Posts in Category: Chronique du vide

Les éclats dans le miroir

Dolores O’Riordan – October

Je ne sais pas. Moi tu sais on m’a habituée à ce que le monde soit noir. Une ombre. J’ai appris à n’être jamais plus qu’une ombre. À ne jamais rien attendre ni espérer ni vouloir. Juste accepter.

            Et pourtant… 

            Pourtant il y au milieu de l’ombre quelque chose qui s’use et fatigue. Il y a quelque chose qui s’étire tellement que sa nature même se trouble. Quelque chose qui meurt à petit feu sans même rendre compte. Quelque chose qui s’efface et s’étire et disparaît. Jusqu’à devenir transparent.
Des fois c’est ça. C’est tout moi. Une ombre transparente. Si transparente que même moi je ne me vois plus. Il n’y a plus rien derrière ni autour. Ombre transparente et translucide. Tellement que quand je me regarde dans le miroir, je suis incapable de me voir moi-même. Je ne vois plus que des éclats. Des envies que je ne me rappelle pas avoir formulées mais qui sont bien là. Et je leur cours après de toutes mes forces. Je voudrais déjà y être. Je voudrais les avoir déjà toutes remplies. Et puis finalement non, je recule, retiens le moment où elles se réaliseront. Parce qu’alors restera le doute immonde : et maintenant quoi ? Que faire une fois les envies remplies comblées satisfaites ? C’est quoi l’étape après ? Et puisque je ne me suis pas posé la question de ces envies, comment pourrais-je savoir ce qui vient après ? Je ne veux pas après. Alors là dans le miroir, devant ce visage de femme que je ne reconnais pas, je constate simplement les éclats d’envies que je n’ai jamais voulus, et qui sont pourtant les miens maintenant.
Dans le miroir, je ne vois plus que des éclats. Des pensées autres qui ne m’appartiennent pas, qui sont arrivées là je ne sais pas comment. Ces choses que je dis et pense et crois pourquoi ? Je ne suis pas sûre. Pourtant, il faudrait accepter de penser par ailleurs, il faudrait accepter l’insupportable manipulation. À quel moment m’a-t-on mis ces idées dans la tête ? Et pourquoi n’ai-je pas résisté plus ? Est-ce que je crois vraiment qu’il faut que je perde dix kilos, que la voisine est vraiment laide depuis qu’elle ne s’épile plus et que son copain est ridicule à mettre du vernis ? Dans le fond pourquoi ? Je me sens bien avec ces dix kilos. La voisine fait bien ce qu’elle veut de ses poils et son copain de ses ongles. Qu’est-ce que ça peut me faire ?
Dans le miroir, je ne vois que des éclats. De toutes les femmes que j’ai croisées connues considérées. Je compare. Je mesure. Je regarde à quel point certaines sont meilleures et de loin. À quel point je suis tellement loin derrière elles. À quel point il y aurait tant à changer dans cette vieille carcasse. Ont-elles fait de meilleurs choix que les miens ? Et lesquels ? Est-ce qu’elles avaient envie des mêmes choses que moi ? Envie vraiment ? Si bien qu’elles ont fini par l’avoir pour de vrai, alors que moi je suis toujours là, à chercher dans un miroir de salle de bain mal aménagée les traces de l’ombre translucide que je suis. Parce qu’elles, elles étaient vraies. Alors elles ont eu une vraie vie. Tandis que moi j’existe de moins en moins. Et puis il y a aussi toutes les autres. Je vérifie régulièrement à quel point je suis meilleure qu’elles. Parce que j’ai ma propre salle de bain avec son miroir au-dessus. Parce que ma peau est parfaite sous mon maquillage idéalement posé. Parce que mes vêtements sont toujours parfaitement en accord avec la tendance. Parce que j’ai toujours lu les livres qu’il fallait, vu les films qu’il fallait. Je dis toujours la bonne chose au bon moment. Jamais chez moi rien ne dépasse.

Parce que je suis transparente.

 Pourtant il y a quelque chose au milieu de l’ombre qui résiste. Qui refuse de se laisser coincer entre quatre murs. Quelque chose qui se cabre. Un épi, un poil incarné, un ongle cassé. Une remarque déplacée, un goût non attendu, une envie non validée. Quelque chose résiste encore et toujours. Comme un grondement venu de loin. Le bruit des vagues, loin très loin, au milieu de l’océan, et qui pourtant gronde dans l’estomac, juste sous la peau. Il suffirait d’y plonger les mains pour jouer avec l’écume du grondement. C’est là, c’est bien là. Derrière toutes les envies préconçues et les pensées prévues à l’avance, il y a l’océan qui gronde et appelle. Et le corps sait. La mémoire de l’océan se diffuse ici dans tous les éclats du miroir.
Quelque chose résiste. Dans l’ombre du miroir, quelque chose refuse la transparence. Quelque chose reste sombre, noir comme seul peut l’être le monde. Je sais que c’est là, derrière. Derrière la transparence translucide de l’ombre que je suis devenue, il y a la noirceur elle-même. La mienne. Celle de l’océan. Le grondement profond, déchaîné. Il y a dans le miroir, un bruit sourd qui se répand. Je le guette du coin de l’œil. Je lui souris. L’ombre dans l’ombre. Rester patiente, l’attendre. Sentir la vibration. Ne pas bouger pour ne pas perturber l’écosystème. Ne pas briser la délicate fracture sur le miroir. Simplement la suivre, jusqu’au bout. Trouver la sortie. Attendre qu’elle brise le miroir d’elle-même. Et s’incruster dans la faille après coup.

 Parce que je suis transparente.
Parce que je ne suis pas trop sûre de comprendre ce que je cherche dans le miroir.
Parce que je ne sais pas ce qui se cache derrière la couche de vide.
Parce que si je ne reconnais pas la femme dans le miroir, comment saurai-je quand je tomberai enfin sur mon visage ?

Pourtant il y a quelque chose au milieu de l’ombre qui grandit. La vague grandit. Le son grossit. L’écho devient persistant. La mélodie se dessine. Et je souris. Parce que là dans le miroir, alors que la fissure grossit, que le vernis s’écaille, je me dis peut-être qu’il y a une porte de sortie, qu’il y a une solution. Alors même que je ne connais pas le problème, je me dis que peut-être une solution existe.
Et tu vois, ça déjà, ça me demande un effort monstrueux. Me dire qu’il y a peut-être un autre monde de possible. Qu’il y a peut-être autre chose que juste la comparaison éternelle, la notation intériorisée, et ce vide qui me remplit toujours un peu plus alors que j’essaie de comprendre comment tout ça a pu atterrir dans mon miroir. C’est un effort monstrueux parce qu’il faut croire dans un autre chose avant même d’avoir bien compris ce qu’était cette chose-ci. Et putain ça fait peur et j’ai trop peur.
J’ai peur des éclats dans le miroir et de cette femme que je ne reconnais pas mais qui sait déjà tout. Les chemins bien tracés ont ça de confortable qu’il n’y a plus besoin d’y penser. Moi j’ai peur. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne suis qu’une ombre et je ne sais ni ce que je veux ni ce que je vaux. Je suis là et c’est déjà tout ce que je peux faire. Je ne peux pas plus. Mais ici, ça fait mal, ça ne suffit pas. Il faut bouger. Mais si je bouge, ce sera à moi de décider quel chemin prendre, à moi de dessiner le chemin en question. Putain j’ai trop peur.
Ça demande un effort monstrueux parce qu’il faut croire que les choses peuvent aller mieux quand tu as l’impression que ça fait tellement longtemps qu’elles vont mal que ça en est naturel maintenant. Et toi tu es qui pour changer la nature ? Petite chose fragile incapable de faire face à un miroir sans pleurer. Tu te cherches des excuses comme ça tout le temps. Incapable d’accepter ce que tu as, incapable de suivre leur chemin, et pourtant incapable de changer de destination. Comment tu veux atteindre l’océan quand tu te noies dans un verre d’eau ?  

Parce que j’ai peur putain.
J’ai peur d’être seule. J’ai peur que personne ne me suive dans ce monde-là. Parce qui pourrait bien être assez fou pour me suivre ? Parce que pourquoi qui que ce soit me suivrait moi ? Moi je ne suis rien. Juste une ombre translucide et transparente. Je ne reconnais pas la femme dans le miroir, je ne fais plus la différence entre son ombre et celle du monde autour d’elle. Et quand je regarde dans le miroir, quand je pense à toutes les autres, je ne peux que constater : qu’est-ce que j’ai de plus ? Pire : qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce qui m’appartient vraiment au milieu du miroir fissuré ? Est-ce qu’une ombre possède le corps qui la dégage ? Ou bien est-ce l’inverse.
Putain j’ai peur.
J’ai peur que si j’arrive un jour dans ce monde, il n’y ait personne d’autre. Parce que tout le monde aura eu peur. Ou parce que tout le monde aura changé d’avis. Tout le monde aura laissé tomber et j’aurais été la seule à ne pas suivre le mouvement. Ombre toujours en retard, toujours en décalage, j’aurais continué, entêtée, sur une route qui ne menait qu’à des champs vides, des forêts où les arbres qui tombent ne font aucun bruit et des mers d’huile. Je me serais battue pour atteindre ce monde, et une fois là-bas, il n’y aurait personne d’autre. Stupide idiote à toujours se croire meilleure que tout le monde pour au final ne rien changer. L’impasse dans tous les cas. La solitude dans tous les autres.
J’ai peur putain.
Parce que peut-être que ce monde n’existe même pas. Peut-être qu’on n’y arrivera jamais. Que c’est pas possible et qu’il faut accepter. Accepter d’être du mauvais côté de la ligne des discriminations, quelles qu’elles soient, et faire avec. Ou sans. Tout dépend comment on voit la chose.

 Sauf que moi je ne vois plus rien. Je ne vois plus rien d’autre que ma peur et l’océan qui bouillonne à grosses gouttes dans le fond de l’ombre et je ne sais pas quoi faire.  J’ai peur de changer parce que je risque de perdre le peu que j’ai, de plus jamais réussir à m’intégrer vraiment, de ne plus avoir de place nulle part parce qu’une fois que j’aurais craché sur le système, il me le fera payer.. J’ai peur de ne pas changer parce que je ne peux plus rester comme ça, dans cet état, à demi léthargique, complètement angoissée, maladivement vide… et transparente, remplie uniquement de ces choses qui ne m’appartiennent pas et me déforment de l’intérieur.

Il y a quelque chose dans l’ombre qui gronde.
Ma solitude toute entière.
La solitude de toutes les autres comme moi.
De tous les autres comme moi.
Et la souffrance à l’unisson de tous celleux qu’on a forcés au silence.
Quelque chose gronde.
Je commence seulement à réaliser que je fais partie du grondement, que je fais partie de celleux qui ont fissuré le miroir.
Et ça me fait peur.

La tirade de l’ombre [extrait NaNoWriMo 2017]

Igorrr – ieuD

 

La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Pas le montrer. Marche ou crève. Le long des rues l’inconnue se défile en silence. J’hésite. Quelque part à hurler. Auto-persuasion. Je n’ai pas peur je n’ai pas peur. Je marche exprès dans les rues non éclairées pour apprendre. À être plus forte et plus grande, à disparaître plus vite au besoin. Je m’habitue. Je suis une ombre. Je glisse je flotte, je n’existe pas. Je disparais déjà dans une rue. Je calcule. Je fais le gros dos. Je suis la chose la plus terrifiante de ces bois. Je le répète à l’infini. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus terrifiante de ces bois.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Plus solide encore. Hésiter, croiser les regards, y plonger, s’imposer. Fuir les regards, détourner la tête et le chemin. Itinéraire bis, dévié, falsifié. Recommencer. Trouver le chemin le plus court et changer d’avis car la nuit est claire, la lune est haute et dans un cliché parfait les étoiles brillent de mille feux, moi aussi. Être plus grande encore. Plus forte encore. Là dans les rues non éclairées. Marcher en claquant des talons, marcher sur la pointe des pieds. Glisser disparaître. Se fondre. Encore. Camouflage parfait. Encore. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus terrifiante de ces bois.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Je change de chemins souvent. Je compare. Je rallonge et raccourcis au besoin. Le poids du sac, arme ou boulet. La peur au ventre les ombres se tordent sur mon passage. Monstre réel ou cauchemar les yeux ouverts. Ce n’est pas moi qui ai voulu tout ça. Pourtant je suis là je continue. Sors pas de chez toi je me dis des fois. Mais je sors quand même et je joue à me faire croire que j’ai pas peur. Je passe exprès par les rues sombres pour m’épaissir la peau et la conscience. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus effrayante de ces bois. En vrai je ne veux pas rentrer chez moi. Pas maintenant. La nuit est longue, la lune est loin, la route est longue. Encore un peu, encore un instant. Encore un court, un très court instant avant que la rue ne me rappelle à l’ordre. Avant qu’elle ne clame mon nom un effort dans l’obscurité autrefois rassurante. Salope. Je sais comment je m’appelle la nuit.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. J’évalue en silence les ombres que je croise. Ennemie ou amie. Ombre dis moi qui tu es je saurai où me cacher. Ombre dis moi si tu vis dans la même rue que moi. Ombre dis moi si l’on peut se croiser sans encombre ou si je dois me préparer aux éclats. Ombre dis moi Salope si tu portes le même nom que moi. Ombre dis moi si tu es de ceux qui hurlent mon nom Salope à la grandeur des lampadaires. Ombre dis moi de quel camp tu es que je puisse choisir le miens. Ombre dis moi si tu nous pouvons marcher ensemble, si nous pouvons marcher encore, si toi et moi nous avons une chance de survivre à la nuit. Ombre s’il te plaît sois de ceux qui peuvent marcher avec moi. Ombre s’il te plaît ne dis pas mon nom Salope, et je ne dirai pas le tiens Salope. Ombre s’il te plaît laisse moi marcher avec toi. Ombre s’il te plaît ayons peur ensemble, qu’enfin je puisse montrer l’angoisse latente à quelqu’un, qu’enfin je puisse avouer les yeux dans les yeux la chair de poule et les mains qui tremblent, les ombres menaçantes et les clés entre les doigts même quand je ne suis pas si terrifiante au milieu des bois. Ombre je ne veux pas dire ton nom Salope, et si tu veux je regarderai ta peur dans les yeux, la reconnaîtrai comme mienne et promis je ne fuirai pas, je te montrerai comment les clés entre les doigts nous pouvons être la chose la plus terrifiante de ces bois. Ombre s’il te plaît ne sois pas de ceux qui hurlent mon nom Salope comme une invocation, ne me maudis pas au milieu de la nuit quand je ne suis plus si terrifiante que ça. Ombre s’il te plaît laisse moi rentrer chez moi quand j’en aurai assez de la nuit, pas avant, ne m’oblige pas à rentrer juste parce qu’encore une fois tu as crié mon nom Salope comme s’il t’appartenait. Ombre ne fais pas de moi ces créatures qu’on invoque en prononçant leur nom Salope au milieu des nuits où la lune est haute et les étoiles brillantes de mille clichés.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Car sinon la nuit ne viendra plus jamais pour moi. Je serai condamnée à vivre le jour. Et bientôt alors la nuit avalera le jour et il n’y aura plus non plus de jour pour moi. Il n’y aura plus rien à l’extérieur de mes quatre murs. Je ne serai plus qu’une ombre traquée, coincée entre ces quatre murs et une porte que plus jamais je n’ouvrirai. Et qui alors me raconteras l’odeur de la lune et des étoiles ? Et quelle longévité pour une ombre qui ne peut même plus voir la lumière du jour ?

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Alors je m’entraîne et m’épaissis la peau. Je gratte encore à l’intérieur l’angoisse et l’inexactitude. Je vais me tordre le corps et serai monstrueuse. Clés entre les doigts ou pas, je serai la chose la plus terrifiante de ces bois. Plus jamais personne ne dira mon nom Salope de peur de me voir apparaître. La bave aux lèvres et le sang aux dents je serai bien plus qu’une ombre. Je serai l’Ombre elle-même. À mon tour je ramperai derrière les lampadaires, arpenterai les rues à mon plaisir et chasserai de mon territoire tous ceux qui refuseront de plier le genou devant moi. Je grincerai des dents et craquerai mes phalanges. Je n’aurai plus mes clés entre les doigts car partout ce sera chez moi car le monde m’appartiendra. Plus jamais alors je ne ferai le moindre effort pour partager. Je traquerai à mon tour les ombres la nuit. Ces petites ombres inconnues qui fuient dans les ruelles, loin de moi, croyant m’éviter, croyant échapper ainsi à mon regard et mes dents. Je serai prédateur et je compte bien dévorer toutes les ombres qui auront le malheur de croiser ma route.

            Sauf que la nuit j’ai peur et il ne faut pas le dire. Ombre s’il te plaît, tant que nous sommes dans le même camp, dans la même équipe, et potentiellement dans la même rue, il faut que tu me dises mon nom. Celui qu’enfin je pourrai utiliser en rentrant chez moi. Celui qu’enfin je pourrai porter sans crainte et sans rancune. Ombre s’il te plaît, dis moi par où passer pour ne plus être en colère et ne plus avoir peur. Je ne sors plus par envie, uniquement par revanche, pour prouver au monde à quel point ma peau est épaisse. Je prends les rues non éclairées pour prouver encore une fois que ma peau est dure comme la pierre. Ombre s’il te plaît dis moi que tu sais comment ne plus avoir peur. Ombre s’il te plaît dis moi que toi aussi. Toi aussi la colère et la peur. Toi aussi tu as perdu ton nom aux invocations des prédateurs Salope. Toi aussi tu ne passes par les rues non éclairées que pour te prouver que tu peux encore le faire. Toi aussi quand tu ne le fais pas tu as l’impression d’abandonner, de déclarer forfait, de perdre un bout de la nuit. Toi aussi tu estimes et projettes et calcules et dévies et raccourcis et rallonges le chemin au besoin. Toi aussi les clés entre les doigts tu es la chose la plus terrifiante de ces bois.

           

            S’il te plaît, dis moi tout ça.

            Dis moi que toi aussi. Que je ne suis pas seule.

            Dis moi que toi aussi la nuit tu as peur même s’il ne faut pas le dire.

            Dis moi je t’en prie que nous puissions avoir peur ensemble

            Pour enfin ne plus avoir peur du tout

            Dis moi la rancune et la colère

            Dis moi qu’ensemble nous pourrons un jour passer d’ombre à prédateur nous aussi

            Dis moi que rien n’est écrit et que nous pouvons encore

            La bave aux lèvres et le sang entre les dents

            Etre aussi terrifiante que le monde puisse être

            Dis moi que toi aussi tu aurais voulu qu’il y ait une autre voie que celle-ci

            Celle de la peur et de la colère

            De la rancune et de la vengeance

            Dis moi que toi aussi tu voulais croire à autre chose

            Mais que tu es fatiguée

            Aussi fatiguée que moi

            Et qu’il est temps enfin

            Que toi et moi nous ayons un nom

            Un autre nom

            Un vrai nom

 

            Salope…

            Toi et moi jusqu’au bout de la nuit, nous ne sommes que des ombres loin de chez elles, et aussi terrifiantes que nous puissions être, nous ne serons jamais rien d’autres ici bas…

Isn’t it enough ? [version bilingue]

[TW : viol / rape]

The world is burning
and I’m burning with it

Today
my friend got raped
and asked me for ice cream
mango ice cream
She told me to check the label
gluten free
milk free
You know, allergies

Today
my friend got raped
and when the tears finally stopped
she asked for ice cream
because it was too late
there was nothing else to do

Today
My friend got raped
and she wants 3 000 showers
She can’t remember the night
but flashes of two showers at his place
« only 2 998 showers left to go »
I put my schoes on
and searched for mango ice cream
one week before November
there was nothing else to do

The world is burning
and I’m burning with it

Another one bites the dust
I walked and walked
looking for ice cream
mango ice cream
without milk
without gluten
and all I could think was this line

Another one bites the dust
They told me feminists are waging war on men
They tell this when all of this is going on
when my friends are falling
one by one
under the hands of blind men
They tell this when they started it all
and one by one
my friends are falling
another one bites the dust
and for fuck’s sake
why is it so hard to find mango ice cream in November
when it’s all you can do ?

Another one bites the dust
I can’t cry
I have to stand
I have to listen
I see her pain
her tears
her anger
and the 2 997 showers left
and I have to walk
and tell stories
and teach English
and buy mango ice cream
with no gluten
with no milk
in November

Today
my friend got raped
another one bites the dust
and they tell me
I’m the one waging war
when all my friends
are falling one by one
and it’s hell to buy mango ice cream
just because it’s almost November…

The world is burning
and I’m burning with it

Le monde brûle
et moi avec

Aujourd’hui
on a violé mon amie
et elle m’a demandé de la glace
de la glace à la mangue
Elle m’a dit de vérifier les étiquettes
pas de gluten
pas de lait
Problème d’allergies

Aujourd’hui
on a violé mon amie
et quand les larmes se sont enfin arrêtées
elle a demandé de la glace
parce qu’il était trop tard
et qu’il n’y avait plus rien à faire

Aujourd’hui
on a violé mon amie
et elle veut 3 000 douches
Elle ne se souvient pas de la nuit
des flashes seulement, deux douches chez lui
« plus que 2 998 douches à prendre »
J’ai mis mes chaussures
et suis partie chercher de la glace à la mangue
une semaine avant novembre
parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire

Le monde brûle
et moi avec

Another one bites the dust
J’ai marché et marché
à la recherche de glace
de la glace à la mangue
sans lait
sans gluten
avec juste ce vers coincé dans la tête

Another one bites the dust
Ils disent que les féministes sont en guerre contre les hommes
Ils disent ça alors que ce genre de chose arrive tous les jours
que mes amies tombent
les unes après les autres
sous les mains d’hommes inconscients
Ils disent ça quand ils ont tiré les premiers
et une par une
mes amies tombent
une autre mord la poussière
et bordel de merde
pourquoi c’est si dur de trouver de la glace à la mangue en novembre
quand c’est tout ce que tu peux faire ?

Another one bites the dust
Je ne peux pas pleurer
je dois tenir
écouter
j’entends sa douleur
ses larmes
sa colère
et les 2 997 douches qu’il reste à prendre
et je dois marcher
et raconter des histoires
et donner cours
et acheter de la glace à la mangue
sans gluten
sans lait
en novembre

Aujourd’hui
on a violé mon amie
une autre mord la poussière
et ils me disent que
c’est moi qui lance la guerre
quand toutes mes amies
tombent les unes après les autres
et que c’est l’enfer de trouver de la glace à la mangue
juste parce qu’on est presque en novembre…

Le monde brûle
et moi avec.

00h08 Et si ? – Paranoid Thought Process

Kati Ran – Suurin

Un choc contre le mur. Sans doute un écho, une porte claquée un peu trop vivement dans le couloir. Des bruits de pas. Des voix. Des échos, toujours plus d’échos, qui rebondissent sur les murs. Tu les sais ramper le long de la paroi. Mais c’est loin. C’est dans le couloir. Loin. Enfin loin, qu’on s’entende bien, l’appartement est petit, d’ailleurs, c’est à peine si ça s’appelle un appartement. C’est un placard en forme d’appartement. Les placards ont ça de pratique qu’on peut s’y réfugier, se cacher du monde. C’est comme ça que tu es arrivé là. Pour te cacher. Le problème des placards, c’est qu’ils sont petits. Alors le couloir n’est jamais vraiment très loin. Et ça tu vois, ce n’est pas très rassurant. Parce que déjà, les échos se rapprochent, et les draps bougent.

Et si

il était de retour, prêt à t’arracher la jambe ou une côte ? Ça ne demanderait pas beaucoup d’efforts. Tu peux déjà sentir la main qui saisit ta cheville, la torsion, la tension, la scission. Aucun effort, vraiment. T’es mal foutu mal fini toute façon. D’une simple friction tu te déchires en lambeaux ensanglantés. Les échos se répandent et déjà voilà qu’ils sont passés de sous la peinture à sous ta peau. C’est vicieux un écho, ça ne se montre jamais au grand jour. Ça reste bien à l’abri. Ça vibre sous la peinture et si tu te colles trop au mur ça te déchire la peau pour se mettre au chaud. Et si tu ne colles pas le mur, c’est lui qui te trouvera. Qu’est-ce qu’on arrache aujourd’hui dis moi ? Les draps ont bougé, il est temps.

Et si

ça pouvait être encore pire ? Je trouve que pour le moment ça va. Une jambe potentiellement sacrifiée et de la peau déchirée, ça va. Enfin sauf si tu commences à mettre du sang partout. Ça a toujours le don d’énerver tout le monde. Tu comprends, ça tâche, ça sèche et ça s’incruste. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ça après ? Tu sais, si on t’a collé dans un placard c’était pour te voir disparaître. Et les gens qu’on veut voir disparaître, on n’a pas envie qu’ils laissent du sang partout sur les murs comme ça. C’est pas hygiénique. Alors si tu pouvais avoir l’obligeance de bien vouloir te faire encore plus petit que ça. Aller. De toute façon, tu penses pouvoir t’en sortir comment ? Aller, encore plus petit que ça, sinon c’est pas ta jambe qu’il prendra la prochaine fois. Encore plus petit, ou les échos vont rentrer encore plus profond. La peau les os le sang, la routine habituelle. Je devrais même pas avoir à t’expliquer ça.

Et si

les plantes carnivores se remettaient à pousser ? Les draps c’était peut-être elles en fait. Ou lui. Ou les deux. Va savoir. Tu les sens non ? Les tiges qui s’allongent, qui poussent et tirent. Tu sens le grondement léger de la végétation qui s’étire. La faim qui se répand entre les murs. C’est petit un placard. Il va vraiment falloir se faire beaucoup plus petit que ça. La jambe arrachée la peau déchiré et la bouche dévorée. Les plantes ont toujours faim. Il leur faut un temps infini pour digérer. Ça tombe bien, tu as tout le temps du monde. Alors qu’elles t’avalent morceau par morceau, qu’elles mettent un temps à finir à te réduire en miettes, ça ne devrait te poser aucun problème. Elles en ont tellement envie, tu comprends, elles ont tellement faim, et toi, il faut bien que tu serves à quelque chose. De toute façon, c’est pas comme si ça intéressait qui que ce soit non ? Sinon tu serais pas seul comme ça, à essayer de te faire le plus petit possible dans le fond d’un placard pour échapper à tout un paquet de prédateurs qui n’attendaient qu’une chose : que tu fermes les yeux. Non, ça n’a pas de sens. Si ça avait du sens, tu ne serais pas seul comme ça.

Et si

ils avaient menti ? C’est facile de dire qu’ils seront là. C’est facile de dire qu’ils t’écoutent. Tout ça c’est facile. Tout ça c’est que des mot. Et c’est même pas les bons. Alors, comment ça tâche la solitude ? Tu fais la différence entre les tâches de sang sur les murs et les tâches de solitude dans le sang sur les murs ? Tu crois qu’il y en a une ? Parce que s’il y avait vraiment une différence entre la solitude et ton sang, ça devrait pas faire mal comme ça que le sang circule dans tes veines. Tu crois pas ? C’est fait pour ça normalement, donc ça devrait pas faire mal comme ça. Soit tes veines sont mal foutues, soit ton sang est mal foutu. Choisis ton camp. Alors à ce stade, peut-être que c’est de la solitude qui te coule dans les veines. Pure, acide, liquide. Ou bien ils mentent tous, tous autant qu’ils sont. L’éternelle histoire, tu connais la chanson normalement. Ils mentent, et comme ça tu fais tout ce qu’ils veulent, et après, ils se barrent. Tu n’es qu’une transaction.

Et si

tu n’existais purement et simplement pas ? Parce que s’ils ne mentent pas, parce qu’ils ne peuvent pas tous mentir à la fois pas vrai, s’ils ne mentaient pas, alors tu ne serais pas seul comme ça à une heure pareille à te faire lentement dévorer parce que tout ce que ton lit veut bien vomir. Simple équation. D’ailleurs, tout ça n’a pas vraiment de sens non plus, si on veut bien prendre la peine d’y réfléchir deux minutes. Et comme tu n’as rien d’autres à faire que de m’écouter ou te laisser bouffé on va dire que tu as deux minutes. Tout ça n’a aucune logique. Tu ne peux pas regarder ta propre tête rouler sur le sol de la cuisine indéfiniment. Tu dois bien pouvoir comprendre ça non ? Alors forcément, si ce qui t’arrive n’est pas possible, si ceux qui devraient être là ne le sont pas, forcément, ça doit vouloir dire que tu n’existe pas. Tu n’es qu’une illusion, un putain de mensonge, une histoire qu’on se raconte la nuit pour s’endormir et se sentir moins seul. C’est logique alors que le monde dégénère à la nuit tombée, parce que quand tout le monde dort, tu n’as plus lieu d’être, tu n’as plus aucun sens. Disparais.

Et si

on t’ouvre le ventre ça fait mal ? Est-ce qu’un mensonge recouvert de peau comme toi ça peut avoir mal ? Est-ce que ça se vide de ses entrailles si on lui ouvre le corps en deux ? Est-ce que tu cries quand on t’arrache des morceaux ? Est-ce que tu pleures ? Est-ce que tu perds vraiment tant de sang que ça ?

Non ?

Tu vois, t’existes pas en vrai.

Menteuse.

The so called cold [version bilingue]

Evanescence – Missing

Can you hear the lost souls ?

We’re all grieving
And crying
For things we cannot name

We’re all alone
We’re all alone in this together
So when we cry
We can’t hear others crying

A million tears
A million nights
Won’t erase the blood on our hands
A million tears
A million nights
We’re still fighting the silence of our home
Still struggling with the violence of our heart
A million tears
A million nights
Are still not enough

My eyes stay open at night
‘Cause i can hear the lost souls
Night after night
My eyes face the dark

No one hears me cry
No one can hear the cries at night
No one is heard at night

We’re all alone
Grieving
Trying
Alone
In the deadly cold night

There is à cold so cold
You think it’s hot
So hot you get naked
Until the cold bites you to death

We’re all alone
Crying in our deadly cold night
No one can hear you
No one is strong enough
We’re all alone together
Together in our deadly cold night

A million tears
A million nights
Maybe we’ll learn how to live
A million tears
A million night
Until we reach other souls
A million tears
A million nights
Until we seize the hand we can’t see
A million tears
A million nights
Being lost and alone
A million tears
A million nights
Before the sun comes up
And the deadly cold night comes to an end
And we survived
Together.

Can you hear the lost souls ?


Entends-tu les âmes perdues ?

Nous souffrons 
Et pleurons tous
Des choses qui ne peuvent être nommées

Nous sommes tous seuls
Tous seuls ici ensemble
Alors quand nous pleurons
Nous ne pouvons entendre les autres pleurer

Un million de larmes
Un million de nuits
N’effaceront pas le sang sur nos mains
Un million de larmes
Un million de nuits
Toujours nous affrontons le silence de nos maisons
Toujours nous luttons avec la violence de nos coeurs
Un million de larmes
Un million de nuits
Ne suffiront pas

Mes yeux restent ouverts la nuit
Car j’entends les âmes perduse
Nuit après nuit
Mes yeux fixent les ténèbres

Personne ne m’entend pleurer
Personne n’entend personne pleurer la nuit
Personne n’est entendue la nuit

Nous sommes tous seul
À souffrir
À essaye
Seul
Dans la nuit mortellement froide

Il existe un froid si froid
Que tu penses qu’il fait chaud
Si chaud que tu te déshabilles
Alors le froid te ronge jusqu’à la mort

Nous sommes tout seul
À pleurer nos nuits mortellement froides
Personne ne peut nous entendre
Personne n’est assez fort
Nous sommes tous seul ensemble
Ensemble dans nos nuits mortellement froides

Un million de larmes
Un million de nuits
Peut-être apprendrons-nous à vivre
Un million de larmes
Un million de nuits
Jusqu’à trouver d’autres âmes
Un million de larmes
Un million de nuits
Jusqu’à saisir la main que nous ne pouvons voir
Un million de larmes
Un million de nuits
À être seul et perdu
Un million de larmes
Un million de nuits
Avant que le soleil ne vienne
Et que la nuit mortellement froid ne touche à sa fin
Et que nous ayons survécu
Ensemble.

Entends-tu les âmes perdues ?

2h29 – 4h56 Sounds of night

Switchblade Symphony – Gutter Glitter

Les os en tessons de verre
Depuis quand ?

La dissolution se fait lente et efficace. Le corps s’alourdit autant qu’il s’efface. Le corps supplie autant qu’il oublie. Et toi au milieu tu comptes les tessons de verre. La conscience en charpie. Les larmes dans la gorge. Le temps vrille à la périphérie.Tu vois les images, ou plutôt tu les devines. Tu les sens sur ta peau. À leur contact tes muscles se raidissent et la nausée monte.

It’s Monster Time
Darling
Hide your kids hide your wives
The monsters are coming for you sweatheart

Les sons rebondissent et s’abîment. Toi au milieu tu ne peux plus bouger. Le corps se traîne d’un poids incalculable, et toi toujours à la traîne, tu ne parviens pas à rassembler les images. Au loin les incendies ravagent ce qui peut l’être. Au loin la mémoire gronde, la menace se précise. La peau retrouve les sensations. Les tessons de verre se multiplient. Il y a quelque chose à la périphérie de la conscience. Tu sais qu’il faudra en passer par là, qu’il faudra affronter les monstres et se frayer un chemin au milieu des rangées de dents qui n’attendent que toi.

Du wartest für ein Horizont, der nicht kommt.

La peau se souvient. Les langues de feu bien coincées dans ta gueule, lovées tout au fond de ta gorge. À attendre que tu étouffes, à attendre que tu ne puisses plus jamais prononcer le moindre mot. Les tiens vont mourir tu sais. les langues de feu brûleront tout et tes mots mourront. En cendres éparpillées dans l’estomac. En pourriture glissant dans les veines. Les langues de feu brûleront tout et tes mots mourront. Et toi avec.

It’s Monster Time
And you’re one of them
It’s Monster Time
Burn down the bridge
Rip your skin off
Der Horizont wachtet nicht
Der Horizont will dir nicht
Die Nacht kann nicht mehr enden

De loin en loin les échos. De près en près la douleur. Le noir et la solitude. Le froid et la solitude se confondent. Les muscles s’atrophient. L’appel du sang toujours plus fort. Peut-on éteindre l’incendie avec du sang ? Combien faudra-t-il que tu en verses pour espérer calmer la brûlure ? Les échos se mélangent se perdent et tes mots avec. Déjà tu ne vois plus les lignes dans ta tête. Les phrases se superposent se confondent et tout disparaît. The London Bridge did fall. Alors les langues de feu progressent, atrophiant ta syntaxe et ta mémoire, réduisant tes pronoms à néant. Les langues de feu bientôt jusque dans la conscient t’auront détruit de l’intérieur. Leur langue de feu. Dans ta tête.

Et la terre s’éloigne. Et le coeur n’y est plus.
Et le bruit grandit. Sans source naturelle.
Et le corps se dissout. Pas de limite garantie.
London Bridge is falling down
Falling down
Falling down

Take the key and walk along
walk along
Et les langues de feu brûlent. Et ta langue fond
À vue d’oeil
Bientôt plus rien

Dis moi pourquoi année après année elle pleure dans les murs sans que jamais tu ne trouves la réponse à ses larmes ? Dis moi quels mots te manquent-ils pour l’arrêter ? Dis moi quand ils t’auront tout brûlé, qu’est-ce que tu lui diras ? Quand ils t’auront brûlé toute entière, ils écriront quoi sur ta pierre ? Dans leur langue de feu qui mangera alors et la pierre et tes restes, pour que jamais ô grand jamais tu ne puisses plus dormir.

Alors au coeur de la nuit, la solitude te crible d’éclats de verre, et tu attends. Attends que le jour se lève, que le pont s’effondre pour de bon, que l’incendie meurt tout seul, que la douleur s’arrête de ne plus rien avoir à amoindrir. Que les monstres peut-être choisissent un autre disciple. Et s’il était déjà trop tard ? London Bridge is falling down. Si déjà leurs langues de feu t’avaient brûlé toute entière, te laissant coquille vide en proie aux échos de passage ? Si déjà leurs langues de feu avaient détruit tous les ponts et que plus jamais elle ne puisse arrêter de pleurer dans les murs ? Si déjà leurs langues de feu avaient réduit le jour à néant ?

Si seulement tu avais des mots suffisamment forts pour dire tout ça. Si seulement tu avais une grammaire suffisamment solide pour porter ton corps à ta place. Si seulement une syntaxe parfaite pouvait donner sens à ta conscience. Si seulement le jour pouvait manger la nuit.

Mais ton corps brûlé au milieu de la nuit cherche des mots en cendres pour cacher le goût du sang qui lui brûle la langue. La nuit s’éternise, les échos gonflent, les ponts s’écroulent au loin, elle pleure dans les murs, et à petits feux, tu meurs de solitude de n’avoir pas su dire. Tu sais que la mémoire va s’ouvrir, bientôt. Qu’elle videra des images d’un temps où les mots n’existaient pas. Et alors à ce moment, à ce moment uniquement, tu sauras ce que leurs langues de feu t’ont vraiment fait.

Take the key and walk along
Walk along

walk along…

Data Dance

Eurielle – City of the Dead

Aujourd’hui 2 août, nous avons usé les ressources de la planète pour l’année. Et de fil en aiguille, pour des raisons non poétisables en cet instant, te voilà plongeant tête baissée dans ta boîte mail, le doigt sur la touche supprimer. La tâche est monotone, et pourtant le voyage prend des proportions imprévues. Parce qu’en presque sept ans, c’est fou ce qu’une boîte mail accumule…

Tu retrouves les amis perdus de vue. Ou bien avec qui le mode de communication a changé. La surpuissance de Facebook et Twitter aidant, les conversations se sont délocalisées. Il y a ceux aussi qui ne te parlent plus par mail parce qu’ils sont devenus plus. Tu retrouves les mails de ces débuts de relation hésitants. Ces moments où chacun cherche ses marques, les limites et espaces à respecter. Tu vois au fur et à mesure des échanges et années qui passent, les phrases se faire moins ampoulées, moins froides. Tu vois apparaître des récurrences, un langage codé, des références communes. Tu vois les échanges se faire de moins en moins superficiels pour attaquer le fond des choses. Pour finir par les appels à l’aide, pour un petit service ou une énorme urgence. Les petites pensées rapides aussi, les invitations, les fêtes qu’on organise à plusieurs. Les étapes qui se marquent comme ça de célébration en célébration. Tu revois ainsi chacun grandir et franchir les étapes de son propre parcours dans lequel tu es parfois simple témoin, parfois acteur essentiel. Tu souris beaucoup, content de voir le chemin parcouru par chacun.

Tu retrouves les mails de rupture, l’engueulade fatidique qui met fin à une amitié datant d’avant les réseaux. Parfois la violence d’un blocage systématique, d’autres fois la douceur larmoyée d’un au revoir. Les raisons ne sont pas toujours très claires, beaucoup de non dits, et surtout beaucoup de vie en dehors de ce simple espace virtuel. C’est presque rassurant, gmail n’a pas encore englouti toute ta vie. Malgré les lacunes, tu retrouves sans mal l’étendu du désastre. Tu te demandes pourquoi tu n’avais pas déjà supprimé ces douleurs-là.

Tu retrouves l’ex bien sûr. La logique du duo voulait que beaucoup de vos communications passait par là. Bien entendu, les plus violents, ceux de la fin, ont déjà disparu depuis longtemps. Réflexe salutaire sans doute. Tu retrouves quand même avec le sourire quelques mots doux. Tu es quand même content de t’être laissé ces petites perles pour des jours comme celui-ci. Content aussi de constater que tu peux revenir dessus sans douleur, que tu peux maintenant te souvenir en majeure partie des bons moments plutôt que des mauvais. En tout logique, tu retombes sur le mail où vous vous étiez autorisés à recommencer à vous parler un peu. Mots dans le vent, ni toi ni lui n’a donné suite. La vie. Les regrets. Ou autre. Pas vraiment de réponse. Sourire quand même, c’est déjà une meilleure fin que celle écrite deux ans plus tôt.

Tu retrouves tous les projets auxquels tu a pris part. Un coup de pied dans l’ego. Les acteurs prêts à te suivre pour n’importe quel projet. Les coups de main pour des traductions, qui de fil en aiguille t’amènent à être interprète. Les textes qu’on t’envoie pour apprentissage. Les débats sur des costumes, des décors, des morceaux. Les textes à quatre mains. Les relectures contre bière et cookies.Les mails de tous les élèves que tu as aidés. Si certains noms sont flous, d’autres sont très clairs. Les noms se sont perdus, mais tu te souviens leur parcours, leur difficulté, leur motivation, la petite chose qui les faisait briller et que tu voulais qu’ils voient aussi. Évidemment, tous les mails de refus de candidature, mais toutes les candidatures aussi. Petit à petit le statut qui grandit.

Tu retrouves les mails où ta directrice de recherche te vouvoyait encore. Les mails d’absence des enseignants qui deviennent des mails d’invitation à des réunions de laboratoire, des colloques. On t’invite à t’intéresser à différents événements dans l’espoir d’un jour y prendre part. Aux newsletters de musiciens s’ajoutent celles des théâtres et universités, des organismes de recherche auxquels tu espères pouvoir prendre part un jour. Les mails impersonnels s’adressent maintenant directement à toi, te demandant ton avis, ou t’invitant à partager une invitation autour de toi.

Tu retrouves aussi tous les mails de confirmation de covoiturage, finalement tu as plus bougé que tu le pensais. Les mails de confirmation de commande, des Tshirts souvent, depuis que tu as décidé que tu en avais marre d’essayer d’être une fille. Tout aussi fréquemment des albums, nouvelles sorties ou pièce rare, des livres, souvent pour la thèse. Tu vois les titres évoluer avec tes goûts et ta pensée. Apparaissent aussi les newsletters féministes, tu les vois apparaître et disparaître en fonction des préférences et croyances que tu affines de plus en plus.

Tu retrouves les mails de ta mère. Beaucoup. Non, elle n’est jamais partie finalement. Ceux de ton père. Moins, plus timide, moins bavard, mais qui vise juste malgré tout. Encore plus rare, ton frère. « Parce que tu reçois pas les MMS ». Son chat, le tiens. « Merde, on est adulte en fait maintenant qu’on a nos propres chats. »

En sept ans de mail, tu retrouves un parcours tracé à grand peine, mais tracé quand même.
Tu hésites un instant, l’envie de recontacter tous les noms que tu as croisé dans cet étrange périple numérique, s’assurer que tout le monde va bien, voir ce qu’ils deviennent, avant d’à nouveau disparaître dans le tourbillon numérique.