Ze Nigmar

Quelque chose comme une conscience fracassée colle au mur. On peut entendre les morceaux sécher, s’incruster à la tapisserie. Le temps va passer et bientôt ça sera comme si c’était normal. Comme s’ils avaient toujours été là. On sent déjà le goût du sang se fondre au fond de la gorge. Une habitude. Vieille habitude. Et les habitudes ont la dent dure.

Parce que l’alarme a à peine commencé à retentir que le monstre aux dents d’acier sourit déjà de toute salive au dessus des consciences encore en vie.
On a retrouvé son nom dans la poubelle mais impossible de savoir laquelle c’était. Peut-être que c’était elle la vraie, la seule l’unique. Sauf qu’il n’y a pas d’unique. Photocopie falsifiée, traçabilité incertaine. Que quelqu’un mette le feu aux ordures maintenant.
Le sourire s’agrandit. Son haleine envahit déjà toute la pièce étouffant ceux qui avaient pris possession des réserves d’air restantes. La bestiole en tremble déjà : quelqu’un devra bien mourir ce soir, les monstres ne sortent pas repartir les mains vides. La conscience fracassée au mur comme autant de rappels de ce qui aurait dû être.

Seulement voilà, comment faire quand les dents sont déjà plantées bien au fond de la gorge ? D’un côté l’immobilité, et dans ce cas lentement mais sûrement sentir les dents broyer les os, écraser les muscles, désosser la pensée, jusqu’à enfin s’éteindre. De l’autre la fuite, et alors sentir la peau se déchirer céder sous la pression, voir le sang se répandre au plafond et la conscience se fracasser au mur. Choisir vite et bien. Entre la peste et le choléras retrouver la mémoire des échappatoires oubliées.
Sauf que tu peux pas crever connasse. 

Au fond de la poubelle le nom a déjà perdu sa couleur et ses accents. Il ne reste déjà plus rien. Laquelle est la bonne ? Le sourire toujours plus grand découvre des dents démesurées de jour en jour. Alors maintenant quoi ? L’alarme retentit, les monstres sont sortis et de ce fait quelqu’un devra bien mourir ce soir. La nuit s’épaissit encore. La bestiole se déforme à chercher de l’air qui n’a jamais existé ailleurs que dans sa tête. La conscience fracassée sur le mur refuse cette nuit encore de divulguer ses secrets. Alors cette nuit encore, chercher la sortie à l’aveugle, la tête la première au fond de la bassine d’eau…
Elle a dit j’ai mal j’ai mal j’ai mal j’ai mal, on voit bien que les mots lui arrachent la gorge, mais il faut bien que quelqu’un le s crache. Il faudra bien que quelqu’un se décide à mourir une bonne fois pour toute.

5h40

The Birthday Massacre – The long way home

Au milieu du brouillard constater les dégâts.
Conscience en morceau et grammaire éparpillée.
Peut-être que mais si mais encore à moins que peut-être pas
Comme un reste sur la peau qui se refuse à l’analyse.
Le goût du sang en monochrome, la brûlure à l’acide stomacale.
D’un dictionnaire à l’autre la pensée sans trouver d’étiquette

It’s a long way home

Alors au milieu du brouillard recommencer.
Déterminer les priorités quand les yeux s’éclatent à la deuxième mesure
Peut-être c’était juste qu’encore pas tout à fait pas vraiment
Suffisamment sur le fil rouge pour voir leurs yeux
Sentir l’odeur de leurs dents jusqu’au fond de la mémoire
Et recommencer

Where do we go ?

Encore au milieu du brouillard oublier
Recoudre juste en dessous de l’épiderme idées reçues et missconceptions
Les dictionnaires eux-même n’ont plus de frontière
Peut-être toujours pas assez ou alors sans que possiblement
Et la salive qui s’assèche et le sang qui s’évapore et l’acide qui transperce

Don’t look behind you there’s nothing to see

Toujours au milieu du brouillard mécaniser
Raccrocher les wagons rebrancher les ponts
Déphaser la grammaire sémantiquement parlant
Toute façon personne Toute façon rien Toute façon plus rien jamais
À moins que cette fois uniquement
Conjointement éventuellement hypothétiquement théoriquement douloureusement

Here in the dark don’t fall asleep

Au milieu du brouillard plus rien
L’acide à même la conscience
L’acide jusque dans les reliures des dictionnaires
L’acide au fin fond des possibilités
L’acide sous les paupières
L’acide sous la langue
L’acide sous la peau
Et sous les murs toujours les yeux toujours les dents

There’s nowhere to hide, don’t wait for me

À la fin du brouillard enfin
Trier les respirations
Réappropriation des mécaniques sémantiques
Relever la carcasse fatiguée esseulée cabossée
Redécouvrir sensation après l’autre
Remettre à leur place acide dents sang salive yeux
Encore peut-être cette fois vraiment pas sûr encore avec un peu de chance

Don’t let me go

Au lendemain du brouillard
La mémoire en filigrane
La conscience trop à vif
La peau usée au coin
L’air légèrement vicié d’hier
L’acide par habitude
Et le souvenir en lassitude
Reconstruire le tout

Here I know
it’s a long
way
home
.

Labyrinth(s) ?

She’s talking. She’s clearly talking to you. But only a few words are able to reach you. You focus all your energy on her lips. If you could only spin a thread from her mouth to your ears, everything would be clearer. But it’s like there always are interferences ready to force themselves on you, breaking all possible transmission. You try, you force your conscience to stay focused, but your attention is constantly called somewhere else. Why is it you’re here ? What are you doing here ? Did you really come empty-handed ? No, obviously not. You must have brought something with you. It’s the first time you meet her, obviously, you wouldn’t have came empty-handed. So, you must have brought something, something related to the reason you came here. Except that now, you can’t remember any of these. And you can’t hear her voice. Which is really unfortunate when you think of it. Because if you could hear her, you would definitely understand why you came to see her. Try again, maybe if you try hard enough… You realise now she’s not upset by your silence. Maybe she doesn’t even realise you can’t hear her. Or maybe she doesn’t care if you hear her or not. Maybe she’s just using you to empty herself. That’s it. You’re container in which she pours herself. When you look around, you get it. The house is full… You get to wonder how she can still fit oxygen in it. Every space is so full… papers… dishes, clean, broken, dirty… food, half-eaten, plastified, smashed, fresh, rotten, moldy, ready for dinner… clothes… and so many things you can’t even name. There is even hair… or… hairs ? Yes, that’s it, hairs. You feel the scent of dogs, and as if you could see them, you suddenly guess that there are more dogs in this house than fingers and your both hands. You’re not afraid of dogs. No. It’s not the problem. Then what it is ? It’s not far, you can smell it, here somewhere, stuck between the piles of nameless mess…

While you’re looking for the solution to the mystery, her voice suddenly reaches you, clear and precise.
« Two hours. It would be great if we met two hours a week. »
Clear and precise like a curse. You’re freaking out. It’s not a good idea. You don’t even know why, but it’s not. You wish you could explain, but your voice get tangled, lost, broken. It’s like your tongue has suddenly doubled and your words can only escape your lips in isolated syllables. It seems like she doesn’t realise that. Or she doesn’t care. In the same way you couldn’t hear her voice, you can’t make hear yours. She peacefuly stands up, with charm and finesse you wouldn’t have imagine. This simple gesture is enough to calm you down. There is still no reasonnable explanation for your behaviour, it’s just that seeing her standing over the table like that seems to restore some cohesion in this chaotic universe around you. Unfortunately, this break is very short. You didn’t hear the voice, but you she was called outside. You didn’t hear because it’s like every piece of this house has its own voice to call her again and again. Every abandonned items, every twig is looking for her attention. Which voice is she answering ? You have no idea. She smiled at you, glad you fell agree.
« Dogs must be fed ! »

She left the room, bringing with her all the finesse of the room. Nothing’s left is. Nothing but you and the voices of all the things lying around, waiting for someone to pick them up, to take care of them. But you’re not the one they want. You’re just a cheap replacement compared to the sophisticated creature living in this place. The whole house suddenly feels hostile. Now you know why you were terrified sooner when finding out how many dogs were living here. Their smell is everywhere. It’s crashing you. It’s screaming « this is our place ». The smell would kick you out in the moment if it could. The voices of the abandoned items join the sensory mess so you leave the place. You don’t know what to do. You haven’t said goodbye, you couldn’t. You don’t evn know why you came, and now you have to live this again two hours every weeks, and you don’t even know what for. You need to go. Deep inside, you know this is not ok, that you must say goodbye. But you can’t handle it anymore, you feel the smell getting stronger and stronger, se voices getting moe hostile, the walls tightening on you, so tight that you’re about to lack of air. You need to go.

You start your journey. It’s the good choice of word. The house is huge, a true labyrinth. Indeed, she’s so huge that several trees have already grown inside, pushing every items against the walls, spreaing even more chaos. You don’t know where she’s gone. And you don’t remember how you got to the room where you were talking with her. It’s like you didn’t even exist before this conversation with her. Like you have never heard a single voice before hers reached your ears. You don’t understand the rules of this place. You wander more than you walk. You clearly need to understand how things work here to get out. Having no clue, you decide to follow your guts, and so you run away from the dogs’ smell. Like an anti-hunter, you unfollow the trail, going where it’s less and less perceptive. The walls seem to bec loser on you. The general chaos is more and more difficult to label. The trees are thicker and thicker, their roots are bigger and bigger. You start doubting your choice… Maybe you got even deeper inside the house instead of getting closer to the exit like you hoped. You finaly get to a weeping willow. The light coming out of it finally soften all the hostility that was suffocating you since she left. Its long branches peacefuly run against the walls. A draught even come between them, creating a soft waltz. You don’t know where it comes from, but you finally feel relieved. You come to lie a bit against its trunk. You live your head against the bark and enjoy its rough touch. Before you realise it, and even if you didn’t really want it, you fall asleep.

It is this exact same draught that wakes you up later. The thin branches are caressing your skin with all the softness you thought she could have before you got lost in her house. You wish you could stay here. Not moving anymore, simply enjoying this time of peace. But the branches are insisting : you need to go… You stand up with a resigned sadness. You know the tree is right, you need to go. When witnessing your sadness, the weeping willow refuses to let you go on your own. Its branches slowly grow, crawling against the walls, chosing carefuly the corridors where they spread. Other branches come to friendly hold your hand : you’re not on your own. And this is how the tree is guiding you to the exit you were mourning for. You don’t have the time to thank the weeping willow. You are barely out of the house, and it has already completely vanished. As if you had only dreamt it. You can still feel the marks of the bark of the trunk on your neck, the thin scratches of the leaves on your arms. You fingers follow them : you’re not on your own.

It’s night outside, and you need to go hom now. You start walking down the streets. You’re lying to yourself. Your mind has learned this new particular skill in no time : he forgets to tell you are in the middle of labyrinth once again. And while you follow the black-bricked walls shining of dew, your mind is lining up your steps with the way created by the passing ivy. Your mind is sure that like the weeping willow, the ivy will know how to bring you back home. You must admit that it was a good choice. Because you finally are in front of your building. The frontage is made with the same black brick than the walls of the streets. You are a bit astonnished to see how everything is so wet. You haven’t heard the rain. There is no watter on the floor, and all of this seems too much. You try not to care. Anyway, you don’t have time for this, a new task is awaiting you. The door is locked, you must convince the door code to let you in. This kind of machine does not fit with the style of the building, but once again, you don’t have time for such questions. The true problem now, is that the door code is not working. You refuse to panic. You did not successfully come here to panic now. So you just find a way to hoppen the bow, and here you are, with your hands in the wires, looking how to untangle them. Obviously something might not be wired the right way. Something might be damaged. But you have no way to know what and why. There is no rule in this bunch of wires. And the more you stick your hands in the wires, the more there are wires. Your hands are burning, you might have earned a few electric shocks with all these frictions. You’re so convinced that there is no other way in, that you have no choice than fixing this, that the pain can’t reach your brain. And you keep going, convinced that you will end up finding the magic solution to connect the disastrous machine with the door. Sooner or latter, you will figure out how this works. In the meantime, blisters start appearing on your hands.

You’re surprised when the light goes on. You didn’t notice, but there is a window above the door. It’s where the light comes from, it spreads how it can on the entrance where you’re still fighting witht the machine. And so the miracle you did not expect anymore happens : a woman opens the door. She doesn’t have the finesse of the one in the house. You can say she is kind of sophisticated, but her face seems rough, or not well-designed. Her hair has the shape of a draft mass, like if they were drawn on the wall with chalk stick. But you don’t care. Because she lets you in. Nothing comes out of her. Neither hostility nor kindness. She looks like she acts only because it is what must be done. She opens the door and move to the side so you can come in, but more precisely, so you can have a perfect sight of what’s coming next for you. You have barely entered the building that you are petrified : stairs everywhere, leading to deep corridors et endless doors. You can’t make a move. It’s like your brain can not hold so many information, you can’t make a single move. You’re overwhelmed. Your eyes are getting insane, looking for a spot where they can start mapping the place. All you wanted, was to go home… You feel the tears flowing along your cheeks and you do nothing to stop them, you can’t do anything. You don’t have the strenght. They flow and flow, ready to sink the whole place. The woman puts her hand on your shoulder, and with an almost warming voice, she just says :

« You’d better get back to work now… »

When she gets out, she closes the door after her, leaving you on your own the entrance, starring this new labyrinth in wich you hope your house is. Your home. It’s only when your hand are strong enough to wip your eyes that you understand why the walls outside were so wet…

 

Labyrinthe(s) ?

Elle parle. Clairement elle te parle. Mais seuls quelques mots parviennent à se frayer un chemin jusqu’à toi. Tu concentres toute ton énergie sur ses lèvres. Si tu pouvais seulement tisser un fil entre sa bouche et tes oreilles, tout deviendrait plus clair. Mais des interférences semblent toujours vouloir s’imposer, brouillant ainsi la transmission. Tu cherches, forces ta conscience à rester focalisée, mais toujours ton attention est appelée ailleurs. Pourquoi étais-tu venu la voir déjà ? Qu’est-ce que tu fais là ? Et puis, es-tu vraiment arrivé les mains vides ? Non, sans doute que non. Tu avais forcément quelque chose avec toi. C’est la première fois que tu la vois, tu ne serais sans doute pas venu les mains vides. Alors, forcément, tu avais quelque chose avec toi, quelque chose liée à la raison de ta venue ici. Seulement voilà, tu ne te souviens plus ni de l’un, ni de l’autre. Et tu n’arrives pas à entendre sa voix. Ce qui est terriblement regrettable dans le fond. Parce que si tu pouvais l’entendre, tu finirais forcément par comprendre pourquoi tu es venu la voir. Essayes encore, peut-être qu’à force d’efforts… D’ailleurs, elle ne se formalise pas de ton silence. Peut-être qu’elle n’a pas conscience que tu ne l’entends pas. Ou peut-être qu’elle se fiche que tu l’entendes. Peut-être qu’elle t’utilise juste pour se vider. C’est ça. Tu es un conteneur dans lequel elle se déverse. Quand tu regardes autour de toi, tu comprends. La maison est tellement remplie… À se demander comment elle parvient encore à faire rentrer de l’oxygène dedans. L’espace est plein… paperasse… vaisselle, propre, sale, cassée… nourriture, entamée, en sachet, écrasée, fraîche, pourrie, moisie, oubliée, prête pour ce soir… vêtements… et tellement de choses que tu ne parviens pas à nommer. Des cheveux aussi… des poils ? Oui c’est ça, il y a des poils. Tu sens l’odeur des chiens, et comme une évidence, tu devines soudainement qu’il y a plus de chiens dans cette maison que de doigts sur tes mains. Tu n’as pas peur des chiens. Non. Le problème n’est pas là. Alors où est-il ? Pas très loin, tu le sens, là quelque part, coincé entre les piles de bordel sans nom…

Alors que tu cherches des yeux la solution à ce mystère, soudain sa voix te parvient, claire et précise.
« Deux heures. Ça serait bien qu’on se rencontre deux heures par semaine. »
Claire et précise comme une malédiction. Tu paniques. Ce n’est pas une idée. Tu ne sais pas pourquoi là non plus. Mais ce n’est pas une bonne idée. Tu voudrais lui expliquer, mais ta voix s’emmêle, bafouille. Ta langue a comme soudainement doublé de volume et les mots ne s’échappent de tes lèvres que par entrefilets timides. Elle ne semble pas s’en rendre compte. À moins que là aussi elle s’en moque. Tout comme tu ne parvenais pas à entendre sa voix, tu ne parviens pas à faire entendre la tienne. Elle se lève calmement, avec une grâce et une délicatesse que tu n’aurais pas imaginées jusque là. Ce geste simple suffit à te calmer. Là non plus, il n’y a pas d’explication raisonnable, simplement, la voir se dresser ainsi au dessus de la table semble ramener une sorte de cohésion à l’univers chaotique qui t’entoure. Malheureusement, cet instant de répit est de courte durée. Tu n’as pas entendu la voix, mais tu sais qu’on l’a appelée. Tu n’as pas entendu parce que c’est comme si chaque élément de cette maison avait une voix en train de l’appeler. Chaque objet abandonné, chaque brindille cherche son attention et l’appelle. À laquelle de ces voix répond-elle ? Tu ne sais pas. Elle te sourit, ravie que vous soyez tombés d’accord.
« Il faut nourrir les chiens ! »
Elle quitte alors la pièce, emportant dans son sillage toute la délicatesse de la pièce. Il ne reste rien ici. Rien d’autre que toi et les voix de toutes ces choses traînant au sol, attendant qu’on les ramasse, qu’on s’occupe d’elles. Mais ce n’est pas toi qu’elles veulent. Tu n’es qu’un piètre remplaçant à côté de l’élégante créature qui habite cet endroit. La maison toute entière te paraît soudain hostile. Tu sais maintenant pourquoi découvrir le nombre des chiens t’avaient pétrifié un instant plus tôt. Leur odeur est partout présente. Elle t’écrase. Elle hurle « c’est chez nous ici ». L’odeur te mettrait dehors dans l’instant si elle le pouvait. Les voix des objets délaissés viennent se joindre à la cacophonie sensorielle désireuse de te voir vider les lieux. Tu ne sais pas quoi faire. Tu ne lui as pas dit au revoir, tu n’as pas pu. Tu ne sais même plus pourquoi tu es venu, et voilà qu’il te faudra revivre tout ceci deux heures toutes les semaines, sans même savoir au nom de quoi. Il faut que tu partes. Au fond de toi, tu sais que ce sont des choses qui ne se font pas, qu’il faut dire au revoir. Mais ce n’est plus tenable ici, tu sens l’odeur devenir de plus en plus forte, les voix se faire hostiles, les murs se resserrer sur toi au point que l’air commence à manquer, il faut que tu partes.

Tu commences alors ta route. L’expression n’est pas exagérée. La maison est immense, un véritable labyrinthe. En fait, elle est tellement immense que plusieurs arbres ont déjà poussé à l’intérieur, poussant du même coup les tas d’objets contre les murs, défaisant un peu plus l’ordre qui aurait pu s’installer. Tu ne sais pas par où elle est partie. Et tu ne te rappelles pas comment tu étais arrivé dans cette pièce où tu discutais avec elle. C’est comme si tu n’avais jamais existé avant cette conversation avec elle. Comme si tu n’avais jamais entendu la moindre voix avant que la sienne ne se fraye un chemin vers tes oreilles. Tu ne comprends pas les règles de cet endroit. Tu erres plus que tu n’avances. Il faut pourtant que tu saisisses la logique des choses si tu veux pouvoir sortir. Ne disposant d’aucun indice, tu te décides à te fier à ton instinct et tu fuis l’odeur des chiens. À l’inverse du traqueur, tu redescends la piste qu’ils ont laissée, allant là où elle est toujours moins nette. Les murs te semblent de plus en plus serré sur toi. Le chaos ambiant se fait de plus en plus difficile à étiqueter. Les arbres sont de plus en plus épais, leurs racines de mieux en mieux installées. La lumière se fait plus rare. Tu commences à douter de ton choix… Peut-être que tu t’es enfoncé toujours plus profond dans la maison au lieu de te rapprocher de la sortie comme tu l’espérais. Tu arrives finalement à un saule pleureur. La lumière qui en émane adoucit enfin l’hostilité qui t’étouffe la gorge depuis qu’elle est partie. Ses longues branches soyeuses courent tranquillement le long des murs. Un courant d’air vient même se glisser entre elles, orchestrant alors une douce chorégraphie. Tu ne sais pas d’où il vient, mais tu te sens enfin apaisé. Tu viens alors t’adosser contre son tronc noueux. Tu relâches ta tête contre l’écorce et en apprécies le contact rugueux. Sans t’en rendre compte, et sans que tu ne l’ais vraiment voulu, tu t’endors.

C’est ce même courant d’air qui plus tard vient te réveiller. Les fines branches sont venues caresser ta peau avec toute la douceur dont tu la croyais capable tout à l’heure. Tu voudrais rester ici, tranquillement installé. Ne plus bouger, simplement profiter de cet instant de paix. Mais les branches se font insistantes : il faut que tu partes… C’est avec une tristesse résignée que tu te lèves. Tu sais que l’arbre a raison, il faut que tu partes. Devant la tristesse que tu affiches, le saule pleureur se refuse à te laisser partir seul. Ses branches s’élancent alors doucement, rampant le long des murs, choisissant avec soin les couloirs où s’étirer. D’autres viennent amicalement tenir ta main : tu n’es pas seul. Et ainsi, l’arbre te guide jusqu’à la sortie tant désirée. Tu n’as pas le temps de remercier le saule pleureur. À peine es-tu dehors qu’il ne reste plus aucune trace de la maison. Comme si tu n’avais fait que la rêver. Tu sens encore sur ta nuque les marques laissées par l’écorce du tronc, sur tes bras les fines griffures des feuilles. Tes doigts les caressent doucement : tu n’es pas seul.

Il fait nuit dehors, et il te faut maintenant rentrer chez toi. Tu commences alors à remonter les rues. Tu te voiles la face. En si peu de temps, ton cerveau a développé cette nouvelle acuité toute particulière : il omet de te signaler que tu es à nouveau au cœur d’un labyrinthe. Et tandis que tu longes les murs de briques noires luisantes de rosée, ton cerveau aligne tes pas sur le tracé du lierre qui passe là, sûr qu’à l’image du saule pleureur, la plante saura te ramener à la maison. Il faut te reconnaître que le calcul était bon. Car te voilà enfin devant ton immeuble. La même brique orne le fronton. Tu es quand même légèrement étonné de voir l’ensemble aussi mouillé. Tu n’as pas entendu la pluie. Il n’y a pas de flaque au sol, et pourtant tout cela semble trop. Tu essaies de ne pas y prêter attention. D’ailleurs, tu n’en as pas le temps, un nouvel obstacle s’offre à toi. La porte est fermée à clé, il faut réussir à convaincre le digicode de bien vouloir te laisser entrer. Un tel appareil jure avec l’architecture du bâtiment, mais là encore, tu n’as pas le temps de te poser de questions à ce sujet. Le véritable problème à l’heure actuelle, c’est que le digicode ne fonctionne pas. Tu refuses de paniquer. Tu n’es pas arrivé jusque là pour paniquer maintenant. Alors tu trouves simplement le moyen d’ouvrir le boîtier, et te voilà déjà les mains dans les câbles, cherchant comment les démêler. Vraisemblablement, quelque chose n’est pas branché correctement. Quelque chose est endommagé. Mais tu n’as aucun moyen de savoir quoi ou comment. Il n’y a aucune logique dans ce tas de fils. Et plus tu enfouis tes mains dans les câbles, plus il y en a. Tes mains te brûlent par endroit, sans doute as-tu récolté quelques décharges électriques à force de frictions. La douleur ne parvient pas à ton cerveau tant tu es convaincu qu’il n’y a pas d’autre solution pour rentrer, que tu ne peux rien faire d’autre qu’en passer par là. Et tu insistes, persuadé que tu finiras par trouver la solution magique pour rebrancher le sinistre appareil à la porte d’entrée. Forcément, à un moment ou un autre, tu finiras par comprendre la logique. En attendant, des cloques commencent à se former sur tes mains.

Tu es surpris par la lumière qui s’allume. Tu ne l’avais pas remarquée, mais au dessus de la porte se trouve une fenêtre. C’est de là que vient la lumière qui se déverse comme elle peut sur le seuil où tu te débats encore avec la machine. Se produit alors le miracle que tu n’espérais plus : une femme ouvre la porte. Elle n’a pas la délicatesse de celle dans la maison. Si on lui trouve une certaine élégance, voire une élégance certaine, ses traits semblent plus grossiers, moins bien esquissés. Ses cheveux forment une masse brouillonne, comme essoufflés à la craie sur un mur. Mais tu t’en moques. Car elle te laisse entrer. Il ne se dégage rien d’elle. Ni hostilité ni bienveillance. Elle semble agir uniquement parce que c’est ce qu’il faut faire. Elle t’ouvre et se déporte afin de te laisser le passage, mais surtout, une vue dégagée sur ce qui t’attend. Car à peine as-tu posé les pieds dans l’entrée que te voilà tétanisé : des escaliers partout, donnant sur des couloirs sans fond et des portes sans fin. Tu ne peux plus faire un pas. Comme si ton cerveau ne pouvait plus contenir autant d’informations, tu n’arrives pas à esquisser le moindre geste. Tu satures de tous les côtés. Tes yeux comme fous cherchent un point d’ancrage, un endroit où commencer à démonter ce lieu. Tout ce que tu voulais, c’était rentrer à la maison… Tu sens les larmes commencer à couler sur tes joues, et tu ne fais rien pour les arrêter, tu ne peux rien faire. Tu n’as pas la force. Elles coulent elles coulent, prêtes à inonder les lieux. La femme pose alors sa main sur ton épaule, et d’une voix presque chaleureuse déclare simplement :

« Il vaudrait sans doute mieux se remettre au travail maintenant… »

Lorsqu’elle sort, elle ferme la porte derrière elle, te laissant seul dans le hall d’entrée, à contempler ce nouveau dédale au milieu duquel tu espères pouvoir trouver ta maison. Ton chez toi. Ce n’est qu’au moment où tes mains trouvent la force d’essuyer tes yeux que tu comprends pourquoi les murs à l’extérieur étaient à ce point couverts d’eau…