Comment on apprend une langue ?

Salut à toi Monde.

Aujourd’hui, je te propose de réfléchir sur comment on fait pour apprendre une langue… et ça promet d’être long.
Du coup, si tu as la flemme de lire, voici la réponse : Comment on peut. Et en plus on en chie.
Ne me remercie pas, c’était cadeau. Tu peux maintenant retourner à ta vie, ou choisir de lire cet article si tu veux en savoir plus.
(et bien entendu je choisis d’écrire ça au moment où je suis fatiguée au point d’avoir rangé mes chaussettes dans la poubelle de la cuisine, et que je vois moitié flou, genre mes lunettes sont couvertes de gras. Ich bin die Queen of Timing.)(et je choisis de le relire après avoir dormi 4 heures par tranche de 20 minutes. Alors accroche toi à slip ça promet d’être plein de blagues nulles, de fautes bizarres et de lapsus sortis d’on ne sait où !)

Avertissement : Oui, on va essayer de casser moultes généralités, et paradoxalement on va en poser d’autres. Cher petit Monde, garde en tête que je suis bien obligée de parler de ce que je connais. Les exemples que je te donne ne sont que des exemples parmi d’autres, que les possibilités sont proches de l’infini (voire au delà) et qu’il s’agit ici d’une réflexion en cours, alimentée depuis quatre ans et sans doute pas prête de voir l’ombre d’un point final. Du coup n’oublie pas de prendre du recul. Point de vérité absolue en ces lieux…  

Il y a quelques temps, le sieur Linguisticae sortait cette excellente vidéo où il tâchait de répondre à la question « Les Français ont-ils un problème avec l’anglais ? »

Je te conseille vivement de la regarder, d’une part parce qu’elle est vraiment très bien (même qu’après tu pourras aller te perdre sur ta chaîne et tu apprendras plein de choses et ça sera cool), et d’autre part parce que comme ça mon introduction est faite. (je suis un génie doublé d’une feignasse, ou l’inverse. Pour ma défense, j’ai passé la journée sur mon corpus musical, mon cerveau me dégouline des oreilles et fait des trous dans la tapisserie…) Si je me permets cette facilité, c’est bien parce qu’il explique très bien pas mal de choses qu’il te sera utile d’avoir en tête pour la suite (de l’importance du contexte, des rapports entre les langues, etc etc). Et de mon côté, comme c’est un peu l’année des remises en question diverses et avariées, ça a permis d’apporter de l’eau à mon moulin (ou en tout cas l’un d’entre eux).

Pour mettre du beurre dans les épinards (ou simplement des épinards dans l’assiette), je donne des cours d’anglais particuliers. Ça fait maintenant quatre ans, et avant ça, ça faisait déjà des années que mon entourage me poussait plus ou moins gentiment pour que je saute le pas. Il m’a fallu longtemps pour me décider, en grande partie parce que ma confiance en moi-même frôle le moins l’infini, mais aussi parce que je n’avais aucune idée de comment on faisait pour enseigner une langue à quelqu’un. Finalement, un jour une pote de promo avait vraiment besoin d’aide en anglais afin de sauver son semestre (un 1 coef 3, ça pique), si bien qu’en échange de quelques covoiturages moitié prix, elle accepte de me servir de cobaye et c’est ainsi que pour la première fois je donne des cours d’anglais. Je m’attendais à être une prof absolument exécrable vu mon peu de patience, c’est donc à ma grande surprise que je me révèle plutôt douée en la matière malgré certaines maladresses dues au manque d’expérience. En trois mois, ma pote se retrouve à 7 de moyenne, l’une comme l’autre considérons ça comme une victoire, si bien que l’année suivante, je me jette dans le grand monde. C’est donc armée de ma bite et mon couteau, mon instinct et mon angoisse viscérale de dégoûter quelqu’un des mots à jamais (un crime contre l’humanité selon moi….) que je pars enseigner la langue anglaise à qui le désire. Depuis j’ai vu passé tous les âges et toutes les classes possibles (bon d’accord, pas tous, mais pas mal). J’ai pu confirmé certains instincts développés avec ma pote, et en rediriger certains autres. Toutefois, n’ayant pas fait une filière de langue classique, n’ayant pas été formée à être prof, reste la question de la légitimité et surtout « comment on apprend une langue ? » (avec toute la polysémie du terme français). La première est finalement la plus facile à démonter (une fois qu’on arrête la fausse modestie), la deuxième beaucoup moins. J’ai fini par comprendre que le problème n’était pas tant de savoir comment faire pour l’enseigner, mais bien de comment on fait pour l’apprendre… Et c’est là que les choses se corsent.
Ce qui m’a aidé à déplacer mon curseur de « comment on enseigne » à « comment on apprend », c’est qu’entre temps, j’ai fait un master de recherche en théâtre, qui s’est cette année transformé en thèse, avec pour thématique les pièces écrites en plusieurs langues (non non, pas les traductions, mais bien les oeuvres des mecs qui se sont dit « tiens ! et si un de mes personnages parlait allemand alors que tous les autres parlent français, ça serait drôle non ? »)(oui c’est drôle Monde, je te jure ça l’est). Pour te la faire simple, je travaille donc énormément sur les phénomènes de domination, les moteurs de compréhension et d’incompréhension, la représentation qu’on a d’une langue (genre « l’allemand c’est nazi le latin élitiste l’anglais maître du monde »), et après avoir bouffé des bouquins de…. linguistique, sociologie, socio-linguistique, philosophie, histoire, littérature, théâtre, théologie, économie… j’ai un peu l’impression qu’on pourrait surtout résumer par « je travaille sur la langue en essayant de voir tout ce qui n’est pas la langue » et c’est un beau bordel. Bref, des questions comme « l’anglais c’est facile ? » « le contexte de développement d’une langue » (cf la vidéo)(je t’avais dit que ça serait utile !) « où se trouvent les rapports de pouvoir ? » « pourquoi cette langue plutôt qu’une autre ? » c’est un peu mon quotidien. Ça et faire le grand écart entre le monde des bisounours et des océans de fatalisme. Si bien qu’à force, les lectures faites pour mes recherches sont venues nourrir ma capacité à donner des cours d’anglais, et dans le même temps, les cours que je donnais sont venus nourrir ma réflexion sur les langues (toi aussi, vire pyromane et fais feu de tout bois).

Alors finalement, après tout ça, comment on apprend une langue ?

Courage Monde, histoire d’aérer le texte, je te mets des chouettes images. Même que si tu cliques dessus, tu gagnes une chanson. (par contre je promets rien niveau pertinence et rapport avec la choucroute)

Et on va commencer par démonter quelques généralités… (parce que ça fait toujours plaisir) À commencer par le fameux : « Toute façon, pour apprendre une langue, le mieux c’est d’aller dans le pays ! »
Oui. Mais non. Ou peut-être. Éventuellement. Mais pas sûr. En tout cas pas toujours.Mais quand même. Enfin ça dépend.
La vérité c’est que c’est beaucoup plus compliqué que ça. Bien entendu, le bain linguistique, ça fait beaucoup (presque tout même). Mais tout dépend encore et toujours du contexte. Si tu es comme ma pote L., une personne extrêmement sociale, assoiffée de contact humain, de soirées, de rencontres, effectivement, ça te sera très bénéfique puisque tu trouveras tôt ou tard les ressources nécessaires pour les rencontrer. Si tu es plutôt comme moi, que tu te méfies des humains pour leur préférer les livres et que déjà dans le pays de ta langue maternelle tu évites leur contact, ça sera vite limité. Et entre L. et moi, il existe une quantité incroyable d’autres positions intermédiaires auxquelles on peut ajouter tous les critères qu’on veut pour faire basculer la donne. Par exemple, entre L. et moi, il y a M., qui, passionnée par la Russie et sa culture, y a fait un SVE d’un an, année pendant laquelle elle a acquis un niveau de russe lui permettant de comprendre et se faire comprendre. Parfait. Du coup, le bain linguistique, ça suffit ou pas ? Tout dépend de ce que tu veux… M. était très heureuse de son niveau, mais revenue en France, elle a décidé de faire son mémoire sur un metteur en scène russe, et pour compléter sa formation, elle s’est donc lancée dans un double cursus master théâtre – licence de russe. Et elle en a chié. Mais genre vraiment. Là où en Russie elle n’avait aucun soucis, maintenir sa moyenne relevait du défi. Dans ce cas, on peut vraiment voir l’importance de se demander pour quoi on veut apprendre une langue : à l’oral, avec des Russes, dans un contexte donné, entre gens désireux de se comprendre, en général, on trouvera toujours un moyen de se comprendre ; à l’université, on te demande de maîtriser le code hors contexte, subtilités comprises, sans avoir à expliciter. Ce que M. avait pu retenir de son année en Russie n’était pas suffisant pour atteindre le « niveau de langue » exigé. Du coup, partir dans le pays fut loin d’être suffisant pour elle, sa recherche nécessitant un niveau de langue bien supérieur à ce qu’elle avait pu « glaner ». Alors que L. veut voyager et rencontrer plein de gens, donc concrètement, elle s’en fiche des fautes. De tes capacités et du but visé dépend donc l’efficacité du bain linguistique.

Du coup, je demande systématiquement pourquoi / pour quoi les gens veulent prendre des cours de langue. Ça me permet d’adapter clairement mon cours, et mon niveau d’exigence, à la personne en face. On peut répartir les élèves entre deux « extrêmes » : ceux qui sont là pour du loisir (curiosité d’apprendre, volonté de voyager) et ceux qui y sont obligés (cours, examen et autre TOEIC), avec entre les deux des gens qui se baladent et peuvent appartenir aux deux selon les jours. Le niveau d’exigence varie entre tous ces gens, d’une part, à cause de la raison en elle-même, d’autre part, à cause de l’exigence de l’élève envers lui-même. Typiquement, quand je donne un cours de conversation à quelqu’un qui souhaite voyager, je ne corrige que lorsque ses erreurs l’empêchent de se faire comprendre (par la suite en fonction des progrès, je réhausse le niveau d’exigence, le but étant de libérer la parole en premier lieu). Sauf que, la personne qui apprend pour pouvoir parler avec ses petits-enfants qui sont anglophones va vouloir atteindre un niveau de langue le plus correct possible. Et celle qui sera venue en premier lieu pour préparer son voyage chez ses potes en Angleterre finira par se dire que ça pourra aussi lui servir au travail, me demandant ainsi de revoir le niveau attendu à la hausse. Tout ça, on va dire qu’on peut le ranger dans la petite case « besoin / envie », ma première tâche consiste donc à m’enquérir de ce que l’élève met là-dedans. Et parfois, les choses commencent déjà à se corser pour certains… Des fois, on a un peu l’impression que certains arrivent par hasard (j’exagère à peine). En général, ceux-là je ne les vois pas longtemps, juste le temps qu’ils comprennent que je ne les rendrai pas bilingue d’un claquement de doigts. La case « besoin/envie » étant fortement liée à la case « motivation », sans réelle connaissance de la première, difficile d’alimenter la seconde. Je vois donc des élèves se pointer pour « préparer leur examen / un concours ». Et plus ça va, plus j’ai l’impression que la pression de la « note », c’est loin, mais alors très loin, d’être une motivation suffisante. Plusieurs possibilités :

  • L’échéance à préparer est assez importante aux yeux de l’élève pour justifier un investissement personnel dépassant le simple « avoir une bonne note », ce qui va permettre de maintenir un niveau de motivation suffisant pour continuer à produire des efforts. En général, à ce moment-là, l’élève arrive à voir le long terme et à dépasser ses difficultés initiales (soit parce qu’il se dit que ça pourra lui servir par la suite dans plein d’autres trucs, soit parce qu’il a trouvé une façon de s’approprier la langue pour s’en amuser, se faire plaisir).
  • L’échéance à préparer n’est jamais qu’une échéance, un item sur la liste des choses à accomplir, valider. Résultat, la vision étant limitée à du court terme et du désagrément, il ne faut en général par longtemps pour que l’élève se décourage devant les efforts à produire. Si c’est un item sur une liste, on peut supposer que la validation des autres items compensera la non validation de celui-ci.

Bref, comprendre ses besoins, son envie d’apprendre une langue permet d’entretenir la motivation : trouver des raisons intérieures permettant de mieux s’emparer de la contrainte extérieure, et donc de la surmonter. Sans motivation, la contrainte reste une contrainte.

Je te vois Monde, en train de bouillir sur ta chaise, genre « non mais la question c’est comment, pas pourquoi ! ». Ne t’inquiète pas, on y vient. Ce détour n’était pas totalement inutil ! (pas comme quand je conduis et que je dis à mes amies que je connais un raccourci alors qu’en fait j’étais pas du tout là où je pensais être) Parce que le pourquoi / pour quoi va permettre de déterminer le comment ! Haha tu l’avais pas vue celle-là ! si ? diantre. Alors laisse moi me rattraper Monde, tu veux bien. Et si je te disais un secret… genre, tu veux savoir quel est réellement le travail effectué par ton prof particulier de langue (voire en autre chose, mais bon je parle de ce que je connais, encore une fois) ? Tu pensais vraiment que son premier travail c’était de t’apprendre la langue ? Tu es bien naïf Monde. Mais si ça peut te rassurer, moi aussi je le croyais au début. J’ai très vite dû revenir sur ma position. En vérité, mon travail consiste en : (re)donner confiance à la personne en face, comprendre le fonctionnement de sa pensée, et éventuellement, revoir des notions de grammaire, donner des « astuces » pour acquérir du vocabulaire. Les deux premiers items étant quand même très largement majoritaire… et une fois ces choses-là comprises, le reste va presque tout seul. (presque ! faut pas déconner non plus…)

Prendre le temps de demander à quelqu’un ce qu’il pense être son envie, ses besoins en langue, c’est s’accorder l’accès à une mine d’or inestimable. Les gens en disent toujours bien plus qu’ils ne pensent. Dans ce bref exposé de leur besoin en anglais (ou en ce que tu veux Monde), ce que tu entends n’est pas tellement une explication objective de leurs besoins, mais plutôt ce qu’ils imaginent être leurs besoins, donc leur niveau, ainsi que leur capacité à le dépasser, ou non. J’ai ainsi vu des gens m’expliquer qu’ils n’avaient absolument aucun acquis, alors qu’au bout de cinq minutes il est évident que même s’ils ne connaissaient pas le pourquoi du comment d’un prétérit plutôt qu’un present perfect, ils étaient parfaitement capable de choisir l’un par rapport à l’autre de façon instinctive (ce qui peut parfois amplement suffire en fonction du but visé…). Le problème n’est donc pas tant d’ordre linguistique que psychologique. Pour une raison X ou Y, certaines personnes se sont foutues dans le crâne qu’elles étaient mauvaises, stupides, incapables d’apprendre / de comprendre, pas douées pour les langues (rayez la mention inutile). Cette question de confiance en soi, ou en tout cas dans ses capacités, c’est le premier réel obstacle à dépasser quand on apprend une langue, et par effet miroir, quand on tente de l’enseigner à quelqu’un. C’est terrible la confiance en soi. Ça tire vers le haut ou entraîne vers le fond.
L’année dernière, je donnais cours à une lycéenne en seconde. Famille un peu bourge (genre leur jardin fait la superficie de mon carré d’immeubles), dix ans d’écart avec ses aînés. En parlant avec la mère, tu sens le bébé pilule et/ou le bébé chargé de sauver le mariage à plein nez. Elle m’explique les difficultés de sa fille… que je prendrai soin de réinterroger sur le sujet. Au fil des discours de la mère (qui doit venir me chercher et me ramener à l’arrêt de bus parce qu’ils habitent au milieu de nulle part), le portrait se précise : C., c’est la petite clown de la famille, sa soeur elle est mariée maintenant, du coup C. elle va être la tata drôle ! Et puis son frère c’est un grand ingénieur… etc etc. C. se tient difficilement à 10 de moyenne en anglais. Comme beaucoup de gamins de son âge, elle est paumée, sait pas trop quoi faire de sa carcasse. Mais si je me débrouille bien, j’arrive à la faire sortir de sa coquille. C. est plus intelligente qu’elle ne le pense. Pire. C. est plus intelligente qu’elle ne veut le faire croire à son monde. C. a bien compris que sa place dans la famille, c’était la gentille petite rigolote pas forcément très futefute par rapport à ses aînés qui ont si bien réussi à l’école, dans la vie. Et bon. Une place, c’est une place, même si tu peux faire mieux. Je l’ai suivie plusieurs mois, j’ai vu des progrès, et j’ai vu des moments où clairement, elle jouait les débiles, surtout quand sa mère « passait par là par hasard ». Pas revue l’année d’après, je ne sais pas comment les choses ont évolué pour elle. Je suis toujours un peu triste devant le potentiel gâché…
Cette année, j’ai donné cours à N., étudiante en master d’architecture. 25 ans. Très vite, elle m’explique qu’elle est dyslexique. Et très vite, j’ai la sensation qu’elle se revendique dyslexique. Bon le truc, c’est que les diagnostiques et moi, on est un peu beaucoup fâchés et j’ai tendance à m’en méfier comme d’un gros titre de BFMTV. La plupart du temps, quand un mot finit par être une étiquette plutôt qu’un adjectif qualificatif, c’est le moment de se méfier, à ce stade-là, il ne veut plus dire grand chose (mais ça sera le sujet d’un article entier si un jour je trouve la motivation de l’écrire… là aussi, beaucoup à dire…). Dans un premier temps, je la rassure sur le fait que de toute façon, je suis là pour qu’on prenne tout le temps nécessaire pour que ça marche pour elle. Dans un deuxième temps, je commence à avoir sérieusement la sensation qu’elle se planque derrière son diagnostique : c’est pas qu’elle bosse pas, c’est qu’elle est dyslexique, pas sa faute. Discours qui a là aussi tendance à très sérieusement m’énerver pour plein de raisons qui ne sont pas le sujet aujourd’hui. Certes, le monde est injuste et on se retrouve avec des handicaps qu’on ne choisit pas et qui se chargent de venir nous pourrir la vie de façon plus ou moins conséquente. Il est évident que la dyslexie pour apprendre une langue, tu pars pas gagnant. Maintenant, il y a une différence entre partir avec un boulet au pied, et ne pas bouger d’un pouce parce qu’on est occupé à regarder le boulet en question. (et si ce paragraphe te semble dur, c’est normal, c’est parce que c’est celui où je suis sans doute le moins objective, je te laisse prendre du recul sur ce que je raconte comme un grand, Monde.) Dans un troisième temps, je réalise aussi qu’elle a souvent été réduite à cette condition. « maman m’a toujours dit que je pensais pas pareil » « c’est vrai que les gens comme moi…  » « non mais on m’a dit que pour moi… » Pour moi, retour à la case départ : fuck le diagnostique et parlons tranquillement…

Parce qu’une fois compris comment la personne se perçoit elle-même, il faut comprendre le fonctionnement de sa pensée… Là, ça commence à devenir putain de sportif. Clairement, les premiers cours, je marche sur des oeufs. Commencer à travailler avec une nouvelle personne équivaut à un crash test : les premiers cours, je vais tenter des trucs pour mieux comprendre comment l’autre raisonne. Certains vont avoir un besoin viscéral de tout nommer, tout étiqueter, tout comprendre. D’autres vont avoir besoin de foutre les mains dans le cambouis. Certains voudront des cours de grammaire tout droit sortis d’un cours de LLCE, d’autres voudront des exemples, d’autres comprendront mieux avec des dessins. Il faut prendre conscience de tout ça, tout en gardant en tête les besoins/envies du départ, la motivation et la confiance mises en jeu (l’humain ce tetris géant). Et parce que tout ça serait beaucoup trop simple sinon : la plupart des gens n’ont absolument aucune idée de comment leur pensée fonctionne, comment ils apprennent. Pire, certains se fourvoient complètement (au même titre que sur leurs réelles capacités). Mon boulot c’est donc de démêler tout ça afin de proposer la meilleure marche à suivre pour la personne à qui je m’adresse…
Reprenons le cas de N. Elle m’annonce qu’elle est dyslexique. Même sans connaître les détails de cette condition, je sais que ça entraîne certaines difficultés dans l’apprentissage, même si je ne suis pas complètement sûre de savoir lesquelles. En master, j’ai eu la joie de faire des mots croisés et un dossier avec C., dyslexique, ce qui m’a permis de toucher un peu du doigt les réalités des gens derrière cette étiquette (et de beaucoup rigoler au passage). En plus, je pourrais aussi choisir la facilité, parce que figure toi Monde, que l’année précédente, j’ai suivi B.,elle aussi dyslexique, avec succès plusieurs mois ! Alors c’est magique non ? Même diagnostique, donc même marche à suivre ? Sauf que par mesure de précaution, je me dis que non, voyons les gens derrière le mot, voire oublions le mot. Au final leur seul point commun c’était le besoin qu’elles avaient que j’épelle chaque mot pour qu’elles puissent l’écrire (ce que tous mes élèves devraient faire parce que franchement l’orthographe anglaise c’est digne d’un lépreux jouant de la guitare). Sorti de là… B. comprenait mieux quand je prenais le temps de dessiner / gribouiller les notions, avec des flèches tout partout, des cases, des métaphores, etc. Rendre la langue visuelle, même sommairement, c’était lui rendre le tout accessible. Alors que pour N., tout s’éclairait lorsque je trouvais le moyen de faire le parallèle avec le français en mettant en avant les différences et similitudes entre les deux langues, pourquoi le français fonctionne ainsi, et pourquoi l’anglais a fait d’autres choix.
Mon taf, c’est donc comprendre si tu comprendras mieux avec des dessins ou un système de comparaison. Ou bien encore si tu veux bouffer de la grammaire, et dans ce cas-là, il faudra que j’arrive à évaluer ce que tu peux accepter de la grammaire… Si ton but est de parler à tes petits-enfants, as-tu réellement besoin de comprendre la différence profonde entre un modal et un auxiliaire ? Ou bien si je te fais comprendre le fonctionnement des modaux et des auxiliaires, qui fonctionnent ainsi parce qu’ils sont des modaux et des auxiliaires et non des verbes simples, ça te suffit ? À quel moment on a trop de grammaire ? Pas assez ? C’est mon boulot de le savoir, parce que ça aussi, les gens n’en ont pas vraiment conscience…

Ce mec chante en anglais. Jte jure. Ça devrait te rassurer sur la qualité de ton accent.

Encore plus merveilleux : des fois, les élèves ne te laissent même pas faire. On atteint tranquillement mes limites, et les leurs… Cette année, je cumule les élèves avec qui c’est compliqué. Et c’est compliqué pour cette raison très précise : ils ne me laissent aucune possibilité de comprendre leur fonctionnement, ou une fois que je l’ai compris, ne me laisse pas les aider à aller dans leur sens. Car oui Monde, certaines personnes sont tellement persuadées de savoir, de se connaître, qu’elles se tirent une balle dans le pied et te demandent ta bénédiction (ou cherchent à t’accuser de leur non progression). C’est sans doute aussi pour ça que cet article naît maintenant : ça m’oblige à de nombreuses remises en question et interrogations diverses.
D’un côté, nous avons M., 12 ans, élève en 5ème. Sa mère m’appelle, c’est lui qui a demandé des cours. De prime abord, je suis sceptique : c’est rare à cet âge que ça vienne d’eux. Et je commence à doucement regretter que ma difficulté principale ne soit pas l’habituelle « c’est papa maman qui ont décidé » (un enfer aussi soit dit en passant)… Comme beaucoup de gamins de cet âge, ça joue à chercher les limites, à voir qui est le plus fort, et à jouer au plus con. Des conditions parfaites pour apprendre une langue ! Je me retrouve donc face à un gamin avec des lacunes tellement énormes que je ne savais même pas par où commencer, des acquis plus aléatoire que n’importe quel lancer de dés à 20 faces et qui passe les trois quarts du cours à vouloir négocier avec la grammaire (tel un client de lidl essayant de négocier avec la machine à carte…). Au point que parfois, de désespoir, une partie de moi hurle intérieurement « C’EST COMME ÇA ET PAS AUTREMENT PARCE QUE PETIT CON ! », ce que je garde pour moi parce qu’on est tous d’accord que ce ne serait guère constructif. On cumule : refus de travailler / s’investir, volonté de contredire toute forme d’autorité (sa mère, ses profs, moi, la grammaire)(NON MAIS GENRE !), refus d’accepter qu’une langue puisse fonctionner autrement que le français, difficultés certaines en anglais comme en français. J’ai une heure par semaine, sur même pas trois mois desquels il faut soustraire les vacances et les ponts. Je repars systématiquement avec la même certitude (même quand le cours s’est bien passé) : ce que je fais ne sert à rien. C’est du temps et de l’énergie perdue pour tout le monde. Typiquement, c’est le genre de caractère que je retrouve 10 ans après, et qui m’appelle à la veille de leur exam d’anglais de BTS et que je verrai deux cours, le temps qu’ils réalisent que je ne les rendrai pas bilingue par ma seule présence.
D’un autre côté, M. (encore ! On va soit manquer de lettre dans l’alphabet, soit de prénoms originaux), la cinquantaine, travaille dans l’administration. Des grosses semaines. Me contacte parce qu’elle aimerait pouvoir être plus autonome de son mari lorsqu’ils voyagent et être capable de parler avec les gens qu’ils rencontrent. M. refuse de faire de la grammaire « juste de la pratique ». Pour revenir au début de cet article : le bain linguistique c’est le top, mais en l’absence de baignoire, pratiquer à la piscine du quartier peut aider. Les cours de conversation, c’est un bon outil pour progresser en effet. Être contraint de parler en anglais pendant une heure, c’est déjà pas mal. Sauf que… si tu me permets une métaphore foireuse, la langue c’est un peu comme un squelette dont la grammaire serait une colonne vertébrale : pas de colonne vertébrale, tout s’écroule. Dans son cas, les acquis sont tellement vieux pour certains, ou tellement inexistants pour d’autres, que mener une conversation revient à pagayer à la main : c’est possible mais épuisant et non efficace. Pour se sortir de la panade, soit il faut être très, très, trèèèèèès motivé (et j’ai eu un ou deux élèves qui y sont parvenus, donc ça reste de l’ordre du possible), soit il faut accepter d’admettre qu’on a tort et revenir à la base. M. n’est ni dans un cas, ni dans l’autre. Je prends une taule si mon point grammaire dure plus de cinq minutes, et elle ne fait pas le seul exercice que je lui demande de faire chez elle (tenir un « journal », en gros, écrire, même un tout petit peu, tous les jours, sur ce qu’on veut. Seul exercice que je demande à mes élèves entre deux cours, justement pour leur permettre de pratiquer et de s’emparer de la langue en se faisant plaisir). Pour couronner le tout, elle annule deux cours sur trois (la plupart du temps au dernier moment), ne relis jamais les notes qu’elle prend avec moi, etc. Si bien qu’à chaque fois, on repart en arrière. Un pas en avant, trois pas en arrière. Là aussi, ce que je fais ne sert à rien. Ni mon amour des mots, ni mon amour du travail bien fait ne trouvent cette situation acceptable. Dans la mesure où je me tue à dire et redire à chaque cours ce qu’il faudrait faire, je peux difficilement faire plus si elle ne fait pas un pas de plus.

Parce que comme si tout ça n’était pas suffisant, il faut encore ajouter ce truc qu’on appelle modestement la vie, mais qu’on pourrait tout aussi bien appeler « feoijf,m<oq,feo<iazjr » parce que ça reviendrait au même (on aurait seulement augmenter la cohérence entre le mot et sa signification). Bref, tu l’auras sans doute remarqué pour l’avoir toi même expérimentée, mais la vie n’est pas faite qu’à base de licornes mangeant des cupcakes vegans sans avoir à se soucier de leur déclaration d’imposition sur le revenu. La liste des éléments perturbateurs est diaboliquement longue quel que soit l’âge : vie sentimentale, décès, travail, stress, problème d’argent, la liste de course, le régime, le sport, l’appartement non chauffé, les corvées qui attendent, le portable déchargé, la maladie, la connexion internet, le transport, les copains, la famille, la démangeaison soudaine sous tes fesses, etc. J’en passe et des meilleurs parce qu’on n’arriverait jamais au bout, mais surtout parce que le pire dans tout ça, c’est que la plupart du temps, on en a même pas conscience. Quand tu apprends une langue, il y a toujours un moment où tu progresses, et des moments où tu stagnes, voire recule. Et si des fois c’est facile d’identifier la raison (on apprend moins bien quand on vient d’enterrer père et mère à deux mois d’écart), la plupart du temps…. bah faut juste faire avec. Et accepter qu’on ne contrôle toujours pas. Et si tu prends un prof particulier… et bien il faudra aussi ajouter sa vie à lui. Alors certes, c’est son boulot. Par conséquent, contrairement à toi, il a (en théorie)(ce pays où les licornes mangent des cupcakes vegans donc) appris à prendre du recul sur sa langue, celle qu’il t’apprend, comment il a fait pour apprendre, comment il fait pour te l’apprendre. Mais bon, le prof a gros défaut de conception : il reste humain.
Note De la Relecture : Par exemple, cet après-midi, je m’en vais donner cours à M. (le collégien) alors que ça fait trois nuits que je peine à atteindre les quatre – cinq heures de sommeil, que mon estomac a décidé que contenir l’acide ne faisait plus partie de ses fonctions de base et que je dois régler en urgence une merde administrative comme seule l’université sait les produire. De son côté, M. n’aime pas l’école, il prend des cours avec moi clairement pour la note, n’a pas envie de bosser, les beaux jours sont de retour, l’école arrive à son terme, maman n’est pas là alors les souris dansent, et sa soeur est en train de niquer son score à Call of Duty. Pour que ça se passe bien, il est nécessaire que les planètes s’alignent pour que tout ce beau monde fasse des efforts. (les paris sont ouverts, je te raconte ce soir Monde si tu veux mais franchement parie pas ta maison !) Alors maintenant, je te laisse sortir ta calculatrice pour voir le nombre d’éléments à faire coïncider ensemble dans un cours de langue dans le secondaire en sachant qu’il faut réussir à concilier 35 vie d’élèves + 1 vie de prof. (chers profs de secondaire, vous avez mon respect éternel et mon admiration la plus totale)

Tu arrives au bout Monde !

Si on essaie de résumé tout ça… Pour apprendre une langue, il faut que tu saches pourquoi tu veux l’apprendre, quelles capacités réelles tu possèdes, et comment ta pensée fonctionne (ou quels outils tu as à ta disposition si tu préfères). Ceci sera valable que tu veuille apprendre tout seul comme un grand, à 150 dans les amphis de ta fac, ou avec un prof particulier. Le prof (particulier ou pas d’ailleurs) ne fait que t’accompagner, et donc éventuellement faciliter cette découverte. C’est ça qui fait qu’apprendre une langue, c’est difficile. Ça oblige à se connaître, et surtout ça met à vif sa capacité à se remettre en cause. Ça oblige à conscientiser des choses que l’on pense naturelle. Un peu comme si là maintenant tout de suite je te demandais comment tu fais pour respirer, comment tu as appris à respirer ? Si tu t’amuses à essayer de vraiment répondre à cette question, en théorie tu vas expérimenter quelques secondes de panique parce qu’à moins d’avoir fait médecine, tu sais respirer, mais alors le pourquoi du comment… Apprendre une nouvelle langue, c’est à peu près pareil.

Au final, la liste des éléments à prendre en compte dans l’apprentissage est tellement longue que, comme tu as pu le constater, j’ai préféré multiplier les exemples que d’essayer de la dresser, même de façon non exhaustive. La tâche est d’autant plus ardue qu’une bonne partie du temps, on n’en a même pas conscience, ce qui ne les empêche pas d’être là et d’agir sur notre capacité à intégrer une autre langue…

Je m’arrêterai là-dessus Monde. Il est 22h22 (Pépin !), ce qui me semble une heure parfaite pour conclure… Comme j’ai coupé plus de la moitié de ce que je voulais discuter dans ma tête (pourquoi on choisit une langue plutôt qu’une autre ? est-ce qu’on apprend toutes les langues pareil ? ça existe vraiment des gens « nuls en langue » ?, d’ailleurs ça veut dire quoi être « bon en langue » ?, à quel moment on peut considérer qu’on sait parler une langue ? etc), je pense qu’on se retrouvera sur ce thème dans un autre article… Si ça t’intéresse, tu peux me suivre sur Twitter ou FB, tu seras sûr de pas les louper (sauf si j’oublie de partager le lien, ce qui n’est pas impossible).

Un Wall of Death à toi Monde.
Si tu es encore là, tu as bien mérité ton chaton mignon !

Avec une chanson Disney en prime. Suis vraiment trop gentille.

5h40

The Birthday Massacre – The long way home

Au milieu du brouillard constater les dégâts.
Conscience en morceau et grammaire éparpillée.
Peut-être que mais si mais encore à moins que peut-être pas
Comme un reste sur la peau qui se refuse à l’analyse.
Le goût du sang en monochrome, la brûlure à l’acide stomacale.
D’un dictionnaire à l’autre la pensée sans trouver d’étiquette

It’s a long way home

Alors au milieu du brouillard recommencer.
Déterminer les priorités quand les yeux s’éclatent à la deuxième mesure
Peut-être c’était juste qu’encore pas tout à fait pas vraiment
Suffisamment sur le fil rouge pour voir leurs yeux
Sentir l’odeur de leurs dents jusqu’au fond de la mémoire
Et recommencer

Where do we go ?

Encore au milieu du brouillard oublier
Recoudre juste en dessous de l’épiderme idées reçues et missconceptions
Les dictionnaires eux-même n’ont plus de frontière
Peut-être toujours pas assez ou alors sans que possiblement
Et la salive qui s’assèche et le sang qui s’évapore et l’acide qui transperce

Don’t look behind you there’s nothing to see

Toujours au milieu du brouillard mécaniser
Raccrocher les wagons rebrancher les ponts
Déphaser la grammaire sémantiquement parlant
Toute façon personne Toute façon rien Toute façon plus rien jamais
À moins que cette fois uniquement
Conjointement éventuellement hypothétiquement théoriquement douloureusement

Here in the dark don’t fall asleep

Au milieu du brouillard plus rien
L’acide à même la conscience
L’acide jusque dans les reliures des dictionnaires
L’acide au fin fond des possibilités
L’acide sous les paupières
L’acide sous la langue
L’acide sous la peau
Et sous les murs toujours les yeux toujours les dents

There’s nowhere to hide, don’t wait for me

À la fin du brouillard enfin
Trier les respirations
Réappropriation des mécaniques sémantiques
Relever la carcasse fatiguée esseulée cabossée
Redécouvrir sensation après l’autre
Remettre à leur place acide dents sang salive yeux
Encore peut-être cette fois vraiment pas sûr encore avec un peu de chance

Don’t let me go

Au lendemain du brouillard
La mémoire en filigrane
La conscience trop à vif
La peau usée au coin
L’air légèrement vicié d’hier
L’acide par habitude
Et le souvenir en lassitude
Reconstruire le tout

Here I know
it’s a long
way
home
.

Pelouse Interdite : extraits !

Yeup yeup monde !

Alors comme promis, une fois atteint les 70 j’aime sur Facebook (parce que c’est quand même bien pratique de mettre des barres comme ça des fois), monde tu gagnais le droit à quelques extraits de ce (on l’espère) merveilleux roman que sera (peut-être) Pelouse Interdite ! J’espère que l’attente aura valu le coup… Et maintenant, sans plus attendre, je vous invite à découvrir les personnages principaux…


Come see our girls, crazy girls
If you’re willing to be thrilled, this is a hell of a ride
Those girls, crazy girls
They’re hot, they’re nuts, they’re suicidal
Tickets cheap, it’s a crime
And they’re half price after 4 o’ clock, so toss us a dime
To see these lovely freaks of nature for a limited time
Come see the girls, girls, girls

Emilie Autumn – Girls ! Girls ! Girls !

Birdy :

Il y a des moments de solitude. Des moments où on se demande comment on a fait pour arriver là. Si on prend le temps d’y réfléchir un instant, on réalise que c’est une question stupide. Dans le fond, on sait très bien comment tout cela a commencé. Mais ça serait plus simple de penser que le coupable est ailleurs. Dans mon cas : pourquoi ai-je accepté l’invitation d’Élodie à sa soirée. Je ne suis même pas sûre de ce que l’on fête au juste. Toujours est-il que j’ai accepté l’invitation. Peut-être que je me suis dit qu’il était plus facile d’assister à une soirée et de s’y ennuyer que de la suivre à travers le mur ? Quelque chose du genre.

Je ne suis pas habituée à ce genre de soirée. Je ne fais pas parti de ces gens qui ont des répertoires de téléphone équivalents aux pages jaunes. Si j’ai une vingtaine de numéros dans mon portable, c’est bien tout. Qu’est-ce que je ferais des autres ? Sans doute pas grand-chose. J’oublierais forcément qui est qui, je serais incapable de mettre un visage sur un nom et le numéro qui l’accompagne. Alors me retrouver au milieu de la petite cours d’amies de ma coloc, ça me fait tout drôle. Ça piaille, ça râle, ça commère. Pour tout vous dire, je ne suis pas bien sûre du protocole à suivre. J’ai la sensation d’une bande de langues de vipère : à peine l’une s’est-elle levée pour aller aux toilettes, que les autres en profite pour lui baver dessus. La décence voudrait qu’elles attendent au moins que l’autre ait quitté la fête non ? Je n’arrive pas à suivre. Pourtant j’essaie. Enfin, j’ai essayé. Au moins au début. Mais je ne connais pas la moitié des noms qu’elles citent. Certains évoquent vaguement quelque chose dans le fond de ma mémoire. J’ai forcément dû les entendre quelque part. Dans les moments de solitude, il faudrait aussi ajouter cette hésitation : quand on n’ose pas avouer qu’on ne sait pas et demander qui c’est, puis que le moment acceptable pour demander est passé. Sans m’en rendre bien compte, je glisse peu à peu dans un état de semi-léthargie.

Ces filles, je commence à les connaître. Des amies d’Élodie. Certaines viennent régulièrement. Je n’ai jamais vraiment ressenti la moindre affection pour aucune. Faut dire que de base, Élodie et moi n’avons pas grand-chose à nous dire. Nous entretenons des rapports cordiaux, mais rien de plus. L’appartement est une sorte de duplex : chacune possède sa chambre et sa salle de bain, disposée autour d’une cuisine commune. Ce qui fait que si nous le voulons, nous pouvons ne jamais nous croiser. Cela m’arrive plus souvent qu’à elle, il est vrai… J’aime le silence et les livres, même si cela fait des années que je n’en ai pas terminé un seul. J’aime l’effet que cela fait d’en ouvrir un nouveau, de plonger dedans et de se perdre, comme si tout était possible. Et une fois que j’ai compris les règles du livre, je m’ennuie. J’essaie pourtant d’aller au bout, mais rien à faire. Je finis forcément par le refermer, et en ouvrir un autre pour voir. Les livres s’entassent. Je pense souvent à aller les donner, mais je laisse passer les occasions de le faire. Je rêve souvent que j’y mets le feu, un jour de dépit… De son côté, Élodie aime le cinéma à gros budget et se tenir au courant des potins. Elle ne rate jamais une sortie de films inspirés de comics, qu’elle emprunte régulièrement à un de ses rares amis masculins. Même si je ne comprends pas bien pourquoi, ces histoires la passionnent. À chaque fois qu’on mange ensemble, il faut qu’elle me raconte. Il faut lui reconnaître qu’elle raconte bien,  je finis toujours pas être convaincue qu’il faut à tout prix que j’aille en lire, ou en tout cas en voir un au cinéma. Elle me propose régulièrement de venir avec elle. Je ne sais pas si c’est par envie de faire quelque chose avec moi ou seulement qu’elle culpabilise de me savoir seule ici. Ce qui est stupide. Je suis solitaire de nature. Je refuse toujours gentiment l’invitation, préférant accepter de voir les mêmes films avec elle quelques mois plus tard quand elle les achète en DVD. C’est un peu la tradition, elle achète son DVD, et nous le regardons ensemble, elle commente toutes les scènes, anticipant d’avance sur la suivante et expliquant les différences plus ou moins acceptables avec le comics d’origine. Tandis qu’elle déballe sa litanie interminable – elle fait plus de bruit que le film, ce qui ferait hurler n’importe qui d’autre, sans doute la raison pour laquelle elle le regarde avec moi –  je m’applique à créer le plus haut château de carte que je puisse. Sorties de ces quelques moments de complicité, nous avons du mal à partager quoi que ce soit. Il n’y a pas d’animosité entre nous. Simplement, nous ne vivons pas vraiment dans les mêmes mondes. Par diplomatie, nous avons simplement tâché de les faire se croiser en un point donné…


Half :

«BAISSE LE SON !
_C’EST LA FINALE PUTAIN !»

La finale mon cul. Une finale c’est fait pour mettre fin à quelque chose. Hors le ramdam venant de cette chambre ne s’arrête jamais. Quand ce n’est pas le foot c’est le rugby, quand ce n’est pas le rugby c’est le handball et tout se finit en orgie avec une nana toujours différente mais qui hurle toujours pareil. Tout ça me fatigue. Si quelque chose doit finir ce soir, ce n’est pas ce foutu match…

Ce soir ma chambre est vide. Demain j’aurai levé le camp. Trop fatiguée de ce bordel, et de tout le reste, je déménage. «Mon frère est un porc» ai-je dit à mes parents. J’ai bien essayé d’expliquer la situation mais rien à faire. «Half voyons tu dois comprendre ! Ton frère travaille très dur pour ses études, il faut bien qu’il se détende un peu. Tu peux bien comprendre ça non ?»

Le fait est que non. Je ne peux pas comprendre. Il ne met jamais les pieds dans son école de commerce, à part quand il est las de la dernière crieuse. Mes parents continuent de payer les années alors il continue d’avancer. Bien entendu, moi je n’ai pas eu le droit au même régime. En dessous de la mention bien plus de vivres. Mais surtout, l’obligation de vivre avec lui, parce que « ça fait des économies ». Par contre, on peut payer son école à 9 000€ l’année contre 400 pour la mienne sans que personne ne se dise que peut-être il y a là matière à faire des économies. Mais ça doit être parce que je suis devenue experte-comptable que je me rends compte de ce genre de choses. Tant pis. J’ai de plus grands projets en cours. Projets qui nécessitent un peu de calme. Les études étant finies, le contrat signé, je peux enfin partir d’ici sans me retourner.

J’essaie de finir mes cartons comme je peux. Mes chaussures sont toutes bien rangées. Idem pour mes vêtements. Il reste le grand miroir. Je crains de devoir m’en séparer et cette idée ne me plaît guère. Je l’ai trouvé sur le marché pour une bouchée de pain. C’est un miroir comme on peut en voir dans les boutiques de luxe. Un miroir en pied, incliné pour se voir parfaitement de haut en bas sans avoir à se ridiculiser dans des positions à peine humaines. Comme je dois partir d’ici quasiment clandestinement, je ne peux pas l’emmener. Et je ne pourrai peut-être pas revenir le chercher. Si je veux couper les ponts, je ne peux pas le faire à moitié.

En guise d’au revoir je m’admire une dernière fois. Dans tous les sens. Je me dévisage pour être sûre de ne pas oublier cette image. J’observe la courbe de mes fesses, la façon dont cette ligne arrondie se poursuit le long de mes jambes. À l’autre opposé, mes cheveux tombent parfaitement le long de ma nuque. Le rouge leur va bien. Bien mieux que cette espèce de blond fadasse qui leur sert de couleur naturelle. Cette foutue couleur de paille héritée de mon père. Je la déteste.

J’ai teint en rouge. En rouge vif. Il y a deux semaines. Quand je suis rentrée le dimanche pour le repas dominical, mon père a failli avoir une attaque. J’ai trouvé ça plutôt amusant. Il a gardé les yeux tétanisés un long moment, est resté immobile tout autant. Finalement, il n’a rien dit. Enfin si. «Va aider ta mère à mettre le couvert s’il te plaît.» Tout était rentré dans l’ordre selon lui. Donc je suis allée mettre le couvert. Et puis toute la famille est arrivée. Comme tous les premiers dimanches du mois. Ils ont tous adopté la réaction de mon père. Chacun leur tour ils m’ont fait la bise et puis sont restés immobiles à me fixer avant de se détourner et de prendre leur place. Parfois pas toujours dans cet ordre d’ailleurs. Ça avait l’air très dur de ne pas faire de commentaire, et en même temps, ils en mourraient d’envie, seule l’inspiration manquait.


Lucy :

Elle fait chier Half. Toujours à te seriner ses grands principes, que bientôt ça va changer, qu’elle va tout faire changer, mais en attendant pendant que d’autres se font chier comme secrétaire – cafetière – photocopieuse elle s’est trouvé la bonne planque : comptable dans une petite entreprise. Personne ne fait chier les filles qui préfèrent les chiffres. On sait jamais, des fois qu’elle vous dirait quelque chose que vous ne comprendriez pas. Pas pareil avec les secrétaires. Mais en attendant, ça paye les factures. Je savais bien que je trouverai pas de place en tant que grand reporter dès la sortie de l’école. Même si c’est ce que je vise le problème n’est pas là. Je viens de province, déjà ça complique tout. Le métro est un putain de labyrinthe, les Parisiens doivent avoir la carte directement implantée derrière la rétine pour réussir à s’y retrouver sans le moindre soucis. Ça fait deux ans que je suis là, deux ans que je galère et que je finis toujours par demander mon chemin à un agent qui a plus ou moins le temps de me répondre en fonction du nombre de PV qu’il a déjà rempli pour atteindre son quota. Le problème majeur est que je connaissais personne dans le milieu en arrivant, alors pour se faire une place, faut s’accrocher. J’arrive encore à trouver quelques piges par ci par là. Pas de quoi m’ouvrir les portes des grands quotidiens. Je m’accroche, parce qu’on ne lâche pas un rêve comme ça. Mais putain de merde, je mérite une foutue auréole parce qu’en vérité, la seule chose à laquelle je m’accroche, c’est ce boulot pourri dont le seul mérite est de me permettre de me nourrir sans avoir à fouiller les poubelles, et ce même si une bonne partie du boulot en question consiste à vider les poubelles de tous les bureaux. Je suis secrétaire à tout faire dans une agence de pub. On m’avait laissé croire que je pourrai toucher aux communiqués, participer activement en faisant quelque chose d’un peu plus proche de mon métier d’origine. Ça aurait été moins palpitant que le conflit israélo-palestinien, mais c’était toujours écrire. Au lieu de quoi, je me retrouve cantonnée à faire les cafés, sauver les photocopieuses de terrifiants bourrages papier et parfois faire croire à leurs femmes qu’ils sont en réunion quand ils viennent de récupérer sur votre bureau l’ensemble collier – boucles d’oreille pour lequel vous avez dû faire un paquet cadeau.

Alors oui, Half me fait chier à me regarder de haut et me dire de me barrer comme si c’était si facile, comme si je ne faisais rien à côté pour trouver une autre façon de payer mes factures. D’autant que je suis arrivée au bout des moyens pour diminuer le nombre de factures à payer. Elle fait le boulot pour lequel elle a été à l’école, dans une entreprise où on ne la fait pas chier, on la laisse travailler comme elle l’entend et on lui fait confiance. Le pire, c’est qu’elle s’en tape complètement. Parce que tôt ou tard, elle va se barrer pour mettre à bien son grand projet. Grand projet dont elle parle depuis des lustres, presque depuis que je la connais. Elle était venue passer un entretien à l’agence. On avait pris un café ensemble pendant qu’elle attendait et je lui avais un peu raconté l’ambiance générale. Je l’ai sans doute dégoutée de cet endroit… Sans doute que je voulais éviter à quelqu’un d’autre de vivre la même chose que moi. Au final, elle a laissé tomber l’idée de bosser chez nous, mais on est resté en contact et finalement, nous sommes devenues amies. Elle suit ce qui se passe à l’agence comme on suit le procès DSK : sans trop savoir si on veut ou non le voir s’en sortir tout en ayant conscience que ces événements redéfinissent l’échelle selon laquelle on peut affirmer que l’on vit dans un monde de merde. Bref, elle fait chier à te prendre de haut alors qu’elle a juste eu vachement plus de cul que toi et qu’elle est même pas foutue de l’admettre. Elle fait chier à t’expliquer comment tu devrais mener ta vie parce que c’est vrai qu’elle, elle a tellement tout réussi et elle va être tellement quelqu’un de tellement important… tellement importante que je sais plus ce que je pensais à la base. En attendant je lui pardonne, parce que quand elle veut bien se taire, elle t’écoute, et parfois même, elle trouve des solutions, des vraies, des qui fonctionnent.


Daphné :

Je suis amoureuse… Je ne pensais même pas que ça pourrait encore m’arriver. J’ai tellement envie de le dire à tout le monde… Ça fait des mois que ma vie se résume à la boulangerie et chercher des dates de spectacle. Et Birdy aussi… même si on se voit moins depuis quelque temps. Entre cette histoire avec Half… et puis je crois qu’il y a autre chose. Mais quand je lui demande elle fait l’anguille. Alors du coup, je ne pensais même plus que je pourrais rencontrer quelqu’un, ça ne faisait simplement plus partie des scénarios disponibles pour moi. Un peu comme devenir neurochirurgienne, j’ai laissé tomber devant les efforts nécessaires. Mais passons !

À la dernière minute, on m’a appelée pour jouer dans un gala. Une sorte de journée de fête à thème se terminant par plusieurs performances. Mais cette fois-ci, on ne m’appelait pas pour jouer les assistantes à paillettes. J’avais une vraie place dans le spectacle. Certes, on m’a appelée en second choix, un des artistes s’est blessé et il fallait quelqu’un pour le remplacer au pied levé, c’est moi qu’on a choisie. Certes, je suis encore loin d’être la tête d’affiche, second choix ce n’est pas vraiment la position de mes rêves. Mais c’est toujours mieux que dernier choix. C’est ça le plus important finalement. Et ce n’est pas comme si ce genre d’occasions se présentait tous les jours.

J’arrive sur les lieux, un peu anxieuse. C’est la première fois qu’une telle chance s’offre à moi. Je ne veux pas la rater. Les seules fois où j’ai pu présenter mon spectacle c’était dans des bars, avec tous les désagréments qui vont avec. Je ne veux pas rater l’occasion de jouer sur une vraie scène. C’est le moment de faire ses preuves et de leur montrer que je peux faire autre chose qu’être coupée en deux par un magicien poussiéreux. Et même si les mauvaises langues répondent déjà qu’on pourrait me couper en quatre, je ne lâche pas l’affaire.


Et si ça t’a plu monde, on se retrouve sur FB ou Twitter pour plus d’aventures !
PS : si tu savais comme ce fichier word est mal présenté Monde… c’est vraiment affreux… la mise en page et moi c’est pas ça…

Le vol du Pépin de raisin

IAMX – I come with knives

Il y a des accident de parcours. Le Pépin se demandait toujours comment le monde pouvait se permettre de lui en demander autant. Le monde, c’était un truc pas logique pensait le Pépin. Le monde était immense et venait constamment lui rappeler qu’il était tout petit, tellement petit qu’il en était insignifiant. Sauf que dans le même temps, le monde exigeait qu’on soit toujours plus. Encore et toujours plus. Et le Pépin avait beau se regarder dans un miroir encore et encore, il n’était jamais qu’un minuscule pépin de raisin sec. Biologiquement parlant, il n’était pas sensé pouvoir tenir debout. C’est ce que le monde lui répétait.

Pépin un jour pépin toujours,
petite chose à la biologie non maîtrisée,
viens que je te raconte les histoires empoisonnées 
les espoirs acides qui brûlent la langue et l’estomac
les relents capricieux qui embrument le cerveau
Pépin petit pépin
viens chanter la chanson désharmonieuse
des corps en déroute
et des pensées malimbriquées
Pépin un jour pépin toujours
viens qu’on te redémarre
qu’on te relance le système
qu’on t’explique la vie
en mal en noir en sombre
le monde est grand Pépin

Il y a de ces accidents de parcours qui arrivent au détour du chemin. Une ornière, un dos d’âne ou une minute d’inattention. Ce genre de choses est si vite arrivées qu’on a à peine le temps de mettre un nom dessus qu’on est déjà éjecté de la voiture sous le choc. La collision rongeait encore les os du Pépin des jours après. La chanson maudite prolongeait la vibration à chaque mouvement. Il avait voulu soigner le mal par le mal. Il avait voulu battre les cartes, résultat, le Pépin était devenu un Icare ayant volé trop près des enfers. Il s’était brûlé la conscience et les ailes. Il ne pouvait plus voler le Pépin. À peine pouvait-il tenir debout. La chanson continuait. Le Pépin était à cours d’argument. Les accidents semblaient plus nombreux que le parcours lui-même. La route ne déroulait plus sous ses pieds. Le Pépin vivait dans une impasse et tout était foutu et tout était sa faute parce que le monde vous voyez est grand et que lui le Pépin il est tout petit alors il a essayé mais ça ne sert à rien quand on est un tout petit pépin dans un grand monde ça ne sert à rien à rien du tout on se brûle les ailes et l’estomac sans parvenir au moindre résultat alors pourquoi il continuerait à essayer de voler quand il ne peut même pas tenir debout ?

Pépin un jour pépin toujours
petite chose à la biologie non maîtrisée
viens que je te raconte les histoires sucrées
les espoirs pansements qui réparent la peau abîmée
les odeurs suaves qui dégonflent les yeux gonflés de larmes
Pépin petit pépin
il y a toujours d’autres chansons
des accord qu’on ne connaît pas encore
des mélodies qui n’ont pas été écrites
pour enchanter des corps qui n’y croient plus
et des pensées qui se cachent d’elles-mêmes
Pépin un jour pépin toujours
viens qu’on retrace les marelles
qu’on réinvente les comptines
et qu’on redessine ton histoire
qu’on lui choisisse d’autres mots
d’autres fins d’autres destins

Il y a des accidents de parcours et parfois le Pépin ne sait pas pourquoi il continue de se réveiller le matin. Il aimerait bien que ça s’arrête. Mais ça ne s’arrête pas. Dans le miroir, Icare, continue de battre des bras même une fois la peau carbonisée au dernier degré. De guerre lasse, le Pépin se dit que peut-être il a raté quelque chose, un quelque chose que seul Icare pouvait voir de là-haut. Quelque chose qui vaudrait la peine de continuer. À son bureau, le Pépin trace encore et encore de nouveaux plans. De nouvelles ailes. De nouvelles idées. De nouvelles pensées. Il y passe tellement de temps à son bureau que parfois il s’y endort. Il ne sait pas où tout ça va. Il ne sait pas ce qu’il dessine à son bureau. Ça lui fait peur. Au point qu’il lui arrive encore de tendre l’oreille à la mélodie empoisonnée qui lui grave les os façon pyrogravure.

Dans le miroir, Icare chantonne.

Pépin petit pépin
ce n’est pas grave
il faut juste voler plus haut
il faut essayer encore
il faut aller caresser le soleil
il faut aller voir
Pépin
même quand ça brûle la peau
le soleil est toujours plus chaud
et demain toujours plus beau
Pépin c’est promis
demain on volera plus haut
je te montrerai comment on fait
pour ne plus avoir peur de la chute
pour s’élever plus léger
pour ne plus regarder en bas
Pépin petit pépin
demain toi et moi on s’envole
on verra le monde d’en haut
et ce jour-là
pépin petit pépin
le monde si grand sera tout petit
Tu verras. 

#10 Désexistons… Otep – Equal left, equal right

Bonjour à toi monde !

Il y avait bien longtemps que je ne m’étais pas emparée de mon clavier pour remplir cette catégorie… J’en suis bien désolée crois-moi ! Je me doute qu’en ces jours magnifiques où la tolérance et l’amour de l’autre sont appliqués par tous nos amis politiques et patrons, tu ne te poses guère la question de la représentation des hommes et des femmes, car après tout, tout est gagné ! Que vient donc encore nous râler cette féministe cynique à deux francs cinquante ? Et bien cher monde, voir que tu es encore capable de m’insulter en francs montre à quel point il y a encore des choses à faire ! (à commencer par t’annoncer que tu n’as plus un rond car même la banque de France n’en veut plus.) Mais comme je m’en voudrais de jeter de l’huile sur le feu (ça a tendance à brûler les saucisses et après le barbecue est raté), ne t’inquiète pas Monde, aujourd’hui, on va changer un peu la formule (si tant est que formule il y est puisque cette chronique est sensée être mensuelle et que la dernière date d’octobre… bien joué monde, tu es méchant), et plutôt que de parler d’un film que tu n’as sans doute pas vu parce que je ne sais pas les choisir, on va parler musique ! Ce qui me paraît parfait, déjà parce que la musique adoucit les mœurs, ensuite parce qu’Otep a dernièrement sorti un nouvel album et que je pense qu’une de ces chansons nous fera un très bon sujet de conversation ! (si tant est que tu veuilles converser monde, mais si tu ne veux pas, je ne me formaliserai pas ! Je suis universitaire, j’ai l’habitude d’écrire toute seule dans mon coin !)

Generation Doom, 7ème album d’Otep (et déjà tu sens que ça va être festif n’est-il point ?)

Otep otep otep… Comment vous parler d’elle ? Otep c’est un peu une de mes héroïnes. Je suis son travail depuis que j’ai… 14 ans, âge mirifique où son album Warhead est tombé dans mes mains. Musicalement, c’était l’un des premiers groupes, avec Eths, qui m’a ouvert les oreilles au monde merveilleux du metal. Quant aux textes… et bien il faut lui reconnaître une sacrée plume. Voire même une putain de bonne plume. Otep maîtrise sa langue à la perfection et elle en joue joyeusement. C’est une artiste capable de dépeindre avec une facilité et une clairvoyance terrible tous les états du mal-être (personnellement, je crois que je ne me suis toujours pas remise de Autopsy Song depuis cette époque…), tu sais, ce genre d’artiste qui en une simple phrase va te résumer toute la crasse qui gangrène ton cerveau depuis des semaines à ne pas réussir à pleurer, ou à pleurer sans savoir. (pour rester sur Autopsy song : « I feel like I’m a complete waste of time » => « j’ai l’impression d’être une totale perte de temps » Plus efficace, plus clair, plus terrible, tu meurs.)(d’où le titre de la chanson)(tu sors)(Rambo, toi ici ? Va falloir que je trouve une solution typographique pour qu’on différencie tes dire de mes parenthèses habituelles…) Car si elle maîtrise la langue, ce n’est pas pour t’imposer des sonnets à la Shakespeare, ou pour multiplier les circonvolutions diverses (comme moi). Non. Otep s’exprime dans une langue simple, en forme de coup de poing, une langue brute de décoffrage et sans concession. Une forme d’expression qui va bien avec le metal vous me direz, et qui lui va d’autant mieux qu’elle est presque aussi connue pour sa musique ou ses livres que pour son activisme pour les droits LGBT (étant elle-même lesbienne) ou ceux des animaux. Elle est aussi très concernée par la situation politique générale, le racisme, le féminisme, etc. Les deux premières étant cependant les causes sur lesquelles elle est principalement investie. Enfin, c’est la sensation que j’en ai. Si on regarde son twitter, Trump est très souvent au cœur de ses diatribes, mais je trouve qu’elle a un rapport tout particulier (plus investi ?) avec les causes animal et LGBT.

Bref, Otep c’est une artiste qui m’est chère pour tout ça : son écriture, sa musique, son engagement, sa façon d’avoir réussi à rester elle-même et continuer à se battre pour ce en quoi elle croit quelle que soit la situation. Je ne suis pas toujours d’accord, notamment sur la forme (et c’est bien pour ça qu’on est là aujourd’hui) mais c’est vraiment quelqu’un qui a su gagner tout mon respect, et le conserver au fil des ans. Comme je vous l’ai dit, ça fait plus de dix ans que je suis son travail, à ce stade-là, à moins d’une énorme connerie, il y a des chances qu’elle reste dans mon Panthéon perso jusqu’à dans très très longtemps. J’étais donc plus que ravie de la voir annoncer un nouvel album, qui plus est avec Nuclear Blast (une des plus grosses maisons de disque spécialisées en metal), alors même qu’elle avait dit vouloir se retirer. Joie et bonheur dans mon petit cœur.

Generation Doom (doom pouvant signifier la mort, le destin tragique, une sorte de malédiction on pourrait traduire par « la génération au destin maudit) est donc sorti il y a une dizaine de jours et c’est un véritable coup de cœur pour moi puisque je le place au même niveau que Warhead qui n’avait toujours pas été détrôné depuis sa découverte il y a des années de ça (il y a quelque chose de particulier avec les albums qui vous font découvrir un artiste vous ne trouvez pas ?). Les thèmes de l’album tourne autour du sentiment d’être foutu, la nécessité et la volonté de se battre pour mener sa vie comme on l’entend, le sentiment de culpabilité quand on ne rentre pas dans les cases. En gros, des thèmes qui me tiennent à cœur ces derniers temps comme vous avez, peut-être, pu le constater. Au cœur de cet album, se trouve la chanson Equal left, equal right, qui traite de l’envie de sortir du placard et surtout de ne pas avoir l’intention de se laisser marcher sur les pieds par quelques homophobes mal dans leur peau. C’est ce texte que nous allons joyeusement décortiquer afin d’y trouver d’éventuelles traces de sexisme. Qu’ouïs-je monde ? Tu n’es point homophobe, en revanche l’anglais te fait faire de violentes crises d’urticaire ? Ne t’inquiète pas gentil monde, car j’ai pensé à toi ! Je ne vais pas tout te traduire, parce que cette chanson est pleine à craquer de jeux de mots, du coup je ne pourrai qu’abîmer le tout (je n’ai guère le temps pour une belle traduction), mais je prendrai le temps de tout t’expliquer pour que rien ne t’échappe et que tu puisses te la raconter à ton prochain apéro dînatoire ! Ne me remercie pas. Les paroles complètes sont ici pour ceux qui veulent, et voici la chanson :

À la base monde, tu avais une vidéo youtube ici, mais elle a été supprimée. Alors à la place, tu gagnes un hérisson mignon et si tu cliques dessus tu tomberas directement sur un lien deezer ! (car je t’ai entendu monde, pour une raison qui me dépasse, tu préfères deezer à spotify) Enjoy.

Et monde, si tu es un allergique du metal, sache que tu peux l’écouter sans trop craindre de finir en enfer (à moins que tu n’aies d’autres choses à te reprocher ?). En effet, on est moins dans le monde des guitares saturées soutenues par une double grosse caisse épileptique, que dans celui d’un metal empruntant aux codes du hip-hop et du battle. Tes tympans devraient donc survivre à cette irruption de Satan dans ton existence ! Si je me permets cette petite boutade, c’est bien parce que le fait me paraît suffisamment intéressant pour être noté. Loin de moi l’idée de cataloguer le hip-hop comme un milieu sexiste, ou d’entretenir une quelconque croyance comme quoi le milieu du metal serait beaucoup plus clean par rapport à tout ça. D’une part parce que je connais très peu et très mal le hip-hop, donc que je suis mal placée pour en parler et qu’il me paraît évident que c’est un milieu bien plus riche et varié que le peu qu’on peut en voir de l’extérieur (comme le metal), et d’autre part parce que le sexisme a aussi de jolies petites niches dans le metal donc on serait pas les mieux placés pour jeter des cailloux (surtout que dans le metal les chanteurs les mangent les cailloux…).

Si je fais ce rapprochement, c’est parce que le texte est construit un peu à la façon d’un battle de rap : le texte est scandé, il s’agit d’une répartie fait à un adversaire, le ton agressif et belliqueux est d’ailleurs donné dès le moment du titre. Equal left, equal right. Pour « equal right », on peut traduire sans soucis par « égalité des droits », ce qui me semble parfait pour une chanson ayant en son coeur l’acceptation de l’homosexualité. La différence entre le français et l’anglais, c’est l’absence de genre dans les noms, c’est à dire qu’un nom commun n’est ni masculin, ni féminin. Ainsi, le mot « right » peut aussi bien vouloir dire « le droit », au sens de la loi, que « la droite » au sens de « je vais te coller une droite connard ». D’où le jeu de mot qui fait entendre aussi bien la nécessité d’une égalité des droits, avec une droite aussi vigoureuse qu’une gauche, tel le boxeur en position de base sur son ring (caleçon à paillettes non inclus). On a donc une chanson clairement inscrite dans le combat. Et les paroles ne vont pas nous décevoir ! (haha, c’est drôle parce que tu dis que ça va pas nous décevoir alors qu’en vrai t’es très déçue !)(dis donc Rambo, comment tu fais pour me faire chier alors que je t’ai changé de pièce ?)(il reste des spores ! ou un truc du genre)

« He called me a dyke, I called him an ambulance » Boooon. Grosse ambiance. J’avoue que je continue à aimer ce jeu de mot moisi, alors que vraiment, il est facile. Très chiant à traduire, mais facile. On joue ici sur le double sens de « call » qui peut aussi bien vouloir dire nommer, qu’appeler. En gros sans se faire chier avec le jeu de mot en français « il m’a traité de gouine, jlui ai appelé une ambulance ». Grosse ambiance je vous l’avais dit ! Et gros niveau… « I’ve seen more spine in jellyfish That’s in the vertebrae Google that » (=> J’ai vu plus d’os dans une méduse, c’est pourtant pas un vertébré, cherche ça sur google), je vais pas toutes vous les faire, vous avez compris l’idée. Répondre à l’insulte par l’insulte. Le texte en a plein des comme ça. L’exercice rhétorique est amusant certes, mais ça vole pas loin quoi. Mais franchement, n’y avait-il rien de mieux à faire pour défendre / rendre hommage à cette communauté que des blagues niveau collège ?

Post apoooo nous voilààààà.

Et la réponse est oui puisque le texte contient aussi de bien meilleures lignes, pourtant non dépourvues de la rancœur, sujet même de la chanson, mais quand même un peu plus… riches ? « I’ve been in the shadows long enough I got nothing to lose So I’m playing rough So humdrum, so dumb You picked a fight With the wrong one You brought a butter knife To a tank fight » (=> J’ai été dans l’ombre suffisamment longtemps je n’ai rien à perdre alors je joue les durs. T’es si monotone et stupide, t’as choisi de te battre contre la mauvaise personne, ramené un couteau à beurre à un combat de tank ») Vous allez me dire, c’est quand même pas non du grand art. Non. Certes. je vous l’accorde sans soucis. Ceci dit, je trouve la forme de ce passage beaucoup plus intéressante. Oui on reste dans de l’agressivité volontairement humiliante. Mais je trouve beaucoup plus intéressante la mise en avant de l’individu ici, les choses redeviennent concrètes, on a quelqu’un avec une histoire face à un autre à qui l’on compte faire regretter ses actes. On a un contexte, chose qui peut te manquer si tu n’as jamais eu à vivre le fait de vivre « dans le placard ». Bon, j’ai toujours pas envie de crier hourra. Mais y a un minimum de fond… ou alors c’est juste que j’ai envie d’en voir un ? (c’est un peu nase quand même)(Rambo, retourne dans ton salon !)(non mais sérieux, pourquoi faire une chanson pour dire qu’on va péter la gueule aux gens ? on peut pas leur péter la gueule directement ?)(bah non, c’est pas très artistique… tu vois ça a un côté thérapeutique, un genre cathartique…)(en gros c’est dire que le discours de l’autre est nase et violent et que du coup on va lui casser la gueule, mais on le dit en produisant un discours nase et violent ?)(… t’as pas une photosynthèse à terminer ou un truc du genre ?)

« I’ll put you on blast And fucked your wife » (=> je t’explose et baise ta femme), wait what ??? « She seems so sweet I had to taste her Let’s get one thing straight I’m not » Chouette un jeu de mot intraduisible ! En anglais, « straight » peut aussi bien vouloir dire « droit, clair » que « hétérosexuel ». Donc du coup si on traduit cette merveille… « Elle a l’air si douce, fallait que je la goutte. Mettons les choses au point, je ne suis pas hétéro ». Et oui c’est moultement moins classe en français mais ce jeu de mot est intraduisible (ou alors si mais avec beaucoup plus de temps !). Et donc au risque de me répéter : WAIT WHAT ?? Sérieusement ? Est-ce qu’on vient bien d’en arriver à l’argument « je baise ta femme et jla baise mieux » ?? Pour de vrai ? Est-ce que je suis revenue sur un texte de Booba à l’insu de mon plein gré inadvertant ? What the hell ??

« Last but not least Let me finish the story How I met a girl And we fucked till the morning She found religion in every position Screaming « OH GOD » and singing in hymnals Day for the day Thus she claimed But that’s what these chicks always say She’s calling my home, texting my phone Sending me snaps and begging for more So say what you say Do what you do But I’ll always get More pussy than you » => Dernière chose et pas la moindre, laisse moi finir l’histoire de comment j’ai rencontré une fille et qu’on a baisé jusqu’au matin. Elle a trouvé Dieu, dans toutes les positions elle gueulait « mon dieu ! » et chantait des cantiques. Juste pour aujourd’hui qu’elle a dit. C’est ce que ces filles disent toujours. Sauf qu’elle appelle chez moi, me couvre de sms, balance des snaps et m’en demande toujours plus. Alors dis ce que tu veux, fais ce que tu veux, mais jme tape toujours plus de nanas que toi »

Humain ? Humain ? Ça va humain ? Je t’entends plus d’un seul coup… t’es passé où ? Hé dis donc j’ai pas encore eu mon eau de la journée ! Je proteste ! Tu ne sautes pas de cette fenêtre, ça va cacher le soleil ! Stupide bipède…

Non mais bordel de putain de bite à cul de chier de bordel de merde ! Alors je fais tout un truc pour expliquer à quel point j’admire cette femme pour sa ténacité, son engagement, son écriture et, et… on se retrouve avec un concours de celui qui a la bite la plus grosse. Et bite métaphorique ou pas, c’est toujours aussi peu intéressant et pertinent. En voyant le titre, je m’attendais à un morceau à la gloire des LGBT, un truc rentre dedans et vindicatif certes, mais un truc avec de la gueule. Pas ça… En lieu et place d’une glorification d’une population souvent décriée (euphémisme pour humiliée / rabaissée / dévalorisée), Otep, l’une de mes parolières préférées, se fout au même niveau que les connards qu’elle entend décrier… et sans surprise, c’est nul. C’est aussi insultant que les discours qu’on lui a (sans doute) servi. (et comme elle en témoigne souvent, on peut parler au présent…) Objectification de la femme à l’extrême avec glorification d’un talent sexuel de reproducteur dominateur en puissance… Ça me rend triste parce que c’est franchement pathétique, y a pas d’autres mots. Et ça l’est d’autant plus, qu’au milieu, il y a juste ça :

« I am a prior To every religion  It isn’t a choice But it is a decision Come out of the closet Break out of the prison Love who you are Let no one inhibit Don’t get in your way Or make a mistake Of living in fear For the rest of your days So tighten your fists And firmly say » => Je suis un précédent à toutes les religions. Ce n’est pas un choix mais une décision. Sors du placard, casse la prison, aime celui que tu es et ne laisse personne te réduire au silence. Ne barre pas ta propre route, ne fais pas l’erreur de vivre dans la peur pour le reste de tes jours. Alors sers les poings et dis le fermement

Et là, moi je dis oui. Oui on sent la rancœur, l’envie d’en découdre, l’envie de se battre pour ce qu’on croit juste, de s’émanciper, de s’aimer comme on est et de ne pas avoir peur de le faire. Et ça c’est un putain de beau message. Ce passage mais je le valide tellement… Je suis peut-être conne, mais jouer la pire des cartes de l’adversaire pour se mettre à son niveau, c’est tellement nul, c’est tellement jouer contre son propre camp… et c’est tellement triste venant d’une auteure qui peut faire tellement mieux, et que ça aurait justement été le mooment parfait de le faire… D’autant qu’elle le fait très bien sur plusieurs autres morceaux de l’album : In cold bood, Zero, Lie, Off the shore, No color, Generation Doom, et d’autres (tu viens de citer la moiti de l’album au moins !)(j’ai dit que c’était un très bon album.)

Je te dis : la joie de vivre ! Souris monde, regarde, y a du soleil ! Ou tu veux un autre hérisson pour compenser ?

Et j’en finis donc avec ce rapprochement avec le hip-hop que j’avais esquissé au début… Non seulement Otep a pris le pire du connard hétéro machiste, mais aussi le pire du hip-hop… vous savez, ce hip-hop où y a 45 filles en bikini qui attendent gentiment dans la piscine ou autour de l’entrejambe de notre héro des ghettos. Cette chanson me rappelle vraiment ça. Pourtant, j’adore cet album, et j’adore ce morceau, musicalement parlant. J’aime l’ambiance qu’il dégage, j’aime cette volonté d’en découdre. J’adore l’écouter quand je rentre à pied chez moi et que je dois passer sous les arches entre le métro et chez moi où une quinzaine de mecs fument leur pétard en s’échangeant des sachets chelous à l’abris des regard indiscrets. Mais vraiment, ce côté « j’ai la plus grosse et j’en baise plus que toi », je peux pas. Même si c’est la bite métaphorique d’une homosexuelle désireuse de défendre sa communauté. Je suis peut-être très con, mais j’y arrive pas. Ça m’énerve chez les mecs, ça m’énerve quand je tombe sur des nanas de ce genre… Comme quoi, pas besoin d’être un homme pour avoir des ratés misogynes. He oui je dis ratés. Parce que je suis naïve et que j’ai le bon espoir que ceci soit une erreur de parcours, même les grands se trompent des fois. Ou alors on sera juste pas d’accord sur ce coup-là. Et c’est vrai qu’autant j’admire et respecte cette grande madame, autant il est régulier que j’ai du mal avec les formes qu’elle utilise…

Après, ça n’engage que moi… et toi alors monde, tu en penses quoi ?


J’espère que ce nouveau format vous a plu ! C’était cool à faire, c’est un peu moins compliqué que pour un film et c’est plus facile de vous partager l’oeuvre de base. N’hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé, à proposer vos films ou chansons ! Pour ne rien rater à l’avenir : le Facebook, le twitter

Sans rancune monde ? que chacun s’en retourne se cacher sous ses couvertures !

Labyrinth(s) ?

She’s talking. She’s clearly talking to you. But only a few words are able to reach you. You focus all your energy on her lips. If you could only spin a thread from her mouth to your ears, everything would be clearer. But it’s like there always are interferences ready to force themselves on you, breaking all possible transmission. You try, you force your conscience to stay focused, but your attention is constantly called somewhere else. Why is it you’re here ? What are you doing here ? Did you really come empty-handed ? No, obviously not. You must have brought something with you. It’s the first time you meet her, obviously, you wouldn’t have came empty-handed. So, you must have brought something, something related to the reason you came here. Except that now, you can’t remember any of these. And you can’t hear her voice. Which is really unfortunate when you think of it. Because if you could hear her, you would definitely understand why you came to see her. Try again, maybe if you try hard enough… You realise now she’s not upset by your silence. Maybe she doesn’t even realise you can’t hear her. Or maybe she doesn’t care if you hear her or not. Maybe she’s just using you to empty herself. That’s it. You’re container in which she pours herself. When you look around, you get it. The house is full… You get to wonder how she can still fit oxygen in it. Every space is so full… papers… dishes, clean, broken, dirty… food, half-eaten, plastified, smashed, fresh, rotten, moldy, ready for dinner… clothes… and so many things you can’t even name. There is even hair… or… hairs ? Yes, that’s it, hairs. You feel the scent of dogs, and as if you could see them, you suddenly guess that there are more dogs in this house than fingers and your both hands. You’re not afraid of dogs. No. It’s not the problem. Then what it is ? It’s not far, you can smell it, here somewhere, stuck between the piles of nameless mess…

While you’re looking for the solution to the mystery, her voice suddenly reaches you, clear and precise.
« Two hours. It would be great if we met two hours a week. »
Clear and precise like a curse. You’re freaking out. It’s not a good idea. You don’t even know why, but it’s not. You wish you could explain, but your voice get tangled, lost, broken. It’s like your tongue has suddenly doubled and your words can only escape your lips in isolated syllables. It seems like she doesn’t realise that. Or she doesn’t care. In the same way you couldn’t hear her voice, you can’t make hear yours. She peacefuly stands up, with charm and finesse you wouldn’t have imagine. This simple gesture is enough to calm you down. There is still no reasonnable explanation for your behaviour, it’s just that seeing her standing over the table like that seems to restore some cohesion in this chaotic universe around you. Unfortunately, this break is very short. You didn’t hear the voice, but you she was called outside. You didn’t hear because it’s like every piece of this house has its own voice to call her again and again. Every abandonned items, every twig is looking for her attention. Which voice is she answering ? You have no idea. She smiled at you, glad you fell agree.
« Dogs must be fed ! »

She left the room, bringing with her all the finesse of the room. Nothing’s left is. Nothing but you and the voices of all the things lying around, waiting for someone to pick them up, to take care of them. But you’re not the one they want. You’re just a cheap replacement compared to the sophisticated creature living in this place. The whole house suddenly feels hostile. Now you know why you were terrified sooner when finding out how many dogs were living here. Their smell is everywhere. It’s crashing you. It’s screaming « this is our place ». The smell would kick you out in the moment if it could. The voices of the abandoned items join the sensory mess so you leave the place. You don’t know what to do. You haven’t said goodbye, you couldn’t. You don’t evn know why you came, and now you have to live this again two hours every weeks, and you don’t even know what for. You need to go. Deep inside, you know this is not ok, that you must say goodbye. But you can’t handle it anymore, you feel the smell getting stronger and stronger, se voices getting moe hostile, the walls tightening on you, so tight that you’re about to lack of air. You need to go.

You start your journey. It’s the good choice of word. The house is huge, a true labyrinth. Indeed, she’s so huge that several trees have already grown inside, pushing every items against the walls, spreaing even more chaos. You don’t know where she’s gone. And you don’t remember how you got to the room where you were talking with her. It’s like you didn’t even exist before this conversation with her. Like you have never heard a single voice before hers reached your ears. You don’t understand the rules of this place. You wander more than you walk. You clearly need to understand how things work here to get out. Having no clue, you decide to follow your guts, and so you run away from the dogs’ smell. Like an anti-hunter, you unfollow the trail, going where it’s less and less perceptive. The walls seem to bec loser on you. The general chaos is more and more difficult to label. The trees are thicker and thicker, their roots are bigger and bigger. You start doubting your choice… Maybe you got even deeper inside the house instead of getting closer to the exit like you hoped. You finaly get to a weeping willow. The light coming out of it finally soften all the hostility that was suffocating you since she left. Its long branches peacefuly run against the walls. A draught even come between them, creating a soft waltz. You don’t know where it comes from, but you finally feel relieved. You come to lie a bit against its trunk. You live your head against the bark and enjoy its rough touch. Before you realise it, and even if you didn’t really want it, you fall asleep.

It is this exact same draught that wakes you up later. The thin branches are caressing your skin with all the softness you thought she could have before you got lost in her house. You wish you could stay here. Not moving anymore, simply enjoying this time of peace. But the branches are insisting : you need to go… You stand up with a resigned sadness. You know the tree is right, you need to go. When witnessing your sadness, the weeping willow refuses to let you go on your own. Its branches slowly grow, crawling against the walls, chosing carefuly the corridors where they spread. Other branches come to friendly hold your hand : you’re not on your own. And this is how the tree is guiding you to the exit you were mourning for. You don’t have the time to thank the weeping willow. You are barely out of the house, and it has already completely vanished. As if you had only dreamt it. You can still feel the marks of the bark of the trunk on your neck, the thin scratches of the leaves on your arms. You fingers follow them : you’re not on your own.

It’s night outside, and you need to go hom now. You start walking down the streets. You’re lying to yourself. Your mind has learned this new particular skill in no time : he forgets to tell you are in the middle of labyrinth once again. And while you follow the black-bricked walls shining of dew, your mind is lining up your steps with the way created by the passing ivy. Your mind is sure that like the weeping willow, the ivy will know how to bring you back home. You must admit that it was a good choice. Because you finally are in front of your building. The frontage is made with the same black brick than the walls of the streets. You are a bit astonnished to see how everything is so wet. You haven’t heard the rain. There is no watter on the floor, and all of this seems too much. You try not to care. Anyway, you don’t have time for this, a new task is awaiting you. The door is locked, you must convince the door code to let you in. This kind of machine does not fit with the style of the building, but once again, you don’t have time for such questions. The true problem now, is that the door code is not working. You refuse to panic. You did not successfully come here to panic now. So you just find a way to hoppen the bow, and here you are, with your hands in the wires, looking how to untangle them. Obviously something might not be wired the right way. Something might be damaged. But you have no way to know what and why. There is no rule in this bunch of wires. And the more you stick your hands in the wires, the more there are wires. Your hands are burning, you might have earned a few electric shocks with all these frictions. You’re so convinced that there is no other way in, that you have no choice than fixing this, that the pain can’t reach your brain. And you keep going, convinced that you will end up finding the magic solution to connect the disastrous machine with the door. Sooner or latter, you will figure out how this works. In the meantime, blisters start appearing on your hands.

You’re surprised when the light goes on. You didn’t notice, but there is a window above the door. It’s where the light comes from, it spreads how it can on the entrance where you’re still fighting witht the machine. And so the miracle you did not expect anymore happens : a woman opens the door. She doesn’t have the finesse of the one in the house. You can say she is kind of sophisticated, but her face seems rough, or not well-designed. Her hair has the shape of a draft mass, like if they were drawn on the wall with chalk stick. But you don’t care. Because she lets you in. Nothing comes out of her. Neither hostility nor kindness. She looks like she acts only because it is what must be done. She opens the door and move to the side so you can come in, but more precisely, so you can have a perfect sight of what’s coming next for you. You have barely entered the building that you are petrified : stairs everywhere, leading to deep corridors et endless doors. You can’t make a move. It’s like your brain can not hold so many information, you can’t make a single move. You’re overwhelmed. Your eyes are getting insane, looking for a spot where they can start mapping the place. All you wanted, was to go home… You feel the tears flowing along your cheeks and you do nothing to stop them, you can’t do anything. You don’t have the strenght. They flow and flow, ready to sink the whole place. The woman puts her hand on your shoulder, and with an almost warming voice, she just says :

« You’d better get back to work now… »

When she gets out, she closes the door after her, leaving you on your own the entrance, starring this new labyrinth in wich you hope your house is. Your home. It’s only when your hand are strong enough to wip your eyes that you understand why the walls outside were so wet…

 

Labyrinthe(s) ?

Elle parle. Clairement elle te parle. Mais seuls quelques mots parviennent à se frayer un chemin jusqu’à toi. Tu concentres toute ton énergie sur ses lèvres. Si tu pouvais seulement tisser un fil entre sa bouche et tes oreilles, tout deviendrait plus clair. Mais des interférences semblent toujours vouloir s’imposer, brouillant ainsi la transmission. Tu cherches, forces ta conscience à rester focalisée, mais toujours ton attention est appelée ailleurs. Pourquoi étais-tu venu la voir déjà ? Qu’est-ce que tu fais là ? Et puis, es-tu vraiment arrivé les mains vides ? Non, sans doute que non. Tu avais forcément quelque chose avec toi. C’est la première fois que tu la vois, tu ne serais sans doute pas venu les mains vides. Alors, forcément, tu avais quelque chose avec toi, quelque chose liée à la raison de ta venue ici. Seulement voilà, tu ne te souviens plus ni de l’un, ni de l’autre. Et tu n’arrives pas à entendre sa voix. Ce qui est terriblement regrettable dans le fond. Parce que si tu pouvais l’entendre, tu finirais forcément par comprendre pourquoi tu es venu la voir. Essayes encore, peut-être qu’à force d’efforts… D’ailleurs, elle ne se formalise pas de ton silence. Peut-être qu’elle n’a pas conscience que tu ne l’entends pas. Ou peut-être qu’elle se fiche que tu l’entendes. Peut-être qu’elle t’utilise juste pour se vider. C’est ça. Tu es un conteneur dans lequel elle se déverse. Quand tu regardes autour de toi, tu comprends. La maison est tellement remplie… À se demander comment elle parvient encore à faire rentrer de l’oxygène dedans. L’espace est plein… paperasse… vaisselle, propre, sale, cassée… nourriture, entamée, en sachet, écrasée, fraîche, pourrie, moisie, oubliée, prête pour ce soir… vêtements… et tellement de choses que tu ne parviens pas à nommer. Des cheveux aussi… des poils ? Oui c’est ça, il y a des poils. Tu sens l’odeur des chiens, et comme une évidence, tu devines soudainement qu’il y a plus de chiens dans cette maison que de doigts sur tes mains. Tu n’as pas peur des chiens. Non. Le problème n’est pas là. Alors où est-il ? Pas très loin, tu le sens, là quelque part, coincé entre les piles de bordel sans nom…

Alors que tu cherches des yeux la solution à ce mystère, soudain sa voix te parvient, claire et précise.
« Deux heures. Ça serait bien qu’on se rencontre deux heures par semaine. »
Claire et précise comme une malédiction. Tu paniques. Ce n’est pas une idée. Tu ne sais pas pourquoi là non plus. Mais ce n’est pas une bonne idée. Tu voudrais lui expliquer, mais ta voix s’emmêle, bafouille. Ta langue a comme soudainement doublé de volume et les mots ne s’échappent de tes lèvres que par entrefilets timides. Elle ne semble pas s’en rendre compte. À moins que là aussi elle s’en moque. Tout comme tu ne parvenais pas à entendre sa voix, tu ne parviens pas à faire entendre la tienne. Elle se lève calmement, avec une grâce et une délicatesse que tu n’aurais pas imaginées jusque là. Ce geste simple suffit à te calmer. Là non plus, il n’y a pas d’explication raisonnable, simplement, la voir se dresser ainsi au dessus de la table semble ramener une sorte de cohésion à l’univers chaotique qui t’entoure. Malheureusement, cet instant de répit est de courte durée. Tu n’as pas entendu la voix, mais tu sais qu’on l’a appelée. Tu n’as pas entendu parce que c’est comme si chaque élément de cette maison avait une voix en train de l’appeler. Chaque objet abandonné, chaque brindille cherche son attention et l’appelle. À laquelle de ces voix répond-elle ? Tu ne sais pas. Elle te sourit, ravie que vous soyez tombés d’accord.
« Il faut nourrir les chiens ! »
Elle quitte alors la pièce, emportant dans son sillage toute la délicatesse de la pièce. Il ne reste rien ici. Rien d’autre que toi et les voix de toutes ces choses traînant au sol, attendant qu’on les ramasse, qu’on s’occupe d’elles. Mais ce n’est pas toi qu’elles veulent. Tu n’es qu’un piètre remplaçant à côté de l’élégante créature qui habite cet endroit. La maison toute entière te paraît soudain hostile. Tu sais maintenant pourquoi découvrir le nombre des chiens t’avaient pétrifié un instant plus tôt. Leur odeur est partout présente. Elle t’écrase. Elle hurle « c’est chez nous ici ». L’odeur te mettrait dehors dans l’instant si elle le pouvait. Les voix des objets délaissés viennent se joindre à la cacophonie sensorielle désireuse de te voir vider les lieux. Tu ne sais pas quoi faire. Tu ne lui as pas dit au revoir, tu n’as pas pu. Tu ne sais même plus pourquoi tu es venu, et voilà qu’il te faudra revivre tout ceci deux heures toutes les semaines, sans même savoir au nom de quoi. Il faut que tu partes. Au fond de toi, tu sais que ce sont des choses qui ne se font pas, qu’il faut dire au revoir. Mais ce n’est plus tenable ici, tu sens l’odeur devenir de plus en plus forte, les voix se faire hostiles, les murs se resserrer sur toi au point que l’air commence à manquer, il faut que tu partes.

Tu commences alors ta route. L’expression n’est pas exagérée. La maison est immense, un véritable labyrinthe. En fait, elle est tellement immense que plusieurs arbres ont déjà poussé à l’intérieur, poussant du même coup les tas d’objets contre les murs, défaisant un peu plus l’ordre qui aurait pu s’installer. Tu ne sais pas par où elle est partie. Et tu ne te rappelles pas comment tu étais arrivé dans cette pièce où tu discutais avec elle. C’est comme si tu n’avais jamais existé avant cette conversation avec elle. Comme si tu n’avais jamais entendu la moindre voix avant que la sienne ne se fraye un chemin vers tes oreilles. Tu ne comprends pas les règles de cet endroit. Tu erres plus que tu n’avances. Il faut pourtant que tu saisisses la logique des choses si tu veux pouvoir sortir. Ne disposant d’aucun indice, tu te décides à te fier à ton instinct et tu fuis l’odeur des chiens. À l’inverse du traqueur, tu redescends la piste qu’ils ont laissée, allant là où elle est toujours moins nette. Les murs te semblent de plus en plus serré sur toi. Le chaos ambiant se fait de plus en plus difficile à étiqueter. Les arbres sont de plus en plus épais, leurs racines de mieux en mieux installées. La lumière se fait plus rare. Tu commences à douter de ton choix… Peut-être que tu t’es enfoncé toujours plus profond dans la maison au lieu de te rapprocher de la sortie comme tu l’espérais. Tu arrives finalement à un saule pleureur. La lumière qui en émane adoucit enfin l’hostilité qui t’étouffe la gorge depuis qu’elle est partie. Ses longues branches soyeuses courent tranquillement le long des murs. Un courant d’air vient même se glisser entre elles, orchestrant alors une douce chorégraphie. Tu ne sais pas d’où il vient, mais tu te sens enfin apaisé. Tu viens alors t’adosser contre son tronc noueux. Tu relâches ta tête contre l’écorce et en apprécies le contact rugueux. Sans t’en rendre compte, et sans que tu ne l’ais vraiment voulu, tu t’endors.

C’est ce même courant d’air qui plus tard vient te réveiller. Les fines branches sont venues caresser ta peau avec toute la douceur dont tu la croyais capable tout à l’heure. Tu voudrais rester ici, tranquillement installé. Ne plus bouger, simplement profiter de cet instant de paix. Mais les branches se font insistantes : il faut que tu partes… C’est avec une tristesse résignée que tu te lèves. Tu sais que l’arbre a raison, il faut que tu partes. Devant la tristesse que tu affiches, le saule pleureur se refuse à te laisser partir seul. Ses branches s’élancent alors doucement, rampant le long des murs, choisissant avec soin les couloirs où s’étirer. D’autres viennent amicalement tenir ta main : tu n’es pas seul. Et ainsi, l’arbre te guide jusqu’à la sortie tant désirée. Tu n’as pas le temps de remercier le saule pleureur. À peine es-tu dehors qu’il ne reste plus aucune trace de la maison. Comme si tu n’avais fait que la rêver. Tu sens encore sur ta nuque les marques laissées par l’écorce du tronc, sur tes bras les fines griffures des feuilles. Tes doigts les caressent doucement : tu n’es pas seul.

Il fait nuit dehors, et il te faut maintenant rentrer chez toi. Tu commences alors à remonter les rues. Tu te voiles la face. En si peu de temps, ton cerveau a développé cette nouvelle acuité toute particulière : il omet de te signaler que tu es à nouveau au cœur d’un labyrinthe. Et tandis que tu longes les murs de briques noires luisantes de rosée, ton cerveau aligne tes pas sur le tracé du lierre qui passe là, sûr qu’à l’image du saule pleureur, la plante saura te ramener à la maison. Il faut te reconnaître que le calcul était bon. Car te voilà enfin devant ton immeuble. La même brique orne le fronton. Tu es quand même légèrement étonné de voir l’ensemble aussi mouillé. Tu n’as pas entendu la pluie. Il n’y a pas de flaque au sol, et pourtant tout cela semble trop. Tu essaies de ne pas y prêter attention. D’ailleurs, tu n’en as pas le temps, un nouvel obstacle s’offre à toi. La porte est fermée à clé, il faut réussir à convaincre le digicode de bien vouloir te laisser entrer. Un tel appareil jure avec l’architecture du bâtiment, mais là encore, tu n’as pas le temps de te poser de questions à ce sujet. Le véritable problème à l’heure actuelle, c’est que le digicode ne fonctionne pas. Tu refuses de paniquer. Tu n’es pas arrivé jusque là pour paniquer maintenant. Alors tu trouves simplement le moyen d’ouvrir le boîtier, et te voilà déjà les mains dans les câbles, cherchant comment les démêler. Vraisemblablement, quelque chose n’est pas branché correctement. Quelque chose est endommagé. Mais tu n’as aucun moyen de savoir quoi ou comment. Il n’y a aucune logique dans ce tas de fils. Et plus tu enfouis tes mains dans les câbles, plus il y en a. Tes mains te brûlent par endroit, sans doute as-tu récolté quelques décharges électriques à force de frictions. La douleur ne parvient pas à ton cerveau tant tu es convaincu qu’il n’y a pas d’autre solution pour rentrer, que tu ne peux rien faire d’autre qu’en passer par là. Et tu insistes, persuadé que tu finiras par trouver la solution magique pour rebrancher le sinistre appareil à la porte d’entrée. Forcément, à un moment ou un autre, tu finiras par comprendre la logique. En attendant, des cloques commencent à se former sur tes mains.

Tu es surpris par la lumière qui s’allume. Tu ne l’avais pas remarquée, mais au dessus de la porte se trouve une fenêtre. C’est de là que vient la lumière qui se déverse comme elle peut sur le seuil où tu te débats encore avec la machine. Se produit alors le miracle que tu n’espérais plus : une femme ouvre la porte. Elle n’a pas la délicatesse de celle dans la maison. Si on lui trouve une certaine élégance, voire une élégance certaine, ses traits semblent plus grossiers, moins bien esquissés. Ses cheveux forment une masse brouillonne, comme essoufflés à la craie sur un mur. Mais tu t’en moques. Car elle te laisse entrer. Il ne se dégage rien d’elle. Ni hostilité ni bienveillance. Elle semble agir uniquement parce que c’est ce qu’il faut faire. Elle t’ouvre et se déporte afin de te laisser le passage, mais surtout, une vue dégagée sur ce qui t’attend. Car à peine as-tu posé les pieds dans l’entrée que te voilà tétanisé : des escaliers partout, donnant sur des couloirs sans fond et des portes sans fin. Tu ne peux plus faire un pas. Comme si ton cerveau ne pouvait plus contenir autant d’informations, tu n’arrives pas à esquisser le moindre geste. Tu satures de tous les côtés. Tes yeux comme fous cherchent un point d’ancrage, un endroit où commencer à démonter ce lieu. Tout ce que tu voulais, c’était rentrer à la maison… Tu sens les larmes commencer à couler sur tes joues, et tu ne fais rien pour les arrêter, tu ne peux rien faire. Tu n’as pas la force. Elles coulent elles coulent, prêtes à inonder les lieux. La femme pose alors sa main sur ton épaule, et d’une voix presque chaleureuse déclare simplement :

« Il vaudrait sans doute mieux se remettre au travail maintenant… »

Lorsqu’elle sort, elle ferme la porte derrière elle, te laissant seul dans le hall d’entrée, à contempler ce nouveau dédale au milieu duquel tu espères pouvoir trouver ta maison. Ton chez toi. Ce n’est qu’au moment où tes mains trouvent la force d’essuyer tes yeux que tu comprends pourquoi les murs à l’extérieur étaient à ce point couverts d’eau…