Au moins, maintenant, on sait où sont les oeufs.

Mais quoi, mais qu’est-ce qui se passe ? Est-ce bien réel ? Mais oui ! Je suis d’ores et déjà de retour, une semaine à peine après le premier article de la saison… Que voulez-vous… je suis sensée ne pas avoir le temps d’écrire, du coup forcément je fais quasi que ça, et il faut bien avouer que cette réouverture me donne moult à raconter… Alors sans plus de préambule, c’est parti pour cette deuxième semaine !

Histoire de commencer la semaine par le début… (« moi quand je me rends compte que… demain c’est lundi ! »)

Et pendant cette semaine, je me suis dit que monsieur Lidl, il doit rêver du client parfait dans des conditions de travail parfaites. Ou alors il est très con. Ou alors comme il n’a jamais été sur le terrain il n’a aucune idée de ce que sont des « conditions de travail parfaites », du coup il fait un peu n’importe quoi. Souvent, quand on m’explique les procédures que je suis sensée suivre, je regarde mes responsables avec un oeil mi navré mi amusé mi désespéré. On a des nouvelles caisses. Youhou. Alors moi quand on m’a dit ça j’espérais… un système plus facile pour les annulations… pouvoir proposer le paiement en plusieurs cartes… déduire les retours des courses plutôt que devoir faire un remboursement… Mais en fait, on nous a juste remplacé les claviers blancs par des claviers noirs. Bon ok, il faut avouer que ça se salit quand même beaucoup moins vite. Ha et y a des touches dessus qui ne marchent plus, genre celles des sacs. Donc maintenant, au lieu d’appuyer sur un bouton pour ajouter un sac, il faut se faire chier à le scanner. Joie bonheur et coup de cutter. Qui a dit perte de temps indice de prod dans le cul ? Pas monsieur Lidl bien sûr ! Car c’est vrai qu’avec les anciennes caisses, on se galérait à regarder dans les caddies, il fallait passer par dessus et faire de la gym peu élégante. Alors non, a dit monsieur Lidl, je ne vais pas exploiter mes salariés de la sorte ! Les caisses sont maintenant beaucoup plus grandes, en fait, ce sont des doubles caisses. En gros, il y a deux petits chemins pour déposer les courses des clients (histoire que client A puisse finir de ranger tranquillement pendant qu’on encaisse client B le tout sans que les articles ne se mélangent). Et pour pouvoir voir dans le caddie, vue que tout ça c’est beaucoup plus large et qu’il est moins facile de sortir de caisse, monsieur Lidl a tout prévu ! Il a placé sur la porte de l’autre caisse un miroir dans lequel se reflète le caddie et son contenu. Alors attendez il faut limite que j’aille tirer au sort pour voir par où je commence ma diatribe assassine… Mais commençons donc par le miroir ! Mais oui ! C’est vrai que c’est une bonne idée, c’est pratique. On voit plutôt bien, on emmerde plus les clients, on ne se tord pas le dos, j’avoue c’est cool. Simplement… le client est fourbe, et des fois il se met entre le miroir et son caddie. Putain mais c’est bien sûr ! Mon dieu mais comment aurait-on pu y penser ! Et bien je ne sais pas moi, en supposant peut-être que le client n’est pas soumis à l’optimisation du moindre de ses faits et ses gestes, battements de paupière et envie de pisser comprises, et que du coup des fois il accompagne son caddie plus qu’il ne pousse ou alors fait des trucs bizarres avec son caddie tout simplement… On parle quand même pas d’un truc exceptionnel… genre, un client sur deux ne pousse pas son caddie…ce que tu sais quand tu sors de ton bureau. Sans compter que je dois quand même maintenir certaines procédures, du genre, vérifier les cartons de vin. Avec l’ancien système, je pouvais facilement sortir de ma caisse pour venir voir directement dans le caddie si le client avait du mal à le sortir (ou rechignait trop), parce que faut quand même dire qu’on a pas mal de petits vieux. Mais avec ces nouvelles caisses, je dois sortir par derrière et faire le tour de toute la caisse, ajoute à ça que si la caisse derrière moi est ouverte, je dois aussi les éviter. En bref, je perds bien deux minutes juste pour cette procédure… Ou alors, je dois passer par dessus ma caisse. Si le client est en forme, il me pose son carton sur la caisse et je peux vérifier sans soucis. Mais les petits vieux vont me le soulever sur les bords du caddie (d’une main qui plus est, ce qui me laisse le temps de paniquer sur la solidité du carton), du coup, je dois me mettre en appui sur ma caisse pour voir par dessus (et au passage m’exploser l’utérus sur mon caisson ce qui est bonheur quand t’as tes règles…)(tes règles traînent à se déclencher ? explose toi les ovaires sur une caisse de lidl ! efficacité prouvée !). Donc au final, retour à la gym ridicule et à la fatigue gratuite. Joie bonheur et mal au coeur.

Mais restons donc en caisse voyons ! Parce que monsieur Lidl ne s’est pas arrêté là dans les innovations ! Maintenant, on se ramène avec un caisson ET un « counter cash », comprendre une grosse boîte en metal qu’on ajoute en caisse. Dedans, on doit mettre : chèques, factures, retours, billets de 20, 50 et 100. Selon lui, c’est super parce que comme ça, on en a moins dans notre caisson, ce qui tente moins les gens quand il s’ouvre, et limite la perte en cas de braquage car nous n’avons pas accès à la clé de ce bousin. Si je dois avouer qu’au bout de sept heures de caisses, j’aime pas trop la masse qu’il y a dans mon caisson (je suis déjà montée à trois fois mon salaire en liquide dans ma caisse en fin de journée) et que donc c’est pas complètement une mauvaise idée, il nous faut conclure que c’est à nouveau une bonne grosse idée de merde qui ne correspond en rien à la réalité du terrain. D’une part, il rajoute au moins cinq minutes de temps au moment de compter ta caisse. Ah bah oui, parce qu’avant, quand tout allait dans ton caisson, tu triais tout bien. Le soir, tu n’avais plus qu’à peser les petits paquets. Là, il faut trier le tout, refaire les petits paquets, et les compter. Et si tu ajoutes qu’en plus, on n’a toujours pas de balance correctement calibrée ou connectée à l’ordinateur, faire ton caisson en ce moment, c’est un peu un sport. Près de dix minutes par caisson, alors que si tout est bon, cinq suffisent amplement. Encore une fois, ça n’a l’air de rien, mais si tu ajoutes que parfois, on peut être jusqu’à 5 caissiers à devoir compter leur caisse, on arrive à presque une heure juste pour compter les caisses (oui parce que sur 5 y aura forcément un bug, un ticket de retour qui s’est perdu ou un rouleau de monnaie oublié dans le fond du caisson). ENJOY. Je la sens bien la saison je la sens bien. Joie bonheur et remets les compteurs à 0.

« Mais attends, tu râles alors que c’est pour ta sécurité ! » Mais oui, parce que l’argument de monsieur Lidl c’est ça : en cas bracage, on risque moins (et lui risque de perdre moins d’argent)(surtout). Alors oui… mais non en vrai. Non parce que ça peut s’arracher ce truc. Et une fois rendu chez toi, tu peux le défoncer sans trop de soucis. Enfin en tout cas, je pense que si tu en es rendu à braquer un lidl de jour, tu peux bien trouver le moyen de défoncer une grosse boîte en métal… Bref, monsieur Lidl, il est gentil, mais quand il nous pond ses procédures, tu sens bien qu’il a autant connaissance du terrain qu’un statisticien de l’INSEE croisé avec un scientifique en labo stérilisé : dans un monde parfait, ça fonctionnerait, sauf que le monde n’est pas parfait. Ni stérilisé d’ailleurs.

Quand rappeler que le magasin a ouvert y a une semaine devient un running gag. (« Je déteste les corvées ménagères ! Tu fais le lit, la vaisselle… et puis 6 mois après il faut tout recommencer ! »)

Pendant ce temps-là, au téléphone :

_Coraline, c’est papa.
_oui oui.
_Ta mère est là ?
_ nope.
_Ha. Parce que je vais faire des courses là. Tu sais s’il faut des choses.
_Non.
_Mais, tu sers à rien en fait !
_Bah je suis universitaire quand même…
_Ouais remarque je suis éduc spé…
_oui donc pour la productivité tu repasseras !


D’ailleurs, monsieur Lidl, il n’as pas trop bien saisi la notion de conditions de travail parfaites… Dès le premier jour, on a galéré avec la balance. Si vous n’avez jamais manié de l’argent en grande surface, voici comment on compte une caisse : on programme une balance pour qu’elle connaisse le poids de chaque sort de pièces et de chaque billets, on pèse ensuite chacun leur tour les petits godets de pièces, elle calcule le poids et à partir de là te dit combien tu as dans ton caisson. Ensuite on envoie à l’ordinateur qui compare avec ce que la caisse a enregistré et si oui ou non il y a écart. Avant, on râlait parce que la balance se faisait vieille et était affreusement lente. La nouvelle va vite, c’est cool. Mais elle est hyper mal calibrée. Genre, y a eu des jours, où on a dû tout recompté à la main. Mais genre, vraiment, tout. Pièces comprises. On pétait juste des gros putains de câbles. Ensuite y a eu du mieux, fallait juste compter les billets. Ensuite il fallait trier les anciens et les nouveaux billets de 10 et de 20 et les peser à part. Au bout d’une semaine et demi d’ouverture : la connexion entre la balance et l’ordinateur ne se fait toujours pas, donc il faut toujours rentrer le nombre de billets à la main dans l’ordinateur. Après avoir trié le merdier contenu dans le counter cash bien sûr. En bref, après une semaine et demi, on n’a toujours pas vraiment pu montrer et expliquer aux saisonniers comment faire leur caisson le soir parce que tout déconne tout le temps et qu’il faut toujours improviser et qu’on n’a pas le temps d’expliquer comment les responsables bricolent l’ordi et leur caisson pour arriver à bout du bordel. Ce qui est nuisible pour tout le monde : parce que si ça dure, ça pourrait être bien qu’ils comprennent afin de gagner du temps, mais pour comprendre comment on gère en cas de merdier, il aurait fallu expliquer en situation normale (dans un monde parfait et stérilisé), ce que nous n’avons toujours pas eu. Du coup, ils ne sont pas responsabilisés ni autonomisés, et en plus ils sentent perdus et incapables. Et plus la situation va durer, plus ça sera dur de les faire revenir sur une situation normale où ils doivent faire, plus il sera difficile de trouver le temps de leur expliquer la situation normale et leur rôle dedans, et plus il faudra continuer de faire pour eux, ce qui créera des tensions supplémentaires entre les saisonniers et l’équipe à l’année… un peu comme l’année dernière, mais avec un potentiel de pire assez impressionnant. (oui je suis très optimiste, comme vous le savez)

Mais on ne va pas s’arrêter en si bon chemin ! Car en une semaine et demi d’ouverture, on a eu presque une surprise empoisonnée par jour ! Tellement tellement de fun… On a eu les alarmes qui ne sont pas tombées en panne, mais marchaient beaucoup trop bien. On n’arrivait plus à les arrêter, ce qui était joie bonheur et broyeur à tympans. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’ils nous les ont faites beaucoup plus aigües, et plus longues. Un vrai régal pour les mélomanes ! Par la suite, ce sont les caisses qui ont commencé à déconner. Nous avons déjà une caisse en panne ! Ce qui est génial. Ou pas. Parce que l’une des idées géniales de monsieur Lidl (non mais vraiment, mec, arrête d’avoir des idées, arrête de nous aider tu nous aides pas…), ça a été de créer des caisses carte bleu seulement. Génial. Dans un magasin dont le principe de base c’est l’ouverture de caisse en fonction de l’affluence, t’as pas intérêt de foirer ton ordre des caisses en fonction des horaires des collègues ! Parce que si t’as que deux caisses ouvertes donc une carte bleue seulement, je te raconte pas le merdier alors que papy vide son porte monnaie pendant que mamy te redemande encore si elle doit remplir son chèque… Donc je récapitule, en semaine 2, nous avons : 7 caisses dont 2 carte bleue seulement et une en panne. Brillant. Ha et vous vous rappelez des systèmes de numéros de caisse vert ou rouge pour l’ouverture ou la fermeture ? Et bien on en a une qui ne peut plus fermer ! Elle ne passe pas plus au rouge… Alors, c’est pas comme si de toute façon ça servait pour fermer ta caisse : les gens s’en foutent. J’ai eu un grand débat là-dessus avec une cliente qui croyait dur comme fer que le petit panneau en bout de caisse, ça marchait mieux. Alors, faisons un rapide détour pour démystifier ça. Comment le dire simplement… non. non. non. et RE NON ! Aucune différence. Statistiquement y autant de gens qui ne remarquent pas le panneau que de gens qui ne font pas attention à la couleur de la lumière. Pire, le panneau me donnait encore plus envie de les fracasser vu que certaines le voyaient clairement puisqu’ils le mettaient de côté, ou s’en servaient comme séparation. Que je sois cliente ou caissière, le fait que les gens ne regardent pas si la caisse est ouverte, il regarde s’il y a quelqu’un. Fin. Donc j’aimerais qu’on arrête de me dire que le panneau c’était mieux, ça ne l’était pas, ça ne réglait pas le problème de base : à force de faire croire au client qu’il était roi, il a fini par le croire.

Donc revenons à nos moutons… Cette caisse ne peut plus fermer, et encore mieux, tu ne peux plus appeler à ouvrir d’autres caisses. En gros, quand tu veux ouvrir une autre caisse, tu as un petit panneau où tu appuies sur le numéro de la caisse que tu veux ouvrir. C’est simple et pratique. Sauf que quand ça marche pas… il te faut sortir de caisse et aller appuyer sur les boutons d’une autre caisse pour que ça marche. Joie bonheur et télégrapheur… Depuis, il a aussi fallu ajouter : une panne de clim, les toilettes des employés condamnées car elles fuyaient devant la boulangerie, deux lettres du mot viennoiserie qui sont tombées, la ligne des TPE cartes et chèques qui déconnent à tout va. Et bien sûr la moitié des frigos en panne.

Quand mes responsables commencent à se dire qu’il va falloir me sortir de caisse avant que je ne morde un client à la jugulaire… (« non humain, je ne vais pas te briser le coeur, tu n’en as qu’un. Par contre, tes os… tu en as 206… »)

Pendant ce temps-là, dans ma chambre qui me sert de bureau…

Bon Gribouille… Ma directrice de thèse m’a dit de faire attention à l’effet récitation, qu’il faut que je travaille mon adresse. Comme Rambo n’est pas là, je te propose de me servir de cobaye. Je m’en vais donc te raconter ma thèse, tu vas voir c’est génial ! [je fais mon oral 2-3 fois] Gribouille… le froncement de moustaches, c’était clair, le retournement dans ton sommeil aussi… mais j’avoue avoir plus de mal à saisir ce que tu veux dire par ce léchage intensif d’anus. T’as qu’à le dire si ça t’emmerde ce que je raconte ! [le chat se barre] Mouhhaaaaaaahou ! Mouwaoooou ! Ce que nous pouvons traduire par « hé hé hé, j’ai ramené du manger ! regarde c’est moi qui l’ait attrapé ! » Gribouille, ta gueule. T’en avais rien à foutre de ma thèse, alors moi, j’en ai rien à foutre de ta souris. Na. 


Je mets les frigos en dernier parce qu’ils vont pouvoir me servir de merveilleuse transition avec votre partie préférée : les clients. L’autre jour, j’étais d’après-midi. D’habitude, je demande aux collègues s’il y a des choses à savoir (genre… des bugs, des trucs qui marchent pas comme il faudrait, etc), mais comme en ce moment tout le monde est en impro et en surcharge de boulot, pas toujours possible en ce moment. Je suis donc arrivée en caisse, et ça faisait pas vingt minutes que j’avais commencé à travailler qu’un mec se plante devant moi :

« Pourquoi les frigos sont complètement vides ?! Y pas de fromage !
_[n’ai pas la réponse à ce moment, je réfléchis aux raisons possibles] Je viens d’arriver, mais j’imagine qu’il s’agit soit d’une rupture, soit d’une erreur de livraison, soit d’une panne. Si vous dîtes qu’il n’y a plus de fromage du tout je pencherai plutôt pour une panne.
_C’est pas une réponse ! Je veux savoir pourquoi, vous devez me dire pourquoi.
_[comme j’ai pas envie de me faire engueuler dès le début et que j’ai la naïveté de croire que répondre à la question me donnera la paix, je contacte mes collègues via le micro, celles-ci me confirment le scénario de la panne] Mes collègues me confirment bien qu’il s’agit d’une panne. Nous sommes désolés pour la gène occasionnée…
_Et pourquoi c’est pas affiché ??! Vous devez l’afficher ! on a le droit de savoir !
_[en fait il me gonfle] Parce que j’imagine qu’elles avaient autre chose à faire, comme chercher une solution au problème. Et puis je ne comprends pas ce que ça change pour vous, ça ne règle pas votre problème qui est de ne pas avoir de fromage.
_On a le droit de savoir, vous devez informer la clientèle ! C’est votre boulot. »

Non. Mon boulot consiste à ne pas t’éclater mon caisson en fonte sur le coin de la gueule. Encore une fois, l’écrit polit tout, mais il faut bien vous dire que le mec était tellement violent et agressif dans ses propos avec moi que les trois clients suivants ont tenu à s’excuser et me dire des choses gentilles pour compenser. Comme quoi il n’avait pas à me parler comme ça, qu’il y avait pire dans la vie, que eux avaient trouvé du fromage ailleurs, et puis voilà j’y suis pour rien, ni moi ni mes collègues. Pour que trois clients non concernés prennent ma défense, c’est vous dire l’agressivité du mec, qui oscillait soit entre théorie du complot, soit l’habituel mec qui a envie de se défouler sur ta gueule. J’hésite.

Je vous parlais d’une petite vieille et son concombre imaginaire… La semaine dernière, une petite vieille passe à ma caisse avec quelques 5-6 articles. Elle fout le tout dans son sac et s’en va. Elle revient plus tard, son sac vide flottant derrière elle et me brandit son ticket :

« Vous m’avez compte un concombre ! Mais moi j’avais pas de concombre !
_Euh… c’est possible madame, mais là je ne peux rien faire, je ne peux pas vérifier ni rien…
_Mais enfin je vous dis que j’avais pas de concombre.
_Je comprends bien mais là je n’ai aucun moyen de le vérifier…
_Enfin regardez vous même ! [brandit son sac vide] »

Sur le moment je n’ai pas bien compris et j’ai tenu ma position. Elle est finalement repartie, son sac toujours flottant derrière elle. En y reréflichissant, je me suis demandée dans quel état était la pensée de la petite dame. S’il est possible que je me sois trompée (même si fort peu probable, le code du concombre faisant 3 chiffres et ne ressemblant à aucun autre code)(et comme je sais faire la différence entre une courgette et un concombre…), je ne pouvais malheureusement pas le voir. Mais qu’est-ce qu’elle essayait de me dire à brandir comme ça son sac vide sous mon nez ? Est-il possible qu’elle ait oublié une fois ses courses rangées dans sa voiture ? Bref, c’était très bizarre et très dérangeant comme situation et j’étais vraiment désolée pour cette petite dame : si erreur il y a eu, je ne pouvais pas la réparer, si soucis il y a, je ne peux que constater.

Quand je me dis que je vais enfin pouvoir prendre une pause… mais qu’en fait non. (« le téléphone du bureau ne sonne pas ? mange une bouchée ! »)

Mais remontons d’un cran en agressivité ! Je galère un peu dans le nouveau magasin. Comme j’ai passé mes deux semaines essentiellement en caisse, je n’ai pas pu tout bien repéré des nouvelles allées. Du coup, je n’ai pas encore complètement conscience de ce qu’on vend, ce qu’on ne vend plus, et où c’est. La seule différence, c’est sans doute que les oeufs doivent être beaucoup mieux rangés vu que maintenant plus personne ne me demande où ils sont. Par contre, les filtres à café ne sont plus avec le café… mais avec l’aluminium. On cherche encore la logique de ce truc (monsieur Lidl ? qu’est-ce t’as fait encore ?!). Bref, lors d’une de mes rares sorties de caisse, une bonne femme m’attrape et me demande si nous avons du lait frais. Je m’arrête un peu et contemple les frigos à la recherche des potentiels endroits où ils pourraient être si nous en avions. J’ai quand même bien conscience de ne pas pouvoir offrir une réponse définitive alors j’ai répondu ainsi : « Je crois que nous n’en avons plus. Je sais que nous en avions l’été dernier mais apparemment plus maintenant. _Non mais vous en avez eu tout l’hiver mais c’est pas possible ça ! ». Je vais donc ajouter le lait frais à la liste des aliments qui légitiment le fait de m’agresser (pour rappel, cette liste comporte déjà : le pastis, la sangria, les yaourts)(et on va bientôt ajouter les fleurs !)


Pendant ce temps, sur la voie de contournement :

mon frère : elle sert à rien cette route, ça m’énerve. Remarque c’était bien pratique pour t’emmener à l’hosto. 
_J’avoue.
_Tu veux pas te recouper à coups de cutter ?
_Ça va pas la tête ? M’a déjà fallu presque une semaine pour les convaincre de m’en filer un !
_Non mais tu vois y a un nouveau macdo qu’a ouvert pas loin de l’hosto alors faut pouvoir le tester en allant acheter des glaces pour attendre sur le parking de l’hôpital. 
_Et t’as besoin que je me coupe à 3cm de profondeur pour tester le macdo ? T’y es pas encore allé ?
_Si si. Mais faut tester dans ces circonstances ! C’est pas pareil !


Dans la série « il est beau votre magasin », je vais à nouveau vous donner l’impression que vos vies sont merveilleuses ! Cette semaine on change un peu, cette fois j’ai atterri dans une chanson des Rois de la Suède. Car est arrivé à ma caisse un mec très accroché à son smartphone en pleine conversation : « C’est magnifique ce qu’ils ont fait ! Faut absolument que tu viennes voir ! Il vaut le détour ce magasin ! » euh… Donc on est vraiment arrivé à ce moment où le magasin est un lieu qu’on visite ?? Je m’en veux d’insister mais… c’est un putain de truc pratique ! Le côté agréable c’est une stratégie marketing pour te faire cracher du pognon. Et pourquoi ça m’énerve ? Parce que c’est les mecs qui sont fiers de cracher du fric parce que monsieur Lidl a refait les peintures (d’ailleurs il a pas nettoyé les coulures sur le bois !) sont les mêmes qui attendent 10 minutes que la responsable que je suis vienne leur rembourser 14 centimes parce que le sac il passe pas au bon prix. Sérieusement, votre vie est-elle si affreuse que votre kif c’est visiter un magasin alimentaire ? Si merdique que vous préférez perdre 10 minutes de votre vie pour moins cher que le salaire d’un gamin chinois ? Putain… et lorsqu’il arrive à mon niveau, l’homme lâche son téléphone « je suis désolé, je suis au téléphone avec un ami, il est aussi fan de lidl que moi ! C’est limite une addiction au stade où on en est ! » Une addiction… à lidl… Oua. D’un seul coup je culpabilise beaucoup moins d’être sur le point de claquer 50€ pour retourner voir Epica en concert pour la cinquième fois… Joie bonheur et colimateur…

Et vous vous rappelez des sacs gratuits ? Bien. Parce qu’il va falloir arrêter de m’emmerder avec ces putains de sac ! Parce que j’ai encore eu une petite vieille pour réclamer « ça marchait comment les sacs en cadeaux ? Parce que moi je suis venue deux fois la semaine dernière et j’ai rien eu ». Et t’auras toujours rien parce que j’ai pas le droit de te filer un sac à l’oeil comme ça et parce que j’ai horreur de devoir répondre à des questions qu’on pose sans poser. Je fais exprès de pas les entendre. (oui si tu veux jouer au plus con avec moi, viens bien entraîné) Et toujours suite à l’ouverture, j’ai eu encore mieux que le « vous êtes contente de votre magasin », j’ai eu le droit à « vous êtes fière de votre magasin ? ». Sachez-le, j’ai un énorme défaut, en fait deux : je ne sais pas mentir, et quand on me pose une question, je réponds. Soyez donc sûr de vraiment vouloir la réponse quand vous me posez une question. Du coup, je me suis entendue répondre un sobre « non. » La nana m’a regardé avec des yeux outrés comme si j’avais dit un truc du genre « en fait moi je mange des enfants ». Alors soyons clairs, je ressens de la fierté pour les choses dont je suis responsable et qui étaient dures… Je suis fière de mon mémoire, mes romans, mes pièces, d’avoir pu aider mes amis dans des moments critiques, d’avoir fait progressé une élève dyslexique en anglais, à lidl d’avoir pu gérer quatre choses en même temps, d’avoir résolu un nouveau problème sans appeler mes collègues à l’aide, d’avoir réussi à trouver du temps pour réexpliquer calmement quelque chose  un saisonnier, de ne pas me mettre à hurler sur les clients alors qu’ils le mériteraient, de continuer à me lever le matin malgré les insomnies, etc. Mais la construction et la conception du lidl… bah j’y suis pour rien. Mais alors rien du tout. Alors en dégager de la fierté ? Je suis désolée, mais j’ai pas l’esprit d’entreprise. J’ai l’esprit d’équipe, mais d’entreprise, non. Macdo s’est chargé de m’en dégoûter complètement (toi aussi crève de soif au dessus d’une friteuse jusqu’à la limite du malaise pendant trois heures parce qu’il faut faire un meilleur CA que le macdo d’à côté y a concours, tu vois c’est pour motiver les gens. Connard.)  Je ne dégage donc aucune fierté à travailler dans un lidl tout neuf. Tout comme je ne ressens aucune culpabilité devant la panne des frigos ou les livraisons non effectuées : je ne suis pas responsable dans un cas comme dans l’autre. Que je sois là ou pas ne change rien, ces choses se seraient passées, et exactement pareil. Je n’ai donc ni fierté ni culpabilité à en éprouver. Je dois juste faire avec (ou sans quand on parle des frigos…)

Quand j’ai bien envie de suggérer une nouvelle campagne marketing hyper honnête. (« Promo du jour : acheter 2 pitas et payer pour les deux ! »)

Mais reparlons donc des promos qui passent pas ! Parce que je vous le rappelle, j’entube tout le monde. (ha bah faut poser le décor, et le client lidl est presque autant capable de nuances que moi à 3h du matin coincée entre une cuite à la bière et une violente déprime) La semaine dernière, nous avions donc des promos sur les fleurs. Un genre de double promo même. Deux bouquets achetés = un prix, et 50% sur ce prix-là. Je crois que je l’avais raconté la semaine dernière, mais j’ai eu le problème une première fois. Ma charmante responsable avait alors calculé à quel prix ces deux bouquets devaient être. Si bien que quand une seconde cliente est revenue, j’ai pu vérifié que son bouquet passait au bon prix, ce qui était bien le cas. Ma responsable avait pu mettre l’ordinateur à jour et tout était bon. Mais selon la cliente non. Je persiste et signe en lui disant que c’est bien à ce prix que sont sensées passer les fleurs, que ça a été vu avec ma responsable qui a calculé à la machine et vérifier dans la base de données que ça correspondait et que je ne pouvais donc rien faire. « Vous faîtes de la publicité mensongère ! C’est tout ce que vous faîtes ! Vous êtes pas foutue de calculer ! Putain j’aurais su je les aurais pas prises ! » Alors, rappel : sur internet, si c’est gratuit c’est toi le produit, dans la vie, si y a promo, t’es quand même le plus gros perdant de l’affaire. Lidl, au même titre que n’importe quelle grande surface, n’est pas une association caritative. Monsieur Lidl, il veut faire du chiffre, et il veut le faire vite. Un autre mot pour promo, c’est attrape-couillon. En vrai, à lidl, comme partout, les promos sont rarement des vrais promos. Et tout le monde le sait. Alors la chanson de la publicité mensongère, on ira la faire à quelqu’un d’autre… C’est un secret pour personne : il faut lire TOUTE l’étiquette et recalculer dans sa tête.

Hier, j’ai enfin compris pourquoi est-ce que si souvent on avait des soucis avec les promos à base de « – 20% ». Je suis appelée en caisse pour une promo qui ne s’est pas faite. Je vérifie en rayon et constate qu’il s’agit d’une promo à -20% du produit initial. Dans le micro, je demande à ma responsable si elle peut me calculer vite fait à combien le produit est sensé passer (je suis pas douée en math, je rappelle, je pourrais le calculer à la main, mais ça prendrait du temps). Il ne me restait donc qu’à calculer la différence pour pouvoir la rembourser. Quand j’arrive à la caisse du collègue, vu que je suis fatiguée, j’attrape un bout de papier et pose ma soustraction (t’as l’air con, mais au moins t’es sûr de pas te tromper). Mon collègue et la cliente se moque (ce qui fait toujours plaisir quand tu viens résoudre leur problème, au passage). J’annonce un remboursement de 54 centimes (ou un truc du genre) et commence ma manip. La cliente s’esclaffe alors que je me suis trompée (bah oui, vu que tu prends le temps de poser ton opération, on en déduit que tu es forcément une bille totale. Alors que non, c’est juste que contrairement aux mots, les chiffres ont une tendance maladive à se mélanger et se brouiller dans ma tête, mais une fois sur papier ils font à peu près ce que je veux). Elle attrape donc mon papier et recommence un truc sans rien expliquer de ce qu’elle fait, mon collègue, très aidant, en rajoute une couche en disant que lui non plus ne pensait pas à ce résultat. Alors qu’une minute plus tôt, lorsque je lui ai demandé une soustraction de tête il m’a regardé avec des yeux vitreux (donc bien le lol pour se moquer de moi et mon bout de papier après). Tandis que la cliente continue de poser son opération qui ne correspond à rien. Comme tout ce petit monde m’emmerde à me prendre pour une conne alors même que je suis sensée résoudre le soucis, je continue dans ma voix, sûre du prix donné par ma responsable (armée d’une calculatrice et plusieurs années de métier) et de mon bout de papier. Et en fait, je crois qu’ils n’ont pas du tout calculé la même chose que moi. Je crois qu’ils ne calculent jamais ce qu’il faudrait, parce que c’est récurrent. Certains semblent considérer que le montant de la réduction est en fait ce qu’ils doivent payer. D’autres se la jouent gros matheux mais sont en fait autant des billes que moi, sauf qu’ils ne veulent pas le reconnaître. Bref, je pense que je vais continuer sur cette stratégie : demander à ma responsable de vérifier à la calculatrice et poser mes soustractions sur papier si j’ai un doute. Comme ça, au pire, si on se plante, on se plante à deux. Joie bonheur et jets de fleurs.

Pour finir sur une note plus légère, je dirai simplement qu’au bout de six heures de caisse, mon cerveau a un peu de mal avec la fonction « pensée » et « à haute voix », ce qui peut parfois me mettre dans des situations délicates. Un couple passe à ma caisse. Au compteur, 5 gosses. Sauf qu’une a réussi à filer dès qu’elle en a eu l’occasion. Les parents paniquent un peu (mais pas trop) et la mère part à sa recherche en hurlant son prénom dans tout le magasin. Le père regarde de loin, la cliente suivante panique comme devant un direct de BFM depuis le Bataclan, le père revient du côté des caisses « c’est bon elle l’a retrouvée ». Je me dis tant mieux. La cliente de dire au père « cinq quand même c’est beaucoup, ça fait du travail ! ». La mère revient avec la fugueuse qu’on peut toute façon facilement retrouver au radar tant elle fait péter le compteur de décibels, et la petite famille s’en va gaiement dans le soleil couchant. La cliente suivante passe alors :

« Alala ! Vous vous rendez compte, ils en ont cinq, c’est pas rien quand même ! C’est dur de tous les surveiller !
_Oui mais l’avantage c’est que s’ils en perdent ils en ont quatre autres pour remplacer. »

C’est en voyant sa tête que j’ai réalisé que j’avais dit ça à haute voix, alors que d’habitude c’est le genre de blague que je garde pour moi (ou les SMS pour les amis pendant la pause)(parce que bon sinon c’est frustration !)… Et j’ai bien vu que là, ça aurait été une chouette idée.

En fait la seule chose qui ait vraiment changé dans ce nouveau lidl, c’est que plus personne ne me demande où sont les oeufs. (si si, deux personnes en deux semaines, par rapport à avant, je maintiens, c’est rien !)


Sans doute pas de chronique la semaine prochaine, puisque je voguerai vers Rennes pour passer mon dernier oral de financement de thèse… Croisez vos didis et sacrifiez des poulets ! La chanson de la semaine est un classique, et c’est le moment parfait pour le réviser.

Un Wall of Death à vous !

 

Crues.

Du fond de l’eau, la femme-pendule observe le monde. De guerre lasse elle s’est laissée couler jusqu’au fond des océans. Le carrelage de la salle de bain commence lentement à se fissurer sous la pression. À la surface, le rire de Pandore continue d’hanter les vaguelettes. Depuis qu’elle a cédé, on ne la reconnaît plus. La morte a chuchoté et chuchoté encore, et Pandore a fini par obéir : elle a ouvert la boîte. Sa peau s’est détachée sous les marées d’acide, et personne n’a su qui riait. Le rire a rebondi de paroi en paroi, glissant parfois pour mieux repartir. Son sourire s’est dénaturé figé crispé jusqu’à ce que les muscles eux-mêmes demandent qu’on les épargne. Pandore allait bientôt éclater en mille morceaux. Il y aurait ce soir encore du sang les murs.

Peut-être que c’était la morte qui riait. Peut-être qu’elle se réjouissait à l’idée d’enfin ne plus être seule.
Mais la solitude est usuelle, intrinsèque, inévitable. Elle n’a toujours pas compris.
En même temps, une morte qui ne meurt pas, qu’est-ce que tu veux que ça comprenne ?
Clairement le principe même de la vie n’est pas acquis.
Nous étions d’accord : si les morts ne meurent plus, la solitude est inévitable. Le conseil avait statué.
C’était non négociable.
Avec un bac d’acide on peut toujours négocier…

Alors avant le grand démembrement, la panique s’était installée, de ces paniques qui ravagent les pierres les plus solides comme s’il s’agissait de poussière agglomérée. Dans un geste de folie pseudo-salutaire, le marchand de sables avait craché à qui le voulait bien ses cocktails mal dosés. Endorphine et mélatonine ne s’était jamais aussi mal mariées qu’en ces temps de soudaines inondations. Le manque se faisait sentir avant même le répit. Le vide en était venu ainsi à prendre plus de place que tout le reste. Pourtant, les sables s’étendaient à perte de vue dans la salle de bain bientôt trop exigüe.

Combien de fois faudra-t-il que nous ayons cette discussion ?
Une fois de plus
jusqu’à la fois de trop
Les morts ne meurent pas
Je n’est plus première personne du singulier
Nous sommes vides
et illusion
Laquelle est la bonne ?

Les sables jetés à tout va devenait rapidement étouffant. Déjà chacun voyait poumons et gorges se brûler à chaque goulée d’air. De la tornade d’acide qui se déversait de la boîte de Pandore, qui n’en pouvait plus de se démembrer sous le poids du rire trop longtemps contenu, ou des sables jetés à la cantonade par le marchand, il allait falloir choisir le moindre mal. Les votes étaient ouverts, mais le temps manquait. Alors la femme-pendule avait fini par décider. D’un geste ample et las, elle avait fait sauter toute la robinetterie de la sempiternelle salle de bain. L’eau avait dilué l’acide, le rendant quelque peu moins corrosif. Elle avait aussi dissipé les tempêtes de sable, les ralentissant ainsi pour un temps. Il était toutefois impossible de faire demi-tour : il n’y avait aucun moyen d’arrêter la crue ainsi provoquée. Pourtant, la femme-pendule le savait : il ne fallait jamais réveiller l’eau qui dort.

Et maintenant ?
Il faut rebrancher, relancer le système.
il faut repenser, reprogrammer.
Les échecs s’enchaînent, il faut un coupable.
Il faut une nouvelle carcasse, celle-ci est défectueuse.
Mauvais branchement. Mauvaise qualité.
La gangrène s’est trop propagée.
Vous savez, on s’en fiche un peu. On ne peut rien nous reprocher, on a fait avec ce qu’on avait.
Nous n’y sommes pour rien si le matériau de base était inutilisable.
Nous avons déjà fait tant avec si peu…
De toute façon tout le monde s’en fout
Nous premiers.
Jetons le reste aux ordures et mettons le feu !

Maintenant que l’eau est montée, la femme-pendule regarde le monde depuis le fond de l’eau. Elle avait résolu de s’allonger et d’attendre. Peut-être qu’il était temps d’en finir, de mourir, enfin, disparaître au moins, se diluer comme ça, dans l’eau dans l’air, dans un autre mensonge que celui qui l’avait vu naître. Il n’y avait de toute façon plus de place sur sa peau pour la moindre heure de plus. Elle avait perdu le compte depuis trop longtemps, sans doute au moment où elle aurait dû compter plus que jamais. La mémoire est parfois plus aléatoire que sélective… Maintenant qu’elle ne bougeait plus, qu’elle se contentait d’attendre la fin du décompte au fond de l’eau, elle voyait tout. Le temps s’était arrêté. Elle voyait le corps disloqué de Pandore, flottant sans aucune logique d’un côté ou de l’autre. Elle voyait le rire qui grossissait ou s’épuisait en fonction des vagues. Elle voyait la morte se traîner sur les murs, à la recherche toujours du tueur aux mains en sangs. Elle voyait les dents, les yeux et les serpents se perdre dans l’eau comme autant d’épaves oubliés. Elle voyait le marchand de sable nager au ralentis dans un monde qui le dépasserait toujours quoi qu’il arrive. Elle voyait le temps geler l’eau en strates de cauchemars, d’espoirs meurtris, de rêves oubliés, peut-être que quelques éclats de lumière parviendraient à se faire une place au milieu des tourbillons immobiles. Et surtout, elle voyait sur les murs, en immenses lettres emmêlées fatiguées, la seule vérité à laquelle elle pouvait se raccrocher maintenant.
Je n’est pas moi.
Restait à savoir laquelle était la bonne.

On prend les mêmes (ou presque) et on recommence (tout pareil)

L’année a été pleine en rebondissements et en imprévus administratifs (surtout maintenant que j’y pense), je pensais qu’en avril, grand max mai, je serais fixée quant au financement de ma thèse. Et bien non ! Car s’eût été trop facile. Je ne saurai qu’en juillet si ça passe ou ça casse. Résultat, il a fallu se trouver une saison histoire de pouvoir payer les frais d’inscription en cas de mauvaise nouvelle. Le problème, c’est que les rebondissements en question ont fait que j’ai un peu beaucoup raté le coche pour chercher. Du coup, je m’en suis retournée voir mes charmantes collègues du lidl qui étaient toutes contentes de me voir revenir, ravies que quelqu’un parle anglais et allemand, gère les caisses, et se charge de ne pas étrangler les saisonniers ou les clients.

Bref, SBAM ma gueule, saison 2016, c’est parti les choupinous ! Et voyons ce que cette première semaine nous apporte de merveilleux !

Quand à lidl c’est des pros du marketing.

Et une fois n’est pas coutume, posons le décor ! (c’est ma déformation d’universitaire… faut introduire et tout…) D’autant qu’il y a des nouveaux… Le lidl où je bosse se situe à même pas 5 km de la plage, ce qui peut vous paraître immense si vous avez grandi en ville, mais sachez que quand vous vivez à la campagne, 5 km, c’est que dalle. Genre tu peux même le faire à vélo. Limite t’es voisin tu vois… Et donc en prime, nous sommes entourés de quelque chose comme trois campings de mobil homes. Autant vous dire qu’une fois que la saison a vraiment démarré je déteste le samedi presque autant que le dimanche (mais bon le dimanche a tellement d’avance dans les scores de pourritude…). Ça faisait deux ans qu’à chaque visite des grands manitous de Starsbourg, voire même d’Allemagne, le bilanc c’était « le magasin est moche ». Ni une ni deux ! Voilà-ty pas que fermeture du magasin pendant trois mois, on rase le tout et on recommence ! Parking compris. (enfin j’espère…) Pendant ces quelques mois, mes collègues ont été envoyé de ci und de là dans d’autres lidls le temps qu’on leur refasse un magasin tout beau tout neuf. Ils ont été réintégré la semaine dernière si je ne m’abuse, le temps de tout réachalander et réouverture ce mercredi. Et c’est donc ce mercredi que je m’en venais constater que… pas grand chose n’avait changé une fois l’architecture posée. (oui, j’ai eu la naïveté de croire qu’on allait en profiter pour régler les problèmes qu’on avait jusque là et l’espoir fou qu’on n’allait pas nous en ajouter des nouveaux. Que me jette la première pierre celui qui a des pierres dans son salon.)

Mardi, mon frère m’annonce que nous allons être collègues. Car figurez-vous que Monsieur Lidl, il a embauché deux intérimaires pour assurer… la circulation sur le parking. On s’est donc demandé s’il allait passer quatre jours à garer des voitures et à récupérer des pourboires. Ce qui contraste très sérieusement avec le côté cheap du lidl. Ceci dit, si la rénovation de ce magasin a montré une chose : c’est qu’avec un bel emballage, tu fais vraiment avaler n’importe quoi aux gens [insérez ici tous les blagues dégueulasses que vous souhaitez dans tous les orifices disponibles]. Au bout de deux heures, c’est bon, j’avais compris, la rénovation du magasin avait finalement moins à voir avec un côté pratique, une volonté écologique ou une remise aux normes, qu’un immense coup marketing sur le long terme. Je sais pas vous, mais moi quand j’étais môme, faire tes courses au lidl c’était vraiment la symbole de la galère des fins de mois, quand tu pagayais dans la semoule pour joindre les deux bouts. Ces dernières années, si vous avez fait attention, l’enseigne a fait beaucoup d’efforts pour se débarrasser de cette image en misant sur le côté sympa « le vrai prix des bonnes choses », le côté authentique, une marque nationale mais intégrée à ton patelin, etc. La réouverture du magasin, ça donnait vraiment cette impression. Avec inauguration, mecs qui gèrent le parking, arrivée anticipée des saisonniers, hôtesses d’accueil et stand de dégustation. Ouai ma gueule !

Il m’était déjà arrivé dans ces pages de me demander à quel point la vie de certains clients pouvaient être pourrie. Cette semaine j’ai atteint un nouveau stade de what the fuckesque. Toute la semaine, les clients m’ont régulièrement exprimé leur enthousiasme quant à cette réouverture…


Pendant ce temps-là, chez mes parents, mon frère fait le grand rangement de sa chambre…

« Tu veux un décapsuleur ?
_Pour quoi faire ??
_Bah ouvrir de la bière banane ! 
_Jsais pas jme brosse les dents là…
_C’est pas une réponse >.<
_Bon bah oui alors !
_Trop cool ! Attends jte monte
_Mec j’ai du dentifrice plein la bouche là, jvais te gerber dessus si tu continues à m’emmerder…
_ROOOOOH ! »

« Tu veux une BD sur les légendes bretonnes super chiantes et moches ?
_… non.
_Zut. Je pensais l’avoir super bien vendue. »


D’un côté, tu as les petits vieux qui sont tout contents de voir leur magasin rouvrir. Oui oui, leur. Notez le déterminant possessif. Et puis chacun de me raconter comment il a dû se dépatouiller pendant ces trois de fermeture.
« Vraiment on est content que vous soyez de retour ! Parce qu’aller jusqu’aux autres… ça faisait quand même 30 km à chaque fois pour faire ses courses c’est pas terrible ! » Oui alors si 5 km c’est proche, 30, ça commence à piquer un peu. Surtout pour faire tes courses. 60 km de routes de campagne pour aller acheter du beurre, c’est sûr, c’est pas la fête. Notez que je m’en fous royalement.
« C’est vraiment super que vous soyez là parce que fallait que je demande à mon gendre d’aller faire les courses pour moi et moi j’aime pas demander. À chaque fois donc mon gendre allait faire mes courses et je le remboursais. Donc on s’arrangeait pour l’argent vous voyez, mais bon c’est quand même mieux maintenant que vous êtes là, je vais pouvoir me débrouiller tout seul. » Vieillir c’est moche, des fois que vous auriez oublié. (vous avez attendu cet article avec impatience, y a pas de raison que je n’entretienne pas votre cynisme un peu au passage ! »
Bref, les petits vieux du coin, ou les familles, pour qui le côté pratique de la chose prédomine.

Et puis de l’autre côté… tu as tout ceux pour qui la réouverture du lidl, c’est un peu la visite au musée. Et non je n’exagère pas.
« On est venu voir comment s’était, du coup on en a profité pour faire quelques courses. » Mais attends, c’est pas sensé être le contraire ? Genre tu as besoin de denrées alimentaires ou de 5 compresseurs (je… que… quoi ??), donc tu vas faire tes courses, et là tu en profites pour faire un petit tour et tu constates les changements… non ? Ha bon. Quand certains vont marcher en forêt pour se détendre (faut reconnaître qu’on a des chouettes forêts dans le coin !), d’autres vont acheter du PQ à lidl. C’est dans des moments comme ça que je réalise que ma vie est en fait absolument merveilleuse.

Quand je découvre le nouveau magasin de façon extrêmement pragmatique. (« Alors que je contemplais mon royaume, je compris que le sol était couvert de lino et avait besoin d’un coup d’aspirateur »)

Pendant ce temps-là, dans son bureau, mon père découvre l’internet

« Euh Coraline, tu peux venir voir ? J’ai mis mon facebook en allemand… je sais pas comment j’ai fait.. et je sais pas comment remettre en français…. »

Pour un moment de rigolade assuré, lecteur, mets le facebook de tes parents en allemand. Euphorie collective assurée.


Ha puis vu qu’on parlait des déterminants possessifs et des pronoms personnels plus tôt… « Il est beau votre magasin ! » « Vous devez être contente d’avoir retrouvé votre magasin » Ce n’est point mon magasin… Techniquement, c’est même plutôt le contraire. Une fois le badge passé, concrètement, mes jambes mes bras ce que je dis mon sourire appartiennent au lidl. Donc bon… je ne suis en rien responsable d’une telle transfiguration. Et d’ailleurs, ça n’éveille en moi nulle joie ou enthousiasme… Je ne suis pas contente ou quoi… Je suis… euh… indifférente. Pour moi, le magasin, c’est comme une voiture ou un marteau : c’est un outil. C’est fait pour être pratique, sa « beauté » n’entre pas en ligne de compte pour juger de sa qualité. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si oui ou non je vais pouvoir faire efficacement le travail qu’on attend de moi. Voilà. Le problème, c’est que les clients n’en finissent pas de s’extasier sur la beauté de ce magasin, concept qui me dépasse donc complètement, même dans les moments où j’essaie d’y mettre de la bonne volonté, ce qui met donc à rude épreuve mon maigre sens de la conversation… Pire encore ! Cette conversation vient se rajouter à la longue liste des conversations répétitives que je me retrouve à avoir une vingtaine de fois minimum par jour, accentuant encore la sensation de ne rien être d’autre qu’un putain de bot qui répète les mêmes procédures à longueur de journée… Du coup, il y a quelques moments de désespoir quand quelqu’un change de disque :

« Alors comment vous le trouvez votre nouveau magasin ?
_Bah… les néons niquent moins les yeux !
_OO C’est tout ??!
_Mais c’est déjà super je trouve ! »

Je ne sais pas qui de mon pragmatisme ou de ma manie de répondre vraiment au question qu’on me pose aura ma peau… J’imagine que les collègues qui sont là à l’année seront sans doute beaucoup plus sensibles à la différence. Moi je passe sans doute complètement à côté. D’autant que, ce que je vois surtout, c’est ce qui ne marche pas…

Car oui, on a réouvert mercredi, et c’est déjà folklo ! Déjà, le soucis, c’est que si j’ai raté le pire du pire le mercredi matin, il y avait quand même moult la populace toute la journée. Résultat ? Pas de polo ni de chaussures mises de côté, pas de badge, pas d’étiquette avec mon nom… Il a fallu que cette chère G. appelle son mari pour qu’il ramène un carton de polos et des chaussures. Chaussures de sécu neuves qui m’ont donc bien joyeusement explosé les pieds toute la semaine (sérieusement j’ai des pierres à la place des talons !), et qui ne m’ont pas servi à grand chose vu que je suis très peu sorti de caisse, et que soyons réalistes, ça risque de continuer comme ça le temps que les saisonniers soient tous correctement formés (donc là nous allons tous prier dans le potentiel de mes jeunes collègues, et nous allons prier très forts, parce que j’en ai déjà marre des gens). Pas mon nom, ça ne m’embêtait guère, je n’aime pas que les clients sachent mon nom. J’estime que c’est pas leur affaire, et que déjà, me parler correctement et me dire bonjour ça serait un bon début. Pas de badge, ça c’est bien la merde par contre. Parce que du coup, je ne peux pas pointer, ce qui est quand même embêtant parce que je n’ai pas trop l’intention de travailler pour la gloire. Mais surtout parce que maintenant, dans ce nouveau magasin, toutes les putains de porte s’ouvrent à l’aide du badge. Putain, je dois demander à quelqu’un de m’ouvrir à chaque fois que je veux accéder à la salle de repos (genre, monsieur Lidl me hurle « non ! retourne travailler ! tu manges pas et tu vas pas faire pipi !! » tous les jours). Et quand je dis toutes les portes, c’est toutes les portes ! Même le putain de local poubelle s’ouvre à l’aide du badge. Sérieux les mecs, vous avez peur de quoi ? Qu’on vous vole une salade pourrie ? Et surtout, pour mon premier jour, personne n’a vraiment eu le temps de me faire faire le tour du magasin, ce qui fait que je n’ai rien repéré de où sont les différentes choses dont je pouvais avoir besoin pour mener à bien les différentes tâches que j’aurais à faire dans ma journée… Cerise sur le gâteau empoisonnée, mes collègues, joyeusement débordée et en vrai pas tellement plus avancée que moi (j’y viens !), ont passé leur journée à jouer au flipper avec ma tête « euh, demande à truc » « vois avec bidule ». Sauf que maintenant que ce truc est immense, vas y pour trouver truc ou bidule ! Sérieux, en fin de journée, il m’a fallu 15 minutes pour serpiller ma caisse… le temps de… trouver où sont les sceaux et les serpillères… trouver l’arrivée d’eau… m’entendre dire que j’ai pas le droit d’utiliser celle-là et qu’il faut que j’aille au local poubelle… trouver le local poubelle… constater que je ne peux pas l’ouvrir sans badge… trouver quelqu’un avec un badge… que ce quelqu’un m’explique où sont les sceaux et les serpillères et l’auto-laveuse alors que j’ai déjà dit que j’avais un sceau et une serpillère… que je trouve quelqu’un qui comprenne que je veux juste qu’on m’ouvre une porte… que je comprenne comment fonctionne l’arrivée d’eau… que je décide de prendre le risque d’inonder le lidl le jour de la réouverture parce que YOLO ! … que je décrète que putain j’en ai marre, j’ai que du produit à vitres sous la main, et que je vais donc laver mon sol au produit vitre, parce que merde, les procédures c’est comme l’informatique, c’est bien quand ça marche mais la plupart du temps tu te démerdes surtout comme tu peux (et toute façon ça a très bien marché alors merde)… 15… putains… de minutes… Je me suis sentie telle une bille dans un flipper : toujours à se prendre un revers et jamais où il faut.

Quand on ne prend pas le temps de m’expliquer et que du coup je me démerde comme je peux, j’improvise… (« Je n’ai aucune idée de ce que je suis en train de faire »)

Pendant ce temps-là, au fin fond du désespoir…

« J’ai trouvé du travail pour la saison !
_Oh !
_Mise en rayon à Super U… rayon hygiène…
_C’est toujours mieux que le rayon boucherie de chez Lecler non ?
_Ouai… Ils vont tous me regarder de haut alors je vais me répéter « j’ai bac +5 j’ai bac +5 j’ai bac+5 »
_Je te vois bien graver ça au cutter sur les rouleaux de PQ. Genre art-déco du pauvre.
_Je te déteste. Putain j’ai trouvé ! Juste pour te faire chier, quand j’aurai des gosses, et bah tu seras la marraine !
_WHAT ? Mais pourquoi tu veux faire ça ?
_Pour te faire chier ! C’est trop bien comme idée ! Trop génial ! En plus tu vas te sentir obligée de le faire super bien et tout ! ahahahahaha
_Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça… »


Mais je vous connais… et ce que vous attendez en vrai, c’est que je vous raconte les clients cons hein. Parce que vous êtes comme ça vous, vous aimez vous repentir de la bêtise humaine. Et si vous avez pitié, une partie de vous se dit peut-être qu’en une seule semaine quand même, y a pas dû y en avoir des tonnes non plus… C’est vrai qu’on a de la marge jusqu’au mois d’août. Mais ne vous inquiétez pas, le connard est de sorti en toute saison et nous allons maintenant prestement le retrouver si vous le voulez bien ! Parce que le client, il a besoin d’agresser quelqu’un, ça lui fait plaisir, ça le défoule. Alors du coup, il cherche le prétexte. Dans la série des choses qui déconnent déjà, nous avons les caisses qui se ferment toutes seules, les TPEs (la machine pour payer en carte) qui déconne, les promos qui ne se font pas, les clients qui ne savent pas lire, etc. Pour la réouverture, Monsieur Lidl, il a fait des cadeaux, parce qu’il est comme ça. En vrai, Monsieur Lidl n’est pas un gros con enfoiré de capitaliste, c’est un gentil, il veut faire plaisir. Alors il a fait du cadeau aux clients qui venaient ce jour-là, et il n’a pas regardé à la dépense : jeton lidl, sac lidl, stylo lidl. La vache. Ça déconne pas. Tout ceci avait donc lieu le mercredi. Déjà, comme il y a eu blinde de monde le matin, l’après-midi on était un peu raque en cadeau. Du coup, certains clients m’ont signifié leur mécontentement « forcément, on vient en fin de journée on n’a pas de cadeau ». Non mais mais… les gens… c’est un stylo, un putain de stylo ! Remettez vous… le truc en plus il est pourri, il se casse au bout de deux utilisations… franchement vous ratez rien… et c’est une fille qui a un stylo dans chacun de ses sacs et dans chaque pièce de son appart qui vous le dit (ça m’énerve toujours de devoir chercher un crayon, du coup j’en mets partout c’est beaucoup plus simple). Le lendemain, une bonne femme se pointe à ma caisse « j’ai pas pu venir hier du coup j’ai pas eu le sac, je peux l’avoir aujourd’hui ? _Bah… non. _Aller ! _C’était un cadeau de réouverture, la réouverture c’était hier… je peux pas madame _Il faut savoir faire plaisir aux clients vous savez ! » Ha mais oui ! Je sais bien madame. C’était marqué sur le planning « mercredi : être gentil avec le client ». Mais moi j’ai lu le planning en entier et ça donnait :

mercredi : faire plaisir aux clients
jeudi : retour au pouvoir du capitalisme sans foi ni loi
vendredi : enculage du client
samedi : enrobage du client avec dégustation et re-enculage
dimanche : bon faudrait nettoyer là quand même, ça va commencer à coller

Donc bah moi j’ai suivi le planning. Moi je suis qu’une pauvre petite caissière, je fais ce qu’on me dit. (Au passage, si la moyenne de blagues crades de cet article est au dessus de ma moyenne habituelle, c’est parce que maintenant, nous sommes équipés de petits casques avec micro pour communiquer avec les collègues d’un bout à l’autre du magasin. Or on s’en sert aussi à dire des conneries. Sauf que comme je suis en caisse, et bien je ne peux pas répondre alors qu’elles disent des saloperies et c’est TRÈS BEAUCOUP LA FRUSTRATION ! Du coup faut bien rattraper). D’ailleurs, à l’opposé, combien de clients ont exulté de joie à ma caisse, leur sac cabas cadeau en main « c’est vraiment super en plus il est magnifique ! » C’est… un… sac… cabas ! Bordel, mais à quoi ressemblent vos vie pour qu’un sac à l’image d’une photo de kiwi vous colle un orgasme pareil ?? J’ai eu l’impression de passer ma semaine dans une chanson de GiedRé… Je veux dire, c’était un jeton, un stylo, un sac… Ça serait un iphone, une tablette, une voiture, des vacances j’aurais compris… mais là… Dans un sens comme dans l’autre, ça me dépasse.


Pendant ce temps-là, dans l’administration française, la CAF continue de me verser des allocations logement mais le site de la CAF m’explique que je ne suis pas allocataire de la CAF qui me donne des allocations…


Dans la série des choses qui n’ont pas changé, nous avons toujours des clients très très courageux… Je me retrouve donc à gérer la ligne de caisse : en gros, on me colle en caisse, on me file un casque + micro, la clé de nul, et je gère les saisonniers, leur pause, leurs conneries (pour lesquelles certains ne prennent pas de pause)(oui, j’ai déjà ma bête noire. C’est pas drôle, les jeunes générations prennent de moins en moins la peine de faire semblant d’être des gens fréquentables, genre là, les collègues qui vont lire ça, savent très bien de qui je parle alors même qu’on est tous arrivé y a une semaine et qu’on est une bonne 12 en bonus pour la saison, c’est vous dire), les conneries demandes des clients en ce qui concerne les échanges et retours. En gros, je dois être à 4 ou 5 endroits en même temps. Autant vous dire qu’en cinq jours, je frôle déjà le décès cérébral (genre, je parle à ma nourriture) et que je commence à sérieusement flipper parce que je n’arrive pas à travailler mon oral de financement…Mais ce n’est guère le sujet, je paniquerai ailleurs. La plupart du temps, les clients sont compréhensifs (faut dire que me voir insulter ma machine à grand coup de « putain de saloperie de merde de chier fais ce que je te dis putain ! », ça a tendance à décourager les gens de m’emmerder deux secondes après. Mais vraiment. Je suis du genre à jurer dès qu’un truc se passe pas comme je veux, mais maintenant j’en rajoute une couche depuis que j’ai compris que ça me permettait d’avoir la paix ensuite)(manipulatrice ? nooooon ! Je suis simple caissière voyons.). La plupart du temps. L’autre jour, on avait un genre de promo à la con. De base, en achetant deux bouquets de fleurs, le client avait une réduction. Mais, là en prime, le client avait aussi 50% sur le prix final (donc une promotion sur la promotion). Sauf que la promotion ne s’est pas faite. Je sors de caisse, vais voir en rayon, j’essaie de comprendre ce qui a pu merder. Je retourne à ma caisse, et via le casque, j’appelle ma responsable pour lui expliquer le problème et que donc elle mette la base de données à jour. Je dois donc rembourser la différence à la cliente, sauf qu’entre les pourcentages, les conneries des autres, les trois choses à gérer, ma capacité en math, je savais que d’office j’allais perdre du temps à essayer de calculer pour finir sur un truc même pas sûr d’être bon. Je lui demande donc si elle peut rapidement faire le calcul pour que ça soit bon. Elle se moque gentiment de moi, comme quoi je suis nulle en math, mais bon elle s’en va quand même faire le tout à la calculatrice. Bref, tout ça prend un peu de temps, mais dans ma tête, je me dis que c’est du temps bien utilisé puisque j’ai pu répondre aux questions des collègues et résoudre le problème… Pendant que je fais signer le petit papier à la madame, mon oreille droite capte une voix d’homme en train de joyeusement râler avec le client suivant « oui ça fait 12 minutes que j’attend, je pense à ma femme qui est handicapée, et puis le personnel est mal formé c’est n’importe quoi toute façon ici ». Haaa ! Nous le retrouvons donc, le client courageux comme pas permis ! Car oui, lorsque j’en ai eu fini avec ma cliente, que j’ai pu relancer ma caisse et que j’ai gratifié l’homme d’un sourire à peine exagéré, celui-ci m’a répondu d’un grand sourire, et bonjour madame et merci et bonne journée madame. Avant de m’insulte copieusement auprès de mon frère et son pote sur le parking. Cher client courageux, je t’aime. Parce que sache que si ça me gonfle de me faire accuser à tort quand je n’ai rien faire de mal, si t’as pas les couilles de me dire quelque chose en face, je considère que tu n’as rien dit et la bonne journée à toi !

Quand les clients me racontent leur vie ou espèrent me faire changer d’avis (« Bienvenue au pays de Tout le Monde s’en Branle humain. Population : 6 milliards + 1)

Pendant ce temps-là, dans le couloir, à 6h16 du matin

Mouuuuwaaaaaou ! Mouwaaaaaou ! Ce que nous pouvons traduire par « je suis rentré !! j’ai faim !! occupez-vous de mooooooooi ! » Gribouille était donc rentré, il avait faim, il voulait qu’on s’occupe de lui. Mon père, qui partait travailler, se débrouille pour ramener le chat dans la cuisine, mais trop tard pour moi, je suis réveillée. Comme le réveil devait sonner à 8h, je caresse l’espoir saugrenu de me rendormir. Sauf que… le chat a dû manger sa gamelle, ressortir dehors, rerentrer par la fenêtre de la salle de bain, et à 6h27 du matin… Mouuuuwaaaaaou ! Mouwaaaaaou ! Mouaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaawou !!!! Ce que nous pouvons traduire par « je suis là, est-ce que vous avez entendu que j’étais là ? Parce que je suis là ! et je suis tout seul ! je suis là ! » Je me hisse sur le lit de sorte à atteindre la poignée de ma porte, j’ouvre, et Gribouille se décide à rentrer. Je ferme et m’écroule à nouveau, me vautrant dans mon espoir de me rendormir maintenant que le chat a trouvé un endroit pour dormir et donc, se faire… Mouuuuwaaaaaou ! Mouwaaaaaou ! « je suis là maintenant ! tu me fais une place ? parce que je suis là ! on va dormir ensemble et c’est trop cool ! » Et moi de répondre « putain Gribouille, c’est un lit double, devrait y avoir assez de place pour les livres, la peluche de Stitch, toi et moi sans que tu sois obligé de me planter tes griffes dans le mollet ! _Mouwaaaaaou ! » Du coup j’ai abdiqué. Et quand je suis partie, vers 8h43 direction le taff, le chat dormait de tout son long en travers du lit. Je me suis fait trollé par mon chat.


Et j’en ai eu d’autres… Mais l’article fait déjà plus de 4 000 mots… Alors je vous fais juste une petite liste en forme de teasing pour vous, et de pense-bête pour moi, et ça sera pour la prochaine fois :

  • la petite vieille et son concombre imaginaire
  • la nana qui t’agresse pour publicité mensongère
  • la nana qui t’engueule parce que tu ne sais pas ce que le magasins vendait l’hiver dernier
  • le couple qui te confond avec la machine
  • et puis on tapera sans doute un petit coup sur les grands chefs aussi tant qu’on y est…

Je conclurai simplement ici pour aujourd’hui. Quand je vous disais que même mes collègues, celles à l’année, semblaient n’en mener pas plus large que moi, c’est surtout parce qu’à l’heure actuelle, on se croirait en plein crash test. Personne ne sait vraiment comment les choses sont sensées se passer. Ou plus exactement : on a la théorie, mais il n’a pas fallu une journée pour comprendre que la théorie ne nous servirait pas à grand chose. On ne sait pas quelles quantités commander, combien il faut être pour ouvrir ou fermer le magasin, où ranger toutes les choses, etc etc. En gros, on passe beaucoup plus de temps à improviser que les chefs ne le pensent… d’autant qu’au final, ils te sortent tellement des conneries énormes à force d’être déconnectés de la réalité du terrain, qu’on leur sourit en disant que ça va bien, tandis qu’on trouve les solutions nécessaires au jour le jour. Bref, l’été sera long et folklorique !

Nous finirons simplement avec la chanson de la semaine, et je vous préviens, vous allez l’avoir en tête toute la semaine prochaine.
En attendant, un Wall of Death à vous !

Gorgone kafkaïenne.

Kafka a la tête comme un trou noir. Des escaliers qui montent et descendent sans jamais mener nulle part peuplent des pensées prêtes à tomber au néant. Derrière une porte se cache sans doute Ariane et son fil. On lui a raconté l’histoire et Kafka se souvient encore. Il entend à travers les corridors l’écho du fil qui se dévide. Il suit le chuintement. Le son est léger, furtif, éphémère. Ses oreilles s’y accrochent doucement. La mélodie lui berce la conscience, doucement il glisse, s’endort, s’échappe, perd le fil. Un trou s’ouvre à nouveau.Un couloir s’allonge. Un escalier se brise. Une porte claque. Kafka a la tête en trou noir. Kafka soupire. La mélodie a disparu.

Et le voici maintenant en capitaine du radeau de la Méduse. La volonté pétrifiée, définitivement statufiée dans ses chaussures. Il essaie. Kafka secoue un tibia, un genou. Il tente plusieurs vibrations, différents systèmes de mouvement. Il cherche à créer la fissure, l’ultime chance de bouger. Mais le son de la porte qui claque continue de rebondir sur les escaliers sans fin et Kafka dans le fond de sa tête en trou noir ne sait plus par quel bout prendre le fil. Les cheveux de la Méduse serpentent calmement. Ils se laissent tomber d’une marche sur l’autre, lentement, pesamment. Kafka cherche son chemin alors même que le bateau coule normalement. Les pieds dans le ciment au fond de l’eau, les bulles s’énumèrent et se perdent à leur tour jusqu’à la surface.

Du fond de l’eau, Kafka regarde le monde.
Du fond de l’eau, Kafka compte les marches qui se démêlent d’escalier en escalier.
Du fond de l’eau, Kafka entend toujours la porte claquer.

Au fond de l’eau, Kafka cherche le fil d’Ariane qui viendra retenir les serpents.
La tête comme un trou noir, Kafka continue son duel avec la Méduse.

Dear Self, 07/06/16 [English translation]

Dear Self,

We don’t talk much you and I. It’s bit weird since we share the same head, the same body. We pass each other more than we hang out together. You and I live in parallel words, assuming we will never bump into each other. You and I are like this guy who runs all the red lights, assuming he will never bump into someone else so late at night, and even though someone would come to break the nightly emptiness, he would have time to react. Until comes the day where it’s too late. Of course, lately, you tried to slow down, and so did I. We learned to follow the highway code. We stopped running after ghosts. We won’t lie, there are still many nights where we pull the accelerator. Because we’re used to, we’re tired, we want to taste danger or we can’t wait to crash into the wall. We never really now. I don’t know if it’s a problem. Neither do you.

We don’t talk much you and I. Maybe we should change this. Mabe we should try to be less of neighbours, and be more of coworkers. I would offer you to be my brother of blood, but I fear this image costs too much, for you and for me. There are triggers we should not pull. But maybe we could walk together and sing along. I guess you’ll like this image way more. Despite everything, we kinda know each other quite well… You and I have lost all respect or trust in ourselves. But the events forced us to find a solution anyway. I don’t know how this happened. Have we always lived next to each other, at first in a blessed ignorance, then in full consciousness ? Or were we deeply connected, a unique soul, who came to definitely break itself during an unfortunate night ? You and I, we finally came to an agreement. The whole word wanted us to search for the origins of this split, we chose not to care about it. We agreed that half an explanation couldn’t relieve us, we chose to learn how to live together in the best possible way, without caring about the reason of our existence. Maybe it was not the best thing to do. But like I did, you couldn’t stand those half answers, kind of agitated illusionist smokes under our nose. We agreed that we could not build on maybes. We chose to run away so we had a better chance to build. Of course, this solution is far from perfect, but it was the best we had. And we hold to it.

But here it is, now is time we find a way to work together you and I. In a more conscious, practical and coordinated way. Not always in hurry or panic. The problem when you don’t have any origin is that you don’t have any future. You’ll tell me, we were warned. And it’s true. This eternal present saved us more often than we can count. No doubt that even nowadays, it protects us from the bad weather, keep us from getting completely lost, and hold our head out of the water. But i’s not enough anymore. Dear Self, maybe it’s time we build for real, on a long term. Time we stop running from each other and we get to know and understand each other. To better protect this entity they call « I », maybe it’s time we stop taking turn. Maybe it would be for the best if we didn’t act in such a confused way. Maybe we wouldn’t go from emotionnal sponge to emotionless robot anytime. Maybe we could go to bed without any fear. I know… neither you nor I can remember time when such a thing was possible. I know that little by little, we survived using only statistics and empirism. I know that when it comes to the malfunctions of our broken mind, we reacted with dogmatic calculations to differentiate the truth and the fake. You and I agreed, since we would never have a ind able to think straight, we had to learn how to take the bends and curves with the greatest ability. We can be proud of this : we succeed what a lot would not even be able to imagine.

Dear Self, from time to time, we have stopped hoping. We litteraly forbade ourselves to do so. After so many loss, disappointments, betrayals, we burried every chance of hope in a brighter future, and so we were maintaining an infinite present. I don’t know if it’s you or me who ‘d like to cry all day long, neither do I know which of us finally do it, nor I know the reason for the tears. I know it’s the same for you. I don’t which one of us prevent the other from sleeping at night, or who scratches the face of the other, or which of us wants to bleach the other out of reality until there’s nothing left of us. I don’t know which of us is writing this letter to the other. Maybe both of us are writing it. By turn, we succeed one another froom a paragraph to another, letting the other speak after a point or a coma. Maybe that’s the reason why we always sound so rambling to the rest of the world, the reason why our words always get messy, coiling on themselves to finaly start again and again until it finds the right form. Because one always comes to fix the other’s deficiency without any torch being clearly delivered. You and I are like waves, we succeed one another, each one is self-sufficient and different, but never really alone or independant. We will never know when one starts and the other begins.

Dear Self, maybe it’s time to rethink our strategy. Maybe it’s time to move on. We are now master in the art of surviving. No doubt that no one outside you and I will ever know what we had to face in the countless lonelinesses. By the way, I don’t think even you and I will ever  really know… our tendancy to keep everything secret is as strong as our habit of self-censorship. But I still think that after surviving all of this, we could start living.

I don’t know how to do. Neither do you I guess. But if you feel like giving it a try, let me know. Maybe we can do that. After all, maybe it’s time we start creating our own roots, since we abandonned those who gave us life. Maybe now, we are able to do this.

In the meantime, take care of me.
I’ll have your back.

Dear Self, 07/06/16

Dear Self,

On ne se parle pas souvent toi et moi. C’est un peu bizarre dans la mesure où on doit se partager la même tête et le même corps. En vrai on se croise plus qu’on ne se fréquente. Toi et moi vivons dans des mondes parallèles, persuadés que nous ne nous croiserons jamais. Toi et moi, c’est un peu comme ce mec qui grille tous les feux rouges la nuit, persuadé qu’il ne croisera jamais personne à une heure ausssi tardive, que même dans l’éventualité ou quelqu’un viendrait rompre le vide nocturne, il aurait le temps de réagir. Jusqu’au jour où il est trop tard. Certes, ces dernières années, toi comme moi, on a essayé de lever le pied, on a appris petit à petit à suivre le code de la route, on s’est rangé des bagnoles. Mais bon, on ne va se mentir, il y en a encore beaucoup, des nuits où on appuie sur l’accélérateur. Par habitude, lassitude, inattention, goût du risque ou volonté de rencontrer enfin le mur. On n’est jamais vraiment d’accord sur la raison. Je ne sais pas si c’est grave. Toi non plus.

On ne se parle pas souvent toi et moi. Peut-être qu’on devrait corriger ça. Peut-être qu’on devrait essayer de cohabiter plus activement, moins en voisin. Je te proposerais bien d’être frères de sang, mais je crains que cette image ne nous coûte trop cher, à toi comme à moi. Il est des tentations qu’il vaut mieux ne pas forcer. Mais peut-être qu’on pourrait marcher de concert, en harmonie. Cette image te plaira sans doute plus. Malgré tout, on se connaît bien je crois… Toi comme moi avons perdu toute notion de respect ou de confiance en soi. Les événements ont fait qu’il fallait quand même bien trouver une solution… Je ne sais pas comment les choses se sont faites. A-t-on toujours vécu l’un et l’autre côte à côte, d’abord dans une profonde ignorance l’un de l’autre, puis en âme et conscience ? Ou bien étions-nous profondément liés, un être unique, qui lors d’une nuit malencontreuse aurait fini par se briser irrémédiablement ? Toi et moi, on a fini par se mettre d’accord. Le monde entier voulait que l’on s’interroge sur l’origine de cette fracture, nous avons choisi de passer outre. D’accord sur le fait qu’aucune demi-raison ne pourrait nous soulager, nous avons choisi d’apprendre à vivre ensemble au mieux, sans nous soucier de l’origine de notre existence. Peut-être que ce n’était pas la meilleure chose à faire. Mais toi comme moi ne supportions plus ces moitiés de réponses, fumerolles illusionnistes agitées sous notre nez. Nous étions d’accord pour dire qu’on ne pouvait rien construire sur des peut-êtres. Nous avons choisi de fuir pour mieux construire. Bien sûr, la solution est loin d’être parfaite, mais c’était la meilleure que nous avions. Et nous nous y sommes tenus.

Seulement voilà, il va bien falloir que nous arrivions à travailler ensemble toi et moi. De façon plus consciente, plus pragmatique, plus coordonnée. Moins dans l’urgence, moins dans la panique. L’inconvénient quand on a pas d’origine, c’est qu’on n’a pas de futur. Tu me diras, on nous avais prévenu. C’est vrai. Et cet éternel présent nous a sauvé la mise bien plus souvent qu’il n’y paraît. Sans doute qu’aujourd’hui encore, il nous protège des intempéries, nous empêche de nous perdre complètement, nous maintient la tête hors de l’eau. Mais ça ne suffit plus. Dear Self, il est peut-être temps que nous construisions en dur, sur du plus long terme. Que toi et moi, on arrête de se fuir et qu’on apprenne à se connaître et se comprendre. Pour protéger au mieux cette entité qu’ils appellent « Je », il est peut-être temps que nous arrêtions de nous relayer. Peut-être que nous gagnerions à ne plus réagir de façon aussi désordonnée. Peut-être qu’on arrêterait enfin de passer maladivement de l’état d’éponge émotionnelle à celui de machine insensible. Peut-être qu’on pourrait enfin aller dormir sans avoir peur. Je sais… ni toi ni moi on ne se souvient d’un temps où une telle chose était possible. Je sais qu’à force, seules les statistiques et l’empirisme nous ont permis de survivre. Que face aux dysfonctionnements rencontrés par notre esprit défectueux, nous avons réagi avec des calculs systématiques pour discerner le vrai du faux. Toi et moi nous étions d’accord, puisque nous n’aurions jamais un esprit capable de marcher droit, il fallait apprendre à épouser les virages et les courbes avec la plus grande aisance. De ça nous pouvons être fiers : nous avons réussi ce que beaucoup ne voudrait même pas avoir à tenter.

Dear Self, avec le temps, nous avons cessé d’espérer. Nous nous le sommes littéralement interdit. À force de perte, de déception, de trahison, nous avons enterré toute espérance en un hypothétique meilleur, entretenant là encore un infini présent. Je ne sais pas qui de toi ou moi voudrait pleurer à longueur de journée, pas plus que je ne sais laquelle des deux finit par le faire, pas plus que je ne sais la raison des larmes. Je sais qu’il en va de même pour toi. Je ne sais pas qui de toi ou moi empêche l’autre de dormir la nuit, je ne sais pas qui de toi ou moi griffe le visage de l’autre, ni qui de toi ou moi veut passer l’autre à la javel jusqu’à nous voir disparaître complètement. Je ne sais pas qui de toi ou moi est en train d’écrire cette lettre à l’autre. Peut-être les deux. Tour à tour, se succédant d’un paragraphe à l’autre, se laissant la place au détour d’un point, d’une virgule. Peut-être que c’est pour ça que notre discours paraît toujours décousu au monde extérieur, que notre parole s’embrouille, s’enroule sur elle-même pour se reprendre et se répéter jusqu’à trouver la forme convenable, parce que l’une vient toujours palier les insuffisances de l’autre sans qu’aucun flambeau ne soit réellement transmis. Toi et moi sommes des vagues, nous nous succédons, chacune autonome et différente, mais jamais seule ou indépendante. Nous ne saurons jamais où commence l’une et où s’arrête l’autre.

Dear Self, peut-être qu’il est temps de revoir notre stratégie. Peut-être qu’il est temps de passer à autre chose. Nous sommes passés maître dans l’art de survivre. Et sans doute que jamais personne en dehors de toi et moi ne saura jamais ce que nous avons dû affronter au fond des solitudes innombrables. D’ailleurs, sans doute que ni toi ni moi ne le saurons jamais vraiment… notre tendance au secret n’a d’égal que notre habitude à l’auto-censure. Toujours est-il qu’après avoir survécu à tout cela, nous pourrions peut-être commencer à vivre.

Je ne sais pas comment faire. Et sans doute que toi non plus. Mais si le coeur t’en dit, fais moi signe. Peut-être qu’on a une chance. Après tout, peut-être qu’il est temps que nous nous créions des racines, à défaut d’avoir emmené avec nous celles qui nous ont fait naître. Sans doute que maintenant, nous en sommes capable.

En attendant, fais attention à moi.
De mon côté, je veille sur toi.

Comment on apprend une langue ?

Salut à toi Monde.

Aujourd’hui, je te propose de réfléchir sur comment on fait pour apprendre une langue… et ça promet d’être long.
Du coup, si tu as la flemme de lire, voici la réponse : Comment on peut. Et en plus on en chie.
Ne me remercie pas, c’était cadeau. Tu peux maintenant retourner à ta vie, ou choisir de lire cet article si tu veux en savoir plus.
(et bien entendu je choisis d’écrire ça au moment où je suis fatiguée au point d’avoir rangé mes chaussettes dans la poubelle de la cuisine, et que je vois moitié flou, genre mes lunettes sont couvertes de gras. Ich bin die Queen of Timing.)(et je choisis de le relire après avoir dormi 4 heures par tranche de 20 minutes. Alors accroche toi à slip ça promet d’être plein de blagues nulles, de fautes bizarres et de lapsus sortis d’on ne sait où !)

Avertissement : Oui, on va essayer de casser moultes généralités, et paradoxalement on va en poser d’autres. Cher petit Monde, garde en tête que je suis bien obligée de parler de ce que je connais. Les exemples que je te donne ne sont que des exemples parmi d’autres, que les possibilités sont proches de l’infini (voire au delà) et qu’il s’agit ici d’une réflexion en cours, alimentée depuis quatre ans et sans doute pas prête de voir l’ombre d’un point final. Du coup n’oublie pas de prendre du recul. Point de vérité absolue en ces lieux…  

Il y a quelques temps, le sieur Linguisticae sortait cette excellente vidéo où il tâchait de répondre à la question « Les Français ont-ils un problème avec l’anglais ? »

Je te conseille vivement de la regarder, d’une part parce qu’elle est vraiment très bien (même qu’après tu pourras aller te perdre sur ta chaîne et tu apprendras plein de choses et ça sera cool), et d’autre part parce que comme ça mon introduction est faite. (je suis un génie doublé d’une feignasse, ou l’inverse. Pour ma défense, j’ai passé la journée sur mon corpus musical, mon cerveau me dégouline des oreilles et fait des trous dans la tapisserie…) Si je me permets cette facilité, c’est bien parce qu’il explique très bien pas mal de choses qu’il te sera utile d’avoir en tête pour la suite (de l’importance du contexte, des rapports entre les langues, etc etc). Et de mon côté, comme c’est un peu l’année des remises en question diverses et avariées, ça a permis d’apporter de l’eau à mon moulin (ou en tout cas l’un d’entre eux).

Pour mettre du beurre dans les épinards (ou simplement des épinards dans l’assiette), je donne des cours d’anglais particuliers. Ça fait maintenant quatre ans, et avant ça, ça faisait déjà des années que mon entourage me poussait plus ou moins gentiment pour que je saute le pas. Il m’a fallu longtemps pour me décider, en grande partie parce que ma confiance en moi-même frôle le moins l’infini, mais aussi parce que je n’avais aucune idée de comment on faisait pour enseigner une langue à quelqu’un. Finalement, un jour une pote de promo avait vraiment besoin d’aide en anglais afin de sauver son semestre (un 1 coef 3, ça pique), si bien qu’en échange de quelques covoiturages moitié prix, elle accepte de me servir de cobaye et c’est ainsi que pour la première fois je donne des cours d’anglais. Je m’attendais à être une prof absolument exécrable vu mon peu de patience, c’est donc à ma grande surprise que je me révèle plutôt douée en la matière malgré certaines maladresses dues au manque d’expérience. En trois mois, ma pote se retrouve à 7 de moyenne, l’une comme l’autre considérons ça comme une victoire, si bien que l’année suivante, je me jette dans le grand monde. C’est donc armée de ma bite et mon couteau, mon instinct et mon angoisse viscérale de dégoûter quelqu’un des mots à jamais (un crime contre l’humanité selon moi….) que je pars enseigner la langue anglaise à qui le désire. Depuis j’ai vu passé tous les âges et toutes les classes possibles (bon d’accord, pas tous, mais pas mal). J’ai pu confirmé certains instincts développés avec ma pote, et en rediriger certains autres. Toutefois, n’ayant pas fait une filière de langue classique, n’ayant pas été formée à être prof, reste la question de la légitimité et surtout « comment on apprend une langue ? » (avec toute la polysémie du terme français). La première est finalement la plus facile à démonter (une fois qu’on arrête la fausse modestie), la deuxième beaucoup moins. J’ai fini par comprendre que le problème n’était pas tant de savoir comment faire pour l’enseigner, mais bien de comment on fait pour l’apprendre… Et c’est là que les choses se corsent.
Ce qui m’a aidé à déplacer mon curseur de « comment on enseigne » à « comment on apprend », c’est qu’entre temps, j’ai fait un master de recherche en théâtre, qui s’est cette année transformé en thèse, avec pour thématique les pièces écrites en plusieurs langues (non non, pas les traductions, mais bien les oeuvres des mecs qui se sont dit « tiens ! et si un de mes personnages parlait allemand alors que tous les autres parlent français, ça serait drôle non ? »)(oui c’est drôle Monde, je te jure ça l’est). Pour te la faire simple, je travaille donc énormément sur les phénomènes de domination, les moteurs de compréhension et d’incompréhension, la représentation qu’on a d’une langue (genre « l’allemand c’est nazi le latin élitiste l’anglais maître du monde »), et après avoir bouffé des bouquins de…. linguistique, sociologie, socio-linguistique, philosophie, histoire, littérature, théâtre, théologie, économie… j’ai un peu l’impression qu’on pourrait surtout résumer par « je travaille sur la langue en essayant de voir tout ce qui n’est pas la langue » et c’est un beau bordel. Bref, des questions comme « l’anglais c’est facile ? » « le contexte de développement d’une langue » (cf la vidéo)(je t’avais dit que ça serait utile !) « où se trouvent les rapports de pouvoir ? » « pourquoi cette langue plutôt qu’une autre ? » c’est un peu mon quotidien. Ça et faire le grand écart entre le monde des bisounours et des océans de fatalisme. Si bien qu’à force, les lectures faites pour mes recherches sont venues nourrir ma capacité à donner des cours d’anglais, et dans le même temps, les cours que je donnais sont venus nourrir ma réflexion sur les langues (toi aussi, vire pyromane et fais feu de tout bois).

Alors finalement, après tout ça, comment on apprend une langue ?

Courage Monde, histoire d’aérer le texte, je te mets des chouettes images. Même que si tu cliques dessus, tu gagnes une chanson. (par contre je promets rien niveau pertinence et rapport avec la choucroute)

Et on va commencer par démonter quelques généralités… (parce que ça fait toujours plaisir) À commencer par le fameux : « Toute façon, pour apprendre une langue, le mieux c’est d’aller dans le pays ! »
Oui. Mais non. Ou peut-être. Éventuellement. Mais pas sûr. En tout cas pas toujours.Mais quand même. Enfin ça dépend.
La vérité c’est que c’est beaucoup plus compliqué que ça. Bien entendu, le bain linguistique, ça fait beaucoup (presque tout même). Mais tout dépend encore et toujours du contexte. Si tu es comme ma pote L., une personne extrêmement sociale, assoiffée de contact humain, de soirées, de rencontres, effectivement, ça te sera très bénéfique puisque tu trouveras tôt ou tard les ressources nécessaires pour les rencontrer. Si tu es plutôt comme moi, que tu te méfies des humains pour leur préférer les livres et que déjà dans le pays de ta langue maternelle tu évites leur contact, ça sera vite limité. Et entre L. et moi, il existe une quantité incroyable d’autres positions intermédiaires auxquelles on peut ajouter tous les critères qu’on veut pour faire basculer la donne. Par exemple, entre L. et moi, il y a M., qui, passionnée par la Russie et sa culture, y a fait un SVE d’un an, année pendant laquelle elle a acquis un niveau de russe lui permettant de comprendre et se faire comprendre. Parfait. Du coup, le bain linguistique, ça suffit ou pas ? Tout dépend de ce que tu veux… M. était très heureuse de son niveau, mais revenue en France, elle a décidé de faire son mémoire sur un metteur en scène russe, et pour compléter sa formation, elle s’est donc lancée dans un double cursus master théâtre – licence de russe. Et elle en a chié. Mais genre vraiment. Là où en Russie elle n’avait aucun soucis, maintenir sa moyenne relevait du défi. Dans ce cas, on peut vraiment voir l’importance de se demander pour quoi on veut apprendre une langue : à l’oral, avec des Russes, dans un contexte donné, entre gens désireux de se comprendre, en général, on trouvera toujours un moyen de se comprendre ; à l’université, on te demande de maîtriser le code hors contexte, subtilités comprises, sans avoir à expliciter. Ce que M. avait pu retenir de son année en Russie n’était pas suffisant pour atteindre le « niveau de langue » exigé. Du coup, partir dans le pays fut loin d’être suffisant pour elle, sa recherche nécessitant un niveau de langue bien supérieur à ce qu’elle avait pu « glaner ». Alors que L. veut voyager et rencontrer plein de gens, donc concrètement, elle s’en fiche des fautes. De tes capacités et du but visé dépend donc l’efficacité du bain linguistique.

Du coup, je demande systématiquement pourquoi / pour quoi les gens veulent prendre des cours de langue. Ça me permet d’adapter clairement mon cours, et mon niveau d’exigence, à la personne en face. On peut répartir les élèves entre deux « extrêmes » : ceux qui sont là pour du loisir (curiosité d’apprendre, volonté de voyager) et ceux qui y sont obligés (cours, examen et autre TOEIC), avec entre les deux des gens qui se baladent et peuvent appartenir aux deux selon les jours. Le niveau d’exigence varie entre tous ces gens, d’une part, à cause de la raison en elle-même, d’autre part, à cause de l’exigence de l’élève envers lui-même. Typiquement, quand je donne un cours de conversation à quelqu’un qui souhaite voyager, je ne corrige que lorsque ses erreurs l’empêchent de se faire comprendre (par la suite en fonction des progrès, je réhausse le niveau d’exigence, le but étant de libérer la parole en premier lieu). Sauf que, la personne qui apprend pour pouvoir parler avec ses petits-enfants qui sont anglophones va vouloir atteindre un niveau de langue le plus correct possible. Et celle qui sera venue en premier lieu pour préparer son voyage chez ses potes en Angleterre finira par se dire que ça pourra aussi lui servir au travail, me demandant ainsi de revoir le niveau attendu à la hausse. Tout ça, on va dire qu’on peut le ranger dans la petite case « besoin / envie », ma première tâche consiste donc à m’enquérir de ce que l’élève met là-dedans. Et parfois, les choses commencent déjà à se corser pour certains… Des fois, on a un peu l’impression que certains arrivent par hasard (j’exagère à peine). En général, ceux-là je ne les vois pas longtemps, juste le temps qu’ils comprennent que je ne les rendrai pas bilingue d’un claquement de doigts. La case « besoin/envie » étant fortement liée à la case « motivation », sans réelle connaissance de la première, difficile d’alimenter la seconde. Je vois donc des élèves se pointer pour « préparer leur examen / un concours ». Et plus ça va, plus j’ai l’impression que la pression de la « note », c’est loin, mais alors très loin, d’être une motivation suffisante. Plusieurs possibilités :

  • L’échéance à préparer est assez importante aux yeux de l’élève pour justifier un investissement personnel dépassant le simple « avoir une bonne note », ce qui va permettre de maintenir un niveau de motivation suffisant pour continuer à produire des efforts. En général, à ce moment-là, l’élève arrive à voir le long terme et à dépasser ses difficultés initiales (soit parce qu’il se dit que ça pourra lui servir par la suite dans plein d’autres trucs, soit parce qu’il a trouvé une façon de s’approprier la langue pour s’en amuser, se faire plaisir).
  • L’échéance à préparer n’est jamais qu’une échéance, un item sur la liste des choses à accomplir, valider. Résultat, la vision étant limitée à du court terme et du désagrément, il ne faut en général par longtemps pour que l’élève se décourage devant les efforts à produire. Si c’est un item sur une liste, on peut supposer que la validation des autres items compensera la non validation de celui-ci.

Bref, comprendre ses besoins, son envie d’apprendre une langue permet d’entretenir la motivation : trouver des raisons intérieures permettant de mieux s’emparer de la contrainte extérieure, et donc de la surmonter. Sans motivation, la contrainte reste une contrainte.

Je te vois Monde, en train de bouillir sur ta chaise, genre « non mais la question c’est comment, pas pourquoi ! ». Ne t’inquiète pas, on y vient. Ce détour n’était pas totalement inutil ! (pas comme quand je conduis et que je dis à mes amies que je connais un raccourci alors qu’en fait j’étais pas du tout là où je pensais être) Parce que le pourquoi / pour quoi va permettre de déterminer le comment ! Haha tu l’avais pas vue celle-là ! si ? diantre. Alors laisse moi me rattraper Monde, tu veux bien. Et si je te disais un secret… genre, tu veux savoir quel est réellement le travail effectué par ton prof particulier de langue (voire en autre chose, mais bon je parle de ce que je connais, encore une fois) ? Tu pensais vraiment que son premier travail c’était de t’apprendre la langue ? Tu es bien naïf Monde. Mais si ça peut te rassurer, moi aussi je le croyais au début. J’ai très vite dû revenir sur ma position. En vérité, mon travail consiste en : (re)donner confiance à la personne en face, comprendre le fonctionnement de sa pensée, et éventuellement, revoir des notions de grammaire, donner des « astuces » pour acquérir du vocabulaire. Les deux premiers items étant quand même très largement majoritaire… et une fois ces choses-là comprises, le reste va presque tout seul. (presque ! faut pas déconner non plus…)

Prendre le temps de demander à quelqu’un ce qu’il pense être son envie, ses besoins en langue, c’est s’accorder l’accès à une mine d’or inestimable. Les gens en disent toujours bien plus qu’ils ne pensent. Dans ce bref exposé de leur besoin en anglais (ou en ce que tu veux Monde), ce que tu entends n’est pas tellement une explication objective de leurs besoins, mais plutôt ce qu’ils imaginent être leurs besoins, donc leur niveau, ainsi que leur capacité à le dépasser, ou non. J’ai ainsi vu des gens m’expliquer qu’ils n’avaient absolument aucun acquis, alors qu’au bout de cinq minutes il est évident que même s’ils ne connaissaient pas le pourquoi du comment d’un prétérit plutôt qu’un present perfect, ils étaient parfaitement capable de choisir l’un par rapport à l’autre de façon instinctive (ce qui peut parfois amplement suffire en fonction du but visé…). Le problème n’est donc pas tant d’ordre linguistique que psychologique. Pour une raison X ou Y, certaines personnes se sont foutues dans le crâne qu’elles étaient mauvaises, stupides, incapables d’apprendre / de comprendre, pas douées pour les langues (rayez la mention inutile). Cette question de confiance en soi, ou en tout cas dans ses capacités, c’est le premier réel obstacle à dépasser quand on apprend une langue, et par effet miroir, quand on tente de l’enseigner à quelqu’un. C’est terrible la confiance en soi. Ça tire vers le haut ou entraîne vers le fond.
L’année dernière, je donnais cours à une lycéenne en seconde. Famille un peu bourge (genre leur jardin fait la superficie de mon carré d’immeubles), dix ans d’écart avec ses aînés. En parlant avec la mère, tu sens le bébé pilule et/ou le bébé chargé de sauver le mariage à plein nez. Elle m’explique les difficultés de sa fille… que je prendrai soin de réinterroger sur le sujet. Au fil des discours de la mère (qui doit venir me chercher et me ramener à l’arrêt de bus parce qu’ils habitent au milieu de nulle part), le portrait se précise : C., c’est la petite clown de la famille, sa soeur elle est mariée maintenant, du coup C. elle va être la tata drôle ! Et puis son frère c’est un grand ingénieur… etc etc. C. se tient difficilement à 10 de moyenne en anglais. Comme beaucoup de gamins de son âge, elle est paumée, sait pas trop quoi faire de sa carcasse. Mais si je me débrouille bien, j’arrive à la faire sortir de sa coquille. C. est plus intelligente qu’elle ne le pense. Pire. C. est plus intelligente qu’elle ne veut le faire croire à son monde. C. a bien compris que sa place dans la famille, c’était la gentille petite rigolote pas forcément très futefute par rapport à ses aînés qui ont si bien réussi à l’école, dans la vie. Et bon. Une place, c’est une place, même si tu peux faire mieux. Je l’ai suivie plusieurs mois, j’ai vu des progrès, et j’ai vu des moments où clairement, elle jouait les débiles, surtout quand sa mère « passait par là par hasard ». Pas revue l’année d’après, je ne sais pas comment les choses ont évolué pour elle. Je suis toujours un peu triste devant le potentiel gâché…
Cette année, j’ai donné cours à N., étudiante en master d’architecture. 25 ans. Très vite, elle m’explique qu’elle est dyslexique. Et très vite, j’ai la sensation qu’elle se revendique dyslexique. Bon le truc, c’est que les diagnostiques et moi, on est un peu beaucoup fâchés et j’ai tendance à m’en méfier comme d’un gros titre de BFMTV. La plupart du temps, quand un mot finit par être une étiquette plutôt qu’un adjectif qualificatif, c’est le moment de se méfier, à ce stade-là, il ne veut plus dire grand chose (mais ça sera le sujet d’un article entier si un jour je trouve la motivation de l’écrire… là aussi, beaucoup à dire…). Dans un premier temps, je la rassure sur le fait que de toute façon, je suis là pour qu’on prenne tout le temps nécessaire pour que ça marche pour elle. Dans un deuxième temps, je commence à avoir sérieusement la sensation qu’elle se planque derrière son diagnostique : c’est pas qu’elle bosse pas, c’est qu’elle est dyslexique, pas sa faute. Discours qui a là aussi tendance à très sérieusement m’énerver pour plein de raisons qui ne sont pas le sujet aujourd’hui. Certes, le monde est injuste et on se retrouve avec des handicaps qu’on ne choisit pas et qui se chargent de venir nous pourrir la vie de façon plus ou moins conséquente. Il est évident que la dyslexie pour apprendre une langue, tu pars pas gagnant. Maintenant, il y a une différence entre partir avec un boulet au pied, et ne pas bouger d’un pouce parce qu’on est occupé à regarder le boulet en question. (et si ce paragraphe te semble dur, c’est normal, c’est parce que c’est celui où je suis sans doute le moins objective, je te laisse prendre du recul sur ce que je raconte comme un grand, Monde.) Dans un troisième temps, je réalise aussi qu’elle a souvent été réduite à cette condition. « maman m’a toujours dit que je pensais pas pareil » « c’est vrai que les gens comme moi…  » « non mais on m’a dit que pour moi… » Pour moi, retour à la case départ : fuck le diagnostique et parlons tranquillement…

Parce qu’une fois compris comment la personne se perçoit elle-même, il faut comprendre le fonctionnement de sa pensée… Là, ça commence à devenir putain de sportif. Clairement, les premiers cours, je marche sur des oeufs. Commencer à travailler avec une nouvelle personne équivaut à un crash test : les premiers cours, je vais tenter des trucs pour mieux comprendre comment l’autre raisonne. Certains vont avoir un besoin viscéral de tout nommer, tout étiqueter, tout comprendre. D’autres vont avoir besoin de foutre les mains dans le cambouis. Certains voudront des cours de grammaire tout droit sortis d’un cours de LLCE, d’autres voudront des exemples, d’autres comprendront mieux avec des dessins. Il faut prendre conscience de tout ça, tout en gardant en tête les besoins/envies du départ, la motivation et la confiance mises en jeu (l’humain ce tetris géant). Et parce que tout ça serait beaucoup trop simple sinon : la plupart des gens n’ont absolument aucune idée de comment leur pensée fonctionne, comment ils apprennent. Pire, certains se fourvoient complètement (au même titre que sur leurs réelles capacités). Mon boulot c’est donc de démêler tout ça afin de proposer la meilleure marche à suivre pour la personne à qui je m’adresse…
Reprenons le cas de N. Elle m’annonce qu’elle est dyslexique. Même sans connaître les détails de cette condition, je sais que ça entraîne certaines difficultés dans l’apprentissage, même si je ne suis pas complètement sûre de savoir lesquelles. En master, j’ai eu la joie de faire des mots croisés et un dossier avec C., dyslexique, ce qui m’a permis de toucher un peu du doigt les réalités des gens derrière cette étiquette (et de beaucoup rigoler au passage). En plus, je pourrais aussi choisir la facilité, parce que figure toi Monde, que l’année précédente, j’ai suivi B.,elle aussi dyslexique, avec succès plusieurs mois ! Alors c’est magique non ? Même diagnostique, donc même marche à suivre ? Sauf que par mesure de précaution, je me dis que non, voyons les gens derrière le mot, voire oublions le mot. Au final leur seul point commun c’était le besoin qu’elles avaient que j’épelle chaque mot pour qu’elles puissent l’écrire (ce que tous mes élèves devraient faire parce que franchement l’orthographe anglaise c’est digne d’un lépreux jouant de la guitare). Sorti de là… B. comprenait mieux quand je prenais le temps de dessiner / gribouiller les notions, avec des flèches tout partout, des cases, des métaphores, etc. Rendre la langue visuelle, même sommairement, c’était lui rendre le tout accessible. Alors que pour N., tout s’éclairait lorsque je trouvais le moyen de faire le parallèle avec le français en mettant en avant les différences et similitudes entre les deux langues, pourquoi le français fonctionne ainsi, et pourquoi l’anglais a fait d’autres choix.
Mon taf, c’est donc comprendre si tu comprendras mieux avec des dessins ou un système de comparaison. Ou bien encore si tu veux bouffer de la grammaire, et dans ce cas-là, il faudra que j’arrive à évaluer ce que tu peux accepter de la grammaire… Si ton but est de parler à tes petits-enfants, as-tu réellement besoin de comprendre la différence profonde entre un modal et un auxiliaire ? Ou bien si je te fais comprendre le fonctionnement des modaux et des auxiliaires, qui fonctionnent ainsi parce qu’ils sont des modaux et des auxiliaires et non des verbes simples, ça te suffit ? À quel moment on a trop de grammaire ? Pas assez ? C’est mon boulot de le savoir, parce que ça aussi, les gens n’en ont pas vraiment conscience…

Ce mec chante en anglais. Jte jure. Ça devrait te rassurer sur la qualité de ton accent.

Encore plus merveilleux : des fois, les élèves ne te laissent même pas faire. On atteint tranquillement mes limites, et les leurs… Cette année, je cumule les élèves avec qui c’est compliqué. Et c’est compliqué pour cette raison très précise : ils ne me laissent aucune possibilité de comprendre leur fonctionnement, ou une fois que je l’ai compris, ne me laisse pas les aider à aller dans leur sens. Car oui Monde, certaines personnes sont tellement persuadées de savoir, de se connaître, qu’elles se tirent une balle dans le pied et te demandent ta bénédiction (ou cherchent à t’accuser de leur non progression). C’est sans doute aussi pour ça que cet article naît maintenant : ça m’oblige à de nombreuses remises en question et interrogations diverses.
D’un côté, nous avons M., 12 ans, élève en 5ème. Sa mère m’appelle, c’est lui qui a demandé des cours. De prime abord, je suis sceptique : c’est rare à cet âge que ça vienne d’eux. Et je commence à doucement regretter que ma difficulté principale ne soit pas l’habituelle « c’est papa maman qui ont décidé » (un enfer aussi soit dit en passant)… Comme beaucoup de gamins de cet âge, ça joue à chercher les limites, à voir qui est le plus fort, et à jouer au plus con. Des conditions parfaites pour apprendre une langue ! Je me retrouve donc face à un gamin avec des lacunes tellement énormes que je ne savais même pas par où commencer, des acquis plus aléatoire que n’importe quel lancer de dés à 20 faces et qui passe les trois quarts du cours à vouloir négocier avec la grammaire (tel un client de lidl essayant de négocier avec la machine à carte…). Au point que parfois, de désespoir, une partie de moi hurle intérieurement « C’EST COMME ÇA ET PAS AUTREMENT PARCE QUE PETIT CON ! », ce que je garde pour moi parce qu’on est tous d’accord que ce ne serait guère constructif. On cumule : refus de travailler / s’investir, volonté de contredire toute forme d’autorité (sa mère, ses profs, moi, la grammaire)(NON MAIS GENRE !), refus d’accepter qu’une langue puisse fonctionner autrement que le français, difficultés certaines en anglais comme en français. J’ai une heure par semaine, sur même pas trois mois desquels il faut soustraire les vacances et les ponts. Je repars systématiquement avec la même certitude (même quand le cours s’est bien passé) : ce que je fais ne sert à rien. C’est du temps et de l’énergie perdue pour tout le monde. Typiquement, c’est le genre de caractère que je retrouve 10 ans après, et qui m’appelle à la veille de leur exam d’anglais de BTS et que je verrai deux cours, le temps qu’ils réalisent que je ne les rendrai pas bilingue par ma seule présence.
D’un autre côté, M. (encore ! On va soit manquer de lettre dans l’alphabet, soit de prénoms originaux), la cinquantaine, travaille dans l’administration. Des grosses semaines. Me contacte parce qu’elle aimerait pouvoir être plus autonome de son mari lorsqu’ils voyagent et être capable de parler avec les gens qu’ils rencontrent. M. refuse de faire de la grammaire « juste de la pratique ». Pour revenir au début de cet article : le bain linguistique c’est le top, mais en l’absence de baignoire, pratiquer à la piscine du quartier peut aider. Les cours de conversation, c’est un bon outil pour progresser en effet. Être contraint de parler en anglais pendant une heure, c’est déjà pas mal. Sauf que… si tu me permets une métaphore foireuse, la langue c’est un peu comme un squelette dont la grammaire serait une colonne vertébrale : pas de colonne vertébrale, tout s’écroule. Dans son cas, les acquis sont tellement vieux pour certains, ou tellement inexistants pour d’autres, que mener une conversation revient à pagayer à la main : c’est possible mais épuisant et non efficace. Pour se sortir de la panade, soit il faut être très, très, trèèèèèès motivé (et j’ai eu un ou deux élèves qui y sont parvenus, donc ça reste de l’ordre du possible), soit il faut accepter d’admettre qu’on a tort et revenir à la base. M. n’est ni dans un cas, ni dans l’autre. Je prends une taule si mon point grammaire dure plus de cinq minutes, et elle ne fait pas le seul exercice que je lui demande de faire chez elle (tenir un « journal », en gros, écrire, même un tout petit peu, tous les jours, sur ce qu’on veut. Seul exercice que je demande à mes élèves entre deux cours, justement pour leur permettre de pratiquer et de s’emparer de la langue en se faisant plaisir). Pour couronner le tout, elle annule deux cours sur trois (la plupart du temps au dernier moment), ne relis jamais les notes qu’elle prend avec moi, etc. Si bien qu’à chaque fois, on repart en arrière. Un pas en avant, trois pas en arrière. Là aussi, ce que je fais ne sert à rien. Ni mon amour des mots, ni mon amour du travail bien fait ne trouvent cette situation acceptable. Dans la mesure où je me tue à dire et redire à chaque cours ce qu’il faudrait faire, je peux difficilement faire plus si elle ne fait pas un pas de plus.

Parce que comme si tout ça n’était pas suffisant, il faut encore ajouter ce truc qu’on appelle modestement la vie, mais qu’on pourrait tout aussi bien appeler « feoijf,m<oq,feo<iazjr » parce que ça reviendrait au même (on aurait seulement augmenter la cohérence entre le mot et sa signification). Bref, tu l’auras sans doute remarqué pour l’avoir toi même expérimentée, mais la vie n’est pas faite qu’à base de licornes mangeant des cupcakes vegans sans avoir à se soucier de leur déclaration d’imposition sur le revenu. La liste des éléments perturbateurs est diaboliquement longue quel que soit l’âge : vie sentimentale, décès, travail, stress, problème d’argent, la liste de course, le régime, le sport, l’appartement non chauffé, les corvées qui attendent, le portable déchargé, la maladie, la connexion internet, le transport, les copains, la famille, la démangeaison soudaine sous tes fesses, etc. J’en passe et des meilleurs parce qu’on n’arriverait jamais au bout, mais surtout parce que le pire dans tout ça, c’est que la plupart du temps, on en a même pas conscience. Quand tu apprends une langue, il y a toujours un moment où tu progresses, et des moments où tu stagnes, voire recule. Et si des fois c’est facile d’identifier la raison (on apprend moins bien quand on vient d’enterrer père et mère à deux mois d’écart), la plupart du temps…. bah faut juste faire avec. Et accepter qu’on ne contrôle toujours pas. Et si tu prends un prof particulier… et bien il faudra aussi ajouter sa vie à lui. Alors certes, c’est son boulot. Par conséquent, contrairement à toi, il a (en théorie)(ce pays où les licornes mangent des cupcakes vegans donc) appris à prendre du recul sur sa langue, celle qu’il t’apprend, comment il a fait pour apprendre, comment il fait pour te l’apprendre. Mais bon, le prof a gros défaut de conception : il reste humain.
Note De la Relecture : Par exemple, cet après-midi, je m’en vais donner cours à M. (le collégien) alors que ça fait trois nuits que je peine à atteindre les quatre – cinq heures de sommeil, que mon estomac a décidé que contenir l’acide ne faisait plus partie de ses fonctions de base et que je dois régler en urgence une merde administrative comme seule l’université sait les produire. De son côté, M. n’aime pas l’école, il prend des cours avec moi clairement pour la note, n’a pas envie de bosser, les beaux jours sont de retour, l’école arrive à son terme, maman n’est pas là alors les souris dansent, et sa soeur est en train de niquer son score à Call of Duty. Pour que ça se passe bien, il est nécessaire que les planètes s’alignent pour que tout ce beau monde fasse des efforts. (les paris sont ouverts, je te raconte ce soir Monde si tu veux mais franchement parie pas ta maison !) Alors maintenant, je te laisse sortir ta calculatrice pour voir le nombre d’éléments à faire coïncider ensemble dans un cours de langue dans le secondaire en sachant qu’il faut réussir à concilier 35 vie d’élèves + 1 vie de prof. (chers profs de secondaire, vous avez mon respect éternel et mon admiration la plus totale)

Tu arrives au bout Monde !

Si on essaie de résumé tout ça… Pour apprendre une langue, il faut que tu saches pourquoi tu veux l’apprendre, quelles capacités réelles tu possèdes, et comment ta pensée fonctionne (ou quels outils tu as à ta disposition si tu préfères). Ceci sera valable que tu veuille apprendre tout seul comme un grand, à 150 dans les amphis de ta fac, ou avec un prof particulier. Le prof (particulier ou pas d’ailleurs) ne fait que t’accompagner, et donc éventuellement faciliter cette découverte. C’est ça qui fait qu’apprendre une langue, c’est difficile. Ça oblige à se connaître, et surtout ça met à vif sa capacité à se remettre en cause. Ça oblige à conscientiser des choses que l’on pense naturelle. Un peu comme si là maintenant tout de suite je te demandais comment tu fais pour respirer, comment tu as appris à respirer ? Si tu t’amuses à essayer de vraiment répondre à cette question, en théorie tu vas expérimenter quelques secondes de panique parce qu’à moins d’avoir fait médecine, tu sais respirer, mais alors le pourquoi du comment… Apprendre une nouvelle langue, c’est à peu près pareil.

Au final, la liste des éléments à prendre en compte dans l’apprentissage est tellement longue que, comme tu as pu le constater, j’ai préféré multiplier les exemples que d’essayer de la dresser, même de façon non exhaustive. La tâche est d’autant plus ardue qu’une bonne partie du temps, on n’en a même pas conscience, ce qui ne les empêche pas d’être là et d’agir sur notre capacité à intégrer une autre langue…

Je m’arrêterai là-dessus Monde. Il est 22h22 (Pépin !), ce qui me semble une heure parfaite pour conclure… Comme j’ai coupé plus de la moitié de ce que je voulais discuter dans ma tête (pourquoi on choisit une langue plutôt qu’une autre ? est-ce qu’on apprend toutes les langues pareil ? ça existe vraiment des gens « nuls en langue » ?, d’ailleurs ça veut dire quoi être « bon en langue » ?, à quel moment on peut considérer qu’on sait parler une langue ? etc), je pense qu’on se retrouvera sur ce thème dans un autre article… Si ça t’intéresse, tu peux me suivre sur Twitter ou FB, tu seras sûr de pas les louper (sauf si j’oublie de partager le lien, ce qui n’est pas impossible).

Un Wall of Death à toi Monde.
Si tu es encore là, tu as bien mérité ton chaton mignon !

Avec une chanson Disney en prime. Suis vraiment trop gentille.