Posts By Dandelion

Les éclats dans le miroir

Dolores O’Riordan – October

Je ne sais pas. Moi tu sais on m’a habituée à ce que le monde soit noir. Une ombre. J’ai appris à n’être jamais plus qu’une ombre. À ne jamais rien attendre ni espérer ni vouloir. Juste accepter.

            Et pourtant… 

            Pourtant il y au milieu de l’ombre quelque chose qui s’use et fatigue. Il y a quelque chose qui s’étire tellement que sa nature même se trouble. Quelque chose qui meurt à petit feu sans même rendre compte. Quelque chose qui s’efface et s’étire et disparaît. Jusqu’à devenir transparent.
Des fois c’est ça. C’est tout moi. Une ombre transparente. Si transparente que même moi je ne me vois plus. Il n’y a plus rien derrière ni autour. Ombre transparente et translucide. Tellement que quand je me regarde dans le miroir, je suis incapable de me voir moi-même. Je ne vois plus que des éclats. Des envies que je ne me rappelle pas avoir formulées mais qui sont bien là. Et je leur cours après de toutes mes forces. Je voudrais déjà y être. Je voudrais les avoir déjà toutes remplies. Et puis finalement non, je recule, retiens le moment où elles se réaliseront. Parce qu’alors restera le doute immonde : et maintenant quoi ? Que faire une fois les envies remplies comblées satisfaites ? C’est quoi l’étape après ? Et puisque je ne me suis pas posé la question de ces envies, comment pourrais-je savoir ce qui vient après ? Je ne veux pas après. Alors là dans le miroir, devant ce visage de femme que je ne reconnais pas, je constate simplement les éclats d’envies que je n’ai jamais voulus, et qui sont pourtant les miens maintenant.
Dans le miroir, je ne vois plus que des éclats. Des pensées autres qui ne m’appartiennent pas, qui sont arrivées là je ne sais pas comment. Ces choses que je dis et pense et crois pourquoi ? Je ne suis pas sûre. Pourtant, il faudrait accepter de penser par ailleurs, il faudrait accepter l’insupportable manipulation. À quel moment m’a-t-on mis ces idées dans la tête ? Et pourquoi n’ai-je pas résisté plus ? Est-ce que je crois vraiment qu’il faut que je perde dix kilos, que la voisine est vraiment laide depuis qu’elle ne s’épile plus et que son copain est ridicule à mettre du vernis ? Dans le fond pourquoi ? Je me sens bien avec ces dix kilos. La voisine fait bien ce qu’elle veut de ses poils et son copain de ses ongles. Qu’est-ce que ça peut me faire ?
Dans le miroir, je ne vois que des éclats. De toutes les femmes que j’ai croisées connues considérées. Je compare. Je mesure. Je regarde à quel point certaines sont meilleures et de loin. À quel point je suis tellement loin derrière elles. À quel point il y aurait tant à changer dans cette vieille carcasse. Ont-elles fait de meilleurs choix que les miens ? Et lesquels ? Est-ce qu’elles avaient envie des mêmes choses que moi ? Envie vraiment ? Si bien qu’elles ont fini par l’avoir pour de vrai, alors que moi je suis toujours là, à chercher dans un miroir de salle de bain mal aménagée les traces de l’ombre translucide que je suis. Parce qu’elles, elles étaient vraies. Alors elles ont eu une vraie vie. Tandis que moi j’existe de moins en moins. Et puis il y a aussi toutes les autres. Je vérifie régulièrement à quel point je suis meilleure qu’elles. Parce que j’ai ma propre salle de bain avec son miroir au-dessus. Parce que ma peau est parfaite sous mon maquillage idéalement posé. Parce que mes vêtements sont toujours parfaitement en accord avec la tendance. Parce que j’ai toujours lu les livres qu’il fallait, vu les films qu’il fallait. Je dis toujours la bonne chose au bon moment. Jamais chez moi rien ne dépasse.

Parce que je suis transparente.

 Pourtant il y a quelque chose au milieu de l’ombre qui résiste. Qui refuse de se laisser coincer entre quatre murs. Quelque chose qui se cabre. Un épi, un poil incarné, un ongle cassé. Une remarque déplacée, un goût non attendu, une envie non validée. Quelque chose résiste encore et toujours. Comme un grondement venu de loin. Le bruit des vagues, loin très loin, au milieu de l’océan, et qui pourtant gronde dans l’estomac, juste sous la peau. Il suffirait d’y plonger les mains pour jouer avec l’écume du grondement. C’est là, c’est bien là. Derrière toutes les envies préconçues et les pensées prévues à l’avance, il y a l’océan qui gronde et appelle. Et le corps sait. La mémoire de l’océan se diffuse ici dans tous les éclats du miroir.
Quelque chose résiste. Dans l’ombre du miroir, quelque chose refuse la transparence. Quelque chose reste sombre, noir comme seul peut l’être le monde. Je sais que c’est là, derrière. Derrière la transparence translucide de l’ombre que je suis devenue, il y a la noirceur elle-même. La mienne. Celle de l’océan. Le grondement profond, déchaîné. Il y a dans le miroir, un bruit sourd qui se répand. Je le guette du coin de l’œil. Je lui souris. L’ombre dans l’ombre. Rester patiente, l’attendre. Sentir la vibration. Ne pas bouger pour ne pas perturber l’écosystème. Ne pas briser la délicate fracture sur le miroir. Simplement la suivre, jusqu’au bout. Trouver la sortie. Attendre qu’elle brise le miroir d’elle-même. Et s’incruster dans la faille après coup.

 Parce que je suis transparente.
Parce que je ne suis pas trop sûre de comprendre ce que je cherche dans le miroir.
Parce que je ne sais pas ce qui se cache derrière la couche de vide.
Parce que si je ne reconnais pas la femme dans le miroir, comment saurai-je quand je tomberai enfin sur mon visage ?

Pourtant il y a quelque chose au milieu de l’ombre qui grandit. La vague grandit. Le son grossit. L’écho devient persistant. La mélodie se dessine. Et je souris. Parce que là dans le miroir, alors que la fissure grossit, que le vernis s’écaille, je me dis peut-être qu’il y a une porte de sortie, qu’il y a une solution. Alors même que je ne connais pas le problème, je me dis que peut-être une solution existe.
Et tu vois, ça déjà, ça me demande un effort monstrueux. Me dire qu’il y a peut-être un autre monde de possible. Qu’il y a peut-être autre chose que juste la comparaison éternelle, la notation intériorisée, et ce vide qui me remplit toujours un peu plus alors que j’essaie de comprendre comment tout ça a pu atterrir dans mon miroir. C’est un effort monstrueux parce qu’il faut croire dans un autre chose avant même d’avoir bien compris ce qu’était cette chose-ci. Et putain ça fait peur et j’ai trop peur.
J’ai peur des éclats dans le miroir et de cette femme que je ne reconnais pas mais qui sait déjà tout. Les chemins bien tracés ont ça de confortable qu’il n’y a plus besoin d’y penser. Moi j’ai peur. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne suis qu’une ombre et je ne sais ni ce que je veux ni ce que je vaux. Je suis là et c’est déjà tout ce que je peux faire. Je ne peux pas plus. Mais ici, ça fait mal, ça ne suffit pas. Il faut bouger. Mais si je bouge, ce sera à moi de décider quel chemin prendre, à moi de dessiner le chemin en question. Putain j’ai trop peur.
Ça demande un effort monstrueux parce qu’il faut croire que les choses peuvent aller mieux quand tu as l’impression que ça fait tellement longtemps qu’elles vont mal que ça en est naturel maintenant. Et toi tu es qui pour changer la nature ? Petite chose fragile incapable de faire face à un miroir sans pleurer. Tu te cherches des excuses comme ça tout le temps. Incapable d’accepter ce que tu as, incapable de suivre leur chemin, et pourtant incapable de changer de destination. Comment tu veux atteindre l’océan quand tu te noies dans un verre d’eau ?  

Parce que j’ai peur putain.
J’ai peur d’être seule. J’ai peur que personne ne me suive dans ce monde-là. Parce qui pourrait bien être assez fou pour me suivre ? Parce que pourquoi qui que ce soit me suivrait moi ? Moi je ne suis rien. Juste une ombre translucide et transparente. Je ne reconnais pas la femme dans le miroir, je ne fais plus la différence entre son ombre et celle du monde autour d’elle. Et quand je regarde dans le miroir, quand je pense à toutes les autres, je ne peux que constater : qu’est-ce que j’ai de plus ? Pire : qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce qui m’appartient vraiment au milieu du miroir fissuré ? Est-ce qu’une ombre possède le corps qui la dégage ? Ou bien est-ce l’inverse.
Putain j’ai peur.
J’ai peur que si j’arrive un jour dans ce monde, il n’y ait personne d’autre. Parce que tout le monde aura eu peur. Ou parce que tout le monde aura changé d’avis. Tout le monde aura laissé tomber et j’aurais été la seule à ne pas suivre le mouvement. Ombre toujours en retard, toujours en décalage, j’aurais continué, entêtée, sur une route qui ne menait qu’à des champs vides, des forêts où les arbres qui tombent ne font aucun bruit et des mers d’huile. Je me serais battue pour atteindre ce monde, et une fois là-bas, il n’y aurait personne d’autre. Stupide idiote à toujours se croire meilleure que tout le monde pour au final ne rien changer. L’impasse dans tous les cas. La solitude dans tous les autres.
J’ai peur putain.
Parce que peut-être que ce monde n’existe même pas. Peut-être qu’on n’y arrivera jamais. Que c’est pas possible et qu’il faut accepter. Accepter d’être du mauvais côté de la ligne des discriminations, quelles qu’elles soient, et faire avec. Ou sans. Tout dépend comment on voit la chose.

 Sauf que moi je ne vois plus rien. Je ne vois plus rien d’autre que ma peur et l’océan qui bouillonne à grosses gouttes dans le fond de l’ombre et je ne sais pas quoi faire.  J’ai peur de changer parce que je risque de perdre le peu que j’ai, de plus jamais réussir à m’intégrer vraiment, de ne plus avoir de place nulle part parce qu’une fois que j’aurais craché sur le système, il me le fera payer.. J’ai peur de ne pas changer parce que je ne peux plus rester comme ça, dans cet état, à demi léthargique, complètement angoissée, maladivement vide… et transparente, remplie uniquement de ces choses qui ne m’appartiennent pas et me déforment de l’intérieur.

Il y a quelque chose dans l’ombre qui gronde.
Ma solitude toute entière.
La solitude de toutes les autres comme moi.
De tous les autres comme moi.
Et la souffrance à l’unisson de tous celleux qu’on a forcés au silence.
Quelque chose gronde.
Je commence seulement à réaliser que je fais partie du grondement, que je fais partie de celleux qui ont fissuré le miroir.
Et ça me fait peur.

L’écriture inclusive, la force des symboles… et l’éternelle fragilité masculine ?

J’aimerais croire que j’arrive trois ans après la bataille, mais l’AFP m’a donné l’occasion de m’étouffer avec ma propre salive en plein cours, alors finalement, je pense pas être si en retard que ça… Aujourd’hui, nous allons donc parler de l’écriture inclusive, de la force des symboles, et donc d’invisibilisation, de représentation. Je vais essayer de sourcer un maximum, malheureusement, comme toujours, je ponds ce genre d’article en décalage, sans l’avoir prévu, du coup ça se nourrit de tout ce que je lis depuis des mois, pas toujours évident de le retrouver, mais je vais faire au mieux.

Pour celleux qui auraient raté quelques épisodes, qu’est-ce donc que l’écriture inclusive ? Histoire de gagner du temps, et parce que certain·es l’ont déjà fait et bien mieux que moi : l’article de Simonae qui t’explique ça tout bien (site que je te recommande d’ailleurs), la vidéo de Linguisticae qui démonte les arguments aussi bien de ses défenseur·es que de ses détracteurices.

J’ajouterai que je n’utilise pas systématiquement l’écriture inclusive en tant que telle, mais que ça ne m’empêche pas de réfléchir soigneusement aux questions de genre dans la grammaire française. Il faut donc que vous ayez conscience que tous les choix de genre de cet article ont été mûrement réfléchis. Et sur ces bonnes paroles, entrons dans le vif du sujet.

Je pense que pour une raison obscure cet article sera couvert de gif de Parks and Recreation.

L’écriture inclusive a donc, ces derniers temps, fait coulé beaucoup d’encre et délié pas mal de langues, le tout avec plus ou moins d’élégance d’intelligence de bêtise ou d’ignorance totale. Je n’ai pas tant envie de revenir sur les arguments en eux-mêmes, mais plutôt sur : mais POURQUOI ça pose autant de problème ?

Et pour commencer, j’aimerais vraiment ne plus jamais avoir à entendre « il y a plus important / urgent à combattre », en général prononcé par des personnes non concernées, dans notre cas, les hommes. (et non j’ai pas envie de sourcer, parce que je suis une vilaine chroniqueuse subjective et que c’est pas si dur à trouver que ça) La logique serait qu’effectivement, pourquoi se battre pour des histoires de e quand il y a encore tellement de cas de viols et de violences conjugales en France ? C’est vrai ça, bonne question. Le truc c’est que c’est absolument insupportable à entendre. Déjà parce que souvent, les personnes qui te disent ça sont les premières à ne rien faire… du tout. Un peu comme ceux qui te disent « mais gnagna pourquoi on s’occuperait des migrants avant nos bons SDFs français ? gnagnagnagna », mais qui ferment les secours populaires dans leur ville (exemple au pif ou presque). Mais surtout, parce que ce n’est pas un argument. Ce qui pose problème avec ça, c’est que ça hiérarchise les problèmes. Il serait donc plus important de faire en sorte qu’il n’y ait plus de viol du tout, plutôt que d’intégrer plus visiblement le genre féminin dans la grammaire. Et dit comme ça, ça peut sembler logique. Sur l’échelle de l’urgence, c’est vrai qu’empêcher des morts avant d’écrire correctement, ça paraît plus important. Et c’est vrai que dans un monde parfait, même moi, amoureuse éperdue des mots, traducteur, auteur et dévoreuse de bouquins, j’aurais envie d’être d’accord. Sauf qu’on nous a sorti la même pour le harcèlement de rue, pour le manspreading, pour le sexisme ordinaire, pour la charge mentale. Oh et quand on parle du nombre toujours hallucinant de viol en France, on vient nous dire que « non mais tu crois avoir des problèmes ? En France vous avez de la chance, ailleurs il y a l’excision [que je ne sais même pas écrire on dirait tellement je suis pas concernée…] / les mutilations / les mariages forcés, etc. » Alors dîtes moi, ça marche comment en fait cet argument ? Parce que peut-être qu’il existe dans le monde une échelle de l’horreur dont j’ignorerais l’existence. Peut-être qu’elle ressemblerait à un truc du genre : sexisme ordinaire < infantilisation < humiliation < réduction des possibles < violence < viol < excision < meurtre. J’ai bon ? Non parce qu’il faut m’expliquer, clairement il y a quelque chose que je ne comprends pas et ça m’emmerde profondément, parce que j’ai toujours eu horreur de ne pas comprendre.

Deux choses : d’abord, on ne peut pas hiérarchiser les problèmes, ensuite, et surtout, tout est lié. Je dis bien tout, absolument tout. À un point que vous comme moi sommes à peine capables d’imaginer. Se battre pour faire disparaître l’appellation « mademoiselle » ou l’ajout systématique d’un « e » dans les documents officiels, ça peut paraître dérisoire face au nombre de mortes sous les mains de leur conjoint, ou encore face à ces femmes dans certains pays qui doivent quitter leur village pour aller se planquer en forêt quand elles ont leurs règles parce que « impures ». Et peut-être que ça l’est, sans doute même. Mais peut-être aussi que parce que des femmes continuent à mourir sous les coups de leur conjoint, qui pourra éventuellement toujours faire des albums ou des films ou être élu à de hautes fonctions de l’état, il faut se battre pour imposer le genre féminin comme égal du genre masculin dans la grammaire. Parce que le problème de fond est exactement le même : l’invisibilisation du genre féminin et des violences qu’il subit au quotidien partout sur la planète. La langue ne fait jamais rien d’autre que rendre ce fait visible.

Quand j’essaie d’organiser logiquement cet article mais que tout est tellement lié que j’échoue lamentablement.

J’avoue être fatigué de voir des hommes venir à la tribune pour m’expliquer que le manspreading / harcèlement de rue / masculinisation systématique des termes honorifiques / l’écriture inclusive ne sont pas des bons combats, qu’ils n’en valent pas la peine, que ça ne sert à rien et que les femmes s’y prennent mal pour défendre les femmes. En gros, j’en ai marre du mansplanning… C’est vrai, en soit, le manspreading ne met pas ma vie en jeu. Pourtant, régulièrement je me vautre dans le bus parce qu’un mec ne juge pas nécessaire de ranger ses jambes et donc je dois escalader les sièges en plein rond-point. J’ai des bleus sur les hanches parce que pourquoi faire gaffe à son sac à dos (vraissemblablement plein de briques à mon avis) pour se retourner parler à ses potes toutes les trente secondes ? On s’en bat non ? Bah oui, il s’en battait. Et ça m’arrive régulièrement d’être écrasé contre une vitre, de devoir me contorsionner, m’écraser. Non, en soi ce n’est pas grave. Mais c’est chiant et ça bouffe de l’énergie. Non, les mecs en question ne cherchent pas à m’opprimer. Pour la simple et bonne raison qu’ils ne s’en rendent pas compte : je n’existe pas, alors qu’on leur a appris à prendre la place. Je perds de l’énergie dans les transports pour ça, et si en soi ce n’est pas gravissime (par comparaison à d’autres choses qui me sont arrivées parce qu’on suppose d’office que je possède un vagin), c’est d’autant plus rageant quand je réalise que ce genre de chose n’arrive JAMAIS aux hommes de mon entourage.

C’est donc une question de genre.
C’est un problème d’invisibilisation.

Et si moi aussi j’ai pu me dire qu’on avait autre chose à foutre que de se battre pour mademoiselle, et même si je ne fais pas partie des fervent·es défenseurices de l’écriture inclusive, maintenant, je comprends mieux pourquoi la langue est aussi un terrain sur lequel il faut se battre. Qu’on le veuille ou non, qu’on apprécie ça ou non, le français est une langue genrée. Et si elle a eu un genre neutre il fût un temps, l’évolution a fait que le neutre s’est fondu dans le masculin, pas pour des raisons idéologiques, mais juste parce que logique du plus simple (je vous renvoie à la vidéo de Linguisticae mise en début d’article). Si bien qu’aujourd’hui, il nous faut systématiquement choisir entre masculin et féminin. Je répète : il faut choisir entre féminin et masculin. BAM. Et nous avons donc choisi que le masculin serait le neutre, une sorte de genre par défaut. C’est ça, grammaticalement parlant, le masculin nous sert de genre par défaut.

Alors certes, il y a les évolutions de la langue expliquées plus tôt et qui se font plus ou moins sans nous, ou en tout cas sans notre intervention active. Cela fait d’ailleurs partie des reproches (pertinents) faits à l’écriture inclusive : les militants cherchent à forcer l’évolution de la langue, ce qui ne fonctionne jamais vraiment… D’autres explications de ce genrage de la langue ont été (justement) rappelées, par exemple par Kriss de Minute Papillon. Il rappelle par exemple que les termes généraux étaient féminins (la médecine, la loi), alors que les professions étaient mises au masculin (le médecin, l’avocat). J’avoue que je ne me souvenais aucunement de cette règle, mais ça c’est la mémoire sélective et ça ne me surprend pas plus (j’avais vu des règles similaires en allemand notamment). L’argument est intéressant et j’y ai réfléchi quelques temps avant de trouver pourquoi ça me chiffonait.

La langue est un symbole… Pour en revenir aux bases, elle associe une série de sons (grossièrement le mot « arbre » par exemple) à une image (grossièrement l’arbre que vous avez imaginé en lisant le mot arbre). C’est pour ça qu’on considère la langue comme un symbole : parce qu’elle représente quelque chose de réel (l’arbre dans le jardin / la rue / le parc / sur lequel votre chien fait pipi), à quelque chose d’irréel / immatériel (les sons et / ou les lettres formant le mort « arbre »). Cela permet par exemple d’envoyer des pétitions à la maire de Rennes pour lui dire qu’enlever les arbres du centre-ville est une mauvaise idée, sans avoir à lui envoyer les dits arbres par la poste (ça ferait beaucoup trop de timbres). Pratique non ?

Le truc, c’est que les symboles évoluent. Et donc, la langue avec.

Quand je galère terriblement à pondre cet article et à le rendre cohérent et logique et clair et bien organisé.

Effectivement, il fût sans aucun doute possible un temps où on pouvait totalement accepter que c’était « le médecin » parce que la profession, et « la médecine » parce que la notion générale. Alors la vraie question ne serait pas plutôt : pourquoi est-ce qu’on ne voit plus ça ? je me répète je sais, mais je ne me souvenais absolument pas de cette règle. Or, je pense que je l’ai vue, parce que ça me dit vaguement quelque chose, et que j’étais plutôt bon élève… Mais il n’y en a aucune trace dans mon cerveau. Et si je constate effectivement ce que dit Kriss dans le vocabulaire que j’emploie au quotidien, si on ne me l’avait pas dit, ça ne me paraîtrait pas évident du tout. Et je ne dois pas être la seule puisque l’une des batailles de l’écriture inclusive consiste en la féminisation de tous les titres, et donc de toutes les professions. On n’entend plus « le médecin » masculin parce que nom de profession, mais « le médecin » masculin parce que sauf preuve du contraire c’est un homme. Moi la première, alors même que mon médecin traitant, et ce depuis que je ne suis qu’un embryon, est une femme. Par défaut, quand on me dit « un médecin » j’imagine un homme, et ça me demande un petit effort de neurone pour visualiser une femme (effort que j’ai pris l’habitude de faire, mais ne nous voilons pas la face, il a quand même fallu apprendre).

Petite hypothèse personnelle : peut-être parce que justement, il faut choisir entre masculin et féminin. Ou pire, parce qu’on nous force à choisir à des endroits où la question ne devrait même pas se poser. Et comme une action appelle une réaction équivalente… Nous vivons dans une sociétés des extrêmes.  Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les femmes, après des années et années et années de lutte ont obtenu le droit de vote de travailler d’avoir un compte d’être autonome, etc. Mais à l’inverse, les femmes de ma génération doivent faire avec un harcèlement de rue que nos grands-mères n’ont jamais connu, voire n’ont jamais imaginé. On pourrait continuer comme ça longtemps… le monde grossit et va de plus en plus vite, poussant chaque individu à se camper sur ses positions de plus en plus solidement. Si bien que quand d’un côté on pousse d’un cran (en limitant l’accès à la contraception par exemple), de l’autre on répond sur le même ton (en multipliant les initiatives et campagnes de don au planning familial par exemple). Et si on en arrive à proposer à la vente des globes terrestres roses spécialement pour les petites filles, il peut paraître logique de vouloir se battre pour qu’existe un féminin à médecin.

Alors question : pourquoi effectivement ne pas modifier la langue ? Si le symbole ne correspond plus à ce que l’on veut signifier tout simplement parce que le monde a évolué, il peut paraître logique, voire plutôt intelligent, de le modifier, afin que l’on puisse à nouveau dire ce que l’on souhaite vraiment dire non ? En quoi est-ce que ça pose problème finalement ? On admet volontiers d’un côté que le monde a changé (plus personne ou presque n’est choqué à l’idée qu’une femme soit médecin), et on admet tout aussi bien de l’autre que la langue évolue (cf tous les mots nouveaux qui apparaissent, mais aussi ceux qui disparaissent). Alors pourquoi est-ce un problème de vouloir que les deux évoluent de concert, quitte à donner un petit coup de pouce quand les rythmes ne sont pas synchronisés ?

Quand j’imagine les mecs de l’Académie Française en réunion.

Et là je suis un peu deg parce que je voulais partir de cette fabuleuse interview de Virginie Despentes, mais l’article est maintenant en accès payant (alors soit tu l’achètes, soit tu me fais confiance sur parole…)(mais vraiment ça vaut le coup, elle dit plein de choses passionnantes dedans, même si tu ne connais pas son travail). Je me rappelle qu’elle parlait justement de cette histoire de féminin du mot auteur. Elle expliquait notamment que finalement, écrire pour une femme restait subversif. Symbole encore une fois, elle expliquait qu’il n’y avait eu aucun soucis quand il s’était agi de féminiser « éboueur » ou « jardinier », par contre, féminiser « auteur » ? GRAND DIEU NON VOUS METTEZ LA LANGUE EN PÉRIL. Alors vraiment je m’interroge… L’idée de mettre toute une langue en péril juste parce qu’on veut rajouter des « e », symboliquement, c’est assez fort non ? Elle est donc si fragile que ça cette langue que lorsqu’on veut y rajouter un peu de féminin elle se recroqueville en PLS dans un coin de la pièce ? Diantre… ça valait bien le coup de survivre au langage SMS pour ça ! Notre genre masculin est-il si faible qu’à l’évocation d’un genre féminin un peu plus visible, il tremble ? Et au-delà de la grammaire, les hommes ont-ils si peur de voir les femmes exister, même uniquement de manière symbolique ?
Mais vous trouvez peut-être que Despentes y va un peu fort ? Cette année, sur sept prix littéraires, sept ont été remportés par des hommes (ha et bonus, sur le lien que je t’ai mis, le 8ème n’est pas encore décerné, mais il n’y a QUE des hommes en finale). À croire qu’aucune femme n’a écrit de roman cette année (spoiler alert : si si, et même des très bons). Alors on est d’accord, on ne va pas imposer la parité dans les remises de prix, ça ne rimerait à rien, mais vous trouvez pas ça un poil disproportionné ? Surtout après tout le tintamarre de l’année dernière parce que, oh mon dieu, le Goncourt ET le Renaudau avait été gagnés par des femmes ! Et bordel il va peut-être falloir arrêter avec la féminisation de la société ! C’est maaaaaaaal ! Les pauvres hommes sont castrés et invisibilisés ! Ouais. Ça crie au scandale quand deux femmes gagnent deux prix littéraire sur huit, par contre c’est normal que huit prix sur huit soient remportés par des hommes. Ces mêmes hommes qui viendront nous dire que l’écriture inclusive, la parité, ne sont pas des vrais combats et qu’on s’y prend mal. Parlez moi encore de chouineries, ça m’amuse.

Alors c’est vrai, l’écriture inclusive est pleine de défauts, dont certains très justement rappelés par l’Odieux Connard (même si beaucoup de choses me posent aussi problème dans son article) : lourdeur de la graphie (qui n’est déjà pas des plus légères)(mais bon, dans quelle langue la graphie est-elle vraiment légère ? c’est largement sujet à débat…), transcription en brail, accessibilité et lisibilité compromise, etc. Et effectivement, si je raffole de ces nouveaux pronoms (iel, celleux), qui sont pour moi des petites merveilles, véritables chefs d’oeuvre de néologisme, le point médian ne me paraît pas la solution la plus efficace… Mais question : pourquoi l’écriture inclusive n’est pas considérée comme n’importe quelle partie de la langue, à savoir sujette à une évolution future ? Effectivement, c’est une évolution qui a été consciemment lancée, mais pourquoi ne pas la considérer comme en test ? Pourquoi ne pas considérer que face à un symbole ne représentant plus la réalité contemporaine (ou de manière tronquée), certain·es ont souhaité réagir et proposer des solutions, solutions qui vont être testées et que le temps se chargera de confirmer… ou non ?

Pourquoi est-ce qu’on freine autant des quatre fers ? Encore plus si comme beaucoup d’hommes nous le disent, ça ne sert à rien ? C’est complètement con comme argument. Si ce n’est pas important, pourquoi ne pas l’accorder ? Je veux dire, dans un projet de groupe, ou dans un groupe d’ami·es, quand l’un des membres veut quelque chose parce que c’est important pour lui, que tu n’es certes pas hyper ok avec l’idée, mais que dans le fond, ça ne te fait ni chaud ni froid, en général, on l’accorde à la personne non ? Au mieux parce que comme ça la personne est satisfaite et se sent comprise, incluse, ce qui est cool. Au pire, on le fait de mauvaise grâce en se disant qu’au moins comme ça cette personne nous foutra la paix. Ça s’appelle un compromis. Si aujourd’hui, il y a militantisme pour rendre l’écriture plus inclusive, c’est bien parce que les femmes ne se sentent toujours pas incluses.

Oui, c’est un symbole.
Non, ce n’est pas inutile.

Tiens ça ferait peut-être un bon résumé de cet article.

Ce n’est pas inutile parce qu’on était sensé avoir une première ministre, et qu’à la place on se retrouve avec une secrétaire d’état aux droits des femmes dont le gouvernement tout entier se moque littéralement, voire même fait exactement le contraire de ce qu’elle dit comme des ados pourris (pléonasme). Je ne défends pas nécessairement le travail de Schiappa, il y a beaucoup de maladresses, voire de conneries. Mais encore une fois, action-réaction, quand toute façon par défaut on envoie chier tout ton travail, on t’écoute pas, bien obligé de gueuler des trucs, de merde, histoire de rappeler ton existence. Ça ne rend service à personne et ça n’excuse pas tout. mais ça aussi c’est un beau symbole finalement non ? Regarder comment on traite la femme chargée du droit des femmes dans notre gouvernement très majoritairement masculin me donne envie d’aller coller des e partout par pur principe alors que je m’accorde moi-même au masculin depuis bientôt un an et que je préférerais l’abolition des genres grammaticaux. Action, réaction… Comment est-ce que je peux espérer une once de respect quand même une fois secrétaire d’état, ou ministre, on continue de s’en battre l’œil de ce que tu racontes ? Symbole symbole encore une fois…

Donc ouai. Après avoir moi aussi pensé que virer mademoiselle du vocabulaire c’était une perte de temps, j’ai changé mon fusil d’épaule. Les symboles c’est extrêmement importants. Non, ça ne va pas changer les mentalités, d’ailleurs, personne ne prétend ça (ou alors iels ont tort et vivent au pays des bisounours). Mais ça participera à rendre visible ce qui est constamment balancé sous le tapis. L’écriture inclusive, sous une forme ou une autre, demande un effort car elle demande une modification de la langue que nous avons apprise et dans laquelle nous baignons. Adoptez l’écriture inclusive, sous une forme ou une autre, c’est peut-être finalement montrer qu’on est prêt à faire un effort pour inclure et rendre visible.

Et puis surtout : pourquoi faudrait-il faire un choix dans les luttes ? Si tout est lié, pourquoi faut-il choisir ? En théorie, nous sommes assez nombreuses et assez nombreux pour les mener de front, en fonction de nos compétences, de nos affinités, de nos besoins. Je suis par exemple bien plus qualifié pour parler de la mauvaise médiatisation des neuroatypies, ainsi que du sexisme par le biais de la langue, que pour parler de l’invisibilisation des personnes racisées, sujet sur lequel je dois plutôt fermer ma gueule et justement en apprendre plus. D’un côté, je peux être actif, apporter des informations, des explications, de l’autre, c’est sur moi que je dois travailler pour faire avancer les choses et être un allié digne de ce nom.

Si jamais vous avez encore un doute sur cette histoire de lien très fort entre langue, sexisme et violence, voici un bel exemple, bien dégoulinant de symbolisme. Voici sur quoi je me suis étouffé l’autre jour en donnant cours.
Peut-être as-tu entendu parler de la déferlante « me too ». Depuis deux mois, la parole des femmes a commencé à se libérer sur la question des agressions sexuelles subies, passant entre autres par une campagne virale à base de hashtag. La cynique que je suis a énormément de mal à le reconnaître, mais il semble que ça fasse (enfin) bouger des choses. Si bien que le Times a décidé de nommer comme personnalité de l’année 2017 « the Silence Breakers » (personnes qui brisent le silence). À la bibliothèque où je donne mes cours, on projette sur le mur les dépêches de l’AFP, AFP qui a donc relayé la nouvelle comme ceci : « Les briseurs de silence élus personnalité de l’année ». Et ça a été largement relayé comme tel. Oui, il y a un lien par mot, je retrouvais pas l’original de l’AFP. Mais il semble que personne ne se soit posé la question de la traduction. Le terme anglais est en effet non genré, mais le français DOIT choisir, on l’a déjà dit, et c’est souvent un (beau) défi pour les traducteurices. Les journalistes avaient donc le choix. Et ils ont choisi le masculin. Pour un mouvement de femmes visant à libérer la parole des femmes, notamment par rapport à la violence causée par des hommes. Un moyen symbolique de nous rappeler que le masculin l’emporte sur le féminin j’imagine ? Oh et pour couronner le tout… la traduction française efface donc la force dégagée par des milliers de femmes dans un moment de solidarité, alors que l’original effaçait déjà le fait que ce mouvement avait été lancé par une femme noire en 2006… En effet, Tarana Burle à l’époque constate que les services sociaux ne vont pas dans certains quartiers difficiles et cherche donc à recréer un mouvement de solidarité et d’empathie entre les femmes victimes de violences sexuelles Elle ne cherchait pas la viralité, mais bien quelque chose pouvant fonctionner sur le long terme. DONC, blanchisation, à laquelle on rajoute invisibilisation des femmes… dans leur propre combat (à chaque étape donc)… j’ai envie de dire. COMBO MOT COMPTE TRIPLE. Oui, tout est lié, définitivement.

Alors vraiment, je ne peux pas m’empêcher de me demander… les hommes sont-ils si fragiles que dès que les femmes disent quelque chose, il faut qu’ils se défendent ? se l’approprient ? nous effacent ? Qu’y a-t-il donc de si menaçant dans cette écriture inclusive ? Parce qu’au final, si l’écriture inclusive est, pour moi, clairement en phase de test quant à ce qui est de son application pratico-graphique, symboliquement, il est temps, il est même urgent, qu’on y vienne…

Sur ce, cet article est déjà affligeamment long (surtout sur internet où tout le monde préfère YouTube) et suffisamment bordélique… Mine de rien, j’ai dû couper un paquet de choses que j’avais en tête, alors peut-être une prochaine fois… En attendant on se retrouve sur les habituels  FB – Twitter pour celleux qui en ont envie, et je vous laisse en musique, avec cette nouvelle version de Fight like a girl d’Emilie Autumn… (plus à propos tu meurs)

La tirade de l’ombre [extrait NaNoWriMo 2017]

Igorrr – ieuD

 

La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Pas le montrer. Marche ou crève. Le long des rues l’inconnue se défile en silence. J’hésite. Quelque part à hurler. Auto-persuasion. Je n’ai pas peur je n’ai pas peur. Je marche exprès dans les rues non éclairées pour apprendre. À être plus forte et plus grande, à disparaître plus vite au besoin. Je m’habitue. Je suis une ombre. Je glisse je flotte, je n’existe pas. Je disparais déjà dans une rue. Je calcule. Je fais le gros dos. Je suis la chose la plus terrifiante de ces bois. Je le répète à l’infini. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus terrifiante de ces bois.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Plus solide encore. Hésiter, croiser les regards, y plonger, s’imposer. Fuir les regards, détourner la tête et le chemin. Itinéraire bis, dévié, falsifié. Recommencer. Trouver le chemin le plus court et changer d’avis car la nuit est claire, la lune est haute et dans un cliché parfait les étoiles brillent de mille feux, moi aussi. Être plus grande encore. Plus forte encore. Là dans les rues non éclairées. Marcher en claquant des talons, marcher sur la pointe des pieds. Glisser disparaître. Se fondre. Encore. Camouflage parfait. Encore. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus terrifiante de ces bois.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Je change de chemins souvent. Je compare. Je rallonge et raccourcis au besoin. Le poids du sac, arme ou boulet. La peur au ventre les ombres se tordent sur mon passage. Monstre réel ou cauchemar les yeux ouverts. Ce n’est pas moi qui ai voulu tout ça. Pourtant je suis là je continue. Sors pas de chez toi je me dis des fois. Mais je sors quand même et je joue à me faire croire que j’ai pas peur. Je passe exprès par les rues sombres pour m’épaissir la peau et la conscience. Les clés entre les doigts je suis la chose la plus effrayante de ces bois. En vrai je ne veux pas rentrer chez moi. Pas maintenant. La nuit est longue, la lune est loin, la route est longue. Encore un peu, encore un instant. Encore un court, un très court instant avant que la rue ne me rappelle à l’ordre. Avant qu’elle ne clame mon nom un effort dans l’obscurité autrefois rassurante. Salope. Je sais comment je m’appelle la nuit.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. J’évalue en silence les ombres que je croise. Ennemie ou amie. Ombre dis moi qui tu es je saurai où me cacher. Ombre dis moi si tu vis dans la même rue que moi. Ombre dis moi si l’on peut se croiser sans encombre ou si je dois me préparer aux éclats. Ombre dis moi Salope si tu portes le même nom que moi. Ombre dis moi si tu es de ceux qui hurlent mon nom Salope à la grandeur des lampadaires. Ombre dis moi de quel camp tu es que je puisse choisir le miens. Ombre dis moi si tu nous pouvons marcher ensemble, si nous pouvons marcher encore, si toi et moi nous avons une chance de survivre à la nuit. Ombre s’il te plaît sois de ceux qui peuvent marcher avec moi. Ombre s’il te plaît ne dis pas mon nom Salope, et je ne dirai pas le tiens Salope. Ombre s’il te plaît laisse moi marcher avec toi. Ombre s’il te plaît ayons peur ensemble, qu’enfin je puisse montrer l’angoisse latente à quelqu’un, qu’enfin je puisse avouer les yeux dans les yeux la chair de poule et les mains qui tremblent, les ombres menaçantes et les clés entre les doigts même quand je ne suis pas si terrifiante au milieu des bois. Ombre je ne veux pas dire ton nom Salope, et si tu veux je regarderai ta peur dans les yeux, la reconnaîtrai comme mienne et promis je ne fuirai pas, je te montrerai comment les clés entre les doigts nous pouvons être la chose la plus terrifiante de ces bois. Ombre s’il te plaît ne sois pas de ceux qui hurlent mon nom Salope comme une invocation, ne me maudis pas au milieu de la nuit quand je ne suis plus si terrifiante que ça. Ombre s’il te plaît laisse moi rentrer chez moi quand j’en aurai assez de la nuit, pas avant, ne m’oblige pas à rentrer juste parce qu’encore une fois tu as crié mon nom Salope comme s’il t’appartenait. Ombre ne fais pas de moi ces créatures qu’on invoque en prononçant leur nom Salope au milieu des nuits où la lune est haute et les étoiles brillantes de mille clichés.

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Car sinon la nuit ne viendra plus jamais pour moi. Je serai condamnée à vivre le jour. Et bientôt alors la nuit avalera le jour et il n’y aura plus non plus de jour pour moi. Il n’y aura plus rien à l’extérieur de mes quatre murs. Je ne serai plus qu’une ombre traquée, coincée entre ces quatre murs et une porte que plus jamais je n’ouvrirai. Et qui alors me raconteras l’odeur de la lune et des étoiles ? Et quelle longévité pour une ombre qui ne peut même plus voir la lumière du jour ?

            La nuit j’ai peur mais faut pas le dire. Alors je m’entraîne et m’épaissis la peau. Je gratte encore à l’intérieur l’angoisse et l’inexactitude. Je vais me tordre le corps et serai monstrueuse. Clés entre les doigts ou pas, je serai la chose la plus terrifiante de ces bois. Plus jamais personne ne dira mon nom Salope de peur de me voir apparaître. La bave aux lèvres et le sang aux dents je serai bien plus qu’une ombre. Je serai l’Ombre elle-même. À mon tour je ramperai derrière les lampadaires, arpenterai les rues à mon plaisir et chasserai de mon territoire tous ceux qui refuseront de plier le genou devant moi. Je grincerai des dents et craquerai mes phalanges. Je n’aurai plus mes clés entre les doigts car partout ce sera chez moi car le monde m’appartiendra. Plus jamais alors je ne ferai le moindre effort pour partager. Je traquerai à mon tour les ombres la nuit. Ces petites ombres inconnues qui fuient dans les ruelles, loin de moi, croyant m’éviter, croyant échapper ainsi à mon regard et mes dents. Je serai prédateur et je compte bien dévorer toutes les ombres qui auront le malheur de croiser ma route.

            Sauf que la nuit j’ai peur et il ne faut pas le dire. Ombre s’il te plaît, tant que nous sommes dans le même camp, dans la même équipe, et potentiellement dans la même rue, il faut que tu me dises mon nom. Celui qu’enfin je pourrai utiliser en rentrant chez moi. Celui qu’enfin je pourrai porter sans crainte et sans rancune. Ombre s’il te plaît, dis moi par où passer pour ne plus être en colère et ne plus avoir peur. Je ne sors plus par envie, uniquement par revanche, pour prouver au monde à quel point ma peau est épaisse. Je prends les rues non éclairées pour prouver encore une fois que ma peau est dure comme la pierre. Ombre s’il te plaît dis moi que tu sais comment ne plus avoir peur. Ombre s’il te plaît dis moi que toi aussi. Toi aussi la colère et la peur. Toi aussi tu as perdu ton nom aux invocations des prédateurs Salope. Toi aussi tu ne passes par les rues non éclairées que pour te prouver que tu peux encore le faire. Toi aussi quand tu ne le fais pas tu as l’impression d’abandonner, de déclarer forfait, de perdre un bout de la nuit. Toi aussi tu estimes et projettes et calcules et dévies et raccourcis et rallonges le chemin au besoin. Toi aussi les clés entre les doigts tu es la chose la plus terrifiante de ces bois.

           

            S’il te plaît, dis moi tout ça.

            Dis moi que toi aussi. Que je ne suis pas seule.

            Dis moi que toi aussi la nuit tu as peur même s’il ne faut pas le dire.

            Dis moi je t’en prie que nous puissions avoir peur ensemble

            Pour enfin ne plus avoir peur du tout

            Dis moi la rancune et la colère

            Dis moi qu’ensemble nous pourrons un jour passer d’ombre à prédateur nous aussi

            Dis moi que rien n’est écrit et que nous pouvons encore

            La bave aux lèvres et le sang entre les dents

            Etre aussi terrifiante que le monde puisse être

            Dis moi que toi aussi tu aurais voulu qu’il y ait une autre voie que celle-ci

            Celle de la peur et de la colère

            De la rancune et de la vengeance

            Dis moi que toi aussi tu voulais croire à autre chose

            Mais que tu es fatiguée

            Aussi fatiguée que moi

            Et qu’il est temps enfin

            Que toi et moi nous ayons un nom

            Un autre nom

            Un vrai nom

 

            Salope…

            Toi et moi jusqu’au bout de la nuit, nous ne sommes que des ombres loin de chez elles, et aussi terrifiantes que nous puissions être, nous ne serons jamais rien d’autres ici bas…

Isn’t it enough ? [version bilingue]

[TW : viol / rape]

The world is burning
and I’m burning with it

Today
my friend got raped
and asked me for ice cream
mango ice cream
She told me to check the label
gluten free
milk free
You know, allergies

Today
my friend got raped
and when the tears finally stopped
she asked for ice cream
because it was too late
there was nothing else to do

Today
My friend got raped
and she wants 3 000 showers
She can’t remember the night
but flashes of two showers at his place
« only 2 998 showers left to go »
I put my schoes on
and searched for mango ice cream
one week before November
there was nothing else to do

The world is burning
and I’m burning with it

Another one bites the dust
I walked and walked
looking for ice cream
mango ice cream
without milk
without gluten
and all I could think was this line

Another one bites the dust
They told me feminists are waging war on men
They tell this when all of this is going on
when my friends are falling
one by one
under the hands of blind men
They tell this when they started it all
and one by one
my friends are falling
another one bites the dust
and for fuck’s sake
why is it so hard to find mango ice cream in November
when it’s all you can do ?

Another one bites the dust
I can’t cry
I have to stand
I have to listen
I see her pain
her tears
her anger
and the 2 997 showers left
and I have to walk
and tell stories
and teach English
and buy mango ice cream
with no gluten
with no milk
in November

Today
my friend got raped
another one bites the dust
and they tell me
I’m the one waging war
when all my friends
are falling one by one
and it’s hell to buy mango ice cream
just because it’s almost November…

The world is burning
and I’m burning with it

Le monde brûle
et moi avec

Aujourd’hui
on a violé mon amie
et elle m’a demandé de la glace
de la glace à la mangue
Elle m’a dit de vérifier les étiquettes
pas de gluten
pas de lait
Problème d’allergies

Aujourd’hui
on a violé mon amie
et quand les larmes se sont enfin arrêtées
elle a demandé de la glace
parce qu’il était trop tard
et qu’il n’y avait plus rien à faire

Aujourd’hui
on a violé mon amie
et elle veut 3 000 douches
Elle ne se souvient pas de la nuit
des flashes seulement, deux douches chez lui
« plus que 2 998 douches à prendre »
J’ai mis mes chaussures
et suis partie chercher de la glace à la mangue
une semaine avant novembre
parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire

Le monde brûle
et moi avec

Another one bites the dust
J’ai marché et marché
à la recherche de glace
de la glace à la mangue
sans lait
sans gluten
avec juste ce vers coincé dans la tête

Another one bites the dust
Ils disent que les féministes sont en guerre contre les hommes
Ils disent ça alors que ce genre de chose arrive tous les jours
que mes amies tombent
les unes après les autres
sous les mains d’hommes inconscients
Ils disent ça quand ils ont tiré les premiers
et une par une
mes amies tombent
une autre mord la poussière
et bordel de merde
pourquoi c’est si dur de trouver de la glace à la mangue en novembre
quand c’est tout ce que tu peux faire ?

Another one bites the dust
Je ne peux pas pleurer
je dois tenir
écouter
j’entends sa douleur
ses larmes
sa colère
et les 2 997 douches qu’il reste à prendre
et je dois marcher
et raconter des histoires
et donner cours
et acheter de la glace à la mangue
sans gluten
sans lait
en novembre

Aujourd’hui
on a violé mon amie
une autre mord la poussière
et ils me disent que
c’est moi qui lance la guerre
quand toutes mes amies
tombent les unes après les autres
et que c’est l’enfer de trouver de la glace à la mangue
juste parce qu’on est presque en novembre…

Le monde brûle
et moi avec.

00h08 Et si ? – Paranoid Thought Process

Kati Ran – Suurin

Un choc contre le mur. Sans doute un écho, une porte claquée un peu trop vivement dans le couloir. Des bruits de pas. Des voix. Des échos, toujours plus d’échos, qui rebondissent sur les murs. Tu les sais ramper le long de la paroi. Mais c’est loin. C’est dans le couloir. Loin. Enfin loin, qu’on s’entende bien, l’appartement est petit, d’ailleurs, c’est à peine si ça s’appelle un appartement. C’est un placard en forme d’appartement. Les placards ont ça de pratique qu’on peut s’y réfugier, se cacher du monde. C’est comme ça que tu es arrivé là. Pour te cacher. Le problème des placards, c’est qu’ils sont petits. Alors le couloir n’est jamais vraiment très loin. Et ça tu vois, ce n’est pas très rassurant. Parce que déjà, les échos se rapprochent, et les draps bougent.

Et si

il était de retour, prêt à t’arracher la jambe ou une côte ? Ça ne demanderait pas beaucoup d’efforts. Tu peux déjà sentir la main qui saisit ta cheville, la torsion, la tension, la scission. Aucun effort, vraiment. T’es mal foutu mal fini toute façon. D’une simple friction tu te déchires en lambeaux ensanglantés. Les échos se répandent et déjà voilà qu’ils sont passés de sous la peinture à sous ta peau. C’est vicieux un écho, ça ne se montre jamais au grand jour. Ça reste bien à l’abri. Ça vibre sous la peinture et si tu te colles trop au mur ça te déchire la peau pour se mettre au chaud. Et si tu ne colles pas le mur, c’est lui qui te trouvera. Qu’est-ce qu’on arrache aujourd’hui dis moi ? Les draps ont bougé, il est temps.

Et si

ça pouvait être encore pire ? Je trouve que pour le moment ça va. Une jambe potentiellement sacrifiée et de la peau déchirée, ça va. Enfin sauf si tu commences à mettre du sang partout. Ça a toujours le don d’énerver tout le monde. Tu comprends, ça tâche, ça sèche et ça s’incruste. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ça après ? Tu sais, si on t’a collé dans un placard c’était pour te voir disparaître. Et les gens qu’on veut voir disparaître, on n’a pas envie qu’ils laissent du sang partout sur les murs comme ça. C’est pas hygiénique. Alors si tu pouvais avoir l’obligeance de bien vouloir te faire encore plus petit que ça. Aller. De toute façon, tu penses pouvoir t’en sortir comment ? Aller, encore plus petit que ça, sinon c’est pas ta jambe qu’il prendra la prochaine fois. Encore plus petit, ou les échos vont rentrer encore plus profond. La peau les os le sang, la routine habituelle. Je devrais même pas avoir à t’expliquer ça.

Et si

les plantes carnivores se remettaient à pousser ? Les draps c’était peut-être elles en fait. Ou lui. Ou les deux. Va savoir. Tu les sens non ? Les tiges qui s’allongent, qui poussent et tirent. Tu sens le grondement léger de la végétation qui s’étire. La faim qui se répand entre les murs. C’est petit un placard. Il va vraiment falloir se faire beaucoup plus petit que ça. La jambe arrachée la peau déchiré et la bouche dévorée. Les plantes ont toujours faim. Il leur faut un temps infini pour digérer. Ça tombe bien, tu as tout le temps du monde. Alors qu’elles t’avalent morceau par morceau, qu’elles mettent un temps à finir à te réduire en miettes, ça ne devrait te poser aucun problème. Elles en ont tellement envie, tu comprends, elles ont tellement faim, et toi, il faut bien que tu serves à quelque chose. De toute façon, c’est pas comme si ça intéressait qui que ce soit non ? Sinon tu serais pas seul comme ça, à essayer de te faire le plus petit possible dans le fond d’un placard pour échapper à tout un paquet de prédateurs qui n’attendaient qu’une chose : que tu fermes les yeux. Non, ça n’a pas de sens. Si ça avait du sens, tu ne serais pas seul comme ça.

Et si

ils avaient menti ? C’est facile de dire qu’ils seront là. C’est facile de dire qu’ils t’écoutent. Tout ça c’est facile. Tout ça c’est que des mot. Et c’est même pas les bons. Alors, comment ça tâche la solitude ? Tu fais la différence entre les tâches de sang sur les murs et les tâches de solitude dans le sang sur les murs ? Tu crois qu’il y en a une ? Parce que s’il y avait vraiment une différence entre la solitude et ton sang, ça devrait pas faire mal comme ça que le sang circule dans tes veines. Tu crois pas ? C’est fait pour ça normalement, donc ça devrait pas faire mal comme ça. Soit tes veines sont mal foutues, soit ton sang est mal foutu. Choisis ton camp. Alors à ce stade, peut-être que c’est de la solitude qui te coule dans les veines. Pure, acide, liquide. Ou bien ils mentent tous, tous autant qu’ils sont. L’éternelle histoire, tu connais la chanson normalement. Ils mentent, et comme ça tu fais tout ce qu’ils veulent, et après, ils se barrent. Tu n’es qu’une transaction.

Et si

tu n’existais purement et simplement pas ? Parce que s’ils ne mentent pas, parce qu’ils ne peuvent pas tous mentir à la fois pas vrai, s’ils ne mentaient pas, alors tu ne serais pas seul comme ça à une heure pareille à te faire lentement dévorer parce que tout ce que ton lit veut bien vomir. Simple équation. D’ailleurs, tout ça n’a pas vraiment de sens non plus, si on veut bien prendre la peine d’y réfléchir deux minutes. Et comme tu n’as rien d’autres à faire que de m’écouter ou te laisser bouffé on va dire que tu as deux minutes. Tout ça n’a aucune logique. Tu ne peux pas regarder ta propre tête rouler sur le sol de la cuisine indéfiniment. Tu dois bien pouvoir comprendre ça non ? Alors forcément, si ce qui t’arrive n’est pas possible, si ceux qui devraient être là ne le sont pas, forcément, ça doit vouloir dire que tu n’existe pas. Tu n’es qu’une illusion, un putain de mensonge, une histoire qu’on se raconte la nuit pour s’endormir et se sentir moins seul. C’est logique alors que le monde dégénère à la nuit tombée, parce que quand tout le monde dort, tu n’as plus lieu d’être, tu n’as plus aucun sens. Disparais.

Et si

on t’ouvre le ventre ça fait mal ? Est-ce qu’un mensonge recouvert de peau comme toi ça peut avoir mal ? Est-ce que ça se vide de ses entrailles si on lui ouvre le corps en deux ? Est-ce que tu cries quand on t’arrache des morceaux ? Est-ce que tu pleures ? Est-ce que tu perds vraiment tant de sang que ça ?

Non ?

Tu vois, t’existes pas en vrai.

Menteuse.

Translation High

[X]-Rx – Blood on the dancefloor

Connexion transmutation transcription
Saut à l’élastique, les deux pieds dans le vide et les yeux dans le vague.
Ligne ligne ligne dans la mémoire.
Structure et combinaison, grammaire à déformer, syntaxe à déconstruire, idées à retranscrire.
Poids et vitesse dans la ligne de mire, compte à rebours dans l’oreille, seconde et minutes à même le tympan.
Courses contre la montre une fois
course contre la montre deux fois
course contre la montre trois fois,
sauvegarde éparpillé, délais improvisés.
Transfusion traduction abandon
Choix du pronom
Amputation
Supposition
Pari perdu nouvel essai
Ligne ligne ligne en travers des dictionnaires
Assèchement
Saturation
Danse avec les mots
Danse avec le temps
Dans avec hier maintenant demain
Conjugaisons avortées et accords malheureux
Course contre la montre encore
Saut dans le vide plus loin
Mémoire à rebours
Compte décomptée
Grammaire démembrée
Nouvel essai retour à la ligne nouveau paragraphe
je il elles they
on one we you they je
Ligne ligne ligne encore une fois encore une fois encore une fois
Virgule deux points poing dans l’estomac
Déclinaison grande absente
Unilatéralement genre et nombre
Mécaniquement jusqu’à l’autre côté
Un pas en avant trois pas en arrière
Valse à l’envers
Assèchement dessèchement évitement
Chute encore saut dans le vide toujours plus loin
Navigation à l’aveugle
Assèchement assombrissement colision
De l’autre côté
Finition correction définition
Formulation approximative
Nouvel essai saut de page italique
De l’autre côté
Loin dans le vide
Ligne ligne ligne à pleines mains
Cerveau fissuré invasion confusion

bulle
bulle
bulle
suspension

6h52 La Bête et la Solitude

Myrkur & Chelsea Wolfe – Funeral

Tu marches. tu ne sais plus très bien depuis combien de temps. Suffisamment longtemps pour que tes genoux menacent de céder. Ils sont raides, plient moins bien. Tu sens l’os de la hanche qui commence à protester. Finalement, c’est toute la mécanique de la jambe qui t’apparaît ici en traits fragmentés. Cartographie de la douleur. Pourtant quels que soient les signaux, tu n’y prêtes pas attention. L’important n’est pas de savoir depuis quand tu marches, mais bien pourquoi.

La ville est immense et un brin manichéenne. Elle te rappelle insidieusement des cours de géographie, une étude de cas, des endroits où la pauvreté et la richesse sont voisins de palier.On dirait une ville conçue pour les touristes. Ça grouille de partout. Où que tu ailles, ça grouille de gens. Et malgré tout, il semble impossible que quoi que ce soit vive vraiment là. L’endroit semble trop propre pour ça, trop propre pour être honnête. Tout est propre au point que tu ne peux t’empêcher de sentir que forcément on te cache quelque chose. Sous la propreté immaculée, on cherche à dissimuler la crasse. Personne ne vit ici, personne ne s’arrête ici. Les gens grouillent, et sous leurs pas, la ville grouille aussi, d’une saleté qu’on a voulu repousser à la périphérie. Rongeurs et parasites humains en tous genres sont sciemment et quotidiennement rejetés en bordure. Et tous les jours, rongeurs et parasites humains en tous genres menacent de se déverser à nouveau dans la ville.Tu sens les rues frémir de cette tension circulatoire. Les touristes qui grouillent autour de toi ne semblent pas s’en rendre compte, ou ne veulent pas s’en rendre compte. Tu n’auras pas droit au salut de la douce ignorance. La tension de la ville vrombit en écho jusque dans tes genoux, et tu la sens déjà remonter le long de ta colonne vertébrale. Tu sais ce qui se passe ici. Alors pour toi, les artifices de la ville, ses allures cotonneuses et ses promesses enchanteresses, sont sans effet. Tu vois la mer prête à déchirer les corps quand ils ne voient que le doux roulis des vagues. Tu vois le sang dans les interstices entre les pavés, tu vois bien qu’on a voulu nettoyer, mais certaines tâches sont plus coriaces.

Tu vois tout ça.
Tu sais tout ça.
Et tu es là pour ça.

C’est comme un safari. Un safari de gens tellement riches que tuer des lions ne les amusent plus autant qu’avant. Alors il a fallu passer au niveau supérieur. Alors la ville est née. Une ville de safari où l’on ne chasse plus le lion, mais le parasite humain. La démarche est propre. Les papiers sont en règles et les assurances nécessaires ont été prises. Pour un peu, plus légal, tu meurs. La chasse à l’homme peut commencer.

Bien sûr, il y a des règles, comme dans tout jeu qui se respecte. Alors que tu erres, tu revois l’instructeur, la lumière dans ses yeux alors qu’il explique le déchirement des membres et l’odeur inimitable du sang. Il dit qu’on ne parle jamais assez de l’odeur du sang, ni de sa façon si particulière de sécher et coaguler une fois hors des 37°C salvateurs. Avec des airs d’historien de l’art, il explique comment tuer ne suffit pas. Non, le plus beau n’est pas dans la chasse. On n’est pas des sauvages. Le meilleur est dans la torture. Dans la longueur de l’exécution. Dans son air de n’en plus finir. Dans les yeux de la victime qui se voit découpée toujours en plus petits morceaux. Dans l’air de la ville qui absorbe les hurlements. Dans la façon qu’ont les touristes de ne pas voir. Dans le talent des nettoyeurs qui remettent ainsi les compteurs à zéro. L’instructeur revient encore et toujours sur le sang. Le sujet l’inspire, l’obsède, le fascine. Pour un peu, tu le suivrais bien, il y a quelque chose d’hypnotique dans son discours. Il est évident qu’il pourrait facilement ne plus s’arrêter si on lui en donnait l’occasion.

D’ailleurs tu n’as pas perdu de temps pour lui en donner une. Sans doute un excès de générosité.
Alors que tu erres, tu essaies de retracer les événements qui t’ont mené ici. Il serait hypocrite de ta part de nier que tu es venu ici de ton plein gré. On ne force pas les gens à venir en safari. Du moins pas ceux qui sont du bon côté. Alors forcément, tu as choisi. Mais la décision est coincée dans une seconde de blackout et tu n’y as plus accès. Si bien que te voilà errant, incapable de passer à l’action. Tu sens que les autres ont déjà agi. Tu vois bien comment la ville se tord pour les couvrir. Sauf que tu ne peux pas. Tu n’arrives pas à passer à l’acte. Quelles que soient les raisons qui t’ont poussé à venir ici, tu as changé d’avis. Tu ne savais pas que tu n’en avais pas le droit. Il est déjà trop tard pour ça. C’est contre les règles. Vous êtes tous venus ici pour tuer, alors vous tuerez tous. Sinon le safari ne pourra pas être validé.

Bien sûr, tu as tenté la fuite. Là on plus, tu ne sais pas ce qui a motivé ta décision. Tu as tenté la fuite par la mer. Complètement stupide. Combien de temps aurait-il fallu que tu nages pour arriver où que ce soit ? Pourtant conscient de ça, tu as sauté à l’eau et tu es parti affronter la marée sans aucune certitude. Décidément, tu es passé maître dans l’art de prendre des décisions stupides. Heureusement pour toi, l’instructeur t’a repêché avant que les vagues ne se chargent de te démembrer. Tu l’aurais bien remercié, si tu en avais eu le temps et l’intelligence. De l’eau plein les poumons, c’est à peine si tu as pu cracher une explication. Toute action a ses conséquences. L’instructeur est furieux que tu ais ainsi enfreint les règles. Et toute infraction aux règles mérite une punition n’est-ce pas ? Avant même que tu ais le temps de comprendre, les paupières te sont arrachées. La douleur est vive, brûlante. Le monde est soudainement beaucoup trop grand, la lumière beaucoup trop forte Tu te sens nu, à la merci du monde, incapable de t’en protéger, incapable de te cacher de la déferlante d’informations qui pénètre maintenant tes yeux sans plus discontinuer. Il n’y aura plus jamais la moindre seconde de sommeil pour toi tant que tu n’auras pas tué. C’est ce qui était convenu. Tu ne peux pas changer les règles quand ça t’arrange. Si tu veux dormir, il faudra tuer.

Alors que tu erres, tu tentes une nouvelle fuite. Tu calcules combien de temps tu peux passer ainsi, sans sommeil. Tu essaies de te faire croire que ce n’est jamais qu’une histoire de volonté. Tu finirais presque par te convaincre que si tu n’arrêtes jamais de marcher, ça ira. Mais tes genoux n’en peuvent plus et la mécanique de tes jambes s’encrasse. Sans savoir depuis combien de temps tu marches, tu sais que c’est déjà beaucoup trop. Tes yeux se dessèchent et menacent parfois de tomber purement et simplement. Tu tentes bien de te rassurer, tu fais appel à toutes les notions d’anatomie en ta possession pour te prouver qu’une telle chose n’est pas possible. Mais la lumière te rend fou Sans paupière impossible de t’en protéger. Que tes yeux tombent seraient peut-être la meilleure chose qui puisse t’arriver. Ceci dit, ça ne changerait rien, la punition ne sera pas levée et tu n’auras toujours pas le droit de dormir tant que tu n’auras pas tué quelqu’un. Alors il va être temps que tu t’y mettes, et sérieusement cette fois.

Alors que tu erres, tu finis enfin par la trouver. la victime parfaite. Elle est là, sur un pont, seule, les yeux dans le vague, à pleurer sous le couvert de la multitude anonyme qui grouille autour d’elle. L’invisibilité parfaite. La victime parfaite. À qui manquera-t-elle ? À Personne. Tu peux la sentir de là, la solitude qui lui suinte par tous les pores de la peau. Non seulement elle ne manquera à personne, mais en plus, tu lui rendras service. Bien sûr, les règles imposent que la mort soit donnée avec le maximum de souffrance possibles. Les points sont comptés. Pas de mort propre ici. Un vainqueur doit pouvoir être désigné.

Alors tu réfléchis. Tu sens monter en toi un agacement d’une violence qui dissipe toute hésitation quant aux raisons de ta présence ici. Définitivement, tu as choisi de venir ici. Elle t’énerve tellement, à pleurer sa solitude sur un pont comme ça. Ce genre de chose, ça se fait en privé, seuls les lâches exhibent ainsi leurs larmes au vide des rues sans nom. Tu ne saurais dire pourquoi, mais ce spectacle t’es insupportable. Viscéralement insupportable. Comme un crissement d’ongle sur un tableau, les dents de la fourchette raclant le fond de l’assiette. Tes dents se crispent sous la pression. Il faut supprimer les bruits parasites. Tu veux qu’elle s’arrête. Qu’elle arrête de pleurer pour de bon et pour toujours. À quoi ça lui sert de toute façon ? Il n’y a personne pour elle et ce n’est sans doute pas pour rien. Personne n’aime les pleureuses. Surtout pas toi. Maintenant tu sais. Tu es venu pour ça, pour la tuer elle. Tu as erré à sa recherche et maintenant elle est là. Tu sais exactement comment faire. Il suffira de la jeter du pont. Une poussée nette et propre par dessus la rambarde, le corps en arc de cercle parfait. Et dans cette ivresse du corps qui cherche en vain à se rattraper, à arrêter la chute, planter une lame au travers de sa main. Tu vois déjà son corps paniqué, suspendu dans le vide, la main clouée sur le pont, agité de secousse, continuant de s’accrocher au pont alors qu’il vaudrait mieux lâcher et choisir la chute. Tu peux sentir la lame déchirer les chairs et les tendons. Tu rêves de la main qui se déchire parfaitement en deux, aussi fragile que du papier, pour enfin laisser tomber la carcasse dans l’eau en contre bas. Tu l’imagines finalement, l’odeur pure du sang. Ta libération est proche. La victime parfaite, le plan parfait.

Alors pourquoi est-ce tu n’arrives pas à bouger ? Pourquoi est-ce qu’après tout ça, tu es complètement paralysé ? C’est toi ou elle. Pas d’autre solution en vue. Elle meurt ou tu ne dormiras plus jamais. C’est ta seule chance. Et pourtant, ton sang se gèle et tu ne peux plus bouger. Pourquoi ? Pourquoi d’un coup tu es bloqué comme un con, incapable de faire ce pourquoi tu es venu ? Pourquoi ? Pourquoi tu ne la tues pas ? Parce que c’est toi ? Parce que tu es la femme qui pleure seule sur un pont ? Parce que toi et elle êtes la même personne ? Pourquoi tu ne la tues pas ? C’est toi ou elle…

Alors seulement, ton cri déchire la ville…