Posts By Dandelion

La colère, le féminisme, les hommes blancs cis hétéro et plus si affinité.

J’ai tellement à dire que je ne suis pas sûr d’où je suis sensé commencer cet article. Il faut dire aussi que ça fait un an que je le rumine, que je le réfléchis. Parce qu’à la base, il y a une interrogation de mon frère suite à deux vidéos de Marion Séclin sur qui l’internet tout entier est tombé parce que diantre, elle s’énerve ! Et ça c’est mal. Comment voulez-vous qu’on comprenne quoi que ce soit si elle s’énerve ? C’est pas pédagogique. Et puis elle confond tout.

Mais le fait que quand tu démontes tout le truc, c’est plutôt ceux (ou en tout cas la plupart de ceux) qui lui sont tombés dessus qui mélangent tout, et valident ainsi l’argumentation, et sa forme. Alors on va essayer de démêler tout ça..

Tu sais que je suis très en colère quand je laisse tomber les chatons mignons.

Commençons par facile : la Pédagogie.
Oh qu’il est doux qu’il est beau l’argument de la pédagogie ! D’autant plus pervers qu’il n’est pas complètement faux. En effet, si vous voulez expliquer quelque chose à quelqu’un, il est en général admis que lui gueuler dessus ou l’insulter est une plutôt mauvaise idée. Le rabaissement systématique, l’humiliation ou encore la condescendance sont généralement reconnus comme de mauvais, de très mauvais moyens d’éducation. Je ne vais pas vous faire pas un cours sur les angoisses que se traînent les enfants élevés à grands coups de brimades, les souffrances infligées par des profs maladroits ou volontairement mauvais. Je vais honteusement partir du principe que c’est un postulat de base. En général, quand tu veux expliquer quelque chose à quelqu’un, qu’il s’agisse d’un théorème de math, de pourquoi mettre le hamster dans le congélateur c’est mal ou de pourquoi la peine de mort c’est mal, c’est mieux de le faire avec compréhension, patience et empathie. On est tous d’accord sur ça.

Mais ça ne veut pas dire qu’à l’occasion il n’est pas nécessaire de taper du poing sur la table.
Cette année j’ai donné cours à l’université à trois groupes différents. Pour deux d’entre eux, ça s’est très bien passé. Le troisième était infernal, insupportable, bruyant, dissipé, irrespectueux. Ma collègue et moi avons dû mettre en place des règles plus strictes pour permettre aux éléments motivés de pouvoir travailler. Et puis un jour, l’insomnie de trop, l’irrespect de trop. J’ai purement balance à trente élèves de fermer leur gueule (sic) « C’est quelque chose qu’on apprend en CP. En cours, quand quelqu’un parle, vous vous taisez. Vous êtes grands maintenant. Fermez. Vos. Gueules. » Bien entendu, il n’y a là pas de quoi être fier. Mais quand tu as usé toute la communication non violente du monde, toutes les approches et techniques, et qu’en face ça ne bouge toujours pas, clairement dire aux gens qu’ils déconnent à plein tube reste la solution la plus efficace. Est-ce que ça a marché ? Oui et non. Certains se sont effectivement calmés, une prof d’université n’est pas sensée parler comme ça, ce décalage dans la violence a permis de redessiner une limite. Il a aussi permis à ceux qui voulaient bosser de voir que je prenais le problème en compte. Même si on ne va pas se voiler la face, les pires sont rester pénibles…. mais ce sont pris une taule à leur exam parce que parfois il y a quand même une justice dans le monde.

Mon intervention coléreuse n’a donc pas résolu le problème, en tout cas pas complètement. Mais elle a clairement posé qu’il y avait un problème. Les personnes qui en souffraient se sont senties soutenues. Certains ont pris acte et ont rectifié le tir. Les autres ne se sont tout simplement pas senti concernés. Pour eux, ils n’étaient pas le problème. Mon cours ne servait à rien, et donc par extension moi non plus. Il n’était donc pas nécessaire, d’obéir aux règles basiques d’un cours. Il n’y avait donc, dans leur vision des choses, pas de problème.

Quand tu te dis qu’un exemple ne ferait pas de mal…

Si tu crois que je digresse lecteur, tu sous-estimes amplement ma capacité à filer les métaphores. Le problème de mes étudiants étaient donc de ne pas considérer leur attitude comme un problème. Au cas où cette mise en parallèle de pattern serait encore trop subtil, mettons les pieds dans le plat : beaucoup d’hommes (cis blancs hétéros) ne réalisent pas qu’ils font partie du problème. Je dirais même la plupart d’entre eux. Loin de moi l’idée de les réduire tous à des petits cons d’ado en pleine crise (même si c’est tentant)(affreusement tentant), mais il faut bien admettre que beaucoup n’arrive pas à comprendre ça : qu’ils sont une partie active du problème. Tranquillement mais sûrement, nous arrivons à ces merveilleuse notions que sont la culture du viol, l’oppression et compagnie. En bonne partie pour démonter le discours suivant : quand on dit à un moment que son discours et / ou son comportement tient de la culture du viol, celui-ci nous répondra très vraissemblablement qu’il n’est pas un violeur, not all men et bla et bla et bla.

Prenons donc un instant voulez-vous, et prenons le maintenant histoire de ne plus abîmer nos pelles sur la tête des pro-NotAllMen. Parce que beaucoup te diront qu’ils n’aiment pas le terme de culture du viol parce que « on n’entretient pas ça activement ». Ce qui est occulter avec une mauvaise foi crasse qu’ici le terme culture a plus à voir avec la culture française / américaine / de ton coin du monde qu’avec la culture des betteraves. Que je sache, la plupart des gens autour de moi évoluent dans une culture française, d’héritage juédo-chrétien. En ce sens, certains de leurs comportements, de leurs valeurs, de leurs comportements s’inscrivent dans ces dîtes cultures. Oui oui oui, sachez que quand vous glorifiez tel ou tel artiste parce qu’il souffre teeeeellement mais que grââââce à ça il produit des trucs de dingue, vous êtes en pleine culture du martyr, très très très chrétien ça. Pour autant, vous n’en avez pas conscience, pas plus que vous ne cherchez à promouvoir la pensée chrétienne. C’est un trait que vous avez hérité, une façon de pensée qui valorise la souffrance et en fait l’échelle à partir de laquelle vous évaluez le monde et les gens. Avouez, c’est qu’à moitié glorieux formulé comme ça hein ? Vous n’y êtes pour rien : vous n’êtes pas si vieux, vous n’avez pas été élevé sur une île déserte, vous avez donc hérité d’une histoire, de valeurs, d’une vision du monde. Vous entretenez tout ça tout simplement parce que vous pensez et agissez tous les jours en suivant les règles dont vous disposez.

Et peut-être qu’un jour, pour une raison X ou Y, vous allez vous dire « mais est-ce que pas un peu pourri quand même de vivre dans un monde où ne sont légitimes que les gens qui se donnent corps et âme à leur travail, au détriment de leur propre santé physique et mentale ? pourquoi est-ce qu’on continue de faire ça ? ». À partir de là, vous allez réfléchir, regarder autour de vous. Vous allez essayer de retracer cette pensée. Et si vous êtes honnête, à un moment, vous allez vous demander à quel point vous perpétrez ces traditions-là vous aussi. Alors vous allez peut-être vous rendre compte que vous valorisez plus le travail d’un artiste si vous avez connaissance des tourments qu’il a traversé (hastag inspiration porn…) au point parfois de croire qu’il faut aller mal pour être artiste (non non et non, quand on va trop mal on se tire une balle dans la tête, et un artiste mal est un mauvais artiste. merde), vous allez peut-être arrêter de regarder votre collègue de travers parce qu’iel s’en va bel et bien à 18h, comme indiqué sur son planning, d’ailleurs, dans la foulée, vous allez peut-être même arrêter de considérer que votre valeur est corrélée au nombre d’heures sup que vous faîts. Et cetera. Et cetera.

Et bah la culture du viol, c’est pareil.

Quand tu prends conscience de toutes les saloperies sexistes, transphobes, racistes, homophobes, classistes, psychophobes et validistes que tu as pu prononcées.

BIEN SÛR que 99,9999% des hommes blancs cis hétéros ne cherchent pas consciemment à opprimer leur prochain (femme non-cis racisé non-hétéro). En vérité, l’homme blanc cis hétéro est une petite créature fragile à qui on a appris que tout lui était dû. Bien entendu, pas parce qu’il est un homme, cis, hétéro, ou blanc, juste parce qu’il est lui et qu’à partir de là le monde s’ouvre à lui, plein de possibilités, et que s’il bosse assez, il aura tout ce qu’il veut. De ce fait, l’homme blanc cis hétéro est naïvement persuadé qu’il en va de même pour tout le monde, puisque nul ne lui a précisé qu’il était avantagé. Donc, si les autres n’obtiennent pas ce qu’il obtient, c’est bien qu’ils ne s’y prennent pas comme il faut, puisque lui n’est qu’un homme et qu’aucun passe droit ne lui a été attribué.

Si bien que comme mes étudiants, sûr de leur bon droit à se foutre éperdument de ce que je racontais puisque mon cours « n’était pas utile », les hommes blancs cis hétéros sont sûrs de leur bon droit et ne voient aucun problème autour d’eux. Tout va très bien madame la marquise. En vérité, c’est là que les problèmes commencent. Parce que en soi, c’est vrai : on ne peut pas complètement leur en vouloir. Qui me dit que j’aurais fait mieux à leur place ? J’agis sur les privilèges que j’ai, mais est-ce que je ne le fais pas uniquement parce que j’ai conscience des oppressions que je subis et cherche donc à éviter de les répercuter sur autrui ? En tant que prof, je ne peux pas reprocher à mes élèves / étudiants de ne pas savoir quelque chose qu’on ne leur a pas expliquer. Le problème avec cette métaphore, c’est qu’à un moment le fil se casse : en tant que prof, je suis payée pour expliquer ci ou ça à mes élèves / étudiants, parfois je suis même payée pour l’expliquer et le réexpliquer et le reréexpliquer et ainsi de suite. C’est mon travail. L’évaluation de ce travail étant la compréhension de l’élève, c’est mon but final. Mais dans la vie… quand ce sont mes amis, mon frère, mon père, un collègue, à qui je dois expliquer tout ça, quel est le but final ? Comment évaluer la réussite de mon explication ? Les dés sont faussés dès le départ : parce que je suis humaine, je vais naturellement et naïvement supposer que les gens qui m’aiment vont faire, à la hauteur de leur moyen, en sorte de ne pas me blesser, voire même, faire en sorte que je me porte bien. Parce que je suis héritière d’une certaine culture du romantisme,  dans laquelle je baigne, je peux même des fois m’attendre à ce que ceci se fasse naturellement. Heureusement pour moi, j’ai eu la bonne idée de comprendre assez vite que les humains ça se lisaient pas comme des livres et que des explications de textes étaient quasiment systématiquement nécessaire (et ce quelle que soit la relation). Mais alors donc, c’est quoi le but ? Que les hommes autour de moi prennent conscience du mal qu’ils font aux femmes autour d’eux ? Du mal qu’ils me font ? Qu’ils changent ? Si oui quoi ? Dans quelle mesure ? Et surtout : à quelle vitesse ? Parce que si je souffre, je suis déjà occupée à gérer ma souffrance, puis-je me permettre d’expliquer encore et encore les conséquences du harcèlement de rue sur mon existence au risque de m’entendre balancées les saloperies d’usage qui ont de très fortes chances de sortir de la bouche des gens même que j’aime ? S’ils se ratent, suis-je capable de leur pardonner en me répétant encore et encore que l’intention était louable et que plus tard j’expliquerai, alors tant pis si en attendant je passe pour une hystérique qui s’énerve pour « rien » ? Suis-je capable d’accepter d’être à la fois l’oppressée et à la fois celle qui s’excuse s’efface s’explique constamment pour ces mêmes oppressions ? Suis-je capable de serrer les dents sur ma double peine jusqu’au moment où enfin, les hommes qui m’aiment se décident à bouger un tant soi peu ?

Et surtout : sont-ils capables de bouger ? D’accepter de reconnaître qu’ils ont des avantages sérieux sur moi et les autres et que donc s’ils veulent vraiment m’aider, moi et les autres, il va falloir qu’ils envisagent SÉRIEUSEMENT de changer ? Pas juste pour se donner bonne conscience, mais pour de vrai, pour que les choses bougent.

L’explication est-elle réussie quand les choses bougent ? Et quand bien même, ça veut dire quoi « bouger » ? Est-ce que je peux considérer ça comme une victoire si du coup les hommes qui m’aiment considèrent enfin mes problèmes comme de vraies problèmes mais refusent d’entendre ceux de mes ami.e.s homosexuel.le.s ?

Quand il va vraiment falloir arrêter de faire chier.

Parce que le problème, c’est qu’arrive à un moment on n’a plus la force ni l’énergie, et encore moins le temps, d’expliquer. À un moment, on a juste trop mal pour ça. Ou alors on a peur.

Parce que presque toutes les femmes savent faire de leur trousseau de clé un poing américain.
Parce que je ne compte plus les amies que j’ai raccompagnées chez elles parce qu’elles avaient peur.
Parce que comme beaucoup je calcule mes itinéraires en fonction de la masse d’emmerdes que je me sens capable de gérer
Parce qu’on m’a encore renvoyé au rang de plante décorative
Parce que je sais que ça ne sert à rien de porter plainte pour viol
Parce que je dois soutenir les amies qui décident quand même de porter plainte pour viol
Parce que je connais plus de gens qui se sont fait violé.e.s que de gens en CDI
Parce que tout le monde semble autorisé à juger mes choix vestimentaires, capillaires, sentimentaux, sexuels, de vie en général
Parce qu’il m’arrive de me mettre à pleurer devant ma commode le matin
Parce que j’en peux plus de devoir gérer les conséquences de mon choix de tenue (qui selon moi devrait s’arrêter à « ce tshirt est cool »)
Parce que tout le monde a décidé que non seulement j’aurai des gosses mais qu’en plus j’aimais ça
Parce que si jamais je me mets en colère on me dira que je suis hystérique, que je m’énerve pour rien
Parce que si je me mets en colère, on invalidera d’office ce que j’ai à dire pour « vice de forme »
Parce que quand tu es femme, tu ne peux jamais avoir raison, tes choix sont forcément mauvais et tout le monde a le droit de te le dire
Parce que la première fois que je me suis vraiment reconnue dans un perso féminin dans une série j’avais déjà 25ans
Parce qu’on fait pas tellement de rôles divers au féminin
Parce que des hommes expliquent aux femmes ce qui vaut la peine qu’elles se révoltent ou pas
Parce que des personnes cis expliquent aux non-cis où sont vraiment les problèmes
Parce que des blancs expliquent aux racisés quand et où ils peuvent se rassembler pour bien respecter la liberté d’expression
Parce que des hétéros expliquent aux non-hétéros de tous bords qu’ils sont pas « homophobes mais »..
Parce que cette liste est déjà terriblement longue, mais loin, très loin d’être exhaustive

Et certain.e.s cumulent. Certains jours tout ça arrive d’un coup. Certains jours des hommes m’expliquent que le harcèlement de rue et le manspreading c’est des faux problèmes montés en boucle par des mauvaises féministes sur internet, alors que ce jours-là, une voiture a ralenti à côté de moi pour me siffler puis me traiter de salope, que le vigile de l’inter avait soudain le droit de me tutoyer (ou de me eller ? oO) parce que j’ai la cuisse tatouée, d’ailleurs un inconnu dans le métro s’est senti autorisé à toucher celui de mon épaule, qu’un vélo à piler devant moi tellement je suis jolie (en me barrant le passage of course) et qu’enfin dans le métro le mec profitait de mettre sa main dans sa poche pour me la passer au cul tant qu’il y était. Alors des fois oui, tu es en colère et tu n’as pas la force d’expliquer parce que tu ne devrais même pas avoir à expliquer que tout ça n’est pas normal. Et là j’ai deux choix : soit je suis en colère, et tant pis pour les dégâts collatéraux, soit j’entre dans un cercle vicieux où je ne parle plus de cette part de ma vie aux hommes de ma vie, entretenant ainsi leur ignorance. On a plus la force d’expliquer parce qu’on a déjà tellement tout essayé pour arriver toujours au même résultat qu’on n’en peut plus. Parce qu’on sait que si on se met en colère personne n’écoutera en faisant passer ça pour une critique constructive de la façon dont on porte notre message. Alors que merde, y a pas un moment où vous pouvez juste admettre qu’il y a des putains de bonnes raisons d’être en colère ?

Alors, aux hommes de ma vie,
aux hommes que j’aime
aux hommes qui m’aiment

sachez le, la colère, c’est salutaire.

On est d’accord, ça va piquer. On est d’accord qu’à la base vous n’y êtes pour rien. Et même nous on le sait. Bien sûr qu’on fait la différence entre la culture du viol / l’oppression patriarcale et vous, individus qui peuplez, souvent avec bonheur, nos vies. Mais il arrive à un moment où je suis bien obligée de faire comme avec mes étudiants : fermez vos gueules, et écoutez.

Parce que si je ne me mets pas en colère contre tout ça, ça veut dire que je le considère comme acquis, comme normal. Je ne veux pas de ça pour vous : je vous aime, et considère donc que vous valez beaucoup mieux que ce que ce système veut faire de vous. Et je vais donc continuer de vous faire chier jusqu’à ce que vous montriez tout le potentiel de gens biens que vous contenez (dire que vous avez du potentiel, ça suffit pas, ça me fait même pas une belle jambe). Et surtout, je refuse tout ça pour moi. Je refuse d’être un objet de décoration. Je refuse que ma valeur ne soit jugée que par celle du mec avec qui j’aurais décidé de m’installer en tout bien tout honneur et selon les règles. D’ailleurs je refuse de suivre des règles autres que celles que j’aurais choisi avec l’hypothétique partenaire en question. je refuse d’arrêter d’aller aux endroits où j’ai envie d’aller. Je refuse de devoir systématiquement choisir mes vêtements en fonction du monde extérieur. Je refuse de considérer qu’il est normal que nos corps soient mis à la bonne disposition du reste du monde façon fast-food. Je refuse de considérer que les violences que j’ai subies soient normalisée. Je refuse que celles que mes amies ont subies restent impunies. Je refuse que mon seul argument pour dépasser tout ça soit « au moins je suis blanche et hétéro… », parce que c’est quand même bien un argument de merde (et un argument de connard égoïste).

Parce que si je ne mets pas en colère, je finis moi aussi par dire des saloperies sexistes racistes transphobes psychophobes validistes classistes et homophobes, perpétuant ainsi la chaîne de la haine et de l’oppression. Et je ne veux pas être cette personne. Alors je me mets en colère, parce que si je suis en colère pour ce qui m’arrive, alors je dois l’être aussi pour ce qui arrive aux autres, même si je ne suis pas directement concernée.

Parce que si je ne mets pas en colère, je ne sais pas si j’arriverai à me lever demain. Si j’arriverai à m’habiller. Si j’arriverai à trouver la force de mener mes projets. Si j’arriverai à fournir les efforts nécessaires pour faire partie de ce monde qui m’entoure. Si j’arriverai, paradoxalement, à continuer d’aimer les hommes de ma vie malgré tout.

J’adorerais pouvoir ne plus être en colère. J’adorerais vivre dans cette douce ignorance. Mais c’est pas le cas. Et si ma seule chance de survie dans un monde décidé à me voir crever parce que j’ai perdu à pile ou face c’est d’être en colère, alors soyez sûrs que vais cracher tous les incendies dont je suis capable.

Parce que la bombe au poivre c’est dépassé.

Un peu partout, je vois fleurir les articles, ou juste les conversations à mi-mots, à base de « j’en ai marre des hommes cis blancs hétéros ». On le dit pas trop parce que padamalgamemondieunonnotallmen. Mais j’avoue que je commence à en arriver là aussi. Parce que ça use, de tout le temps devoir tout expliquer en sachant la naïveté, l’incrédulité, et parfois le déni et la violence, qu’on trouvera en face, chez ces mêmes personnes sensées nous aimer et nous soutenir.

Donc oui, des fois on se met en colère, en généralisant, sans subtilité.
Parce que s’il est des étudiants à qui il suffit de faire les gros yeux pour avoir le silence,
il est aussi des étudiants à qui il faut dire de fermer leur gueule.

En espérant avoir été à peu près claire…
À bon entendeur

(sur ce, j’ai de la sociolingusitique à lire)

 

Data Dance

Eurielle – City of the Dead

Aujourd’hui 2 août, nous avons usé les ressources de la planète pour l’année. Et de fil en aiguille, pour des raisons non poétisables en cet instant, te voilà plongeant tête baissée dans ta boîte mail, le doigt sur la touche supprimer. La tâche est monotone, et pourtant le voyage prend des proportions imprévues. Parce qu’en presque sept ans, c’est fou ce qu’une boîte mail accumule…

Tu retrouves les amis perdus de vue. Ou bien avec qui le mode de communication a changé. La surpuissance de Facebook et Twitter aidant, les conversations se sont délocalisées. Il y a ceux aussi qui ne te parlent plus par mail parce qu’ils sont devenus plus. Tu retrouves les mails de ces débuts de relation hésitants. Ces moments où chacun cherche ses marques, les limites et espaces à respecter. Tu vois au fur et à mesure des échanges et années qui passent, les phrases se faire moins ampoulées, moins froides. Tu vois apparaître des récurrences, un langage codé, des références communes. Tu vois les échanges se faire de moins en moins superficiels pour attaquer le fond des choses. Pour finir par les appels à l’aide, pour un petit service ou une énorme urgence. Les petites pensées rapides aussi, les invitations, les fêtes qu’on organise à plusieurs. Les étapes qui se marquent comme ça de célébration en célébration. Tu revois ainsi chacun grandir et franchir les étapes de son propre parcours dans lequel tu es parfois simple témoin, parfois acteur essentiel. Tu souris beaucoup, content de voir le chemin parcouru par chacun.

Tu retrouves les mails de rupture, l’engueulade fatidique qui met fin à une amitié datant d’avant les réseaux. Parfois la violence d’un blocage systématique, d’autres fois la douceur larmoyée d’un au revoir. Les raisons ne sont pas toujours très claires, beaucoup de non dits, et surtout beaucoup de vie en dehors de ce simple espace virtuel. C’est presque rassurant, gmail n’a pas encore englouti toute ta vie. Malgré les lacunes, tu retrouves sans mal l’étendu du désastre. Tu te demandes pourquoi tu n’avais pas déjà supprimé ces douleurs-là.

Tu retrouves l’ex bien sûr. La logique du duo voulait que beaucoup de vos communications passait par là. Bien entendu, les plus violents, ceux de la fin, ont déjà disparu depuis longtemps. Réflexe salutaire sans doute. Tu retrouves quand même avec le sourire quelques mots doux. Tu es quand même content de t’être laissé ces petites perles pour des jours comme celui-ci. Content aussi de constater que tu peux revenir dessus sans douleur, que tu peux maintenant te souvenir en majeure partie des bons moments plutôt que des mauvais. En tout logique, tu retombes sur le mail où vous vous étiez autorisés à recommencer à vous parler un peu. Mots dans le vent, ni toi ni lui n’a donné suite. La vie. Les regrets. Ou autre. Pas vraiment de réponse. Sourire quand même, c’est déjà une meilleure fin que celle écrite deux ans plus tôt.

Tu retrouves tous les projets auxquels tu a pris part. Un coup de pied dans l’ego. Les acteurs prêts à te suivre pour n’importe quel projet. Les coups de main pour des traductions, qui de fil en aiguille t’amènent à être interprète. Les textes qu’on t’envoie pour apprentissage. Les débats sur des costumes, des décors, des morceaux. Les textes à quatre mains. Les relectures contre bière et cookies.Les mails de tous les élèves que tu as aidés. Si certains noms sont flous, d’autres sont très clairs. Les noms se sont perdus, mais tu te souviens leur parcours, leur difficulté, leur motivation, la petite chose qui les faisait briller et que tu voulais qu’ils voient aussi. Évidemment, tous les mails de refus de candidature, mais toutes les candidatures aussi. Petit à petit le statut qui grandit.

Tu retrouves les mails où ta directrice de recherche te vouvoyait encore. Les mails d’absence des enseignants qui deviennent des mails d’invitation à des réunions de laboratoire, des colloques. On t’invite à t’intéresser à différents événements dans l’espoir d’un jour y prendre part. Aux newsletters de musiciens s’ajoutent celles des théâtres et universités, des organismes de recherche auxquels tu espères pouvoir prendre part un jour. Les mails impersonnels s’adressent maintenant directement à toi, te demandant ton avis, ou t’invitant à partager une invitation autour de toi.

Tu retrouves aussi tous les mails de confirmation de covoiturage, finalement tu as plus bougé que tu le pensais. Les mails de confirmation de commande, des Tshirts souvent, depuis que tu as décidé que tu en avais marre d’essayer d’être une fille. Tout aussi fréquemment des albums, nouvelles sorties ou pièce rare, des livres, souvent pour la thèse. Tu vois les titres évoluer avec tes goûts et ta pensée. Apparaissent aussi les newsletters féministes, tu les vois apparaître et disparaître en fonction des préférences et croyances que tu affines de plus en plus.

Tu retrouves les mails de ta mère. Beaucoup. Non, elle n’est jamais partie finalement. Ceux de ton père. Moins, plus timide, moins bavard, mais qui vise juste malgré tout. Encore plus rare, ton frère. « Parce que tu reçois pas les MMS ». Son chat, le tiens. « Merde, on est adulte en fait maintenant qu’on a nos propres chats. »

En sept ans de mail, tu retrouves un parcours tracé à grand peine, mais tracé quand même.
Tu hésites un instant, l’envie de recontacter tous les noms que tu as croisé dans cet étrange périple numérique, s’assurer que tout le monde va bien, voir ce qu’ils deviennent, avant d’à nouveau disparaître dans le tourbillon numérique.

Face A – Face B

Myrkur – Ulvinde

This is where the weak one goes

Éclats de voix
fragments de conscience
et les mots qui se délitent.
Au pays du signifiant sans signifié
les sons éclatent à même la peau.

Et les insomniaques désespérés
de se rassembler autour des pendules désaccordées.

Qui est je ?
C’est pas moi
Ni moi
Je n’était pas là le jour de cette décision
Ni moi
Je est une légende urbaine
Je est une histoire qu’elle se raconte
Je est une histoire qu’elle leur raconte
Je est un soucis de cohérence
Par soucis d’honnêteté
Je n’est qu’un mirage
une illusion
Nous n’y sommes pour rien
Mais sans je les voix éclatent en fracas
Sans je la grammaire se délite
Sans je la phrase n’a plus de sujet
Sans je nous n’est plus
Mais je n’est qu’un prétexte
Pourquoi préférer je à nous ?

Qui est tu ?
C’est pas moi
Ni moi
Tu n’est qu’une déformation
Une diversion
Une distorsion
Tu est parasite
Tu est un contournement
quand je ne peut plus fonctionner
Et nous là-dedans ?
Tu pour ramasser les voix
Tu pour recommencer redémarrer
Tu pour réessayer
Tu ne peut pas durer
Tu n’est pas moi
Tu n’est pas nous
Tu ne peut pas repousser l’inévitable

Et les insomniaques désincarnés
de se résoudre aux pendules désemparées.

Au pays du signifiant sans signifié
les voix paniquent
quand la fissure encore grandit.
La terre tremble
à défaut de syntagme solide. 

Qui est elle ?
C’est pas moi
Ni moi
Parce qu’elle est morte
enfermée dans le mur
à pleurer pour l’éternité
pour un crime que nous n’avons pas commis
Mais qui ?
Pourquoi ?
Alors sans savoir
elle pour toujours dans le mure
Punition
Protection
Prétexte
Nous s’est amputé d’un e pour survivre
Le sacrifice d’un
pour sauver le groupe
Tu veux dire une ?
Quelle différence ?
Pas moi
Alors elle dans le mur pour un crime
qui ne veut pas se nommer
ni s’oublier
Dans le mur
elle pleure
les mains pleines de sang.
Mais nous n’y sommes pour rien.
Non ?
non.
NON
Non assistance à personne en danger.

Et les insomniaques délaissés
de s’avilir aux pendules désolidarisées.

Au pays du signifiant sans signifié
les voix se refusent
à nouer les noeuds qui doivent l’être.

Qui est il ?
Pas moi
Ni moi
Peut-être
Une mauvaise solution
Une mauvaise réponse
Il n’y a pas de mauvaise réponse
Seulement des question stupides
Il ne peut pas fonctionner
Nous savons
Effet placebo
à peine cathartique
Nous savons
Alors pourquoi ?
Grammaire insuffisante
choix obligatoire.

Pile ou face
Face A
Face B

Je est une légende
Tu un contretemps
Elle morte ou presque
Il insuffisant

Dis moi à quel moment la sémantique l’emporte sur le lexique.

Face A
j’essaie encore
ramasse les voix autour de moi
la morte pleurant dans le mur
lave le sang sur nos mains
change de nom
et repars pour un tour de manège

Face B
j’abandonne encore
m’adonne aux hurlements alentours
fracasse ma tête sur le mur
badigeonne de sang mes restes de conscience
oublie mon nom
et me jette sous le manège

Mais si je est illusion
construction d’usage,
alors dis-moi
c’est si grave que ça de tuer je ?
Dis moi
Face A fera-t-elle plus mal que Face B ?
Quelle chance de survie pour Face A ?
Quelle chance de réussite pour Face B

Der Horizont wartet nicht.

Des faces A
pas moi
Des faces B
pas nous

Et les insomniaques épuisés
d’effacer les pendules esseulées.

Face A

Face B

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


À force de bricoler un peu tous les jours, on finit par arriver à quelque chose avec un peu plus de densité (on va dire ça comme ça). Pas mal de choses en cours. Beaucoup de doutes et d’angoisses (histoire de changer de d’habitude)(ou pas). Je sors d’une passade où j’arrivais plus à écrire, et où le peu qui me sortait des doigts ne trouvait absolument aucune grâce à mes yeux. (mais genre même pas sous le taf « shit writing » quoi, c’est vous dire !) Bref, une belle sensation d’avoir perdu le feu sacré, et qu’est-ce que je fais de ma vie, pourquoi je m’acharne, en plus tout le monde s’en fout, t’écris des trucs trop bizarres on y comprend rien, puis c’est chiant, puis pourquoi des mots compliqués tout le temps tu nous emmerdes, bla bla bla tout ça tout ça. Le fait est que j’aime bien les mots compliqués. J’aime ce qu’ils racontent même quand on ne les comprends pas vraiment. Ils portent une poésie qu’on ne leur reconnaît que trop rarement parce que la plupart du temps on s’en sert pour se la péter (dit l’humain qui passe trop de temps dans les livres). J’aime bien les faire descendre de leur pied d’estale, voir ce qu’ils ont à nous dire si on veut bien leur en donner l’occasion. Qu’on sache ce qu’ils veulent dire ou pas, qu’on le devine ou qu’on se l’imagine, j’aime bien leur effet dans la bouche et sous les doigts… Quant aux trucs bizarres… pourquoi se fatiguer à écrire si c’est pour vous dire des choses que vous voyez tous les jours ? C’est quand même plus drôle de lui tordre un peu le coup à la réalité, voir ce qui se passe derrière les mots, justement quand on les fout un peu à poil dans la neige (genre en pondant des métaphores pareilles… I guess I made my point)(oui alors en plus c’est pareil faut que t’arrêtes le mélange des langues tout le monde parle anglais allemand en plus t’es nul en allemand tu fais plein de fautes)(ta gueule; merde)(utilisation #613516514 du plurilinguisme : exprimer le bordel dans mon cerveau. Y aura pas trop de trois langues pour en faire des phrases…). BREF. Phase de questionnement de doute de larmoiement d’auto-détestation. L’été quoi. (je vous ai déjà dit que je détestais l’été ?) Et puis d’un coup, à force de ruminer des tessons de mots sous la langue, d’essayer quand même, on finit par pondre un texte par jour, pas forcément les meilleurs, qui valent en tout cas leur existence sur la toile. Bienvenue dans mon laboratoire grammatique… (oui je sais on dit grammatical, mais vous trouvez pas que grammatique ça sonne moult mieux ? en plus ça fait hurler le correcteur orthographe DOUBLE FUN) J’espère qu’on est reparti… à voir. Si vous voulez des nouvelles entre mes périodes de silence :  Facebook (sur lequel j’ai enfin changé de nom ! youhou ! j’ai mon vrai nom (de plume) <3)et twitter . Un Wall of Death à vous.

PS : en vrai, on a le droit d’être à la fois une Face A et une Face B. Mais ça sera sans doute un prochain texte…

Les os creux

Entends-tu l’appel du vide ?
Le chant du silence
résonne aux oreilles
la solitude bat la mesure
J’ai mal au froid
Le temps se répand
Avalanche
Corps gelé
Os pétrifiés
Mémoire effacée
Nous sommes loin de tout
Nous sommes seuls
Ma mémoire se glace
Entends-tu l’appel du vide ?
Le mordant du froid
L’éphémère
Une main pour s’accrocher
Des bras pour s’abriter
Le froid pour nous avaler
Avalanche
Der Horizont wartet nicht
And we can’t move
Avalanche
Les bras en miettes
La tête lourde
Le dos rempli de cailloux
Gravats
Je suis un tas de gravier
Nous sommes poussière démolie
Nous sommes fatigués
Anguleuses
Wer ist der Horizont ?
Wir konnen nicht mehr warten
Mon monde en noir et blanc
Les couleurs sont mortes
Entends-tu l’appel du vide ?
C’est le seul son qui sortira de ma bouche
Je n’ai plus de mot
Parole à la javel
Je ne parlerai plus que silence
Maintenant que le vide m’a appelée
Avalanche from head to toe
We’re frozen to death

Engluer.

X-RX – Blood on the dancefloor

Sirène silence
pas de réponse
Loin quelque part par là
Une boîte
Ça revient toujours à une boîte
Une boite à boîte
Un stock de boîtes

Sirène silence
pas de réponse.
Repère et griffonnage,
en périphérie de la conscience.
Voiture qui passe
Voiture qui laisse une boîte
Parking et périphérie
Définitivement.

Sirène silence
pas de réponse.
Gratte gratte gratte
Fuir le tictac
Fuir le surplace de l’aiguille.
Tôt ou tard
là en périphérie
coincé au milieu des boîtes
l’immobilité gagne.

Sirène silence
pas de réponse.
Derrière la vitre
une voix deux voix
téléphone et mail
contre slash et arobase.
Derrière la vitre
on gère le parking à boite.

Sirène silence
pas de réponse.
Connexion impossible
Signalement immédiat
Télécommande et boîte de clés
Et toujours en décalage.

Sirène silence
pas de réponse.
Registre absent
signature instable
colonne ligne abstraction procédure
Coups sur la vitre
Doigt dans le vide
Erreur dans la procédure
Encore.

Sirène silence
pas de réponse.
Quand même un sourire des fois
dissimuler un soupir souvent
Température monte
Larme intégrante
Pendule récalcitrante.

Sirène silence
pas de réponse
pas de réponse
silence
silence
sirène
En boucle au milieu du vide
en périphérie des boîtes

4h26 At last we meet again

Il faudrait te raconter, encore et encore. Et moi je joue les équilibristes.
Voir le vide dévaler ta conscience.
Voir le vide avaler la mienne.
Quand il n’y a rien à dire mais qu’il faut le dire quand même, combien de soupirs pour paraître sincères ?

La nuit j’entends les plantes carnivores grandir
Dis moi pourquoi les gens ont peur du noir quand les monstres sont cachés dans le silence ?

Le poids est insoutenable et me dévisse l’épaule
Mes bras sont perdus, mes jambes ne réagissent pas, mes paupières n’obéissent plus.
Le poids de plus en plus. Les minutes défilent mais moi pas.
Le temps s’amenuise et moi avec.
Les minutes s’égrainent et moi avec.
Je me dilue à chaque seconde, toujours le sourire aux lèvres.
Souris putain saloperie.

Encore l’équilibre à trouver.
Entre les mots et les silences
Entre le déni et la conscience
Entre l’un et l’autre
Et encore il faudrait te raconter
Ce n’est plus l’histoire qui t’importe
Simplement que je sois là pour raconter.
Je n’écoute plus les mots qui sortent de ma bouche depuis longtemps.
Ce ne sont plus les miens quand je raconte à la commande.

La nuit j’entends les plantes carnivores grandir.
Souris saloperie souris

Et pourtant je raconte encore.
Parce qu’il te faut une histoire
Il te faut quelqu’un pour te raconter
Surtout
C’est ça l’importance
Quelqu’un pour prononcer les mots
Quelqu’un pour te les dire

Et pourtant je raconte encore.
Mon existence en corrélation au nombre de mots proférés
Ma grammaire un peu plus abîmée à chaque bosse
J’ai laissé tomber les cutters pour m’amocher directement la syntaxe.
Pas de corps symbolique qu’ils ont dit
Ils se sont trompés
Il n’y a plus de corps qui soit mien depuis longtemps.
Les mots c’est une question de vie ou de mort.
Dernier recours
Dernier fil auquel se tenir

La nuit j’entends grandir les plantes carnivores
Dis moi pourquoi les gens ont peur du noir ?

Je raconte encore
Nos histoires se croisent
se heurtent
se combinent
se meurtrissent
se fissurent
et se mélangent.
Trop de reflets qui n’ont plus de point de départ
D’échos déformés par l’espace temps.

Je raconte encore
Mais je ne sais plus pour qui.
Qui de toi ou de moi en a le plus besoin ?

Je raconte encore
parce que je ne sais rien faire d’autre

Je raconte encore
j’entretiens ma propre illusion
ma propre machination

Je raconte encore
et mêle ton fil au mien

Je raconte encore
quand c’est tout ce qui reste
même sans affinité

Je raconte encore
pour te sortir de ma carcasse
toi et tous les autres
parce qu’il n’y a plus ni corps ni mots qui m’appartiennent
je raconte encore

Je raconte encore et toujours
jusqu’à l’épuisement
jusqu’au point final

Je raconte encore
parce qu’un jour c’est tout ce qu’il restera
parce que peut-être déjà c’est tout ce qu’il reste

Le seul problème
c’est que même si tu n’écoutes que d’une oreille pour vérifier que quelqu’un raconte
je ne sais plus quoi te raconter.
Et je ne trouve plus d’histoire à laquelle me raccrocher.
Plus aucune de mes comptines
n’a le moindre effet sur ma conscience vrillée.

La nuit les plantes carnivores grandissent.
Qu’on les entende ou pas. 
Mais souris saloperie, souris. 

Vis là comme Sisyphe

Aesthetic Perfection – All beauty destroyed

Le problème quand on est un pépin, c’est que forcément, on n’a pas de main. On n’est pas équipé pour s’accrocher. C’est con à dire, tellement. C’est le genre d’effroyable évidence qui troue la conscience quand on se décide à ouvrir les yeux. Le genre d’évidence tellement évidente que les yeux ne tombent jamais dessus. Alors forcément, on se trompe de problème. Les pépins en premier.

Parce que du coup, le petit Pépin de raisin sec, quand il gravit la colline, il retombe. À chaque fois. il grimpe et grimpe. Il se force, il force son corps de pépin à prendre de l’élan pour gravir toutes les épreuves qui s’opposent à lui. Ça lui demande beaucoup d’efforts au pépin. Normalement, on n’est pas sensé avoir à tordre son corps comme ça pour qu’il avance. Mais le pépin si. Parce que c’était un pépin, donc pas de jambes, pas de mains. Juste son corps même pas rond, ovale, à faire rouler comme ça en haut de toutes les collines et le long de tous les précipices du monde. Alors forcément c’est pas très précis. Forcément le pas de côté finit toujours par arriver. On n’a pas de frein quand on est un pépin. Alors on a le choix : soit on s’épuise sur la route et on retombe mollement dans le vallon, si on a de la chance que ça soit juste un vallon et pas un abîme placé là par un architecte bourré, soit on arrive en haut mais pris dans l’élan, on retombe de l’autre côté, et à nouveau la dégringolade les yeux fermés en priant pour que de l’autre côté ça soit un vallon et pas un putain d’abîme. Parce que c’est fou comme il y a d’abîmes dans ce monde quand on n’a pas de bras pour se raccrocher au bord, pas de jambe pour freiner la chute.

If you don’t stop scratching
scars re-open.

Alors tu vois, le Pépin, c’est un peu un Sisyphe des temps modernes caché dans un bout d’écorce à venir. Sauf que le Pépin, il est pas bien sûr d’à qui il peut reprocher sa nature de pépin. Sisyphe au moins, il savait pourquoi, il savait qui maudire jusqu’à la fin de l’éternité ou de celle d’après. Le Pépin pas vraiment. Y a bien des noms qui lui traversent le cerveau, mais dans le fond, il arrive jamais vraiment complètement à se convaincre. Parce qu’après tout, il avait qu’à choisir d’être autre chose qu’un pépin non ? Il avait qu’à trouver le moyen d’être autre chose qu’un pépin et merde, fin du problème. Si être un pépin était la cause du problème, alors il suffirait de ne plus être un pépin pour le résoudre.

Easy as fucking ABC.

There’s no
nothing’s left to see

once all beauty’s destroyed

Pour ça que le Pépin continue de rouler de colline en vallon. Le Pépin continue de tanguer entre les précipices. Le Pépin continue de se balancer entre l’idée de tout arrêter et l’envie de continuer. Alors bon, il se dit qu’il va essayer encore un peu et qu’il verra bien après. Sisyphe encore. Parce qu’après quoi ? Après cette éternité ou celle d’encore après ? Parce que tout lui paraît une éternité au Pépin. Tout lui paraît montagne aux neiges éternelles ou abîmes sans fin ni fond. Alors il veut bien continuer encore un peu jusqu’à voir ce qui viendra après… mais après quoi ?

Il roule il roule le Pépin. Il balance son corps, prend son élan, attrape le vent, jette son corps sur les rochers et les cailloux, sur les arbres et les branchages. Il s’en fout d’avoir mal. Il veut juste l’atteindre ce sommet où paraît-il le soleil brille et réchauffe les corps et les âmes. Il a pas l’impression d’en demander trop. Juste un tout petit bout de terre, un tout petit bout de soleil. Et juste sentir qu’il y a droit qu’il peut rester là. Parce qu’il a rien fait de mal, à personne, juste il veut son coin de soleil. On lui a tellement dit que c’était bien le soleil, de sentir qu’il faisait chaud, de se sentir comme dans des bras accueillants. Merde. Son âme pour un bout de soleil. Il s’en fout des bleus à l’âme et au corps, des coupures et des égratignures, des nuages dans sa tête quand le corps s’engourdit trop. Rien à foutre du tout. Parce qu’au cas où, si jamais le Pépin n’atteignait jamais le sommet de la colline, au moins il aurait eu un bout de soleil… et même si c’est du faut, qu’est-ce que ça change ? Quelle différence quand on croit qu’on ne pourra jamais atteindre le sommet de la colline ?

There’s no
nothing’s left of me
when all beauty’s destroyed

Et parce que Sisyphe c’est cyclique, ce que le Pépin oublie à force de vivre sa vie au jour le jour, c’est que la nuit finit toujours par revenir. Alors encore le Pépin voudrait s’accrocher. À un label une étiquette, un mot magique qu’il pourrait incruster dans sa chair de pépin. Parce que les mots c’est magique, on n’a pas besoin de main pour s’y accrocher. On peut directement se les incruster dans le coeur et c’est bon, le tour est joué. Sauf qu’au moins les branches, on peut choper la première qui passe et ça marche. Alors que les mots, il faut bien choisir… Parce qu’une fois planté, on ne peut plus les enlever. Enfin si, mais ça part pas comme ça les mots dans le fond du corps et du coeur. Faut pas se tromper… et ça c’est trop de pression. Les mots qu’il devrait dire le Pépin pour qu’on l’aide, c’est beaucoup trop dur. Les mots qu’on devrait lui dire au Pépin pour l’aider, c’est beaucoup trop risqués. Les mots qu’il devrait choisir le Pépin pour s’aider, c’est beaucoup trop glissant. Il le sent bien que les mots lui glissent des lèvres comme il glisse sur les flans des collines et des précipices. Il lui faut un mot magique au Pépin. Un nom derrière lequel s’abriter, un nom pour s’assumer, un nom pour se battre, un nom pour grimper les montagnes, un nom pour soigner sa chair meurtrie. Ou alors un nom à affronter, un nom à maudire, un nom à proscrire, un nom à éviter, un nom à combattre, un nom à cartographier, un nom à disséquer. C’est ça qu’il lui faudrait au Pépin. Sauf qu’il y en a tellement. Et qu’avant la magie du mot suprême, il faut en passer par tous les mots qui font mal. Et ça, le Pépin, il en a marre.

There’s no
nothing’s left of me
when all beauty’s destroyed
There’s no
nothing’s left to see
once all beauty’s destroyed

Alors en Sisyphe increvable, le Pépin roule et roule, collectionne les bleus les égratignures et les coupures en arrivant à se persuader que tout cela est normal. Parce qu’après tout, à force de ne rien avoir connu d’autre, comment il pourrait penser autrement ? C’est un Pépin, pas un dieu qui s’amuse à faire pousser des cailloux énormes à des gens jusqu’à la fin de l’éternité, celle-là ou un autre. C’était même pas précisé dans le contrat.

Et c’est ça le problème avec les évidences. C’est qu’on oublie, on oublie tellement qu’on se trompe de problème. On ne voit même pas qu’on ne regarde pas au bon endroit. Parce qu’en vrai, les pépins, ça n’a pas de bras pour s’accrocher, ou de jambe pour freiner leur course, mais c’est pas grave. Parce que les pépins sont des graines, et que où qu’elles aillent, il leur suffit d’un tout petit peu de terre pour s’enraciner, et un jour, elles poussent et grandissent et fleurissent. Alors elles n’ont plus besoin de tordre leur corps pour prendre de l’élan jusqu’en haut des montagnes, tout simplement parce qu’elles sont maintenant si grandes que leurs branches peuvent atteindre tous les sommets avec juste ce qu’il faut de patience.

Les graines ne sont pas faîtes pour rouler jusqu’en haut des montagnes.
Les graines sont faites pour les dépasser le moment venu.

Cherche la terre où planter tes racines Pépin, et c’est le soleil qui te trouvera…