À retardement.

Dans le miroir les dents bavaient. Les mains avaient eu du mal à admettre cette réalité. Toutes les nuits, elles revenaient vers le sourire désormais figé pour vérifier. Les dents étaient bien là, bavant tout le long du sourire, coulant sur le menton, les incisives en avant, prête à bondir. Les mains remontaient ensuite les bras. Les muscles étaient bandés, les ongles prêts à déchirer. Les mains devaient se rendre à l’évidence, elles étaient le Monstre.

Hier j’ai vu ma tête rouler sur le sol, mais elle ne faisait aucun bruit. Ou peut-être que si. Mais le craquement des os empêchaient n’importe quel bruit de passer le mur du son. Le craquement à lui seul déchirait la peau, les poumons, les veines. Le sang déjà s’écoulait d’interne en renfermement. Hier j’ai vu ma tête rouler sur le sol mais je ne pouvais plus l’entendre.

Cassandre riait encore, de façon sporadique. Quand on ne s’y attendait plus. Le Marchand de sable avait réussi à se persuader que tout ceci était normal. La vie suivait son cours et le bateau coulait normalement. Pourquoi aurait-il dû s’inquiéter ? À quoi bon ? Tout ceci était prévu depuis des années. Rien n’étais surprenant. Alors pourquoi perdre de l’énergie à paniquer quand on pouvait tout simplement s’enfiler cocktails d’endorphine sur illusions décolorées ? N’était-ce pas là une perte d’énergie inconsidéré ? N’était-il pas le mieux placé pour savoir que bientôt, elle serait ressource précieuse à utiliser avec parcimonie ? Il allait bientôt falloir drainer la carcasse un peu plus fort, un peu plus loin. Il n’était pas sûr qu’elle pourrait supporter.

Mes doigts ont cherché en vain à arracher les dents qui luisaient dans la nuit, m’empêchant de dormir. Les incisives vibraient sans fin, remontant les os du crâne lentement. Chaque plaque d’os une à une explorée jusqu’à la migraine. Jusqu’à l’impossibilité définitive de tenir la paupière en place. Mes mains déjà doutent… Où commence le Monstre ?

Le Marchand de sable se faisait autruche. Cassandre et la Femme Pendule continuaient leur duel muet. Elles se jaugeaient. L’une volant toujours son nom à l’autre, l’autre cherchant encore et encore à désamorcer les projets de l’une. Il voulait ne pas voir, ne pas savoir. Il avait une tâche à accomplir. Il se devait de saturer l’ambiance d’endorphine. Endorphine jusqu’à la lie. Car plus que jamais la Morte se refusait à rester crevée sous les tapis. Sa respiration rauque reprochait la poussière et la crasse. On ne l’oublierait pas sous les lits. Elle avait un jour été aux commandes. Qu’avait fait la Femme Pendule finalement pour mériter la tête des opérations ? Qu’y avait-il de si merveilleux à pouvoir mener à bien l’indexation du temps qui passe ? Alors le Marchand de sable sans cesse sans arrêt et sans repos continuait… endorphine après endorphine… ne pas laisser une goutte de pensée s’échapper… ne pas laisser le temps à la carcasse de rouiller… ne pas laisser les dents prendre trop de place dans le sourire… ne pas laisser la bave se répandre sur les bras déchirés… les mains ne tiendraient pas indéfiniment sous la démence des ondes.

Alors ma tête roulait alors que tous mes os craquaient. Et quelqu’un a demandé qui était le Monstre dans le miroir. Et quelqu’un a répondu « c’est elle ».

Après le fracas vint le silence.

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